LIVRE II
Aféoeipent de Frédéric; ses premiers soins; nouTC^u genre de m
qu'il îulopie; voyage à Strasbourg.— Morl de L'empereur Charles VI; pn'lciilioiis ([u'elle sDulève. — L'Europe à cette époque. — Le roi de Prusse envahit la Silésie. — Paix de Breslau. — Nouvdle guerre. ^ Victoires de Frédéric. ^ Paix de Dresde.
1740 Arrivé dans sa capitale, le Roi envoya à Pœllnitz, chambellan du monarque défunt^ Tordre de veniii le lendemain matin. Dès huit heures, le baron était devant son jeune souverain, qui n'avait point encore quitté le palais affecté à rhéritier du trône. « C'est pour diriger les obsèques de votre ancien maitre, lui dit le Roi/qne je vous ai «ppelé. Ce soin, personne, plus que vous, n'est capal)le de le bien remplir. Mon intention est que tout se fasse avec dignité et noblesse. Ainsi n'épai^ez rien de ce qui sera nécessaire pour y mettre la pompe convenable. Allez chez les marchands, et prenez-y en noir tout ce qu'il faudra pour les tentures; vous me remettrez ensuite vos mémoires, que je ferai payer. » Le baron sortit; il commençait à descendre l'escalier, quand Frédéric, en pantoufles et à demi habille-, le suivit en criant : « Au reste, point de friponneries, je vous prie; point de tours d'escrocs ou de filous; je ne les pardonnerais pas, je vous en avertis. » Ces mots,
HISTOIRE DE FB^DÉRIG II. 227
que Pœllnitz racontait souvent à ses amiii, allumaient n4o encore toute sa colère quarante ans après ^
L'injonction était dure, mais non dépourvue de prudence; car, en fait d'argent, ce baron,qui remplit l'Europe du bruit de ses dettes et de ses apostasies ^, ne se montrait guère plus scrupuleux qu'eu matière de religion.
Tout se passa donc régulièrement aui^ obsèques de Guillaume; on s'y conforma aux moindres volontés du défunt, dont la minutieuse économie avait régW d'avance la quantité et la qualité de vin qu'on donnerait aux personnes ayant suivi le convoi- Son corps fut placé dans le caveau de sa chapelle, à Postdam.
Après que la garnison de Berlin eut prêté serment, le Roi tint grande cour au château. Là, en présence des ministres, des généraux, des ambassadeurs, Fré^ déric prenant par le bras son favori, le jeune comte de Wartenslebea> fit avec lui plusieurs tours dans la salle. « Ah! çà, mon cher comte, lui dit-il à voix basse, d'un ton amical et confidentiel, me voilà maître d'un royaume, d'une belle armée, d'un trésor bien fourni. Vous ne doutez pas que je ne mette tous mes s(Mns à faire prospérer l'État, à maintenir la bonne réputation de mes troupes, à faire un sage emploi de mes riehes** ses. Certainement je n'enfouirai pas l'argent comme un avare, et n'oublierai ni ceux qui servent bien la patrie, ni mes viais amis. Mais j'esp^e que vous, qui
* Tliiébault, Mes Souvef^ir8, etc.
» Ses Mémoires, bien que le rôle du héros ne soit pas toujours fort honora!)lo, offrent une lecture assez piquante.
21 s HISTOIRE
Ton doit mettre à côté de celui des L villiei'Sy a pu donner à quelques tyr:
passagères comme le poison peut ' tape ; mais il n'a jamais fait ni de des hommes heureux : cela est b' peut-on donc parvenir par cette po malheur des autres et au sien pro' qui sont le catéchisme de votre be
L liommage était flatteur ; Fréc' nière à toucher Tamour-proiure et « Ce que je médite contre le mach de la Ilenriade. (Vest sur les .
Henri IV que je forge la foudre o gia. »
Quelques mois plus tard, Volt Machiavel, avec prière de corrig riger l'impression, remercia ai voici un livre digne d'un prii qu'une édition de Machiavel, la fin de chaque chapitre, ne monuments de la littérature, être le catéchisme des rois et i
Toute l'Europe applaudit .
de voir l'héritier d'un trône ] ments.
