À A4 H18T01RS
i^<M> Laissant donc, «^ la gauche de l'Elbe, le général Hulsen, pour observer Tarmee de TEmpire, campde près de Dresde, le Roi, dans la nuit du 1^ août, passe le fleuve avec environ quarante mille hommes, et se dirige sur Buntzlau par Grossenhayn et Konigsbruck. Mais Daun a prévu ce mouvement : devançant les Prussiens en Silësie, il campe, le 6 août, entre Liebenthal et Lowemberg.
Durant la route, des milliers de déserteurs abandonnent les drapeaux de Frédéric ; chaque pas semble le rapprocher de l'abtme; mais nul péril n'arrête le héros; il s'avance, chassant toujours Daun devant lui, et ne s*arréte qu'au camp de Liegnitz.
Cette marche, vu les obstacles qui s'y opposaient, fut des plus savantes. Elle offrit un spectacle nouveau: rétranger qui eût observé les mouvements des différentes armées aurait pu s'y tromper, car elles semblaient toutes appartenir à un même maître : Daun formait comme l'avant-garde ; les Prussiens, le corps de bataille; Lascy, Tarrière-garde. On eût dit une promenade militaire; mais c'était le sort de la Prusse qui allait se décider*.
Le 14 août, Frédéric était dans le camp de Liegnitz avec cinquante ou cinquante-cinq mille hommes au plus, environné de quatre armées, dont trois supérieures en nombre ou égales à la sienne'. Toutes les quatre, elles l'attaqueront le lendemain, Daun par son
« Frédéric, Histoire de la guerre de Sept-Ans, tome 1; — Joinini, Traité des grandes opérations militaires^ tome Hl. • r.iiil»crl. Éloge du roi de Prusse.
DE PUÉDÉRIG It. 4^1 5
front, Laudon par son flanc gauche, Beck par le flanc i^^o droit, Lascy, soutenu de trente-cinq mille Russes, pur derrière. Déjà en mouvement, ils s'apprêtent à l'écraser. Frédéric juge aussitôt qu'il ne lui reste qu'une chance de salut, c^est de prévenir l'ennemi, c'est de combattre, avec toute sa masse, contre une seule partie de l'armée autrichienne *.
Dans la nuit du 14 au 15, tandis que des paysans entretiennent, par se^ ordres, les feux des grand'gardes du camp, et que des patrouilles de hussards poussent les cris accoutumés, le Roi traverse Liegnitz, gagne les hauteurs de Pfaflendorfl*sans que Tennemi s'aperçoive de son départ, oppose Ziethen, avec une partie de ses forces, à Daun, à Beck, à Lascy, et attend, avec la gauche, Tarrivée de Laudon, qui déjà avait levé son camp de Geskendorfl*, et s'était mis en marche vers Liegnitz. Profitant des ténèbres, le Roi détache des patrouilles pour reconnaître sa marche, et, instruit de son arrivée, il fait déployer sou infanterie par la gauche, et la met en bataiUe entre Humel et Panten.
Trompé par les feux entretenus dans le camp que Frédéric venait de quitter, Laudon voit, dans les troupes qu'U rencontre, de simples partis détachés, et, pour les repousser, s'avance avec quelques bataillons seulement. Mais, dès la pointe du jour, une vive canonnade le désabuse. Bientôt apparaît toute la gauche de l'armée prussienne en bataille devant lui. Voulant
* Jominiy Trailê des grandes opérations milHaires^ foinc llf. II. 10
1760 alors couvrir sa marche, il fgit avancer sa cavalerie, que celle des Prussiens renverse au prQHoier choc. Son infanterie venait à peinç 4e se foriner 3ur quelques lignes consécutives, quand le Roi paratt, la repousse jusqu'à Binowitz, çt remporte, ep quelque sorte, dans une marche, une éclatante victoire.
Daun, Lascy et Beck s'étaiept aussi avancés pendant la nuit sur le camp royal ; mais, le trouvant abandouné,et entendant la forte canonnade derrière Liegnitz, ils perdent, à faire de nouveaux arrangements, tout le temps nécessaire à Frédéric pour battre Laudon, se développer à Taise, et attendre, de pied ferme, leurs attaques impuissantes.
Cette affaire coûta aux Autrichiens dix inille hommes, dont six mille prisonniers, quatre-vingt-six pièces de canon, vingt-trois drapeaux ou étendards. La perte des Prussiens n'excéda pas deux mille hommes, parce que tous les avantages du terrain étaient de leur cdté, la position formant un amphithéâtre d'une pente sensible, qui allait, en se concentrant, sur les points où étaient accumulées les lignes de Tennemi, et où le feu agissait puissamment.
Dans cette journée, tout, jusqu'au vent, sembla tourner contre les Autrichiens. Quoique deux cents bouches à feu au moins tirassent de part et d'autre, ni Daun ni Lascy n'entendirent le bruit de la bataille, qui se donnait derrière Pfaffendorff, seulement à un demi-mille d'eux. Quand ils voulurent s'ébranler, il était trop tard.
Ce triomphe, en empochant la jonction des Aulri-
DB frédéhig II. 447
cbieds et des Russes, en renversant tous les plans f 76o des confédérés, en ouvrant au Roi le chemin de Breslau, le tirait de la situation la plus critique où il se fût encor9 trouvé : Frédéric venait de combattre pour son trône, pour sa liberté.
Mais aux yeuK de cet homme infatigable, tant qu'il restait quelque chose à faire, rien n'était fait. Espérant écraser les Russes, il marche,' le jour même de la bataille, à ParchwitzS passe la Kàtzbach, arrive le 16 à Neumarçk, et opère sa jonction avec le prince Henri.
^ « Oq apprit à Parchwilz que M. de CzernischelT campait depuis quelques jours k Lissa, ce qui fournit une houyelle matière d'inquiétude. Czernischefî pouyaitôtre joint par les Âutricliiens» et prendre une position à Neumarck. Il aurait été fâcheux de remeUre en question ce qui avait été décidé la veille : il fallut tenter tous les moyens possibles de se débarrasser d*un enaemi qu'on n'avait aucune envie de comballrc. On eut recours k la ruse : le Roi écrivit au prince son frère, qu'il venait de battre les Autrichiens à plate couture; qu'il faisait construire un pont pour passer l'Oder, afin de traiter de même les Russes ; qu'il comptait attaquer M. de SoltikoiT, et priait le prince de faire alors de son c6té les mouvemeiits dont on était convenu. On chargea un paysan de cette lettre, et on lui promit de grosses récompenses, si, partant à l'instant même, il se laissaH prendre par les postes avancés de M. de CzemischeflT, et lui remettait cette lettre comme par la peur du cliâtiment. Quoiqu'on ne pût deviner si ce paysan s'acquitterait bien de son réie, ni quelle impression la lecture de cette lettre ferait sur l'esprit de M. de CzernischefT, l'armée du Roi partit le lendemain; elle se mil en marche sur trois colonnes, plutôt dans l'ordre d'une escorte de convoi que d'une marche ordinaire. Le Roi conduisait la colonne de la droite, et couvrait la marclie du c6l6 des Autrichiens. M. de Krockow menait une forte avant-garde devant la seconde colonne; il était suivi par les prisonniers de guerre et les canons qu'on avait pris à l'ennemi, et par les blessés de l'armée prussienne. Le prince de Ilolstcin con-
448 uisToiBS
1700 L'armée russe était précisément établie sur la route que les Prussiens devaient suivre. Or, Frédéric, qui se souciait peu de lui livrer bataille avec des troupes fatiguées I eut, pour déloger l'ennemi, recours à la ruse. Une lettre pour son fràre ftit remise à un paysan, avec recommandation expresse de tomber au pouvoir des détachements russes; elle était ainsi conçue : « Je viens de battre les Autrichiens à plate couture; j'espère vous apprendre, avant la nuit, la défaite des Russes, que je vais attaquer de ce pas. »
Tout réussit au gré du Roi : le paysan Ait pris, la lettre lue. Czernischeff, croyant Tarmée autrichienne en pleine déroute, craint de se trouver enfermé entre l'armée du Roi et celle de son frère, abandonne Lissa, repasse roder, rompt les ponts, et rejoint Soltikoffà Auras.
