‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · II. il · texte numérisé non relu

II. il

>i78 HISTOIRE

I7C2 armée. Se prêtant de bonne grâce à une comddie qui lui valait de semblables avatitages, le Roi écrivit à Pierre qu'il l'avait nommé général-major, non par égard pour son rang de prince, mais uniquement à cause de ses talents militaires. Â cette lettre était joint un uniforme prussien, avec le portrait de Frédéric. Ces attention^ exaltèrent encore la passion du Tzar pour son héros; il se revêtit sur-le-champ de l'uniforme, n'en porta plus d'siutre, plaça, avec pompe, le portrait du Roi dans sa chambre, et ordonna au comte de Czernischeff d'accélérer sa marche.

Voilà donc le monarque prussien armé de forces d'autant plus redoutables, qiie* Marie-Thérèse, comptant sur un prochain triomphe, avait récemment licencié vingt mille hommes de ses meilleurs soldats^ et cinq cents officiers.

Au mois de mai, Frédéric, ayant rassemblé ses forces au camp de Bittlern, reprend l'offensive. Son neveu, le jeune prince royal, vient faire son apprentissage sous les yeux du grand mattre.

A leur tour, les Autrichiens restent sur la défensive) mais, pour empêcher les princes de l'Empire de faire, avec le roi de Prusse, une paix particulière, la cour de Vienne renforce, de trente-six mille hommes de ses meilleures troupes, Farmée impériale. Le maréchal Daun prend le commandement de la grande armée de Silésie, portée à cent six bataillons et cent quaranteneuf escadrons. M. deSerbelloni dirige lecor{>s autrichien qui doit agir, en Saxe, avec l'armée des Cercles, vi laii'c également une guerre défensive.

Quant à la France, elle adopte un plan de campagne m^ oppose à celui de Tannde précédente; ses armées sont sur un pied formidable.

Avant tout, Frédéric songe à reprendre Schweidnitz. Mais, pour en entreprendre le siège, il faut forcer Daun à quitter ses positions, et Tunique moyen d'y parvenir, c'est de l'attaquer, ou de manœuvrer de manière à l'inquiéter sur ses communications.

En Saxe, le prince Henri, s'étant renforcé du général Belling, i]ui était accouru de Meckleinbourg après la cessation des hostilités avec les Suédois, se porte en avant, et, par un mouvement aussi heureux qu'habile, empêche la jonction des Autrichiens et des Impériaux commandés par Serbelloni, l'attaque, lui fait quinze cents prisonniers, et prend ses quartiers à Freyberg.

Au commencement de juillet, M. de CzernischefT, avec vingt-quatre mille Russes, le prince de Wurtemberg, venant de Mecklembourg, et le duc de Bevern, arrivant de Stettin, avaient considérablement fortifié Tannée du Roi. Alors ce prince marche sur Schweidnitz.

Mais tels sont les caprices de l'inconstante fortune : au moment môme où Frédéric va ressaisir la victoire, il apprend une révolution bien menaçante pour ses in^ térôts. A peine assis sur le trône, Pierre III vient d'en être précipité.

Loin d'être découragés depuis son avènement, ses ennemis avaient redoublé d'efforts. Catherine était TAme de ce parti : frappant dans Tombre, ses coups n'en devenaient que plus sûrs. Malheureusement, Pierre