Tel était l'emploi de son 1 quelques nuages venaient • Rheînsberg ; car, dans ses î était fort tenté d'envoyer :
« Tous ces esprits forts^ rér
uuk-ttoi^^rsi-
: lit e«iaiîas4z:t ; court, «ie P»>5t.iiz:lâit knnît: toûtle
ûrtODS. Oq arrive
-S sens, était en uni-
; d'ordonnance sur la
naient dans les eorri-
je de petite voiture'.
e ses diambtrllans ac-
prinee royal, c'en est
effet, cet exen:ice ne lui
Itre devant Dieu, il fit ap-
vôt de VEglise luthérienne
se montra censeur rigide.
iias faire grande attention à
ère bien, disait^, être sauvé;
tant les dix commandements.
idultère» J^^Aî-j^ ^°^ seule
femme? ^^HBÉElter^ donc
250 HisToms
1740 Soiii du cabiuet royal, il partageait la correspondanœ avec ses collègues, et aussitôt tous les quatre se mettaieDt à Toauvre ; chaque réponse devaot être soumise, le même jour, ayaot quatre heures, à la signature du Roi. Après cette formalité, des domestiques de confiance faisaient les enveloppes et cachetaient les lettres; mais les adresses, ne pouvaient être émtes que par les secrétaires eux-mêmes; car Frédéric voulait, dans sa correspondance, un profond mystère. A cinq heures, tout était remis au courrier qui, avant neuf heures, arrivait à Beriin; et immédiatement les lettres pour la ville éta^t expédiées à leurs adresses; on Jetait les autres à la poste.
Exigeant de ses secrétaires un dévouement absolu, un complet isolement, Frédéric leur assurait, en retour, une vie intérieure abondante et commode ; leur traitement montait d'ailleurs à quarante mille francs.
Après les secrétaires, vers neuf heures, entrait le premier aide de camp : alors s'expécUait le travail relatif à l'armée.
Vers dix heures, le Roi allait souvent exercer luimême son régiment des Gardes, ou quelque autre corps de la garnison de Postdam ; ensuite avait heu la parade. Mais, fréquemment, c'était à des lectures, à ses compositions littéraires, à la musique, à sa correspondance qu'il consacrait ces deux heures. Alors, un Uvre sous le bras, accompagné de trois petites levrettes, suivi d'un page ou d'un valet de pied, il se promenait dans ses jardins; alors aussi il donnait ses audiences, et vaquait à toutes les occupations inipré-
DE FRÉDÉRIC 11. 23l
vues et non réglées d'avance. Au reste, en vieilKssant, i74o sa présence aux parades devint de plus en plus rare, surtout depuis la guerre de Sept- Ans.
A midi précis, Frédéric diliait avec les convives qu'il avait fait inviter à dii heures du matin. Son déjeuner était fort simple : du chdColat ou des fruits; mais une grande recherche présidait au dîner. Douze cuîsiùîefô le préparaient, sous la directiofa de deux maîtresd'hôtel français.
Après le repas, les secrétaires ayailt emporté leurs lettres signées, le Roi appelait le secrétaire de sefe commandemeilts, chargé de la corfespondaiicie avec l'Académie, les professeurs, les savants et artistes, tant prussieùs qu'étrangers. Restait-11 un p6u de temps? la lecture, les travaux littéraires en^ prdfltsiiënt.
A six heures, commençait le Concert; ildut*aitune heure. Frédéric y jouait de la "flûte, aved tm Vîhai talent. Après le concert, là conversation ou la prdme^ nade occupaient la soirée jusqb'âu soilpei*, C'eSt-à-dire jusqu'à dix heures.
tel fut, à très-peu de modifications pt*èâ, duraht quarante-six années, l'emploi de ses joiittlées en temps de paijx.