Frédéric ignorait encoi*e une circonstance aussi heureuse pour lui, lorsqu'il écrivit au marquis d'Argens la letti*e suivante, qu'on ne lira pas sans intérêt : « Auti'efois, mon cher marquis, l'affaire du 15 aurait décidé la campagne; à présent, cette action n'est qu'une égratignure. 11 faut une grande bataille pour décider notre sort; nous la donnerons bientôt, selon toutes les apparences, et alors on pourra se réjouir si l'événement
duisait la troisième colonne, composée de cavalerie légère et soutenue de quelques baUûllons, pour couvrir le convoi contre les Cosaques, qui» de Leubus où ils se tenaient, pouvaient passer l'Oder par certains gués, parce que les eaux étaient liasses; enOn M. de Ziethen, avec toutes U*b troupes qui n'avaient point comlMiUu, faisait l'arrière-gartle de l'armée. • (Frédéric, Histoire de la yuerre de Sept-Ans, lom. H.)
DE PRÉDÉniG II. H9
nous est favorable. Je vous remercie cependant de la >^<m part sincère que vous prenez à cet avantage. 11 a fallu bien des ruses et bien de l'adresse pour amener les choses à ce point.
« Ne me parlez pas de dangers; la dernière action ne me coûte qu'un habit et un cheval; c'est acheter à bon marché la victoire. Je n'ai point reçu l'autre lettre dont vous me parlez ; nous sommes comme bloqués par les Russes, d'un côté de l'Oder, et, de l'autre, par les Autrichiens. Il a fallu un petit combat pour faire passer Cocceii; j'espère qu'il vous aura rendu ma lettre.
« Je n'ai de ma vie été dans une situation plus scabreuse que cette campagne-ci. Croyez qu'il faut encore du miraculeux pour nous faire surmonter toutes les difficultés que je prévois. Je ferai sûrement mon devoir dans l'occasion ; mais souvenez-vous toujours, mon dier marquis, que je ne dispose pas de la fortune, et que je suis obligé d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute d'avoir les moyens d'en former de plus solides. Ce sont des travaux d'Hercule que je dois finir dans un âge où la force m'abandonne» où mes infirmités augmentent, et, à dire vrai, quand Tespérance, seule consolation des malheureux, commence même à me manquer.
« Vous n'êtes pas assez au fait des choses pour vous faire une idée nette de tous les dangers qui menacent l'État ; je les sais, je les cache, je garde toutes les appréhensions pour moi, et je ne communique au pubjic que les espérances ou le peu de bonnes nouvelles que je puis lui apprendre.. Si le coup que je médite réussit.
noo alors^ mon cher marquis^ il sera teini>8 d'épancher sa joie ; mais, jusque-là, ne nous flattons pas, de crainte qu*une mauvaise nouvelle inattendue ne nous abatte trop
«Je mène ici la vie d'un chartreux militaii*e; j*ai beaucoup à penser à mes affaires ; le reste du temps, je le donne aux lettres, qui font ma consolation, comme elles faisaient celle de ce consul orateur, père de lu patrie et de Téloquence. Je ne sais si je survivrai à cette guerre ; mais je suis bien résolu, en cas que cela arrive, à passer le reste de mes jours dans la retraite, an sein de la philosophie et de Tamitié.
« Dès que la correspondance deviendra plus libre, vous me ferez plaisir de m'écrire plus souvent. Je ne sais où nous aurons nos quartiers cet hiver. Ma maison à Breslau a péri durant le bombai*dement ; nos ennemis nous envient jusqu'à la lumière du jour et à l'air que nous respirons. Il faudra pourtant bien qu'ils nous laissent une place, et, si elle est sûre, je me fais une fftte de vous y voir.
a Eh bien , mon cher marquis, que devient la paix de la France? Vous voyez bien que votre nation est plus aveugle que vous ne l'avez cru. Ces fous perdront lo Canada et Pondichéry pour faire plaisir à la reine de Hongrie * et à la Tzarine. Veuille le ciel que le prince Ferdinand les paye bien de leur zèlel Ce seront des officiers innocents de ces maux et de pauvres soldats qui en seront les victimes, et les illustres coupables n'en
I II ne disait que trop vrai !
DE PtlÉDÉtllC II. V6\
souffriront pas. Jfe saii^ uti trait du duc de Clioiseul^ que i7go je vous conterai lorsque je VOUS Verrai j jamais procède plus foU ni plus inconséquent n'a âdiri un ministre de France depuis que cette hiônairôhie eti a. Voici dés affaires qui me surviennent/ j'étais en train d'écrire; mais je vois qui) fatit finir, et pour né pas vous ennuyer, et pour ne point nianquër à thon devoir. Âdiou, cher marquis, je vous embrasse.
« A Hermansdorff, près de BrëslâU, lé ^1 aoAt 1760. »
Dans cet épancheinent de Tamiti^, Frédéric s^engage, si la fortune le favorise, à déposer les armes, k dire un éternel adieu à la guerre, pour consacrer désormais ses jours à la philosophie, aul MuSes, k l'ahiitié. Ce serment, le héros prussien S^y montrera religieusement fidèle.
Cependant DaUn, inconsolable du mauvais succès de ses entreprises. Voyait cette campstghe, dont il avait espéré les plus brillants avantages, ne tourner qu'à sa confusion. La position du maréchal devenait même emban*assante : les fourrages qu'il tirait des montagnes étant épuisés, il ne pouvait répandre danS la plaine que de petits partis; les chemins étaient impraticable^^, et les convois n'arrivaient de là Bohême qu'avec beaucoup de peine.
Pour harasser et tenir en échec la grande armée autrichienne, Frédéric multipliait les marches et contre^marches. Enfin il avait repris une supériorité bien décidée.
Une diversion, en an*achant ce prince de la Silésie, paraît à Daun le seul moyen d'empêcher qu'il ne réla-
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i^<^ blisse et ne consolide la direction intérieure de ses lignes d'opérations : un corps russe, aux ordres des généraux Czernischeff et Tottleben, et un corps d'Autrichiens commandé par Lascy, marchent donc sur Berlin.
A leur approche, de petits ouvrages en ten^e avaient été construits devant les portes de la ville. On se prépare à la résistance; Lehwald, feld-maréchal septuagénaire, deux lieutenants-généraux blessés, Seidlitz et Knoblocb, donnent l'exemple du courage, et défendent, en personne, ces faibles avant-postes; le prince Eugène de Wurtemberg vole au secours de la capitale. Mais, bientôt, les généraux prussiens sentent eux-mêmes que la lutte est trop inégale, surtout dans une ville ouverte de tous les côtés; s'ils sont battus, Berlin sera livré au pillage, et leurs seize mille hommes anéantis. Abandonnant donc la capitale à son sort, ils se retirent sur Spandaw; Rochow, commandant de Berlin, capitule.
