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n6|- queinciit aux provinces piiissieunes situées à TOiient du Weser; celles de la Westphalie étaient soumises à un tout autre régime. Protégées par des privilèges particuliers, enclavées dans une foule d*États étrangers, avec lesquels il aurait été impossible d'empôcher un commerce interlope, elles n*ont point été assujetties aux impôts oppressifs ou aux monopoles. On a donc composé avec ces provinces. Déclarées toutes solidaires, les villes se sont soumises à un abonnement convenu ; cet abonnement une fois payé, elles faisaient leurs affaires à peu près librement. Frédéric, qui les regardait presque comme étrangères, leur donna très-peu de part à ses bienfaits ; mais quels bienfaits eussent valu cette indépendance?
Aussi ces contrées étaient-elles les plus florissantes des États prussiens , les plus peuplées , en raison de leur étendue, les plus riches, les plus heureuses; et, cependant, leurs habitants, en général, montraient peu d'industrie : c*est que tous les dons de l'homme ne valent pas la lil)erté, don de la Providence.
Malgré quelques mesures funestes et vexatoires, la prospérité nationale prit un rapide essor , car l'intérêt individuel savait éluder en paiiie les règlements fiscaux. De plus, le prince lui-môme apportait au mal de fréquents remèdes, en accordant annuellement au peuple, sous diverses formes, des secours pécuniaires considérables, en réprimant toute oppression particulière, en donnant Texemple de l'économie, en encourageant, par sa prodigieuse activité, l'activité des autres, en établissant un ordre admirable dans les recettes cl les dépenses. Ajoutons que, plus d'une fois, Fré<léric
DB FRÉDÉnfC II. 245
reconnut, proclama lui-même et répara^ autant que ^''cspossiblCi Terreur qui avait pu lui échapper. Ainsi, après avoir soumis le café à des droits énormes, après avoir frappé de peines sévères toute contravention, il avoua noblement, dans une ordonnance de mai 1784, que, ces rigueurs allant trop loin, il fallait les adoucir.
Voilà comment une nation, qui vivait de se^ capitaux, a pu prendre et conserver une attitude indépendante et fière.
Pour mettre en action son système administratif, le Roi avait besoin d'un corps de fonctionnaires instruits : tous ceux qui se vouaient à cette carrière durent subir un sévère examen ; salutaire usage qui s'est conservé jusqu'à présent, et assure à TÉtat des agents dévoués, honnêtes, capables. Là, on n'a pas le chagrin de voir les premiers dépositaires du pouvoir, des ministres, subissant toutes les médiocrités que leur infligent certaines exigences I Là, ni passe-droits, ni services méconnus, ni scandaleux avancements.
Trop longtemps, la modicité des traitements, l'incertitude de l'avenir, la perspective d'une vieillesse misérable avaient éloigné le yrai mérite : Frédéric s'empressa d'augmenter les honoraires, et établit une société ayant pour bût d'assurer aux veuves et aux orphelins d'employés des pensions suffisantes. Dès lors, une foule d'hommes capables briguèrent l'avantage de servir l'État.
Frédéric choisissait de préférence ses officiei*s parmi les nobles; mais, hors de l'armée, ce prince était inaccessible au préjugé de la naissance ; tous
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110^ les hommes, à ses yeux, sortaient égaux des mains
de la nature.
Il écrivait à Voltaire en 1767 : « Voici de suite trois jugements bien honteux pour les parlements de France. Les Calas, les Sirven et La Barre devraient ouvrir les yeux au gouvernement, et le porter à la réforme des procédures criminelles ; mais on ne corrige les abus que quand ils sont parvenus à leur comble. Quand ces cours de justice auront fait rouer quelque duc et pair, par distraction, les grandes maisons crieront, les courtisans mèneront grand bruit, et les calamités publiques parviendront au trône.
« Pendant la guen'C, il y avait une contagion à Breslau. On enterrait cent vingt personnes par jour; une comtesse dit : (c Dieu merci, la grande noblesse (c est épargnée; ce n'est que le peuple qui meurt.» Voilà rimage de ce que pensent les gens en place qui se croient pétris de molécules plus précieuses que ce qui fait la composition du peuple qu'ils oppriment. Cela a été ainsi presque de tout temps. L'allure des grandes monarchies est la même. Il n'y a guère que ceux qui ont souffert l'oppression qui la connaissent et la détestent. Ces enfants de la fortune, qu'elle a engourdis dans la prospérité, pensentque les mauxdupeuplesont exagération, que des injustices sont des méprises; et, pourvu que le premier ressort aille, il importe peu du reste, etc., etc.
« Mon occupation principale (au même, le IG septembre 1770) est de combattre l'ignorance et les préjugés dans les pays que le hasard de la naiisance me fait gouverner, d'éclairer les esprits, de cultiver les mœurs,
DE PnÉDÉRIG II. 245
et de rendre les hommes aussi heureux cjue le comporte J^J^la nature humaine^ et que le permettent les moyens que je puis employer. »
Dans ce peu de lignes est Thistoire de son règne.
Après une tournée d'inspection en Pomcranie, en Basse-Saxe^ en Westphalie; à Minden, où il parcourut^ avec le prince Ferdinand de Brunswick, le champ de bataille ; à Wesel, dont il voulait examiner les fortifications; à Grévelty Glèves, Hanovre et Biiinswick^ Frédéric venait de rentrer à Berlin, quand il reçut la visite de d'Alemberty déjà doublement célèbre comme géomètre et philosophe. Depuis la mort de Maupertuis, r Académie était sans président, et Frédéric eût confié ce poste, avec orgueil et bonheur, à Tillustre Français. Aussi Taccueil fut-il des plus gracieux, les offres des plus brillantes. Mais toutes les séductions échouèrent; et, après trois mois de séjour dans la demeure royale, d'Alembert rapporta son indépendance dans sa patrie. A dater de cette époque, il s'établit, entre Frédéric et lui, une correspondance aussi active que régulière.
Peu de temps après, une visite d'un autre genre préoccupait les Berlinois. Frappé de la renommée du grand capitaine, Mustapha 111, sultan des Turcs, envoyait un ambassadeur pour le complimenter sur la paix glorieuse qui terminait dignement une lutte héroïque. Des janissaires, une suite nombreuse accompagnaient Achmet Ëtfendi. L'envoyé offrit au Roi, de la part de son mattre, de riches présents et de magnifiques chevaux. L'audience fut solennelle : ce jour-là, sortant
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.1763- do sa simplicitd habituelle, Frédéric accueillit Achmet ËfTeudi avec éclat.
Sauf de très-rares exceptions^ toute sa vie d*homme et de roi était invariablement soumise à une règle uniforme.