1762 ne tarda pas à seconder lui-même les sourdes menées de la haine. Animé d'excellentes intentions, mais dépourvu de lumières, ce prince aux plus sages réformes môlait des mesures intempestives, dangereuses môme. Ainsi, blessant les croyances religieuses du peuple, il fit enlever des églises une partie des saintes images, objets de la vénération publique. L'archevêque de Nowogorod voulut s'opposer à cette spoliation ; Pierre Texila, pour se voir bientôt contraint de le rappeler. Cette faiblesse, qui ne calma point le ressentiment des Popes, accrut l'audace de ses ennemis. Une faute plus grave encore, ce fut le projet hautement annoncé de s'approprier les biens du clergé. Pierre le Grand lui-môme, avec son inflexible volonté et son bras de fer, eût reculé devant une telle entreprise. L'exaspération des prêtres fut au comble. Furieux, ils parcouraient les villes et les campagnes, annonçant, d'une extrémité de la Russie à l'autre, que la religion grecque avait servi de marche-pied au Tzar pour monter sur le trône; que ce prince, luthérien dans le cœur, affectait le plus profond mépris pour le culte national. Ces moines rap|)claient que Pien*e avait fait élever, dans son château d'Oraniembaum, une église luthérienne, à la dédicace de laquelle il avait assisté, en distribuant lui-même des livres de cantiques à ses soldats holsteinois, mais sans daigner entrer dans l'église grecque bâtie à la môme époque. Récemment encore, ajoutaient-ils, Pierre n'at-il pas outragé les saints, protecteurs de l'Empire, en baptisant deux de ses vaisseaux, l'un du nom de son oncle, le priiice Georges ; Tautre du nom du roi de Prusse,

DE FRÉDÉRIC II. ÀSi

le Fridèrtc?Ce langage dans des bouches vénérées eh- nc2 flammait les esprits, r

Par ses réformes dans Farmée, Pierre ne fit pas moins de mécontents. Cassant la Garde-Noble , qui avait mis Elisabeth sur le trône, il remplaça la garde h cheval de la cour par une garde holsteinoise. Son oncle, le prince de Holstein, homme médiocre, fut créé généralissime. Sans doute, Texercice prussien valait mieux que l'exercice russe; mais cet exercice avait le tort d'être étranger : en l'introduisant parmi ses troupes, Pierre les exaspéra ; et cette irritation s'accrut, en raison même des maladroites préférences accordées sans cesse aux soldats allemands sur les nationaux. Enfin, comme si ce n'était point assez de tous ces sujets de mécontentement, il irrita les régiments d'Ismaîloff et de Préobazinsky, en leur faisant quitter la capitale pour rejoindre en Poméranie l'armée destinée contre le Danemarck.

Non-seulement l'imprudent empereur détachait de sa cause la plupart des Russes, mais encore il indisposait presque tous les agents des cours étrangères. Le ministre de Danemarck paraissait-il devant lui, c'était pour subir quelque mortification; celui d'Autriche était toujours froidement accueilli, et l'ambassadeur de France ne tarda pas à s'apercevoir que les intentions de Pierre n'étaient guère plus amicales pour la cour de Versailles*.

Frédéric, que le Tzar instruisait de toute sa conduite, lui donna souvent de sages conseils : il cherchait à lui

• Vie de Catherine II, tome I.

^62 faire entrevoir Tabime où tant de fautes l'entraîneraient. (( L'amitid, la reconnaissance, aussi bien que Testime du Roi pour les excellentes qualités de ce prince, le portèrent à lui écrire et à entamer cette matière scabreuse. Il fallait ménager cette extrâme délicatesse qui fait que tous les souverains veulent qu'on croie leur autorité affermie; il fallait s'expliquer avec une réserve inflnie au sujet des Danois. Pour le dissuader d'entreprendre d'abord la guerre contre le Danemarck, le Roi lui détaillait toutes les raisons qui pouvaient lui faire différer cotte entreprise.... Il insistait surtout pour que TEmpcreur, avant de sortir de ses États et de s'engager dans une guerre étrangère, se fit couronner à Moscou, afin de rendre, par son sacre, sa personne d'autant plus inviolable aux yeux de sa nation, ses prédécesseurs ayant toujours religieusement observé cette cérémonie. Il faisait ensuite mention des révolutions arrivées en Russie durant l'absence de Pierre 1*'; mais il glissait légèrement sur cette matière, et finissait, en conjurant l'Empereur, d'une manière affectueuse, de ne point négliger des précautions essentielles pour la sûreté de sa personne \ »