Telle était l'exaspération des généraux russes et autrichiens, qu'ils conçurent l'idée sauvage d'incendier la ville. Ils n'en furent détournés que par les énergiques . représentations de Verelst, ministre de Hollande ' .
Ou attribua à la haine du comte de Brulh pour Frédéric la dévastation de Charlottembourg , où les Autrichiens mutilèrent la belle collection d*antiques du cardinal de Polignac. Autant Tottlebcn se concilia les cœurs des Berlinois, autant Lascy se fit détester, en permettant à ses troupes de renouveler, au dix-huitième siècle, des scènes dignes d'Attila. I^ général-
• Frédéric, Histoire de la guerre de SeittAns.
major prince d'Esterhazy, à la tête d'un corps d'Autri- tîoo chiens, alla ruiner à Postdam les fonderies de canons et de boulets, non toutefois sans observer une rigoureuse discipline. Il n'exigea qu'un portrait de Frédërtc et une de ses flûtes^ Moyennant deux millions d'ccus, Berlin se racheta du pillage.
Mais le séjour des ennemis y fut de courte durée. Le Roi était entre Breslau et Schweidnitz\ donnant à ses troupes épuisées un repos nécessaire, quand il apprit l'invasion de ses États, tl décampe dans la nuit du 6 au 7 octobre, s'avance à marches forcées par Jaiier, Hainau, Sprottau, Sagan, et, le 14, il est à Guben . Prendre
^ Peu de jours avant, vers la fin de septembre, il écrÎTait encore au marquis d'Ârgens les lignes suÎTanles :
« Je ne veux point tous faire de jérémiades^ ni vous alarmer par le détail de mes craintes et de mes inquiétudes ; mais je vous assure qu'elles sont grandes. I^ crise où je me trouve change, en quelque sorte, d'aspect; mais rien ne se décide, rien ne semble promettre un résultat définitif. Je brûle à petit feu ; je suis comme un corps que Ton mutile, et qui, chaque jour, perd quelques-uns de ses membres. Que le ciel nous assiste ! nous en avons grand besoin. Vous me parlez toujours de ma personne ; vous devriez savoir aussi bien que moi que la vie m'importe peu ; mais que, pendant que je vis, je dois faire mon devoir et combattre pour ma patrie, afin d'essayer de la sauver^ si la chose est encore possible. J'ai eu beaucoup de petits succès, et j'ai grande envie de prendre pour ma devise, maximus in minimis, minimus in maœimis. Vous ne sauriez vous figurer les horribles fatigues que nous endurons; celte campagne-ci surpasse toutes les pn'ct'dcnics; je ne sais quelquefois à quel saint me vouer. Mais je ne fais que vous ennuyer par le récit de mes anxiétés et de mes chagrins ; ma galté et ma bonne humeur sont ensevelies avec les personnes chères et respectables, auxquelles mon cœur s'était attaché. La fin de ma vie est douloureuse et triste. N'oubliez pas, mon cher marquis, votre vieil ami. 9
1760 à dos les Russes et écraser lo corps qui s*est aventure jusqu'à Berlin, tel est son projet} mais l'exécution n'en sera pas nécessaire.
A son approche, les généraux ennemis craignent d'être coupés; Lascy part dans la nuit du 11 au IS, et se dirige sur Torgau; Czernischeff prend la route de Francfort; peu d'heures après Tottleben le suit.
Frédéric ne s'attache poiiit à la poursuite des Russes; un objet plus important l'occupe^ car Daun a remarché en Saxe, est maître de Torgau^ et veut enlever au Roi le reste de cet électorat. C'est là que Frédéric porte ses pas; il repousse l'armée de l'Empire, reprend Leipsick et Wittemberg, et, le 1** novembre, il est à Eulembourg, avec l'intention de s'établir sur les derrières de Daun pour lui couper la communication do Dresde*
Mais le maréchal l'a deviné : aussitôt, changeant de front, son armée fait face en arrière, et occupe près de Torgau une position formidable.
Frédéric, qui sait que les Russes, cantonnés entre la Wartha et l'Oder, se proposent de passer l'hiver au cœur de ses États, si les Autrichiens se maintiennent à Torgau, n'hésite pas : l'attaque est résolue. Le 2 novembre, il part d'Eulembourg, repousse Brentano, et campe près de Schilde.
« Je vous ai rassemblés, Messieurs, dit-il à ses généraux, non pas pour vous demander votre avis, mais pour vous dire que j'attaquerai demain le maréchal Daun.
« Je sais qu'il occupe une bonne position; mais, en mémo tcm|>s, il est dans un cul-dc-sac; et, si je le bats,
toute son armée est prise oU noyée dans TËlbe. Si mo nous sommes battus^ nous y périrons tous, et moi le premier.
i< Cette guerre m^ennuie, elle doit vous ennuyer aussi : nous la finirons demain «
« Ziethen, je vous donne le commandement de l'aile droite de mon armée* Votre objet sera » en marchant droit sur Torgau^ de couper la retraite des Autrichiens^ quand je les aurai chassés des hauteurs de Spititz. n
En achevant ces mâles paroles, il leur remet Tordre de marche et de bataille, écrit de sa main« C'est un modèle de précision.
Le 5 novembre, au point du jour^ Frédéric traverse la forêt de Torgau avec la gauche de l'armée, pour atta-^ quer la droite de Dauti ; Ziethen marche contre la gauchd des Autrichiens. En débouchant de la forêt, le Roi, qui entend le feu de sa droite, croit Ziethen pleinement engagé, et, sans attendre le reste de ses troupes, il attaque Daun avec dix bataillons de grenadiers. C'était le seul point vulnérable du maréchal.
Ces braves, après avoir franchi le ruisseau de Stribach, s'étaient formés sous un feu terrible, à huit cents pas de l'ennemi ; malheureusement^ les batteries de gros calibre, attachées aux brigades, n'avaient pu les suivre dans le bois. Privés de ce secoure, tous néanmoins traversent fièrement les abattis, et attaquent le centre de l'aile gauche autrichienne; mais une salve à mi-^ traille des quatre cents bouches à feu qui garnissent le front de toute la ligne ennemie les écrase; les batteries prassiennes qu'on avait voulu établir à la gauche
^60 (lu bois sont anéanties : hommes, pièces, chevaux, tout a disparu '. Frédéric, qui se trouve à la droite entre les deux lignes, assiste douloureusement à la destruction de son coips de grenadiers, l'élite de l'armée '. Apprenant la mort du colonel prince d'Anhalt, il se retourne vers son frère, aide-de-camp de service : « Tout va mal aujourd'hui, lui dit-il, mes amis me quittent : on vient de m'annoncer la mort de votre frère. » Paroles simples et sublimes, qui révèlent l'Ame stoique à la fois et sensible du grand homme.
Résolu à vaincre ou à mourir, Frédéric, toujours eu multipliant les attaques, se porte davantage sur la droite, et, vers cinq heures, envoie l'ordre à Ziethen de s'approcher de lui en se portant sur la gauche. Celui-ci avait attaqué la cavalerie de Lascy à plusieurs rc-
> Jomini, Traité des grandes opérations militaires^ tomo Hl.