Au commencement de son règne, il se rendait à Berlin dans les premiers joui*s de janvier, pour recevoir les compliments de la nouvelle année. Sur la fin de sa vie, renonçant à cet usage, Frédéric se contentait, en donnant le mot à Tofficier du jour, de faire souhaiter aux officiers de la garnison une bonne année, beaucoup de santé, un prompt avancement, et, quelquefois aussi, plus d'application à leurs devoirs.
Ordinairement, c'était le 18 janvier, anniversaire de son couronnement, qu'il venait à Berlin. Tout alors se passait avec magnificence : le service d'or y figurait; et Frédéric, qui ne voulait pas que ces fêtes fussent à charge aux princes et princesses de sa Maison, leur faisait un présent.
Avant le 24, jour de sa naissance, il repartait ordinairement pour Postdam. Souvent, il permettait au prince héréditaire et aux généraux des garnisons des provinces d'y rester plus longtemps, pour jouir des plaisirs du carnaval. Quelquefois aussi, avant son départ, il leur témoignait le désir qirils se retirassent chacun dans leurs provinces; mais il ne partait jamais sans expliquer ses intentions en peu de mots.
De retour à Postdam, le Roi rédigeait les plans des revues et des manœuvres de Tannée. Au mois de février» les opérations s'ouvraient, en même temps, dans
toute la Marche électorale, dans le duché de Magde-^ i76ibourg et la Poméranie. Dès que les soldats de la campagne avaient rejoint les régiments de Postdam , les exercices commençaient eti plaine; et, à moins d'un très-mauvais temps, tous les jours ils se renouvelaient; le Roi y assistait très-souvent.
Au commencement de mai, il faisait une revue particulière des garnisons de Postdam et de Berlin. A Berlin, cette cérémonie militaire se passait dans le parc, à la porte de Gharlottembourg; elle durait deux jours. Le premier jour, cinq régiments d'infanterie étaient inspectés, et, le second, deux autres avec les hussards et les gendarmes. Sur la fin de sa vie, les forces diminuant, le môme jour sufiisait à la revue de la garnison entière. Mais ce changement n'eut lieu que deux fois au plus. La veille de la revue particulière, le Roi venait coucher au château de Gharlottembourg, situé à une lieue de Berlin, au bout du parc. Le premier jour, après la revue, il allait dtner chez sa sœur, la princesse Amélie; ensuite, il retournait coucher à Gharlottembourg, et, la revue du second jour terminée, il repartait pour Postdam, sans mettre pied à terre.
Le 15, le 16 et le 17 mai étaient des jours consacrés à la garnison de Postdam. Le 18, Frédéric se reposait. Le 19, après avoir dîné à Spandaw, il y faisait la revue des régiments des princes Henri et Ferdinand de Prusse, couchait à Gharlottembourg, et, le lendemain, il inspectait dans le parc les régiments de Bakhoff-cuirassicrs et de Kavalski. Puis, le Roi entrait à Berlin, où il passait en revue trois autres régiments arrivés de
iToa- Francfort-sur-rOder, de Prentziow et de Kœnigsberg, dans la Nouvelle-Marche. Autrefois, la revue de ces régiments avait lieu hors de la ville, mais, à dater des six ou huit dernières années de sa vie, ce fut au Jardin du Roi, derrière le château. Après cette dernière revue, Frédéric se rendait au château. Il y avait Cour, et tous les ofQciei*s supérieurs et inférieurs des régiments s'assemblaient sur la place, pour prendre le mot, que le Roi donnait lui-môme. Pendant toute cette journée, les soldats étaient obligés d'avoir leur uniforme neuf, les cheveux poudrés et le sabre au côté.
Après dtner, on distribuait la disposition dfes manœuvres pour le lendemain. Le Roi se couchait à neuf heures; à quatre heures du matin, il était debout, puis les manœuvres commençaient. Elles duraient trois jours, et se terminaient par un simulacre de bataille.
Le troisième jour, Frédéric retournait à Postdam , et s'y reposait une journée. Le lendemain, il partait pour les revues de Magdebourg. Au reste, pendant ces voyages tout militaires, en apparence, nulle autre partie de l'administration n'était négligée : les conseillers provinciaux étaient obligés de se rendre à certains endroits indiqués. Là, le Roi les interrogeait sur les plus petits objets, les louait ou les blAmait, leur donnait des avis ou des ordres, et entrait dans les moindres détails. Rien n'échappait à ses investigations.
Après la revue, Frédéric l'etournait à Postdam, où il s arrêtait quelques jours, et, le l*' juin, il partait pour Kustrin. Arrivé à dix heures du matin, il voyait, après
DB FRÉDÉRIC 11. 24i)
diiier, la revue des trois régiments de la Nouvelle- J^g' Marche^ Lothum, Thun et Gioetze^ etc. Le lendemain, il faisait la revue générale. Du lieu même de la revue^ sans mettre pied à terre, il partait pour Stargard ', où il arrivait à une heure après midi.
Le Roi séjournait plus longtemps dans la Nouvelle- Marche que dans les autres provinces, parce que ce pays avait beaucoup souffert pendant la guerre de Sept- Ans; et tous ses efforts travaillaient à effacer les traces de tant de dévastations.
La revue de Stargard durait trois jours. Autrefois, c^était à Stettin qu'elle avait lieu; mais, dans la suite, Stargard, dont les environs se prêtaient mieux aux manœuvres, fut préféré.
De Stargard, Frédéric partait pour la Puisse, et voyait, près de Mockerau, toutes les garnisons de ce royaume. Quant à la Prusse orientale, il n'y allait point, n'aimant point passer sur un territoire étranger. Chaque fois qu'il était obligé d'entrer dans un autre État, il baissait les stores de sa voiture, afin de n'être point vu.
Les revues militaires finies, le Roi revenait à Postdam : alors commençaient les revues administratives. Chaque ministre venait lui rendre le compte le plus exact de sa gestion, et recevait des ordres pour l'année suivante.
Après avoir terminé cet énorme travail, Frédéric prenait quelque repos, si l'on peut appeler repos des jours dont une grande partie était consacrée à l'invariable expédition de toutes les affaires courantes. Kncore, ce
* Ancien chef-lien do la Itosse-Poméraiiie.
1769- prétendu repos était-il bien court; car, vers la ftii du mois d'août, le Roi repartait pour les revues de Silésie, qui exigeaient quinze jours, voyage et retour compris.
Au commencement de septembre, il rentrait à Postdam, et, le 20 de ce môme mois, commençaient, auprès de cette ville , les grandes manœuvres d'automne ; un grand nombre d'officiers de toutes les provinces y étaient invités.