En même temps, Frédéric tâchait de le ramener à des sentiments moins hostiles envers l'Impératrice. Mais une sorte de fatalité aveuglait le malheureux Pierre. (( Ma gloire, ré()ondait-il, exige que je tire raison des outrages que les Danois ont faits à ma personne, et surtout à mes ancêtres. Il ne sera pas dit que les Russes

^ Frédéric, Histoire île la guerre de Sept-Ans, lome H.

font pour mes intërôts une guerre où je ne me trouve ^'^^ pas à leur tête. D'ailleurs, la cérémonie de mon couronnement exige Une trop grande dépense; cet argent sera mieux empbyé contre les Danois. A Tëgard de l'intérêt que vous preniez à ma conservation^ je vous prie de ne vou9 e^ ppint ipquiéter. Les soldats ni'appellent leur père ; ils disent qu'ils aiment mieux être gouvmiéç par un homme qve par une femme. Je me promène seul, à piad»dans les rues de Saint-Pétersbourg; ♦ .sjl quelqu'un me voulait du mal, il y a longtemps qu'il ^^vskh exécuté son dessein ; mais je fais du bien à tout le ;çnon,de, et je me .confie .uniquement à la garde de Di^eu : aveccel^ je n'ai rien à craincjlre. »

Malgré cette réponse, Frédéric continua seç avis, et MM,, de iGoltz et de Schwerin eui*ent ordre, dans les conversations familières auxquelles le Tzar les admettait, d'appeler son attention sur ce sujet; mais tous leurs efforts furent inutiles. Un jour même, Pierre rompit brusquement l'entretien par ces paroles : « Écoutez, si vous êtes de mes amis, ne touchez plus cette matière, qui m'esit odieuse. »

Il fallut bien garder le silence. Calculant dès lors les chances de l'avenir, le roi de Prusse crut devoir ordonner à ses agents de témoigner, en toute circonstance, a rimpératrice la plus respectueuse déférence.

Cependant l'adroite Catherine, du fond de sa retraite de Pétershoff, épiait les moindres démarches du Tzar; son unique étude était de gagner les cœurs. qui s'éloignaient de lui.

Attirant peu à peu dans son parti tous les hommes

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176^ auxquels il témoignait le plus d*amitié, elle devint ainsi maîtresse de ses secrets, bientôt même de ses actions. En effet, non contents de trahir la confiance de leur mattre, quelques-uns de ces lâches courtisans l'excitaient perfidement à des mesures impopulaires, et venaient se vanter, auprès de Catherine, delà haine qu'ils amassaient contre son époux.

Une nouvelle imprudence de Pierre hâta la fatale catastrophe. Il vivait dans un commerce de jour en jour plus intime avec la comtesse de Woronzoff, et annonçait même, avec une sorte d'affectation, le dessein de la faire asseoir près de lui sur le trône. Mais, la nature secondant mal en ce prince une ardente passion pour les femmes, il dut renoncer à Fespérance de se voir renaître un jour dans un héritier de son sang. Trop certain de son malheur, et voulant néanmoins se donner un autre successeur que le fils de Catherine, Paul Pétrowitz, hautement désavoué par lui, il conçut tout à coup un projet des plus singuliers. Le malheureux Iwan YI, cet empereur au berceau, détrôné, en 1741, par Elisabeth, languissait depuis lors au fond d'un cachot : ce fut sur lui que le Tzar jeta les yeux, il alla le voir secrètement dans la forteresse de Schlusselbourg, s'entretint longtemps avec lui, et ordonna que l'on construisit dans la forteresse un pavillon plus commode pour recevoir le prisonnier. On crut généralement que cette destination n'était qu'apparente, et que le nouveau bâtiment attendait Catherine elle-même \

> ne de Catherine II, tome I.