* « DauD reçut les Prussiens avec un feu d'arlillerie tel qu'on n'en avait pas vu depuis l'invention de la poudre. II se trouvait là deux cents canons dirige, pour ainsi dire, sur un même point, et dont, sans relâche, les gueules enflammées vomissaient la mort : c'était une image de l'enfer s'ouvrant pour engloutir sa proie *. Jamais les plus anciens vétérans des deux armées n'avaient assisté ù scinblublc destruction. Le Roi lui-même dit à diverses reprises à ses aides-de-camp : « Quelle terrible canonnade ! en avez-vous jamais vu de pareille ? • Aussi l'cfl^et qu'elle produisit fut-il affreux au delà de toute idée. En une demi-heure de temps, les cinq mille cinq cents grenadiers prussiens qui avaient formé l'attaque furent étend us, ou morts ou blessés, sur le champ de bataille, la plupart même avant d'avoir pu faire une seule décharge. »
I « Si Pon trouve c^tto deacripiion trop aniioée, on vondra bien la pardooDerà l'autoar. Ce n'eat point noe imagination éobaulTi^ par ta lecturo ou iiar des rvlatiooa qui guide ici aa plume ; c'eat une eaquiaae do ce qu'il a vu de aca pro|»rea ycui. • (Arclieabolts, Hiitoirê de la g^tm de S»pt-AnM.)
DR FAÉDÉniO II. 457
prises, mais sans succès, et le général Saldern, avec noo rinfanterie de Ziethen, cherchait à enlever les hauteurs de Siptitz; mais, devant l'impraticable ruisseau de Rohrgraben, tous ses efforts échouaient.
C'est alors qu'une balle frappe le Roi à la poitrine; on l'engage à s'éloigner : « Ma vie n'est rien, répond-il, gagnons la bataille. » Et la lutte continue acharnée.
Des deux côtés, manquent la poudre et les munitions; des deux côtés, les forces sont épuisées; la nuit survient, et la position de Daun semble inexpugnable, quand, vers cinq heures, le lieutenant-colonel de Mœllendorff ^ s'aperçoit que Fennemi n'a point occupé la digue qui sépare les deux étangs, et que les hauteurs en face étaient dégarnies. En effet, Daun en avait tiré des renforts pour soutenir sa droite menacée par le Roi. Aussitôt Mœllendorff, avec les premiers régiments de la gauche de Ziethen , traverse la digue. Saldern le suit avec toute l'infanterie. On emporte d'assaut, à neuf heures, la hauteur derrière Siptitz, et Ziethen se réunit au Roi sur le champ de bataille; la victoire était assurée.
Cependant Daun, grièvement blessé à la jambe, et ne pouvant même plus rester sur le champ de bataille , s'était fait transporter à Torgau. Déjà, presque tous ses généraux étaient venus l'y complimenter sur son triomphe; un courrier en portait la nouvelle à Vienne :
* Né en i72i, Mœllcudorrmourul lo 28 janvier iSlG. Blessé k la balaille d'Iéna, il fui, pcndaul roccupalion de la Prusse, (railé par les généraux français avec beaucoup d'égards. Napoléon invila plusieurs fois ce vieux guerrier a sa lablc, el lui conlinua ses pc^isioiis.
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l'ifio tout à coup, le général de cavRlerio 0*Dannell» à qui il avait laissé la commaqdernaiiti lui mande roecupation des hauteui-s de Siptits^ par Ziethen- Daujot assemble un conseil de lieutenanta^géuéraux ; les funestes consë- (luences que pourrait entraîner une nouvelle bataille livrée le lendemain l'effraient) il ordonne de repasser TEIbe après minuit. Cette retraite s'effectue dans le plus grand silence, avec un ordre parfait ^
En éclairant toutes les horreurs du champ de bataille, le jour arrêta la joie des vainqueurs* C'était un affreux spectacle ; des monceaux de malheureux, noyés dans leur sangi nus, les os broyés, jonchaient la terre; les uns faisaient retentir l'air de cris lamentables; d'autres, enviant le sort de ceux qui n'étaient déjà plus, demandaient en grâce qu'on les achevât; beaucoup, dépouillés de leurs vêtements, durant cette affreuse nuit de quatorze heures, par des misérables, rebut des deux armées, gisaient immobiles et roides de froid, ou se roulaient, avec effort, contre dos mourants pour y puiser un peu de chaleur, ou cherchaient môme à s'abriter sous des cadavres. Partout, des membres épars, des troncs in-^ formes, des mares sanglantes; partout, la mort et son hideux cortégCr De chaque côté, onze mille hommes environ tués ou blessés.
Dans le tableau qu'il trace de cette bataille, Frédéric* raconte qu'on trouva rassemblés, autour de grands feux, des soldats des deux armées causant familière-
* Joniini, Traité des grandes opérations militaires.
* Fré<l<^rir, Histoire de la guerre de Sept-Ans, loiiic M.
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meut ensernble. Ils avaient comme passé un accord de neo neutralité, mutuellement résignés à suivre le parti que favoriserait la fortune, et à se rendre aux vainqueurs.
La nuit était très-froide; les troupes allumèrent des feux; vers le matin, Frédéric, longeant à cheval le front de Tarmée, passa deTaile gauche à la droite. Arrivé au régiment des gardes, il mit pied à terre, et se chauffa un moment entouré de se9 grenadiers; causant familièrement avec eux^ salon sa coutume, il louait beaucoup leur couragQ^ « Mais qu'étes-vous donc devenu? lui demanda l'un d'entre eux; c'est toujours vous qui nous menez où il y a le plus de coups à gagner; aujourd'hui, personne no vous a vu i ce n'est pardieu pas bien de nous abandonner ainsi. — Allons, allons, enfants, ne grondez pointi répondit le Roi avec douceur; pendant toute laffaire, je suis resté à l'aile gauche de Farmée : voilà pourquoi vous ne m'avez point vu. » En parlant ainsi, il déboutonnait sa veste, à cause de la chaleur : une balle en tomba; à cette vue, tous les grenadiers enthousiasmés battent des mains : « Ah! tu es toujours notre vieux Fritz, s'écrient-ils; tu partages tous nos dangers, nous voulons mourir pour toi : Vive Fritz, Vive le Roi ! — Père Fritz, lui demanda un autre • grenadier, nous donneras-tu de bons quartiers cet hiver? — De par tous les diables! répond le Roi, il faut auparavant que nous prenions Dresde...; mais, après, j'aurai soin de vous, et vous serez contents, »
En effet, il assigna Leipsick au régiment des gardes. Tout en causant ainsi, ces vieux soldats, dont le cercle autour du Roi se rétrécissait de plus en plus, ne lui
1760 épargnaient point les bouffées du plus mauvais tabac. Un d'eux ayant dit aux autres: «Mais retirez-vous donc. — Non, non, répartit Frédéric, j'aime beaucoup la fumée du tabac. » L'odeur de la pipe lui était pourtant insupportable.
C'est là aussi qu'un brave sous-officier auquel un boulet de canon venait d'enlever la main droite, ayant été présenté au Roi, ce prince, après l'avoir comblé d'éloges, lui demanda quel dédommagement il pourrait lui accorder : « Sire, l'honneur de vous servir avec ma main gauche. » Immédiatement il fut avancé.
Outre leurs morts, les Autrichiens perdirent huit mille prisonniers, et les Prussiens quatre mille.