Trop malade pour assister aux dernières manœuvres de 1785, il avait le plan sur une table, et, à chaque coup de canon, il suivait, sur le papier, la marche et les évolutions des divers régiments.
Tout entier au gouvernement de TEtat, le Roi, alora même qu'il recevait des visites de quelques princes ou princesses étrangers, n'interrompait pas uu instant ses affaires; si la visite lui semblait trop longue, il disait ordinairement à table : ce J'ai entendu dire que vous vouliez me quitter; » communication dont le sens était parfaitement clair. Aussi, partait-on sans retard. D'autres fois, Frédéric engageait ses hôtes à aller chercher quelques nouveaux divertissements chez la Reine ou chez les princes, ses frères, et il rentrait, avec bonheur, dans son active et féconde solitude.
Tandis que la Prusse, sous les auspices de son roi, prenait ainsi possession d'une existence nouvelle, du fond du palais des Empereurs, un jeune prince, embrasé de l'amour du bien, mais qu'égara plus d'une fois son inquiète activité, contemplait ce spectacle d'un œil avide. Depuis longtemps môme, connaître personnellement le grand homme qu'il cherchait à prendre pour
modèle, était l'un de plus ardents désirs de Tarchiduc 1355-
Joseph : une occasion de le satisfaire s'étant présentée en 1769, il la saisit d'autant plus volontiers que, trois ans auparavant, sa mère avait mis obstacle à Tentrevue proposée par Frédéric, D'ailleurs, loin d'avoir contre ce prince aucun sujet personnel d^nimitié, Joseph lui savait gré, au contraire, de la bonne foi avec laquelle il avait concouru à son élection comme roi des Romains. Cet événement, premier résultat de la paix de Hubertsbourg, eut lieu, sans opposition, à Francfort, le 27 mai 1764. Confirmant ainsi la possession de la couronne impériale dans sa Maison , Marie-^Thérèse prévint les malheurs que, sans cette précaution, eût enfantés la mort prématurée de François I'', frappé d'apoplexie, à Inspruck, sous les yeux et presqu'entre les bras de son fils * .
Bientôt, toute l'Europe parla des deux visites que ces monarques se firent, l'une au camp de Neiss, le 25 août 1769 (l'Empereur revenait alors d'Italie, voyageant sous le nom du comte de Falkenstein ; il assista aux manœuvres des troupes prussiennes); l'autre à Neustadt, en Moravie, l'année suivante.
Toute étiquette avait été bannie entre eux : comme plus ancien général, Frédéric eut la droite. Dans leur première entrevue, ce prince s'étant retourné vivement, tandis que l'Empereur insistait pour lui laisser le pas : « Oh! Sire, dit Joseph en cédant avec grâce, si vous commencez à manœuvrer, il faudra bien que je passe partout où vous voudrez. »
* iS août 1658. royez William Coze, Histoire de la Maison d*ÀU' triche^ lomc V.
nos- (c II n'y a plus de Silésie pour l'Autriche, avait-il dit en abordant le Roi ^ »
De son côté, Frédéric soutint dignement sa haute réputation d'urbanité. « J'amène des recrues à Votre Majesté, dit le grand capitaine, revêtu, ainsi que ses généraux, de l'uniforme autrichien. — C'est le plus beau jour de ma vie, puisqu'il servira d'époque à l'union de deux Maisons trop longtemps ennemies, et dont l'intérêt réel est de s^entr'aider. — Venez, dit-il ensuite à Tandon, qui, dans un repas, voulait se placer au bas de la Uible ; venez vous mettre ici, monsieur le général Laudon; j*ai toujours mieux aimé vous avoir à cdté de moi que vis-à-vis. »
L'Empereur désirait vivement faire manœuvrer son armée en présence du roi de Prusse; mais, au jour convenu, un violent orage força les troupes de rentrer dans leurs cantonnements, et les deux princes retournèrent h Neustadt, trempés et fatigués. Joseph ne pouvait déguiser sa mauvaise humeur, (c Avouons, mon frèi*e, lui dit tranquillement Frédéric, qu'il y a un plus grand mattre que nous. »
Mais ces conférences ne se bornèrent point à de vaines politesses. Prévoyant la rupture qui ne tarda pas à éclater entre la France et l'Angleterre, relativement à l'Amérique, les deux souverains signèrent une convention secrète, par laquelle ils s'engageaient h
* « Ce jeune prince afTectail une franchise qui lui semblail naUirelle ; son caractère aimable marquait de la gatté, jointe ii beaucoup de vivarit^; mais, avec le di^sir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire. » (Frédéric, Mémoire depuit la paix de UuberlAourg^ etc.)
mainteuir leur neutralité ; c'est là aussi que tous deux^ nç:]préoccupés des ambitieux projets de Catherine^ se promirent bien de ne point rester spectateurs impassibles de leur accomplissement en Pologne.
Quels tristes souvenirs ces derniers mots ont réveillés! Voici donc Tépoque où les droits de tout un peuploi ceux de la justice, ceux de l'humanité furent, à la face de TEurope, scandaleusement outragés. Trois souverains, qui semblaient appelés par la Providence à s'unir pour réformer et édifier, trahissant cette noble vocation, ne s'entendirent que pour méditer et consommer une iniquité monMrueuse. Si Fhistoire s'élève contre ces hardies usurpations qui arrachent des couronnes et brisent des trônes, où trouvera-t-elle assez de vindictes pour flétrir des attentats qui dépouillent un peuple entier de son existence politique, immolent toute une nationalité, et selon le bon plaisir des ravisseurs, parquent des millions d'hommes, comme de vils troupeaux ? Vainement, une politique insidieuse étale ses manifestes; le bruit des armes et des acclamations salariées étouffe quelque temps les plaintes des victimes ; mais enfin ces trop justes plaintes retentissent, l'inflexible postérité prononce.
Ici, l'arrêt ne se fit point attendre. Le jour même du démembrement barbare, ce sentiment profond d'équité que la nature a gravé au cœur de l'homme, se révolta; l'indignation fut générale; à peine trouva-t-on quelques écrivains à gages pour entreprendre la justiflcatiou de l'odieux partage.
« Je prévois, avait dit Jean-Casimir, quittant le trône
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1705- pour une cellule de moine^ je prévois les malheurs qui menacent notre patrie; et plût à Dieu que je fusse un faux prophète! Le Moscovite et le Cosaque se joindront au peuple qui parle la même langue qu'eux, et s'approprieront le Grand-Duché de Lithuanie. Les confins de la Grande-Pologne seront ouverts au Brandebourg, et la Prusse elle-même fera valoir les traités ou le droit des armes pour envahir notre territoire. Au milieu de ce démembrement de nos États, la Maison d'Autriche ne laissera pas échapper l'occasion de porter ses vues sur Cracovîe. >i
Heureuse la Pologne, si elle n'eût point dédaigné ces prophétiques paroles !