Mais rien n'échappait aux vigilants regards de cette no princesse : en apprenant l'entrevue de Pierre et d'Iwan, elle frémît et résolut d'éclater. Déjà Grégoire Orloff remplaçait dans son cœur Poniatowski, qui lui-même avait remplacé Soltikoff. Le nouvel amant et ses frères, tous également beaux, tous entreprenants, tous dévorés d'ambition, devinrent pour Catherine, dans ces délicates conjonctures, de puissants auxiliaires. Le comte de Panin dirigeait avec eux la conspiration. Mais, de tous les conjurés, le plus hardi c'était une jeune femme de dix-neuf ans, la princesse Daschkoff : chez elle, la vanité alimentait l'audace. Bientôt, une foule de personnages influents dans l'État furent liés au complot. A leur tête, on distinguait Thetman des Cosaques de la petite Russie, Cyrille Razumofisky, Wolkonsky, majorgénéral des gardes, et l'archevêque de Nowogorod, que TEmpereur venait de rappeler de son exil. Moins touché du bienfait qu'irrité de Tinjure, et plus fait pour la haine que pour la reconnaissance, ce prêtre, à l'aide des nombreux essaims de moines dévoués à ses ordres, semait la haine dans les cœurs, et savourait les joies de la vengeance.

De jour en jour, la position de Catherine devenait plus diflicile : à la crainle d*être trahie ou prévenue, peutêtre renfermée pour le reste de ses joui-s, se joignaient les embarras d'une grossesse. Pierre fut même instruit de cette dernière circonstance, et peu s'en fallut qu'il n^arrivût assez tôt chez Tlmpératrice pour la surprendre. Quand il entra dans la chambre de cette princesse, elle était tranquillement assise sur un sofa où, quelques

1763 heures auparavant^ les secours d'une femme dévouée l'avaient délivrée du redoytable fardeau. Tronipé par le sang-^froid de Catherine, Pierre s*en retourna confus, se reprochant même d'avoir trop facilement prêté l'oreille à la calomnie.

On eût dit que plus l'Empereur approchait du moment fatale plus le bandeau étendu sur ses yeux s'épaississait. Tout occupé en apparence de ses plaisirs, le sort du malheureux Iwan n'en attirait pas moins son attention ; la nuit, il Fallait voir» en secret, dana une maison de Saint-Pétersbourg où ses ordres ravaien( fait con-r duire.

Pierre poursuivait aussi, avec activité, s^ préparatifs militaires. Déjà, la flotte destinée contre le Danemarck était équipée; une partie des vaisseaux se tenaient a Gronstadt, les autres attendant l'Empereur à ReveP. Impatient de rejoindre son armée jen Poméranie, mettant une partie de sa gloire, comme tout son bonheur, à presser dans ses bras le héros de la Prusse, le prince avait fixé son départ au lendemain de la Saint-Pierre; il voulait célébrer à Pétershoff cette fête, à la suite de laquelle l'Impératrice devait ôtre arrêtée. Mais elle le prévint.

Tandis que le Tzar se rendait joyeusement, avec un nombreux cortège de courtisans et de jeunes femmes, à sa chère maison d'Oraniembaum, une circonstance fortuite précipitait le dénouement de la conspiration ; voici

* Dans la haute LÎTORÎe. Sa siluaiion sur le golfe de Finlande rend celle fille Irès-propre au commerce. Revel ^lail aulrefoii hanséalique.

comment. Soit défiance, soit excès de précaution, la nos princesse Daschkofi^ et Odart, aventurier piémontais, son complice, avaient attaché aux pas de chacun des principaux conjurés un homme fidèle, chargé d'épier toutes leurs démarches ^ Ce moyen prévenait, sinon la tniJiison même, du moins ses dangers. Or, le lieutenant aux gardes Passick, homme féroce, qui,'un jour, avait revendiqué, devant Panin,rhorrible honneur de poignarder Pierre au milieu de sa cour, était parvenu à gagner les soldats de sa compagnie. Un de ces derniers, croyant son capitaine d'accord avec Passick, lui demanda quand ils marcheraient contre l'Empereur. Étonné, le capitaine dissimula, répondit d'une manière évasive aux questions du soldat, et courut faire son rapport.