Mieux qu'aucun autre, ce triomphe inespéré prouva quelle immense distance la discipline mettait encoro entre les deux armées : tandis que l'une, au milieu de son succès, manquait d'ordre et de vigilance, l'autre, l'armée vaincue, restant maîtresse de ses mouvements, passa d'une pleine retraite à une attaque brusque et décisive * .
L'art d'embrasser les lignes d'opérations de la manière la plus avantageuse;
L'art de porter les masses, le plus rapidement possible, sur le point décisif de la ligne d'opérations primitive, ou de la ligne accidentelle ;
L'art de combiner l'emploi simultané de la plus grande masse sur le i>oint le plus important d'un champ do bataille^;
• Giiiberi, Éloge du roi de Prusse.
* Joiiiini, Traité des grandes opérations militaires, (omc lU.
t)B PnÉDÉRlC II. 164
Ces trois combinaisons coustituenl la science de la nco guerre : les réunir dans une application constante, c'est le comble du génie militaire. Telle fut la gloire de Frédéric, à Torgau surtout ; telle fut la gloire de Napoléon.
C'est la dernière bataille où Frédéric commanda en pei'sonne.
Torgau ouvrit ses portes aux Prussiens; toute la Saxe, excepté Dresde, était de nouveau en leur pouvoir. Le prince de Wurtemberg, dont la présence devenait inutile dans cet électorat, alla rejoindre, en Poméranie, Werner et Belling; bientôt, ce qui restait de Suédois dans les États du Roi eut disparu. Frédéric prit ses quartiers d'hiver à Leipsick.
Ainsi se termina, à l'avantage de ce prince, une campagne où il avait été sur le point de tout perdre. Ses provinces étaient recouvrées; deux victoires relevaient le moral de son armée.
Ses alliés avaient plus souffert : toute la Hesse venait d'être ravagée par les Français, qui, malgré les efforts et l'habileté du prince Ferdinand, s'étaient rapprochés des États prussiens et des frontières de la Saxe. Le 16 octobre, la journée de Closter-Camp, et l'héroïque dévouement du chevalier d'Assas compensèrent noblement la défaite du maréchal de Broglie a Warbourg.
De légers biiiits de paix circulèrent de nouveau; affaiblies par l'énergique défense de Frédéric, les puissances belligérantes parlèrent môme d'un congrès à Augsbourg. Marie-Thérèse, qui jouissait des efforts do 11. 11
102 ifrsTOifitfe
nw l'Europe pour terfasisèC rènnemi capital de âa Maison, affecta néanmoins d* applaudir à ce projet : c'était^ par une apparence de modération, s'honorer aux yeux du public. Mais, au forid, jamais la guerre ne lui avait plus souri ; jamais, chez l'Impératrice, n'avait été plus ardente l'espérance de rentfer pour toujours dans sa chère Silésie.
Le congrès ne fut donc qu'une chimère.
Comipe si ce n'était point assez de tous les malheurs déjà amoncelés sur Frédéric, Georges II mourut, et, avec lui, l'influence de Pitt. Malgré les plus fortes assurances, malgré la bonne volonté du Parlement, qui aidait, avec joie, le roi de Prusse à ruiner la France en Allemagne, le nouveau monarque anglais^ dirigé par lord Bute, favori royal justement détesté du peuple, n'aspira qu'à retii*er les subsides accoutumés. Pour déférer au vœu de la nation et du parlement, on conclut bien, en décembre, il est vrai, un nouveau traité de subsides avec la Prusse; mais ce fut le dernier entre les deux pays, et encore le payement des sommes convenues fut-il, sinon complètement éludé, du moins différé longtemps*.
Ënfln, pour conible d'infortune, les ennemis, depuis le commencement de 17G0, refusaient l'échange des prisonniers, et ils occupaient une grande partie des provinces où l'on eût pu encore lever des hommes.
Frédéric ne s'aveuglait point sur sa position ; l'épuisement de ses forces, les haines puissantes qui le |)oursuivaient, les nouveaux dangers de la cam-
* Vie de Fridéric II, |Nir lord Dover.
DE PRÊDÉfilC II. 4G3
pague prochdiiië lie lui étalèiit ({ue troj) cdiniùs. noi Désorftiais iniptilssâtit pour rattflque, une défensive prudente devenait son unique ressource; se soutenir avec art, eiï attendant quelque cirfcdustance heureuse^ et ne pas périr d'épuisement, voilà tout son espoir.
Tandis qu'il ralliait, à grande peine, autour de lui les débris de ses troupes, la France; de plus en plus dominée par sa fatale alliée > redoublait d'efforts. Organisée sut* le Bas-Rhin, une armée, de quatre-^ vingt-dix à cent rtiille hothmes; sous les ordres du maréchal de Soabise, devait assiéger Munstel*, Llpstadt, et autres places. D'un autre bôté, le duc de Broglie; avec cinquante ou soijtaute mille hommes, partant de la ligne du Mein, pénétrera par Gœttingue, dans le Hanovre; et menacera les cominunications des alliés.
Sortant de la Franconie, Farmée des Cercles allait opérer Sur la Saale^ lier la droite des Français à la gauche des Autrichiens^ et faciliter ainsi la conquête de la Saxe par Daun.
En Silésie, Laudon, à la tête de Soixante mille hommes, comptait se réunir à la grande armée russe du feld-maréchal, comte de Butturlin, successeur de Soltikoff> et assiéger les places fortes de cette province : c'était là que devaient se porter les grands coups.
Dans le même temps, un autre corps russe^ comm.andé par le comte de Rotnanzoff, était destiné à agir en Poméranie de concert avec les Suédois, et à faire le
IG4 HlâTOlRK
nci siégc de Colbergi place impoi-Uuite, dont la prise assurerait une base d'opérations plus avantageuse et plus rapprochée.
Tels étaient les préparatifs de ces mômes puissances qui répandaient sourdement d'insidieuses rumeurs do paix; pour mieux écraser Frédéric, on voulait l'endormir.
Vers la fm de la campagne précédente, un armistice avait été conclu entre les Prussiens et les Autrichiens; en se prévenant d'avance, ou pouvait Tannuler, mais on le prolongea jusqu'au 26 mai. Alors Laudon, ayant été renforcé de soixante-quatre bataillons et de quatrevingt-cinq escadrons, dénonça la reprise des hostilités. Il voulait, profitant de l'éloignement du Roi, encore en Saxe, enlever les vingt mille hommes de Goltz, resté, depuis la bataille de Torgau, en Silésie, pour observer les Russes et le corps môme de Laudon.
Le général autrichien entra donc, le 23 avril, en Silésie, sur trois colonnes, et vint camper à Waldeml>ourg; maisaussitôt legénéral de Goltz, ayant rassemblé ses troupes sous Schweidnitz, les établit dans les fortes positions de Ilohenfriedberg et IIohenkunzendoriT, pour garder les défilés. AIoi*s Laudon, qui avait ordre de ne rien risquer jusqu'à l'arrivée des Russes et des renforts que Daun devait lui envoyer, renonça à son pi*ojet, car le voisinage de Schweidnitz ne lui permettait pas de frapper un coup décisif; son armée i*esta aux envii'ons deSaltzbrum*.
> Jomiiii, Traité des grandes opéraiioru miUtairei^ lome IV.