Survivant peu à une guerre si funeste pour son électorat, le faible Auguste III, au moment où l'avenir semblait le dédommager des épreuves du passé, venait de mourir, le 4 octobre 1763. Son fils, difforme et chétif, à peine sur le siège électoral, le suivit au tomlieau, et eut pour successeur le petit-fils d'Auguste, Frédéric-Auguste III, qui, à la suite des grandes transformations napoléoniennes, devait monter un jour sur le tràne de Saxe, et y donner, avec le modèle dos plus touchantes vertus, l'admirable exemple d*une inébranlable fidélité à la foi jurée.
Comme mineur, le jeune prince ne pouvait prétendre au royaume de Pologne.
Alors, s'ouvrit un vaste champ aux intrigues des diverses cours. Mais, ardente entre toutes, la Tzarine ne tarda pas à révéler son arrière-pensée.
En marge d'un livre, à côté du nom d'Élisalielh,
reine d*AugIeterre, Fimpératrice de Russie avait, de sa J^^ propre main, écrit ces mots : « Il n'a manqué au bonheur de cette princesse, que d'avoir un royaume à donner au comte d'Essex. »
Ce bonheur complet, Catherine ne voulut pas s'en priver. '
Stanislas Poniatowski avait été son amant, il était resté son ami : sur le trône des Jagellons, il serait son esclave. Mais, pour réaliser ce rêve de femme et d'autocrate, Catherine avait besoin d'appui.
Comme la France et l'Autriche, étroitement unies, avaient leurs vues particulières sur l'élection, la Tzarine se tourna vers Frédéric. De son côté, ce prince, qui avait besoin d'alliés, et qui n'avait pu oublier combien l'inimitié de la Russie lui avait été funeste pendant la guerre, ne demandait pas mieux que de s'allier avec cette puissance. Dans ce but, son ministre à Varsovie reçut l'ordre de s'entendre avec les agents russes; bientôt un corps prussien parut sur leâ frontières de Pologne.
Dès le mois de mars, le traité de Saint-Pétersbourg était signé entre les deux cours, et, six mois plus tard, Stanislas Poniatov^ski devenait roi de Pologne.
Après l'élection, Frédéric écrivit au nouveau monarque la lettre suivante :
c< Votre Majesté doit réfléchir que, comme elle jouit d une couronne par élection, et non par succession, le monde observera bien plus ses actions que celles de tout autre souverain de l'Europe, et ced n'est que juste. On n'attend, d'un prince qui a hérité d'une couronne par les droits du sang, que ce que nous possédons tous
1703- en commun, quoique l'on puisse désirer bien davantage. Mais, d'un liomme élevé, par la voix de ses égaux, de Télat de sujet à celui de Roi ; d'un homme volontairement appelé à régner sur ceux par qui il a été élu, on exige tout ce qui peut mériter et rehausser une couronne. La reconnaissance envers ses peuples est le premier grand devoir d'un tel monarque ; car c'est à eux seuls, après Dieu, qu'il doit son sceptre. Si un roi, par droit de naissance, agit d'une manière indigne de son rang, il ne déshonore que lui-même ; mais un roi élu, qui ne s'élève pas à la hauteur de sa position, fait re- . jaillir sur ses sujets son propre déshonneur.
u Je suis bien sûr que Votre Majesté me pardonnera cette chaleur. C'est l'effusion de l'intérêt le plus sincèi'e. Le cêté favorable du tableau n'est pas tant une leçon de CJb qu'Elle doit être qu'une prophétie de ce que Votre Majesté sera'. »
Mais, en couronnant d'une main Poniatowski, de l'autre, Catherine traçait, pour Orloff, le plan d'un royaume. C'était à l'extrémité de son empire que le nouvel amant devait régner. Ce projet romanesque n'eut heureusement pas de suite : un scandale de plus fut épargné au monde.
On sait les violences, les attentats de tout genre qui amichèrent à la Diète ses suflrage^s. L'élection fut emportée à la baïonnette. Jamais emploi de la force armée ne fut plus brutal, plus insultant.
Quarante mille Prussiens se tenaient sur la fi*ontîère.
< Annual regiiter.
Avant le jour funeste, les chefs du parti national s'd- i7C4taient éloignés de Varsovie, pour réunir leurs troupes et rallier les amis de la b'berté. Â leur tête était cet intrépide palatin de Mozavie, André Mokronowski, qui, protestant, daùs la Diète de convocation, contre la présence des étrangers, avait crié au maréchal Adam Malachowski : (c Vous ne pouvez ouvrir rassemblée en présence des Russes et de tant de soldats qui usurpent ici la place de nos frères : j'arrête Factivité de la Diète. »
A ces mots, des sabres nus, des baïonnettes le menacent de toutes parts : ce Frappez, ajoute fièrement le Nonce en croisant les bras et le front serein, frappez, je mourrai libre et pour la liberté. »
D'autant plus dévoué à sa patrie que cette sainte cause se hérissait de périls, et gémissant de l'abandon honteux auquel l'impéritie du ministère français condamnait la Pologne, Mokronowski courut à Berlin.
Il trouva le roi de Prusse mal informé des affaires de la Pologne, ou feignant de l'être '• (c Vous êtes les plus faibles, lui dit ce prince^ après un long entretien, il faut céder. — Sire, répondit le général, ce n'est pas là l'exemple que Votre Majesté nous a donné ; seule. Elle a résisté à toute l'Europe. — Sans un événement, j'étais perdu. — 11 est arrivé, et les talents de Votre Majesté ont donné le temps à la fortune. — Vous êtes accoutume à recevoir vos rois de la Russie. — Elle nous en a donné un seul, et nous n'en voulons plus de
• ^ullli^rp, Histoire de Vanarchie de Pologne, loinc H. II. 17
25& flISTOIRE
1762- sa main; mais Votre Majesté ne parattra-t-elle jamais chez nous que pour jouer un second personnage? Quand vous étiez allié de la France, votre ministre en Pologne se joignait à l'ambassadeur de France, et répétait les* mêmes choses que lui. Aujourd'hui, que vous êtes allié de la Russie, votre ministre ne paraît qu'à la suite de son ambassadeur. Emparez-vous enfin du rôle qui convient à votre gloire; donnez-nous un roi, donnez-nous votre frère, le prince Henri. — Mon frère! il ne veut pas se faire catholique, » Le général n'ayant répliqué que par un sourire ^ ; « Non, il ne le veut pas, reprit le monarque, et son parti est si bien pris, qu'il est inutile que vous lui parliez ; je vous défends de le voir. — Sire, au moins sauvez notre liberté. »
Après plusieurs questions sur l'état réel de la Republi([uc, et des assurances d'une bienveillante intervention : ce Qu'est-ce qu'un bruit généralement répandu sur le mariage de l'Impératrice avec Poniatowski ? demanda le Roi. Je ne le leur conseille ni à l'un ni à l'autre, reprit-il d'un visage sévère; je viens de leur écrire à tous deux de ne pas faire cette folie-là. »
Mokronowski quitta Berlin, emportant peu d'espoir, et répondant aux offres bienveillante^ de Frédéric qu'il n'accepterait d'asile qu'après la délivrance de sa patrie.