A son avéïiement, le comte de Podévils était ministre des affaires étrangères, avec le comte de Finckenstein pour adjoint, fonctions que l'activité peisoimelle de Frédéric eût bientôt î^édiiites à celles de simples commis. Le baron de Côcceï avait les sceaux et la justice; son successeur, M. dé îârrîgës, fut enétiitè remphicé par M. de Fiirst, dont enfin M. de Crammer
1740 obtint rhéritage, situation qu'il occupa jusqu'à la mort de Frédéric. Dans la suite, M. de Finckenstein ayant succédé à M. de Podevils, conserva invariablement le poste. Néanmoins, vers la fin de son règne, Frédéric lui adjoignit M. de Hertzberg qui fut dès lors le véritable ministre. Parodiant les nobles paroles d'un roi de France, Voltaire a dit que le roi de Prusse ne voulut point payer les dettes du prince royal; cette assertion est inexacte : Frédéric les acquitta toutes , mais en secret. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'aucune faveur n'alla combler les espérances de ceux qui lui avaient prêté; en les remboursant, il se crut quitte. De tels services, rendus à l'héritier de la couronne, étaient d'un mauvais exemple; chef de l'État, il dut les proscrire. Dès son début, Frédéric annonça à la nation et au monde que la tolérance montait avec lui sur le trône. Sa réputation de philosophe avait efirayé les ministres des différents cultes; tous forent rassurés. Brand, ministre d'État , et Reichenbach , président du Consistoire, excités par les plaintes du fiscal-général Uhden, ayant demandé au Roi s'il ne convenait pas de supprimer les écoles catholiques : « 11 faut tolérer toutes les religions, leur répondit-il, et le fiscal doit seulement veiller à ce qu'elles ne se fassent aucun tort l'une à l'autre; car je veux que, dans mes États, chacun se sauve à sa manière. »
Le feu roi, pour rapprocher davantage les^uthériens des Réformés, auxquels il voulait les réunir, leur avait interdit plusieurs cérémonies du culte divin ; Frédéric s'empressa de leur rendre toute liberté.
Alors aussi^ réparaut une grande injustice^ il écri- 1740 vait à Reinbeck, théologien éclairé et Kttérateur : « Je vous prie de vous donner des soins pour Wolff. Un homme qui cherche le vrai, mérite d'être honoré de toutes les sociétés humaines. Si vous persuadez à WoIflF de revenir, je regarderai ce succès comme une conquête que vous aurez faite dans le pays de la vérité. » Ce n'étaient point là de vaines paroles; le savant illustre, qui avait renversé dans les écoles allemandes les autels de FAristotélisme du moyen âge, brisés, en France, près d'un siècle avant, par le génie de Descartes, Wolff, dès son retour, fiit nonouné conseiller privé et vice-chancelier de l'université de Halle.
Singulière communauté de persécution et d'exil, à tant d'années d'intervalles, entre ces deux athlètes de la même cause, « obligés, suivant la belle expression du Père Guenard, de s'enfiair avec la vérité, qui malheureusement ne pouvait être ancienne tout en naissant ^ . » La cherté des grains obérait le peuple; le jeune monarque fit ouvrir tous les magasins royaux, et distribuer du blé à bas prix, ordonnant en même temps des achats considérables en Pologne, pour former de nouveaux magasins dans les provinces.
De nombreuses entraves gênaient les mariages; elles furent abolies, avec les frais énormes que coûtaient les dispenses : « Chacun se mariera à sa fantaisie, dit le Roi, dans tous les cas où le mariage n'est pas clairement défendu par la Bible. »
* Discours sur resprit philosophique^ par le Père Guenard, jésuile.
254 HISTOIltE
1740 Une fille, convaincue d'avoir fait périr son enfant, était enfermée toute vive daûs tin sac de cuir^ et jetée à la rivière; il supprima cet usage bài'bslre.
En six jours, tous ces chftngeitients avaient ett lieu.
Vers la même époque, Frédéric appela à sa cour le Vénitien Algarotti, qui, en 1738, avait publié des dialogues sur la lumière, les couleurs et Tattractioti, et lé revêtît du titre de comte.
Des hommes probes, habiles, étaient à la tête des divers services : il les conserva; presque tous y restèrent jusqu'à leur mort.
Deux millions deux cent quarante mille âmes composaient toute la population des États prussiens.
Voici rindicàtion Ae ceâ États :
Le royaume de Pruàâé.
Le duché de Pôméttllifé, àrexèêpticttî dé- la Pothèrânie suédoise.
LaMarche électorale ou le marquisat ctëBfàndebotifg.
Le duch^ de Grossen, avec CôtbùS et teitz, dahè la Baâse-Lusace.