DB FRÉDÉniG 11. 465
Avant même d'ôtre informé de cette circonstance, ^^•^ Frédéric avait déjà résolu de marcher en Silésie, et, s'il ne Favait pas fait immédiatement, c'est qu'il voulait, proGtant de l'armistice, protéger une expédition en Thuringe et dans le Yoigtland, afin de rejeter l'armée des Cercles en Frauconie, et de s'en débarrasser ainsi pour un certain temps.
Mais, à peine instruit de la rupture de l'armistice en Silésie, le Roi rassemble trente -trois bataillons, soixante-trois escadrons, avec huit batteries de gros canon, passe l'Elbe à Strehlen, et se porte, en neuf marches, jusqu^à Hohenfriedberg, où il campe, le 15. Laisser la défense des rives de l'Elbe au prince Henri; manœuvrer entre l'armée russe du maréchal Butturlin et celle de Laudon, pour retarder leur réunion, et, si une occasion favorable se présente, attaquer la dernière, avant Tarrivée de ses alliés, tel est son plan'.
L'armée royale secourait ainsi le général de Goltz, qui, devant Laudon, s'était rephé sous le canon de Schweiduitz. Ce mouvement fait que Laudon se retire en Bohôme, pour y attendre les Russes. Alors Frédéric envoie à leur rencontre M. de Goltz qui meurt subitement; Ziethen le remplace et livre plusieurs petits combats au feld-maréchal Butturltn. **
Informé de la marche du Roi, Daun envoie, le 9 mai, à Zittau, vingt-cinq à trente mille hommes; protégeant la Bohême contre une invasion, ils se réuniront ensuite à Tnrmée de Silésie déjà fortiiiée des deux divisions
* Jomini, Traité des grandes opérations mititaire^^ lome IV.
4 ce UISTOIHB
1761 d'ArgentoD et de Gourcy. Laudoi), ^e son côté, rentre eu Ookâme, pour y atteudre les Russes, qui s*aYancer4 eu plui$ieul'^ coloimes, tandis qu*uue auti*e armée russe, commandée par le général Romanzoff, eqtre en Pomérauie; arrivant deWollin, les Suédois poussent jusqu'à Camip. Alors, le général prussien Werner se retire sous le canon de Colberg; le prince Eugène de Wurtemberg, arrivant de la Poméranie antérieure, et le général Tad4<^n, venant de la Silésie, marchent h son secours, et, pour faire face à M. de Roniana^off, se retranchent près dq Colberg.
Renforcé par le maréchal Paun» Laudon cherphe à se réunir à M. de Butturfin dans la H^ute-Silésie; mais les rapides et savante9 m^nœifvn^s du Roi l'en emi)échent. Cependant Butturljn, ^y^^t ^n?bardé Breslau, réussit enfin à passer TOder près de Closter-Laubenz, et se joint à Laudon, entre J^uer et Stiiegau.
Dès lors ils croient les Prussjçps perdus.
Tel un croissant immense, les deux aripées ennemies enveloppent Frédéric.
Pour la première fois, ce prince évite de livrer bataille ; se rcnferniant dans le fameux camp do Bunzelwitz, près de Schweidnitz, il s'environne de retranchements respectables. Une chaîne de monticules, encaissés par plusieurs ruisseaux, forme ce camp, qui devient comme une place d'ar^n^s dont I9 montagne de W^rben est la citadelle. Depuis cette hauteur jusqu'au yiI|s)igQ de Bunzeiwitz, un marais le convre. Ln ligne se prolonge en une espèce de carré long, dont le câté droit est vers Tschescheu et Zediitz, le front
(Jeppis Zodlitz jusqu'en arrière dq Jaueriiick, et le côte i70t gauche depui» Jauernick jusqu'en amère de Wurben ; de là, cette ligne va rejoindre le côté droit vers Tscheschen. Six points saillants forment de vrais bsistions battant tous les environs, et flanquant les retranchements intérieurs. Autour du camp sont des abattis, des troups de loup et des fougasses; parlput, les retranchements ont seize pieds d'épaisseur, et les fossés douze de profondeur sur seize de lai*geur ; quatre cent soixante pièces d'artillerie bordçnt les différents ouvrages, cent quatrevingt-deux mines sont prêtes à sauter au premier signal. Frédéric, en un mot, a savamment profité de tous les avantages du terrain ; pendant dix jours^ son armée , forte de soixante-six bataillons ejt di; cent quarantetrois escadrons, avait travaillé avec une arjdeur infatigable. A l'aile gauche, là où finissent les retranchements, sur un terrain plat, s'étendent quatre-vingt-dix escadrons. Aussi ce camp, chef-d'œuvre de fortifications de campagne, fait^il époque dans les annales de l'art'.
Là, comme sur la brèche , on passe la nuit Tarme au bras; une moitié des soldats veille pour l'autre * ; quelquefois même, l'armée entière est dans les retranchements, et les pièces sont attelées* Cenié de toutes parts, Frédéric en impose encore à ses ennemis, qui n'osent l'attaquer.
Il avait compté sur un allié terrible, la famine; elle ne se fit pas longtemps attendre. Déjà, les Russes en
* Jomini, Traité des grandes opérations miHiaires. ' Cuiberl, Éloge du roi de Prusse,
1161 étaieut tourmenU^s, quand ils apprirent que le général Platten; détaché par le Roi, venait de leur enlever en Pologne un convoi de cinq mille chariots. Cette diversion les contraignit à se séparer : départ salué des cris d'allégresse de l*armée prussienne. Butturlin^ pour soutenir le siège de Colberg, se porta en Poméranie, laissant ZernischeiT, avec quinze mille hommes, à l'armée de Laudon, qui se poste dans un camp retranché, près de Frybourg.
Pour faire sortir Laudon de cette position avantageuse, et s'ouvrir ainsi un passage en Saxe, où il voulait prendre ses quartiers d'hiver, Frédéric, par une marche simulée, cherche à attirer Laudon dans la Haute-Silésie. Alors celui-ci, faisant seulement côtoyer le Roi par Draskowitz, tente pendant la nuit, avec toute son armée, un assaut général sur la forteresse do Schweidnitz. Quoique pris à Timproviste , le commandant prussien oppose une vigoureuse résistance; mais, avec une faible garnison, il n'a pas môme un nombre suflisant de C4inonniers. En moins de trois heures, tous les ouvrag(*8 sont emportés ; le commandant et trois mille trois cents hommes, prisonnier.
« Je suspends mon jugement, écrivit Frédéric à Zas*trow, et je souhaite que vous puissiez me mander, comme François I" h sa mère, après la bataille de Pavie : Tout est perdu, fors Vhonneur. »
Privé de son régiment, Zastrow se plciignit. ic Je ne vous ci*ois pas coupable, lui répondit le Roi ; mais il serait .imprudent de vous chai*ger à l'avenir d'un rommandement quelconque, »
Une telle conquête couvrit Laudon de gloire. Pour nei la première fois, elle assurait aux Autrichiens des quartiers d'hiver en Sîlésie.
Ce rude échec dérange, jusqu'à la fin de la campagne, tous les plans du Roi. Désormais, pour se soutenir devant rimmense supériorité de ses ennemis, il doit conserver le plus de forteresses et de terrain possible. Renforçant les garnisons de Neiss, de Brieg et de Kosel ; laissant, près de Neiss, le prince de Bernbourg, il crampe aux environs de Strehlen, et détache le général Seckendorff, afln de bien garnir les forteresses de Breslau et de . Glogau.