On pénèti*e facilement les motifs qui portèrent le Roi à refuser la couronne pour son frère. Trop habile pour s'engager dans quelque nouvelle guerre çn contrariant les plans de Catherine, il ne voulait point commettre
^ Uulhière, ibid.
i>K pRÉDÉnic II. 259
aux hasards des batailles sou repos^ sa puissance et sa iiB4gloire.
Cependant, Poniatowski essayait la couronne*
Maistelleétaitsafausse positioui que> suspect à tous les partis^ il ne pouvait obtenir la confiance de ses sujets» ni regagner l'appui des Russes, ses redoutables bienfaiteurs. Jetésur le trône, malgré l'immense majorité des citoyens, la main puissante qui l'avait élevé se retira, au moment même où son secours lui devenait le plus nécessaire. Sans troupes nationales contre les Turcs^ qui le menaçaient, après avoir protesté contre son élection ; sans crédit auprès des puissances européeunes, qui ne le reconnaissaient point encore; sansadministrationi sans force intérieure, Stanislas-Auguste avait, de plus^ à lutter contre des sectes religieuses.
Parmi tant de dangers, quelles étaient ses ressources? Une armée étrangère, commandée par un étranger, disséminée çà et là dans la République, et qui, loin de servir la cause du prince, exaspérait de jour en jour davantage, par son insolence et par des excès de tout genre, les citoyens contre le nouvel ordre de choses.
Malheureusement, Stanislas empirait lui-même sa position. Homme aimable et voulant le bien, mais nullement roi, il resta sur le trône ce qu'il avait été dans la vie privée, le docile instrument de Catherine. Cette princesse, renversant d'un souille son fragile ouvrage, l'en fit descendre comme elle l'y avait élevé. Avant de se séparer de sa couronne, un Sobieski l'eût brisée sur le front de ses ennemis.
Tout peuple qui perd son indépendance perdra bien-
i]n4 tùt sa lil)crtd. Les nouveaux sujets de Stanislas ne tardèrent pas à le sentir. ^
Depuis longtemps ; la République nourrissait dans son sein deux germes de mort : VÉligibilUi royale et le Liberum veto *, droit absurde, mensonge funeste, qui, en promettant la liberté , n'entretenait que ranarchie. Aussi, les sabres moscovites, sous prétexte de maintenir le respect dû aux anciennes lois de l'État, repoussèrent-ils toute innovation. Le parti républicain ne fut que trop longtemps dupe de ce machiavélisme; la nation entière finit par en être la victime.
Tant que les mœurs du peuple polonais se maintinrent dans leur pureté primitive , et qu'un incorruptible patriotisme repoussa toute influence étrangère, le Liberum veto entraîna moins d'abus. Toutefois, les meilleurs esprits, prévoyant ses funestes conséquences, en réclamaient instamment l'abolition. On leur répondait avec de Tenthousiasme; mais l'enthousiasme, qui parfois sauve une patrie, parfois aussi la tue.
Longtemps même avant Sobieski^ la réforme eût dû être consommée , car c'est vers cette brillante époque que l'influence du dehors commença à s'introduire dans la République. Alors des souverains étrangers, candidats à la couronne, se mirent sur les rangs; avec eux,
1 Dès que le gouvernemcal d'un seul eut remplacé le 8yt(i*in0 aristo^ralique , il eût fallu modifier les Paeta eonventa. Les insliunions surannées ont cela de particulièrement funeste, qu'elles a|ipiiquentaui maladies du corps social des reinirdcs qui ne leur couvionneul plus.
I)B FRÉDÉRIC II. 2iH
For et la séduction assiégèrent les ministres^ le Sénat, n64les Nonces*.
Pour annuler Texpression de la volonté publique , et plonger TÉtat dans Fanarchie, il suffisait d'une seule voix vénale. C'était se forger soi-même des fers, c'était mettre continuellement en péril l'existence nationale.
Au reste, il y aurait erreur à n'attribuer qu'à la seule ambition des conquêtes l'impitoyable acharnement avec lequel Catherine déchira la Pologne. Sans doute, cette princesse était jalouse de renverser le grand obstacle que lui opposait la République du côté de l'empire ottoman : il lui tardait, asseyant sa domination au centre de l'Europe, d'occuper sur la Baltique tous les points favorables à son commerce, et de s'emparer du Sund pour régner sur cette mer; mais d'autres considérations concoururent à sa politique. Déjà, Elisabeth et ses prédécesseurs n'avaient vu qu'avec inquiétude la civilisation du peuple polonais, et sa tendance vers un gouvernement plus libéral*. Ce menaçant voisinage les gênait. Aussi, depuis longtemps, l'arrêt de mort de la République * était-il prononcé à Saint-Pétersbourg.
* Défense de la Pologne, par Georges de Despolz, de Zenowicz.
« Ibid.
' Une sorte de fatalité poursuivait ce noble et malheureux pays. En 1658, le comte de Stippenbach, ambassadeur de Suède, dressa secrètement les articles d'un traité en vertu duquel rAutridie, la Suède et le Brandebourg devaient se partager les dépouilles de la Pologne. Heureusement, le cabinet de Versailles, qui découvrit cette (rame, en informa la cour de Varsovie, et l'attitude imposante de la nation, jointe k plusieurs circonstances imprévues, détourna pour celte fois l'orage. Bientôt le traité d'Oliva bannit toutes les crainics, ri le dix-scplicme
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nw- Pour rexécution, il ne fallait plus qu'un prëtexte; or, la force n'en manqua jamais.