Le duché de Magdebourg, avec deux cinquièmes du comté de Mansfeld.
La principauté de Halberstadt, avec le comté de Ëôhnstein.
La principauté de Minderi.
Le duché de Clèves.
La principauté de Meurs.
Le duché de Gueidre.
Le comté de Marck et Ravensberg.
Le comté de Tecklenberg et Lingen.
La seigneurie et le bailliage de Montfort, eh Haute- JMô Gueldre.
La baronnîe de Herstalî-
Le territoire de îurnhout, dans le Brabant.
Les seigneuries d'Orange, Polder, Thaaldîefge, Wateringen, Haut et Bas^Schwalue , Petît^Wâspic, Iwintig, Horven, Hondefland et Gravesaude.
Ajoutez un revenu de douze millions d'ëcus prassiens*; un trésor de vingt tfûlliotis'; une armée de soixante-dix mille hommes, dont Vingt-six taille étrangers; des possessions siéparées par l'intei^position de provinces soumises à d'autres Inàttres j en un mot, une monarchie, sans cohésion entre ses diverses parties, sans cette unité de principes et de moyens, traie force des États homogènes; tels étaient les él^ents d'tme puis^ sance qui bientôt allait devenii* formidable.
Frédéric avait toujours eu le goût des voyages; une fois maître, il voulut Se satisfaire, et voir de près cette France veW laquelle Fentrâlnait un irrésistible penchant. Api-ès avoir visité ses possessions de Westphalîe, il arriva à Strasbourg sous le nom de comte du FouTj accompagné du prince Giiillanme, d'Algarotti, du baron de Kayserling; sdrt projet était d'aller inco-gnito jusqu'à Paris. Le prince et sa sitite étaient en habits boui^eoîs.
Descendu à l'auberge du Saint-Eiptit, Ffédéric annonça qu'il désirait souper avec (fctejqaes coîônels.
» 48,000,000 de francs.
« 80,000,000 de francîs.
1740 Chargée de cette singulière invitation , Fhôtesse parvint enfin, après mille efforts, à la faire accepter; mais les invités avaient bien juré de s'amuser aux dépens du comte allemand. Tout alla d'abord à merveille, Tamphiti^on, au lieu d'un personnage grotesque, se trouvant être, à leur grande surprise, un homme brillaot d'esprit et remarquable par la politesse de ses manières. Mais bientôt s'élevèrent des nuages : le comte du Four y très-goguenard de son naturel, raillait impitoyablement: ses convives j ceux-ci ripostant, un violent orage allait éclater, quand les compagnons de Frédéric crurent devoir révéler, par leur attitude, le haut rang du prétendu comte.
Cependant un grenadier qui avait servi en Prusse, ayant reconnu le Roi, s'était empressé de l'annoncer à son capitaine : et le maréchal de Broglie, gouverneur de Strasbourg, faisait inviter, de la part de la maréchale; M. le comte à dîner. Le dîner fiit charmant; Frédéric, si riche en saillies, déployait toutes ses ressources. Mais, vers la fin du repas, le maréchal, en prononçant le mot de Sire, gâta cette scène si piquante. Mécontent de la reconnaissance, le Roi, sans avoir l'air de s'en être aperçu, prétexta une affaire, partit brusquement de Strasbourg, et regagna ses États. Il ne pardonna jamais à M. de Broglie son involontaire indiscrétion.
« Je viens de faire un voyage entremêlé d'aventures singulières, quelquefois fâcheuses, et souvent plaisantes, écrivit Frédéric à Voltaire.
« Vous savez que j'étais parti pour Bruxelles, afin de revoir une sœur que j'aime autant que je l'estime. Che-
DE FRÉDÉItIC IK 2St
.y Algarotti et moi noiK coosiAion» b carte iT4t [ue pour régler notre retour par Wesd.Stras- Qous détournait pas beaucoup, nous dioiroute; rûi^fiilo fut résolu; enfin, tout . concerté au mieux, nous crAmes aller en «àStrasboui^;
ff Mais le ciel, qui de loat dispose.