En Poméranie, ses affaires n'allaient pas mieux. On a vu que les Russes , pour se procurer une base d'opérations avantageuse et rapprochée qui leur permit d'étendre leurs dépôts par mer, avaient résolu d'assiéger Colberg. Le 16 décembre, malgré les sages dispositions du prince de Wurtemberg, campé sous cette place; malgré la belle défense du brave colonel Heiden, et le dévouement des bourgeois qui rivalisèrent de courage avec la garnison, Colberg se rendit. Les bombes et les boulets rouges avaient réduit en cendres une partie des maisons; toutes les munitions étaient épuisées, presque tous les soldats malades ou blessés.
Pour la première fois aussi depuis la guerre, les Russes prirent des quartiers d'hiver en Poméranie et dans la Nouvelle-Marche.
Au moment où Frédéric perd cette place importante, un de ses généraux, Knobloch, est enlevé à Treptov^,
17C1 avec trois bataillons et quelques escadrons; revers bien sensible en de telles circonstances.
Mdmel, Kœnigsberg, ses États de la Baltique, et, de \h, ses possessions héréditaires offrent aux Russes un chemin facile*.
Le prince Henrj a perdu toutes les montagnes de la Saxe; encore peut-jl à peine tirer, de Fétroit ten*ain qui lui reste,lasubs|sta|icede ses troupes. Et néanmoins sa gloire a grandi; car, avec une poignée d'hommes, il s*est, durant toute la campagne, maintenu contre les Autrichiens de Daun , contre TarméQ impériale commandée par Serbelloni et Stolberg, contre les Saxons aux ordres du prince Albert.
Quant à l'armée du Roi, elle est réduite k défendre son fi*ont coptre les Autrichiens, et ses derrières contre les Russes.
Berlin' communique encore avec Breslau, mais cette communication n'est que précaire.
Que reste-t-il à Frédéric? Trente mille hommes en Silésie. Le prince Henri n'en a guère davaptage. Pour les troupes de Poméranie,ce ne sont que des débris épars.
Du côté de la Pologne, un cordon de quinze mille Russes interdit tout passage aux vivres; la plupart des provinces di) royaume, envahies, saccagées, ne présentent plus de ressources. Le prince Ferdinand de Brunswick est le sepl allié de la Prusse qui termine sans perte cette funeste campagne.
Dans le môme temps, un baron de Warkotsch, gen-
I Cuiberl, Éloge du roi de Prusse.
DE FRÉDÉRIC II. j7^
tilbommie si)ésiçn que Frédérip cpmM^U d.6 ses ))ont|és9 Ujbi et un prêtre nommé Schmidt, couj^urent Tinfâme projet de livrer le roi de Prusse aux Autricbiei^s; cent mille ducats devaient être le prix du crime. Déjà, un poste de Croates s'avançait pour recevoir leur proie ; mais un domestique de Warkotsch dévoila le complot-
On condamna ces misérables à être écaitelé^ eq effigie. A la vue de ce dernier mot, Frédéric sjgna eu disait •' a A la bonne heure; les portraits ne vaudrpnt sans doute pas mieux que les originaux. » jLegr évasipn parut lui faire plaisir; et Tofficier qui le9 avait Laissé échapper n^essuya aucun reproche. La cour dç Viewne repoussa, avec force, les soupçons qui pesaient sur elle.
Alors aussi, s'ourdissait un autre cpinplot. Le fameux baron de Trenck en était Tâme. Il ne s'^gissajt dQ vi^U moins que d'ouvrii* aux Autriçbieus Magdeboprg, cette vraie place d'armes de la monarichie prussienne. A|ais Trenck fut trahi par quelques-uns de ses complices, et surveillé, de plus près que jamais, dans son cachot.
D'un autre côté, les dispositions du cabinet britannique devenaient, chaque jour, plus malveillantes. Partisan d'une paix à tout prix, lord Bute n'aspirait qu'à la ruine de Frédéric. Dans ce but, il avait entamé des négociatipns avec les diverses cours. N'écoutant que son aveugle haine, il chargea même le prince Gallitzin, ambassadeur russe à Londres, d'annoncer au Tzar que l'Angleterre lui procurerait toutes portions du territoire prussien à sa conyenance, pourvu qu'il laissât agir ses troupes avec les Autrichiens.
hidigiié, Pierre envoya sur-le-ch^p la dépêche à
nei- Frédéric. En même temps, lord Bute, proposant à la cour de Vienne une paix dont la Prusse serait exclue, offrait à l'Impératrice-Reine la garantie de telles provinces prussiennes qu'il lui serait agréable de posséder. Mais, à son grand étonnement, cette proposition, reçue avec froideur, fut sèchement refusée : c'est que M. de Kaunitz attribuait à lord Bute l'intention de compromettre le cabinet de Vienne avec celui de Versailles. L'orgueil autrichien offensé répondit que l'Impératrice- Reine était assez puissante pour faire valoir elle-même ses prétentions. En même temps, M. de Bussy, à Londres, et M. Hans Stanley, à Versailles, suivaient une autre négociation ^
Une fois, le grand homme parut brisé par le malheur. Il passa les mois de décembre et de janvier dans Breslau, triste, solitaire, invisible, n'allant même plus à la parade. Frémissant à la seule idée de tomber vivant au pouvoir de ses ennemis, il portait sur lui du poison, dernière ressource du stoïcien contre Tinfortune, mais que repousse une morale bien supérieure à celle du Portique; car nul, dans ce combat qu*on nomme la vie, n'a le droit d'abandonner le poste où l'a placé la Providence. (( Vous appellerez, mon cher marquis, écrivait-il à d'Argens, mes sentiments comme il vous plaira. Je vois que nous ne nous rencontrons point dans nos pensées, et que nous partons de principes très-différents. Vous faites cas de la vie en sybarite ; pour moi, je regarde la mortenstoicien.Jamaisje ne verrai lemomentquim'obli-
« l.oni I)<iver, Vu de Frédéric Jl
bfi ptiÉDÉniG II. 473
géra à faire une paix désavantageuse; aucune persuasion, net aucune éloquence ne pourront m'engager à signer mon déshonneur. Ou je me laisserai ensevelir sous les ruines de ma patrie, ou, si celte consolation paraissait encore trop douce au destin qui me persécute, je saurai mettre un à mes infortunes, lorsqu'il ne sera plus possible de les soutenir. J'ai agi et je continue d'agir suivant cette raison intérieure et le point d'honneur qui dirige tous mes pas; ma conduite sera en tout temps conforme à ces principes. Après avoir sacrifié ma jeunesse à mon père, mon Age mûr à ma patrie, je crois avoir acquis le droit de disposer de ma vieillesse. Je vous l'ai dit et je vous le répète, jamais ma main ne signera une paix humih'anle. Je finirai sans doute cette campagne, résolu à tout oser et à tenter les choses les plus désespérées pour réussir ou pour trouver une fin glorieuse
(( Il y a des hommes dociles à la fortune ; je ne suis pas né ainsi, et, si j'ai vécu pour les autres, je veux mourir pour moi, etc., etc. »
Debout sur les débris de son naufrage, Frédéric n'aspire donc plus qu'à périr avec gloire.
Essayant un dernier effort, le jeune Goltz, envoyé par lui au khan des Tartares, cherche à soulever ce chef contre la Russie; déjà môme le succès va couronner sa persévérance; déjà aussi la Porte, avec qui le cabinet de Berlin n'a lié de coiTespondance particulière que depuis la guerre actuelle, semble entrer dans ses vues, lorsqu'un événement inespéré tire tout à coup du précipice la monarchie prussienne. Elisabeth meurt, Pierre 111 monte sur le trône, et, en lui, le plus ardent,
474 iitsîotiiE
1701 le j>lùs enthousiaste adrtiirâteur du roi de Prusse.