Catherine connaissait bien la véritable situation de la Pologne; elle y suivait d'un œil attentif le progrès des idées nouvelles. Une noblesse, assez éclairée pour entrevoir tout l'odieux de l'esclavage des paysans', blessait ses regards; elle s'indignait des heureux essais de quelques seigneurs, qui» en rendant ces infortunés au vœu de la nature, en restituant à l'homme cette dignité originelle, noble présent de Dieu , avaient reconnu que des bras affranchis fertilisent mieux la terre que des bras esclaves. Plus amie des philosophes, qui dispensaient la renommée et la gloire, que de la vraie philosophie, qui ordonne avant tout d'être juste, l'al^ tière autocrate redoutait la contagion de l'exemple.
Exciter les alarmes ou la cupidité d'un puissant voisin, sans avoir assez de force pour lui résister, c'est être bien à plaindre : telle était la position des Polonais. A demi sauvages et bons pour la servitude, ils eussent
siècle n'eut poiol It rougir d'un allenlal qui ternil la splendeur de Tàge suivant.
> « liegardés comme des êtres qui ne sont bons qu'à porter le joug de la servitude, déchus par état du droit que l'humanité réclame en leur faveur, ces malheureux font la richesse des nobles; ils travaillent cinq jours de la semaine pour leur seigneur, et n'ont qu'un seul jour pour procurer h leur famille l'absolu nécessaire. Quelqu'iudispensable que soit la conservation de ces individus pour le bien de la société, les lois autorisent ces maîtres vains et fastueux à tuer leur esclave, moyennant quinze livres d'amende, applicables au fisc, ou à remplacer simplement celui d'un autre seigneur, lorsqu'un de ces tyrans a eu la fantaisie de le tuer. «* (Histoire des révolutions de Pologne, par l'abbé Desfontaiues, tome 1, Introduction.)
peut-être trouvé giàce; fiers et dignes de la liberté, on mit les écrasa sans pitié.
Déjà, par Stanislas, Catherine était mattresse de la République, quand une déplorable querelle, que ses intrigues fomentèrent, lui fournit Toccasion de fondre sur sa proie. Longtemps, une protection égale avait été accordée en Pologne aux différents cultes ; tels même y avaient été les progrès de la religion réformée, sous le règne de Sigismond I*', que les Protestants ne tardèrent point à jouir des mêmes privilèges que les Catholiques. Néanmoins, pour se distinguer, les sectateurs des communions autres que la communion romaine s'appelaient entre eux Dissidents. Depuis Sigismond, les rois de Pologne, à leur couronnement, juraient de maintenir la concorde religieuse, comme ils juraient l'observation des Pacla convenia. C'est un Français, Henri de Valois, qui le premier voulut porter atteinte à cette sage tolérance. Obligé cependant de choisir entre un sceptre et son opinion, il aima mieux sacrifier l'une que de renoncer à l'autre.
Les Grecs et les Protestants, après avoir aidé les Catholiques à persécuter les Ariens, furent persécutés à leur tour; bientôt même, on les priva du droit de suffrage. Indignés de cette spoliation, ils réclamèrent hautement l'exécution du traité d'Oliva. Pour étouffer leurs plaintes, les Catholiques, c'est-à-dire l'immense majorité des Diètes, rendirent un décret déclarant coupables de haute trahison les Dissidents qui invoqueraient l'intervention des puissances étrangères. Loin de contenir les esprits, cette rigueur porta Texaspération à son
17G4- comble. Les Grecs s'adressèrent a Saiiit-Pétersboui-g, les Protestants à Londres et à Berlin.
Sous prétexte d'appuyer la demande de ses co-religionnaires, Catherine fit marcher des troupes sur Yarsovie, lorsque la Dicte de 17()0,.sans égard pour la médiation des cabinets anglais et prussien, eut confirmé les lois rigoureuses portées contre les Dissidents. A l'approche des Russes, l'assemblée fléchit, et fit quelques concessions. Enhardis par ce succès, les DissidenU exigèrent une pleine satisfaction.
Cependant les agents russes, tout en échauffant l'ardeur des réclamants, exaspéraient sourdement le zèle des Catholiques. A les entendre, la religion romaine était menacée ; une vigoureuse résistance pouvait seule détourner les maux prêts à fondre sur l'autel. Répandus dans les villes, parcourant les campagnes, ils appelaient à une sainte guerre les nobles et le peuple.
Bientôt, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1767, révoque de Cracovie, Gaétan Soltick, citoyen plus illustre encore par son patriotisme que pcir sa naissance, est enlevé violemment et tratné au fond de la Moscovie; l'évéque Zaluski, Winceslas Rzéwuski et son fils, subissent le même sort; la noblesse dissidente rentre dans ses droits; elle ne reste exclue que de la royauté.
Alors éclate toute la fureur des Catholiques. Arbonmt, l>our étendards, les images de la Vierge et de l'Enfant Jésus, ils courent aux armes ; de même qu'aux temps des Croisades, le signe de la Rédemption brille sur leurs habits.
C'était le pié^^e où Catherine attendait l'imprévoyante
Pologne. Elle jette le masque; uu de ses lieutenants, n64- Repnîn, commande en maître dans Varsovie. Il n'est point d'outrages que ne subisse Stanislas, point de vexations qui ne pèsent sur ses sujets. Pour mieux écraser ce peuple infortuné, mais toujours fier, la Tzarine déchaîne contre lui des nuées de Zaporogues \ hordes féroces qui égorgent plus de cinquante mille victimes. Désespérés, les patriotes organisent la célèbre confédération de Bar ^. A leur tête est Joseph Pulav^ski; ses deux fils, ses deux neveux, combattent à ses côtés.
Cependant, par une singulière fatalité, ce même prince Henri, que le vertueux Mokronowski avait honoré de son suffrage et demandé pour roi à Frédéric, réglait, avec la Tzarine, les bases du partage. Lors du voyage qu'il fit en Russie, à son retour de Suède, où il était allé visiter sa sœur (voyage concerté d'avance entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, mais dont il fallait déguiser le vrai motif), Gatherme lui avait dit: « J'épouvanterai la Turquie, je flatterai l'ÂngleteiTe; chargez-vous de gagner l'Autriche, pour qu'elle endorme la France. »
La France, hélas ! ne demandait alors qu'à dormir 1 Deux ans après, le traité de partage était signé à Saint- Pétersbourg.
< Ainsi nommés, parce qu'ils habilaient d'abord près des calaracles du Dnieper, appelées en russe Poro^t>. Ces Cosaques, branche de ceux de rukraine, ayaient servi, tour à tour. Polonais, Russes, Suédois. Sous Pierre le Grand, leur hetman était le fameux Mazeppa. Vaincus, façonnés k l'obéissance, privés de leur hetman, ils se fondirent peu à peu dans la masse des autres Cosaques.