Régla différemment la chose;
ÂYec des coursiers efilanqués, a droite ligne issus de Rossinante, es paysans en postillons masqués, irrosses cent fois dans la route accrochés, allions gra?ement d'une allure indolente, etc. >
L'argent d un prince-évéque Findemnisa amfdement des frais du voyage. Les habitants delà sdgneurie d'Herstall, appartenant à la Maison de Brandebourg, comme héritière de la Maison d*Orange, dans le district de Liège, redisaient de prêter serment au noureau roi; le Prînce-Évêque eut l'imprudence de les soutenir. Aussitôt deux mille hommes de troupes de Wesel mirent sa ville à contribution ; satisfait de cette correction, le Roi renonça à tous ses droits, moyennant ldO,000 écus que lui paya Tévêque.
Ce fiit une bonne fortune pour Voltaire que d'avoir à rédiger le manifeste, et ronlx)nçoit avec quel empressement le philosophe dut s'acquitter de cette commission. 11 était venu saluer le monarque prussien dans son petit château de Meurs siu> la Meuse, où déjà Maupertuis l'avait devancé.
Là eut lieu leur première entrevue.
1740 (( J'allai, 4i| Voltaire, présenter au Roi m^s profonds hommages. Je trouvai à la porte de la cour un soldat pour toute garde. Le conseiller privé Rambonet, ministre d'État, se promenait dans la cour en soufflant dans ses doigts. Il portait de grandes mai^çhettes de toile sales, un chapeau troué, une vieille perruque de magistrat, dont un côté entrait dans une de ses poches, et lautre passait à peine Fépaule. On me dit que cet homme était chargé d'une affaire d'Etat importante; et cela était vrai. Je fus conduit dans l'appartement de Sa Majesté, il n'y avait que les quatre murailles. J'aperçus dans un cabinet, à la lueur d'une bougie, un petit grabat, de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme afiublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le Roi qui suait et qui tremblait soua une méchapte couverture, dans un accès de lièvre violent. Je lui fis la révérence, et commençai la connaissance par lui tâter le pouls, comme si j'avais été son premier médecin. L'accès pa$sé, il s'babiUa et se mit à table. Algarotti, Kayserling, Maupertuis^ le mi-
* Frédéric, dans une lettre datée de Wesel, le % aepteiabre 1740,
mande a Jordan : « Maupertuis est arrivé. Joli garçoA, lûmable en
. / compagnie; cependant de cent piques inférieur k Algarotti. Je prépare
une petite esclandre à M. de Siège, et je veux voir quel train cela
prendra avant que de partir d'ici. Je n'ai point encore résolu où et
comment je verrai Voltaire. » Dans une autre l^tUre, (lu 24 septembre,
il dit : « J'ai vu ce Voltaire, que j'étais si curieux de connaître, mais
i vu ayant ma fièvre quarte, et l'esprit aussi débandé que le corps
i. Enfin, avec des gens de son espèce, il ne laut point être ma-
1 faut même se porter très-bien, et être mieuJi qu'à son ordi-
ii l'on peut. Il a l'éloquence de Cicéron, la douceur de Pline et
DE FBÉDÉRIC II. 259
nistre du Roi auprès des Ëtats-G^DçraUT^i nom f^^? n4o du souper, où l'on traita à fond de Timmortalité de l'âme, de la liberté et des androgypes de Platon, Le conseiller Rambon^t était, pendant ce temps-là| pipntésw un cheval de louage : il alla toute la nuit, et le lendemain arriva aux portes de Liège, où il instrumenta au nom du Roi son niaitre, tandis que deu:i^ mille hommes des troupes de Wesel mettaient 1^ ville de LJége k POtttribution. Cette bellie expédition ôvpit powr prétô^^te quelques droits que le Poi prétendait {Siir un faubourgr fl me chargea même de travailler à Wi manifesjte, et j'en fis un, tant bon que iQiiuvgi^, ne dputapt pas qu'un Roi, avec qui je soupaîs, et qui m\appelait son ami^ ne dût avoir toujours raison. L'affaire s'accommo(}ii biept^t moyennant un million de ducâts. i)
Dans cette circonst^uçe, Charles VI offensa maladroitement le monarque prussien par d'inconvenantes rcrprésentations au sujet de l'affaire d'Herstqill, et en renvoyant les plaintes de l'évoque à la Diète de Ratisbonne.
Mais bientôt se présenta une occasion de conquêtes plus importantes.