Il était neuf heures du soir. Passick est arrêté : mais on lui laisse imprudemment les moyens et le temps d'écrire avec un crayon, sur un morceau de papier, ces mots : Exécutez sur-le-champ, ou nous sommes perdus. L'homnne qui l'épiait se présente : Passick ne le connaissait pas ; mais, voyant qu'il faut tout risquer, le prisonnier lui donne son billet, avec promesse d'une forte récompense, s'il le porte à l'instant chez l'hetman Razumofisky.

Ce moment décida du reste.

L'indolent Panin hésitait encore, voulant attendre au lendemain : la princesse Darschkofi^ fait avertir les autres conjurés, s'habille en homme, va rejoindre, sur

* Tous ces détails et les suivants, jusqu'à la mort de Pierre, sont empruntés k la Fie de Catherine déjà citée.

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1702 le Pont-Ycrty Orloff et ses amis. Tous sont d'avis d'agir sans plus tarder : (c La nuit nous favorise; frappons du même coup le Tzar et. le peuple, qui révère toujours en lui le sang de Pierre le Grand. »

Aussitôt, Grégoire Orloff, un de ses frères, et Bibikoff courent aux casernes, pour disposer les soldats à agir au premier signal : Alexis Orloff va chercher l'Impératrice à Pétershoff.

Afin d'être plus à portée de s'évader, mais, sous prétexte de laisser les appartements libres pour la fôte qu'on devait donner dans ce chAteau, Catherine s'était retirée au pavillon de Monplaisir, à l'extrémité du jardin, sur les bords du golfe de Finlande. Là se trouvait, comme par hasard, une barque qui facilitait quelquefois les visites secrètes des favoris : elle devait aussi, dans le cas où la conspiration serait découverte, servir au passage de l'Impératrice en Suède. Muni, par son frère, d'une clef du pavillon, et, par la princesse Daschkoff, d'une lettre pour Catherine, Alexis Orloff ne donne aucun relâche aux chevaux qui l'emportent vers Pétershoff.

Déjà, deux heures après minuit étaient sonnées; ne comptant plus sur personne, l'Impératrice dormait pro« fondement, quand, tout à coup, elle se sent réveiller. c( Votre Majesté n'a pas un moment à perdre, lui dit un soldat, debout près de son lit ; qu'elle se prépare à me suivre. » Aussitôt l'inconnu disparaît.

Catherine surprise, ne sachant encore si elle doit craindre ou espérer, appelle sa fidèle Iwanowna, la môme femme qui tout récemment, lors de la visite

inattendue de son époux, Tavait sauvée du plus terrible i762 danger. Toutes deux s'habillent à la hâte, se déguisant de manière à n'être point reconnues des sentinelles. Bientôt, le mystérieux soldat rentre et prévient Catherine qu'une voiture l'attend à la porte du jardin. On y arrive heureusement. Alexis Orloff se fait reconnaître, prend les rênes, lance les chevaux; la voiture s'éloigne.

Durant c« trajet, que d'émotions agitent le cœur de Catherine I Pour elle, tout va se décider; encore quelques instants, et elle s'asseoira seule sur le ti*ône des

Russies, ou périra au fond d'un cachot Tout à coup,

les chevaux épuisés chancellent et tombent; vainement, Orloff s'efforce de les ranimer. Fort loin encore de Saint- Pétersbourgy au milieu de la nuit, sans domestiques, quel parti prendront les voyageurs? Rien ne les arrête; déjà même ils cheminaient péniblement à pied, lorsqu'une charrette de paysan se présente : Orloff s'en empare, tous y montent, et s'efforcent de regagner les précieux instants qu'ils viennent de perdre. Bientôt, un bruit lointain attire leur attention, il approche; c'est celui d'une rapide voiture qui vole sur la route; elle vient à leur rencontre, Grégoire Orloff appelle, reconnaît Tlmpératrice, lui crie qu'on n'attend plus qu'elle, et reprend les devants pour la recevoir à Saint-Pétersbourg, où Catherine arrive en6n, le 9 juillet, à sept heures du matin.