« Bar est un petit bourg de Podolie, à cinq lieues de Caminieck.
iw- Frédéric crut lire un rêve, lorsque son frère lui transmit le premier avis de la négociation ; mais, bientôt, les détails qu'il fit demander, par son ministre à Saint-Pétersbourg, le rassurèrent complètement. L'ombre même du doute disparut, quand il se vit pressé par cette cour de faire expliquer, le plus tôt possible, celle de Vienne, relativement au partage'. « Ah ! mon frère, dit-il au prince Henri lors de son retour, vous aviez raison ; un dieu vous inspirait. »
Il est des arguments auxquels la conscience des cabinets ne résiste pas. La pieuse Marie-Thérèse ellemême laissa vaincre ses scrupules. Lors de l'invasion de Frédéric en Silésie, cette princesse avait rempli l'Europe du bruit de ses plaintes ; des flots de sang avaient coulé, et, durant ces débats homicides, les mots de justice outragée, de droits miconnus, de spoliatiwis sans exemple, s'étaient mêlés au tumulte des armes. Quelques années s'écoulent, et la même impératrice associe son glorieux nom à un attentat bien autrement coupable. N'avait-on même pas vu, dès le mois d'août 1770, c'estr-à-dire deux années avant la signature du traité de partage, un corps autrichien envahir la Starostie de Sips (Spiz), dans la chaîne des monts Carpathes ?
Ingrate autant qu'injuste, elle oublie qu'un siècle aupai*avant la Pologne a sauvé Vienne et l'Empire.
Pour motiver l'entrée de ses troupes jusqu'au cœur de la Prusse polonaise, Frédéric avait allégué la nécessité d'opposer un cordon sanitaire aux progrès de la
1 Fie du fmnce Henri de Prusse^ publiée U I^aris en I8(KK
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peste, qui s'dtalt introduite en Pologne à la suite des nf!4armées russes et ottomanes, combattant alors sur les rives du Danube. Mais, hélas I la peste n'est pas toujoursy pour les peuples, le pire des fléaux.
Dans ces graves circonstances^ la France joua un bien pauvre rôle. Le duc de Choiseul, il est vrai, qui, le premier, pénétra les desseins secrets de Catherine, s'était efforcé, pour les entraver, d'allumer la guerre entre la Porte et la Russie; mais, bientôt, la disgrâce de ce ministre changea l'état des affaires. Au lieu de l'armée nombreuse promise aux Confédérés, quinze ou seize cents Français seulement vinrent fraterniser de courage, d'infortune, de gloire avec les Polonais, nobles liens que, sur tant de champs de bataille, devaient resserrer un jour de communes victoires. Dumouriez, si fameux depuis, commandait ces braves.
Telle fut rinexplicable insouciance du cabinet de Versailles, que le prince Louis de Rohan, ambassadeur de France à Vienne, ne se doutait même pas de la négociation, et pourtant le fatal traité venait d'être conclu à Saint-Pétersbourg. Bientôt trahie par son roi, par ses alliés, par la fortune , cette noble nation succombe : Fœuvre inique est consommée. « Ah ! si Choiseul eût existé, s'écria Louis XV en l'apprenant, le partage n'aurait pas eu lieu. » Et c'était le gendre de Stanislas Lezczynski, un roi de France, qui tenait ce langage !
Non contents d'arracher au territoire polonais plus de cinq millions d'habitants, les spoliateurs convoquèrent une Dicte, où, soit terreur, soit corruption, tout fut ratifié. Dans cette convention, Catherine n'oublia
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nnt- que les malheureux Dissidents, qui n'obtinrent pas même le droit de suffrage dans les Diètes. Ils sentirent, mais trop tard, qu -appeler l'étranger sur le sol de la patrie» fût-ce même i)our la plus juste des causes, c'est à la fois crime et folie.
A ne considérer que l'étendue territoriale, Frédéric gagna le moins au partage ; mais, si l'on examine attentivement la position topographique de ses États, on verra que tout l'avantage fut de son côté, puisque, joignant la Poméranie à la Prusse royale, il devenait maître de la Yistule, et, par suite, du commerce de la Pologne. Sous le point de vue militaire, l'acquisition n'était pas moins importante. On aura remarqué \ en lisant l'histoire de la dernière guerre, que ce prince avait été obligé d'abandonner toutes les provinces isolées ou trop éloignées du corps de l'État; c'étaient celles du Bas-Rhin et de la Westphalie, surtout la Prusse royale. Cette dernière se trouvait non seulement séparée, mais coupée de la Poméranie et de la Nouvelle- Marche par un fleuve large et profond. Pour soutenir la Prusse royale, il fallait devenir mattre de la Yistule. Le partage donna au Uoi les moyens d*élever des places sur les bords de ce fleuve, et de s'assurer des passages, à sa convenance. Non seulement il pouvait défendre le royaume contre l'ennemi , mais se servir, en cas de malheur, de la Yistule et de la Netze, comme de bonnes barrières, pour garantir, soit la Silésie, soit la Poméranie, soit la Nouvelle-Marche.
* (fAmeiiie.Vréûém, Mémoires de nia à 1775.
Ce n'est point au roi de Prusse qu'on doit attribuer tioA-
mi la première idée du partage ; mais Tempressement de
son adhésion l'enveloppe dans l'arrêt sévère prononcé par l'histoire. Il est triste qu*un pareil souvenir poursuive la renommée d'un tel homme.
Yoilà^ en peu de mots, l'esquisse de cette conjuration, dont tout un peuple fut la victime^ où les coupables étaient les trois plus illustres monarques du dix-huitième siècle.
Une première proie n'avait fait qu'irriter la convoitise des ravisseurs^ et, plus tard (Frédéric du moins était dans la tombe), l'Europe vit deux nouveaux partages accélérer l'héroïque agonie de la Pologne. Alors, se renouvelèrent ces déplorables scènes dont le dénouement fut l'horrible boucherie de Varsovie. Teint du sang polonais, ivre de carnage, Souwaroff, digne instrument do tant de barbarie, osa, par une dérision sans exemple, proclamer, sur des monceaux de cadavres, la clémence de son auguste souveraine et l'oubli du passé.
A ce souvenir, que de noms illustres se pressent sous ma plume! Malachowski, Ignace Potocki, Kolontay, Mokronoy^ski, Dzialinski, Jasinski, et tant d'autres glorieux martyrs de la liberté. Ah I je ne saurais passer le tien sous silence^ magnanime Kosciuszko I Noble soldat de l'indépendance américaine, noble martyr de la cause polonaise, tu courus offrir à ta patrie les précieux restes de ton sang, pour tomber bientôt, percé de coups, dans les plaines de Maceiowice, en t'écriant : Finis Poloniœ! Ce cri sublime, échappé de ton cœur, a retenti dans la postérité !