Fils de Cbàrles-FrëdëHc, duc de Holstein-GdttOfp, et d'Ahhe; fille atiiëë de Pien-el^ Charles-Piefre-Ulricëtait né à Kiel, dans les États de son père, le 21 février 1728. Elisabeth; que du fond de son cachot Tlnfortuné Iwan effrayait encore, youlut en finir [k)ur toujours avec la famille détrônée; ayaiit appelé le jeune prince à Saint- Pétersbourg, elle lui fit embrasser le rit grec à la place du protestantisme, et le proclama Grand-Duc de Russie et son héritier présomptif, sous le uonl de Pierre, tomme pour lui donner la sauvegarde d'une grande mémoire.
Que cette couronne inattendue devait un jour coûter cher au Tzar futur!
Trois ans plus tard, le 1" septembre 1745, le prince épousa Sophie-Auguste d*Anhalt-Zerbst, si fameuse depuis sous le nom do Catherine II.
Mais, par une bizarrerie bien digne d'un esprit étroit, à peine Elisabeth eut-elle choisi son neveu pour successeur, qu'elle commença à redouter en lui un rival. L'éducation qu'on donna à Pierre s'en ressentit; pour dissiper lès jalouses inquiétudes de la Tzarine, ses gouverneurs s'appliquèrent à le maintenir dans une ignorance complète : son esprit, son caractère surtout étaient condamnés à une enfance éternelle. Abandonné à lui-même, ou plutôt soumis à de perfides conseils, le Grand-Duc passait son temps à fumer, à boire, h faire l'exercice h la prussienne. Blessant, avec une sorte d'affectation, les intérêts qu'il aurait dû le plus ménager, Pierre afiichait un pmfond dédain pour les
bE PHÉDÉfirC II. iîîi
usages et la religion des Russes: Au contraire^ ()àrlait-il i'ioi des Allemands^ des Prussiens surtout; c'était en leéi louant outre mesurée Son admiratibii pour Frédéric tedaitdù fanatismëi à ses yetlic ^FrédëHc était plus qu'ùii homme. On dit ihéme (|d*il entretenait des relatiôriâ avec ce prince, (Jtiôiqueën guerre sif ëèîâ Rbsslè, et i^xïeU plbs d'une occâôioti il lui donna cdhhitfàsaiice des plans adoptés pat* le cabitiet de Sàiht-Pétërsboùrg. Une iëllë conduite n'était point pi-d|jre à Kii faire parddiinè'i* son origine allemande.
Aussi se forttiii-t-il bientôt dh pai*^l contl*e le Grand- Dde; à la tête de ëë parti, était le grâliid-chanceliei* flestucheff, dévoué à Catherine. Cette ^i*idcesse hë cachait déjà plus ritivldcible aversion qde lui inspirait àdn époux récemment déflgdré par la petite vérole; la^fécocité de ses passions annonçait que l'amoÙr jtiuerait un grand rôle dans la vie de cette femme extraoMiHâiire.
De son côté, Pierre ne s'imposait pa^ tidë gêné {:tlds rigoureuse. Ayant pour maîtresse ùhë fille dii Comté dé Woronzoff, il fît imprudeniment entendre qu'il lui réservait la place de Catherine; ce propos rapporté à là Grande-Duchesse changea son aversiod ed haine.
Cependani, les ennemis du prince redodblàiënt d'efforts; chaque jour, les plus noires calordnies étaient répandues sur son compte j od alla mômëjusqd'à f^ire craindre à là Tzarine qu'il n'attentai à ses jours; ëfime dont l'idée seule eût fait horreUr à Pierre. Le Grand- Duc était, ce qU'on Tavait fait, ignorant, faible, fantasque; mais son règne éphémère prouva en lui une bonté de cœur, une générosité incontestables. Loin
1763 d*âlre capable (i*uii crime, ce prince ne përit que pour avoir jugé les autres d'api'ès lui-même.
Il serait trop long d'entrer ici dans le détail de toutes les intrigues qui assiégèrent les derniers instants d'Elisabeth; de montrer liestuclieir renversé*, Woi*onzoff mis à sa place, Pierre et Catherine réunis un moment au lit de mort de l'Impératrice, et la foule des courtisans prosternés aux pieds du même prince naguère l'objet des plus injurieux sarcasmes, des plus atroces mensonges.
L'avènement de Pieri-e III au pouvoir suprême fut signalé par des bienfaits. Ce prince traita avec bienveillance tous ceux qui avaient été attachés à l'Impératrice, pardonnant même à ses ennemis pei*sonnels, et confirmant dans leurs emplois presque tous les grands de l'Empire.
Un de ses premiers soins fut de rappeler cette multitude de prisonniers d'État, dont Elisabeth et ses ministres avaient peuplé la Sibérie. Dix-sept mille exilés revirentleurpatrie. Parmi eux étaient l'implacable Biren, et le mai*échal de Munich,Agé de quatre-vingt-deux ans. Un iils de l'illustre vieillard, avec trente-deux de ses petits-iils, alla le recevoir hors des murs de la capitale. Juste envers elle-même, Catherine redoutait Tanîmadvei*sion de son époux. Pierre lui fit l'accueil le plus gracieux, passant une partie du jour auprès d'elle, provoquant ses conseils, paraissant avoir tout oublié, hormis la su|)ériorité de génie de sa jeune épouse'.
* On a parlé plus haut de celle disgrâce.
* Vie de Catherine 11^ impératrice de Rtutie^ 1. 1, Paris, Buisson, 1797.
Déjà^ il avait conquis tous les cœurs^ et FEnipire re- 1*62 tentissait de bénédictions; mais Fenthousiasme ne connut plus de bornes, le jour où le Tzar alla, en grande pompe, lire au Sénat deux déclarations, dont Tune, affranchissant la noblesse de son antique dépendance, lui rendait le droit de voyager à Tétranger et de ne porter les armes que volontairement; dont l'autre abolissait la terrible Chancellerie Privie, commission inquisiloriale chargée de rechercher, de poursuivre, de juger les crimes de haute trahison. De sages réformes dans Fadministration des Gnances et dans celle de la justice eurent lieu. Enfin, jamais bruits injurieux n'avaient été mieux démentis : les Russes, comme les étrangers, admiraient à Fenvi ce fortuné changement.
Le plus ardent désir du nouveau souverain, c'était de mettre un terme à la guerre opini^Ure qu'Elisabeth avait soutenue contre Frédéric. Sans môme en prévenir la cour de Vienne, il ordonne à son armée de se séparer des troupes autrichiennes. Bientôt, un traité conclu avec le roi de Prusse rend à ce prince toutes les conquêtes faites sur lui, et place, sous son commandement, les mômes régiments qui venaient de le combattre. Ce n*est point encore assez pour le dévouement de Pierre : le 22 mai, sa puissante intervention entraîne les Suédois ^ à la paix. En reconnaissance de tant d eminents services, il ne demande à son cher frire, à son digne tnaUre, qu'une place dans son cœur et un grade supérieur dans son
1 Ce trailé, conclu k Hambourg, n*esl qu'uu rcnouvcllcrocul «le celui (le SU)ckliolin en 1720.