Quoique sujet à de fréquentes attaques de goutte, TEmpereur, doué d une constitution vigoureuse, et dans la cinquante-sixième année ^seulement i^ son âge,
l«a sagesse d'Agrippa; il réunit, en un mot, ce qu'il faut rassembler de vertus et de talents de trois des plus grands hommes de Tantiquité. Son esprit travaille sans cesse ; chaque gouUe d'enc**» '""* 'ui (rail d't'sprit partant de sa plume. Il nous a déclamé Ma* dio
admirable qu'il a faite ; il nous a transportés hors el
je n'ai pu que l'admirer el me taire. »
1740 semblait avoir encore devant lui un long avenir : il n'en fut point ainsi; le 20 octobre, ce monarque cessa de vivre*. Après plus de quatre cents ans d'existence, la ligne masculine de la Maison d'Autricbe s'éteignait en lui.
Charles VI avait accordé aux sdences, aux lettres, aux arts, un éclatant appui, et relevé les académies de Peinture, de Sculpture et d'Architecture. Fondateur d'une bibliothèque publique, il l'enrichit de celle du prince Eugène, qu'il avait achetée. Le cabinet des médailles, depuis si magnifique, fut commencé par lui. L'Empereur attira à sa cour des gens de lettres de différentes contrées de l'Europe; à leur tête brillait Métastase, décoré du titre de poeta Cetareo^.
Sous son règne, de nombreuses communications s'établirent entre les diverses parties de l'Empire; on traça de nouveaux chemins; cette belle voie militaire, que Trajan avait ouverte en Valachie, fut réparée à grands frais; le commerce, les manufactures reçurent des encouragements. Contrariés par la jalousie des puissances maritimes et par d'autres obstacles, ses efforts
* Quelques jours avant d'expirer, il se doulait si peu d'une fin prochaine, que, lorsque ses médecins lui eurent fait connaître le danger, il les railla sur la fausseté de leurs pronostics ; mais les docteurs ayant persisté dans leur déclaration, Charles les écouta sans la moindre émotion, quoique ne les contredisant plus. Comme ils consultaient, en sa présence, sur la nature de sa maladie : « Cessez de disputer, leur dit l'Empereur; ouvrez mon corps lorsque je ne serai plus, et vous verrez quelle est la cause de ma mort. (^Villiam Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche.)
' Il succédait, eu cette qualité, au célèbre Apostolo Zeno,
DE FRÉDÉRIC ir. 244
resteront infructueux ; mais on ne leur eh doit pas moins mo des éloges. L'administration de la justice éprouva aussi des améliorations. Telle fut la clémence de ce prince, qu'on l'avait surnommé le Titus de son siècle.
Mais, avec tant de qualités solides, Charles VI ne fit point le bonheur des peuples; et cette couronne, qu'il avait reçue brillante, subit sur sa tête plus d'un aflront. Jamais ses sujets ne connurent les douceurs d'une paix durable ; la guerre ou des préparatifs de guerre *, fruits d'une humeur inquiète et orgueilleuse, agitèrent tout ce règne de trente années.
Craignant que ses États ne fussent partagés, s'il manquait d'héritier mâle de son sang, Charles VI avait publié, en 1715, une loi qu'il appela Pragmatique-Sanction, ou loi fondamentale. Elle établissait « qu'au défaut de postérité masculine dans sa famille, tous ses États quelconques reviendraient indivisiblement à ses filles nées en légitime mariage, toujours selon l'ordre et le droit de primogéniture. »
La plupart des puissances de l'Europe avaient garanti la Pragmatique-Sanction, également adoptée par un Conclusum de la Diète de Ratisbonne, en 1732 '.
Mais, à peine les cendres de l'Empereur sont-elles refroidies, que déjà son héritage, comme une proie immense, est disputé avec fureur. La guerre s'allume ; les scènes déplorables qui suivirent la mort de Charles 11, roi d'Espagne, vont renaître. Inévitable sort de la Maison d'Autriche, agrandie par tant de mariages et de
1 William Goxe, Histoire de la Maison d'Autriche,
* Flassan Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française.,
242 HISTOIM
1740- successions : en s'ëteignaDt^ ses deuii iNraAGheséveitleni les prétentions rivales de [rfueieurs souTeraÎDS.