1704- Peu de temps avaut cette détestable conquête^ en 1770, Catlieriue, déguisant sous de glorieux dehors sa haine pour la Porte, avait proclamé, en Europe, ces mots consolants : Affranchisumenl de la Grèce.
Un de ses projets favoris était de refouler en Asie l'Islamisme, qui, depuis Tan 1453, campait, le cimeterre à la main, dans l'antique patrie des arts, de l'héroïsme et du génie. Le nom de ConUaniin, donné à son petitfils; les nourrices, les domestiques grecs dont on environna l'enfance du prince ; l'Inscription fastueuse : C^esl ici le chemin qui conduit à ByMnce, tout annonçait que le colosse moscovite aspirait à étendre, de Saint- Pétersbourg au Bosphore, ses redoutables bras.
 la nouvelle de cette croisade hypocritement sainte, le peuple grec avait fi*émi d'allégresse; tous, bénissant le nom de Catherine, les yeux fixés sur l'escadre russe qui cinglait vei*s le Péloponèse, saluaient avec transport l'heure delà vengeance. Les premiers, comme pour prouver leur origine guerrière, les Maïnotes, fila des Spartiates, coururent aux armes. Quelle ivresse, que d'ac^ clamations éclatèrent, lorsqu'à l'horizon les vaisseaux libérateurs apparurent! On eût dit cette mémorable journée où, lisant un décret parti de Rome , le héraut proclama l'indépendance de la Grèce devant la Grèce assemblée aux fêtes d'Olympie. Même entliousiasme, môme erreur.
L'illusion fut de courte durée. Toute cette pompeuse entreprise ne servit pas même à la gloire des OrloiT, qui la d irigcaicnt ; car l'incendie de la flotte turque à Tchesmé fut l'ouvrage de l'Ecossais Klphinston; seulement, quel-
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ques milliers de têtes chrétiennes allèrent orner les i704« portes (lu sdraily et la Grèce, sous le fer des bourreaux, sentit se resserrer les anneaux de sa chaîne sanglante.
C'était à d'autres mains que la Providence réservait rhonneur de cette grande i*égénération, une des gloires du dix-neuvième siècle.
L'année 1772 devait être signalée par de mémorables événements': tandis que la Pologne semblait près d'expirer, une révolution éclatait en Suède.
L'humeur pacifique de Frédéric-Adolphe ne lui avait permis de rien entreprendre pour reconquérir son autorité tombée aux mains du Sénat; mais il n'en fut pas de même du génie impatient du prince royal. Prévoyant que son père cesserait bientôt de régner et de vivre , Gustave s'était rendu en France, afin d y préparer, avec le cabinet de Versailles, le succès de ses hardis desseins. Le Roi mourut en efiet au mois de février 1771.
Les Chapeaux, c'est-à-dire le parti français*, jouissaient dans le royaume d'immenses avantages , toute l'administration résidant entre leurs mains; mais l'opinion publique ne les secondait pas. Les Suédois étaient d'autant plus mécontents de la France qu'ils ne touchaient point les subsides convenus. Aussi le nouveau roi ne quitta-t>-il pas Louis XY, sans en avoir formellement obtenu le secours annuel d'un million cinq cent mille francs.
Il importe de relever ici une assertion tout à fait
* La première alliance de la France ayec le Nord dale de 1542. Guslavc AVasa r^;gnail alors.
nc4. fausse : on a prétendu que le roi de Prusse avait vivement encouragé son neveu dans ses projets de révolution. Loin de là, lorsque Gustave, revenant de Paris, vint visiter son oncle, ce prince lui recommanda, expressément et sans arrière-pensée^ de ne point troubler le nouvel ordre de choses; telles étaient aussi les intentions qu'annonçait le jeune monarque ^
A peine arrivé, Gustave, afin de détourner les soupçons, s'empressa de rassurer le Sénat : il protestait hautement de son attachement à la Constitution , de son respect pour les États. A l'entendre, nul citoyen n'était moins avide de pouvoir; aucune de ses actions ne démentait ses paroles.
On s'étonne, en voyant un prince de vingt-cinq ans remplir, avec autant d'art et de persévérance, un rôle si diflicile. Mais la nature lui avait donné cette force de tête qui conçoit et mûrit un projet en silence. Doué d'une élocution facile et brillante, il alliait à la bonté de son père le courage de son oncle; en un mot, il portait en lui tout ce qui prépare, obtient, consolide le pouvoir absolu.
Le peuple l'avait accueilli avec enthousiasme.
Habile à profiter de cette heureuse disposition des esprits, Gustave écoutait toutes les plaintes, compatissait à tous les maux; ceux mêmes de ses sujets dont le jeune roi n'exauçait point les désirs n osaient l'accuser ; et, s'ils murmuraient, ce n'était point contre lui, mais contre un ordre de choses qui limitait l'autorité d'un si bon prince.
' Hévolutwn de Suède^ par Slirridan, lonie IH.
Cependant) la nomination de M. de Vergennes à Tarn- n7ibassade de Stockholm éveilla les soupçons des ministres d'Angleterre et de Russie : un tel choix ne semblait-il pas annoncer que des relations plus intimes encore al- Liient s'établir entre la France et la Suède? Ces diplomates essayèrent donc de renouer les négociations relatives à la grande ligue du Nord, depuis longtemps projetée entre TAngleterre, la Russie, la Suède; mais toute l'administration, dévouée à la France, arrêtait leurs efforts. Tandis que Gustave fomentait la division entre la Chambre des Nobles et les autres Ordres, il affectait, aux yeux du peuple, le rôle désintéressé de conciliateur. « Si, disait-il à la fin de ses discours ', si mes intentions étaient moins pures, moins innocentes, moins sincères; si mon cœur n'était rempli du plus tendre amour pour mon pays, pour son indépendance, sa liberté et sa gloire, je pourrais épier tranquillement l'occasion de tirer avantage, comme quelqueà-uns de mes prédécesseurs, de la désunion de mes sujets, aux dépens de leur liberté et de leurs lois. »
En môme temps, des émissaires secrets, répandus dans les provinces, y semaient le mécontentement.
Terrible auxiliaire, une disette de grains affligeait le royaume. La 30ur ne manqua pas d'attribuer ce fléau k la coupable négligence des États, tandis qu'elle seule arrêtait les secours ordonnés par la Diète.
Enfin, le 19 août 1772, après s'ôtre assuré de la garnison de Stockholm, Gustave jette le masque : trente
* Itévolntion ihStiède^ par Shrridan, lomc III.