Dans cette circonstance décisive, Flmpératrice déploya toute l'énergie de son àme^ cette énergie qui u'excusc point les succès du crime, mais les explique. Accablée de fatigues, dévorée d'inquiétudes, elle marche

1762 au quartier des gardes d'Ismaïloff. Au bruit de son arrivée, une trentaine de soldats, à moitié nus, accourent et font éclater leur joie. Un si petit nombre de partisans inquiète Catherine, qui garde un moment le silence; puis, d'une voix altérée : « Mes amis, leur dit-ollo, le Tzar, cette nuit même, voulait faire périr mon fils et moi; nous venons tous deux, avec confiance, invoquer votre appui. »

Tous ^remissent indignés, tous jurent de verser pour elle jusqu*à la dernière goutte de leur sang. Les autres soldats font de môme; Taumônier du régiment reçoit leur serment sur un crucifix. C'est en vain que quelques voix essayent do proclamer Catherine i*égente : on les étoufie sans peine.

Entraînées par l'exemple de leurs camarades et par les cflbrts des conjurés, toutes les troupes reconnaissent Catherine; le peuple les imite. Suivie d'un nombreux cortège, l'Impératrice se rend à l'église de Casan ; partout sur son passage l'air retentit des plus bruyantes acclamations. L'Archevêque de Nowogorod, revêtu de ses habits pontificaux, l'attendait à l'autel. Il lui place la couronne impériale sur la tête, la proclame souveraine de toutes les Russies, sous le nom de Catherine H, et déclare le jeune grand-duc, Paul Pétrowitz, 6on successeur. Les huzza de la multitude se mêlent ensuite aux chants sacrés.

Après la cérémonie, l'Impératrice se rend au palais qu'avait habité Elisabeth; les portes en sont ouvertes à la foule (fui accourt et tombe à genoux devant sa nouvelle maflresse.

DE FRÉDÉniG 11. 494

Àvaut la fin du jour, Catherine avait, soud sëd ordres, i762 quinze mille hommed d'élite : Saint-Pétersbourg était *en état de défense i Tordre le plus sévère y régnait^ et Pierre ignorait encore tout ce qui Venait de se passer I Dans son aveugle i^curité, il avait même, le matin, fait mettre aUx arrêts un officiel^ accbtird, dans la tiuit> à Oraniem-^ baum pour l'instruire des bruità Venus à sa connaissance .

S'élançant ensuite dans d^élégantes calèches avec sa maîtresse, ses favoris et des femtnelï de la cour, il prit gaiement le chemin de Pétershoff. Déjà détrôné, il ne s'entretenait que de fêtes et de plaisirâj l'avenir se présentait à ses yeut sous leé plub riantes couleurs.

Tout à coup, l'aide -" de- camp général Ghoudoveist accourt, bride abattue; il crie au cocher d'arrêter^ s'avance, dit à ton mattre quelqueâ mots à loreille. Pierre pâlit, congédie leS damed, en lés priant de venir le rejoindre à pied au château, et poursuit rapidement sa route.