D une part, c'est Marie-Thérèsey fille atnée deVEmpercur, qui, la Pragfnatiqu&^at^etien à la main, réclame rhcritage paternel; pomr eUe, il s'agit de la Hongrie, de la Bohême, royaumes longtemps éleetils, ^e les princes autrichiens avaiest rendus bérëditaires; de la Souabe autrichienne, appelée Autriche antériewe; de la haute et basse Autriehe, conquises au treizîèiDe siècle ; de la Styrie, de la Carinthie, de kb Cari^iole, de la Flandre, duBurgau, des quatre villes forestièves^ du Brisgau, du Frioul, du Tyrol, du Milanais^ du MaateHan, du duché de Parme. Quant à Naples et à la SîeSe, récemment enlevés à T Autridie, ces deux royaumes sont entre les mains de don Carlos^ fils du roi d'Espagne, Philippe V\
D'un autre côté, Charles-Albert, électeur de Bavière, parle hautement de ses droits, fondés sur un testament de Tempereur Ferdinand I", frère de Charles-Quint.
Ici, Auguste III, roi de Pologne, électeur de Safxe^ oubliant qu'à la mort de l'Empereur il a reconnu et ratifié l'indivisibilité des États de sa fille, fait valoir^ pour son compte personnel, des considérations non moins graves ; entre autres, il invoque des liens de famille : la Reine^ son épouse, n'est-elle pas fille aînée de JosejA P% frère aîné lui-même de Charles VI?
Là, retentissent les prétentions superbes du calÂnet de Madrid. L'ambitieuse compagne de Philippe Y était
* Voltaire, Siècle de Louis Xf^,
DE PBÉBtelG If. 243
tourmentée de la smf du pouvoir et des conquêtes \ 1740- Agitant toutes les cours, mêlée à toutes les intrigues, ^^^' excitée par le succès même, cette princesse, à mesure qu'elle arrachait à l'Autriche quelque lambeau de souveraineté pour les enfants de son lit, redoublait d'efforts. Non contente d'avoir assis don Carlos, à Naples, dans la dernière guerre, il lui fallait un autre établissement pour don Philippe, récemment marié à une fille de Louis XY. En Espagne, tout fléchissait devant l'orgueilleuse étrangère; et son époux, un petit-fils de Louis XIV, consumé d'une noire mélancolie, esclave de la Reine, esclave de son confesseur, esclave du chanteur italien Farinelli, se croyait toujours le plus absolu des rois, parce que, servi à genoux par des femmes, on lui permettait encore de signer, de sa tremblante main, au bas de décrets qu'il ne eemprenait plus, ces trois mots : /o el Rey.
Trop faible pour jouer un autre rôle que celui d'observateur, le Portugal attend en silence. Jean V, devenu épileptique à force d'intempérance, expie ses voluptueux excès par une excessive dévotion, et ruine son peuple pour enrichir des moines. Un tel homme ne peut causer d'ombrage à Marie-Thérèse*
Vers l'Italie, se présente un prince autrement redoutable : c'est le gardien des Alpes, le roi de Sardaigne,
* « La fierté d'un Spartiate, l'opiniâtreté d'un Anglais, la finesse italienne et la vivacité française, formaient le caractère de cette femme singulière. Elle marchait audacieusement h Taccomplissement de ses desseins; rien ne la surprenait, rien ne pouvait l'arrêter. » (Frédéric, Histoire de mon temps^ tome I.)
nu
11(0- qui^ plein (rambition comme ses aïeul, mais, eoïkime eux, piiident^ circonspect, examine en silence, lesyeni avidement fixés sur le Milanais, pour qui, des BouriMDS ou de rAutricbe, il devra se décider. « Mon fils, lui avait souvent dit Charles-Emmanuel, le Milanais est comme un artichaut ; il faut le manger feuille à feuille. » Ces paroles, Victor-Amédée ne les oubliait pas.