Arrivé à Pétershoff, il s'asdtire par lui-même de l'évasion de Catherine. Bientôt, un messager fidèle lui apprend les progrès de la révolte. Lé T^ar est consterné; autour de lui, ses courtisans affectent une confiance qu'ils n'ont plus. Déjà tnême plusieurs d'entre eux se demandent s'ilâ ne seraient pas mieUx à Saint-Pétersbourg. Tantôt leur maître, errant à grands pas dans les allées du parc, dicte des manifestes; tantôt il s'emporte contre Catherine en imprécationis bien méritées > mais inutiles. Se souvenant enfin qu'il a laissé trois mille Holsteinois à Oraniembaum, il leur envoie l'ordre d'accourir avec leur artillerie.

1762 Soudain le vieux Munich se présente ^ et l'Empereur entend de sages, de mâles conseils.

Il allait y cdder, quand on annonça rapproche de Catherine avec des forces considérables. A cette nouvelle, toutes les femmes épouvantées s*écrient qu'il faut retourner à Oraniembaum. Pierre semble partager cet avis. « Eh bien ! reprit Munich , si vous craignez d'aller combattre des rebelles, du moins ne les attendez pas dans un lieu sans défense. Ni Oraniembaum, ni Pétershoff ne peuvent soutenir un siège; mais Cronstadt offre un sûr asile ; Cronstadt est encore à vous avec une flolte redoutable, une garnison nombreuse; c'est de Cronstadt enfin que vous ferez aisément rentrer Pétersbourg dans le devoir' ; marchons. »

Mais, en peu d'heures, tout, dans Cronstadt, a changé do face; comme dans la capitale, le nom do Catherine y est pi-oclamé avec enthousiasme, et, quand les yachts du Tzar se présentent, l'amiral Talitzin menace de faire feu ; les canons sont braqués sur le rivage, mèches allumées. « Quoi! s'écrie Pierre entr'ouvrant son manteau pour montrer le cordon de son ordre, vous ne me reconnaissez pas? — Non, non, s'écrient mille voix, il n'y a plus d'Empereur. Vive l'impératrice Catherine !» Le Tzar épouvanté i*ecule. Alors Ghoudowitsch, saisissant une des balustrades qui entourent le port, l'arrête : « Sire, dit-il, mettez votre main dans la mienne, sautez à terre; personne n'osera faire feu sur vous, et Cronstadt sera encore à Votre Majesté, n

* Vie de CaiherïM II, loine I.

DR FRÉDÉRIC Tl. 495

Munich appuie ce conseil ; mais Pierre, épci'du, court l'cs se cacher au milieu des femmes; ou ne lève pas môme Tancre, on coupe le câble, ou s'éloigne à force de rames.

Il ne restait plus qu'un parti possible, c'était de rejoindre l'escadre en station à Revel, d'y prendre un vaisseau, de passer en Poméranie, et de rentrer en Russie à la tôte de l'armée. Mais ce moyen de salut, offert par un brave, fut rejeté par les femmes, par les courtisans : ils s'écrièrent que les rameurs n'auraient point assez de force pour gagner Revel. « Eh bien I reprit l'intrépide Munich, nous ramerons tous avec eux. »

Dévouement inutile ! Le faible Pierre se fait ramener à Oraniembaum.

Ses fidèles llolsteinois l'y attendaient; tous se pressaient autour de leur maître avec respect, en versant des larmes de joie et de compassion; tous imploraient, à genoux, l'honneur d'aller se faire tuer pour lui. A ces offres touchantes Munich joignit de nouveau se^ instances. Mais le Tzar et un héros ne pouvaient s'entendre : au lieu de combattre, de vaincre ou de périr, le faible Pierre écrivit secrètement à l'Impératrice , reconnaissant ses torts, offrant de partager avec elle l'autorité souveraine.

Dès ce moment il fut mort.

Tandis que cette cour pusillanime s'abandonnait aux pleurs ou à de déloyales espérances, Catherine, s'avançant à la tête de ses troupes, reçut, au monastère de Saint-Serge, la lettre de celui dont elle allait être bientôt la veuve. Sans daigner répondre, elle retint le messager, et continua sa i*oute.

Il est des hommes qui, n'osant point affronter le dan-

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