Louis XY, descendant en ligne directe de la branche aînée masculine d'Autriche, par les reines, épouses de Louis XIll et de Louis XIV, pourrait figurer avec avantage parmi les concurrents; mais, arbitre de l'Europe depuis la paix de Vienne, la France s'attache à ce rôle pacifique. Médiatrice, elle décidera de la succession et de l'Empire, de concert avec la moitié de l'Europe'; prétendante, elle aurait l'Europe entière à combattre : telle était la politique du premier ministre. Fleury, qui présidait alors aux destinées du royaume, apportait dans le gouvernement l'habile douceur de ses mcaors privées. Malheureusement, cette disposition, que l'âge développait encore, dégénéra en faiblesse; et un ministre, ami de la paix, se laissait entraîner à la guene. On le verra bientôt.
Dans de si graves conjonctures, que deviendra une jeune reine sans expérience, presque sans armée, avec 100, (XX) florins dans le trésor, au sein d'une capitale menacée de disette, où des malveillants répandaient le bruit que le gouvernement était dissous, et que l'électeur de Bavière allait venir prendre possession des
« Vollaire, Siècle de Lottis XV,
Etats autrichiens ^ ? Déjà ses ministres, dénués d^éner- i7mgie ou affaiblis par Tâge, voyaient les Turcs en Hongrie, les Hongrois révoltés, les Saxons maîtres de la Bohême, les Bavarois aux portes de Vienne, et la France les excitant tous *.
L'ordre néanmoins ne fut pas troublé; Marie-Thérèse eut la consolation de trouver, entre les diverses parties de ses vastes États, une sorte d'émulation de fidélité. Les Hongrois surtout se distinguèrent; bientôt leur dévouement devait briller d'un vif éclat.
Cependant, la fille de Charies YI attendait, avec anxiété, la réponse des puissances à la notification de son avènement.
Ces réponses fiu^nt presque toutes sati^aisautes« Dans une lettre adressée au duc de Lorraine, le nouveau roi de Prusse protestait de son amitié; Auguste 111 ofiî*ait ses secours pour le maintien de la Pragmatique- Sanction; la Rus^e tenait un langage non moins favorable; les Etats-Généraux déclarèrent devoir strictement remplir tous leurs engagements, tant par rapport au traité de la Bavière qu'à la Pragmatique-Sanction: George 11, roi d'Angleterre, fit exprimer à la reine de Hongrie son désir de coopérer avec elle au bien général deTEurope*.
Restait la France : ses réponses évasives, ses vagues
^ William Coxe, Histoire de la Maison â^ Autriche, tome V.
* Robinsons Disfictches to lord Harrington. (C)cl 22, i740.)
* Lord Harrington 8 and M. Robin&ons Dispalches ; Dates of Transactions from the emperor's Deaih to the convention of ober SchneUendorf, — Walpole papers.
1740- promesses cachaient une arrière-pensée. DiflEérer la reconnaissance jusqu'au moment favorable pour appuyer les pfétentions de Charles-Albert; tel était son plan. Le cabinet de Saint-James chercha Taînement à insfûer quelques soupçons à Marie-Thérèse.
Les puissances maritimes lui ayant même proposé d'organiser une grande confédération contre la Maisoii de Bourbon y cette princesse évita de répondre. Indécise; la cour de Vienne n'adoptait encwe que de vagues mesures ^
Mais, tandis que tous les politiques de l'fiurape, s'épuisant en conjectures , observaient attmttTem^ l'Espagne, la Bavière, la Saxe et surtout hk FVance, la guerre éclata d'un autre côté". Frédéric avait décidé qu'un nouvel avenir s'ouvrirait pour la Pnme. Cinq victoires vont annoncer à l'Europe un grand capitaine de plus.
Divers motifs lui mirent les armes à la main : Tinactîon des troupes sous Guillaume , et l'esprit pacifique d'un monarque qui ne se servit de son armée qu'à la parade, avaient jeté une sorte de défaveur sur le nom prussien ; il tardait au jeune Roi de donner à de fâcheuses interprétations un éclatant démenti. « La monarchie laissée par Frédéric P' à ses descendants étant une sorte d'hermaphrodite • qui tenait plus de l'Électorat que du royaume, il y avait, selon son petitfils, quelque gloire à décider cet être. »
* William Coxe, Histoire de la Maison d*Autrichey tome V.
* Mably, Droit puhUc de V Europe.
* Expression de Frédéric lui-même, Histoirt de mon temps, tome l.
DE FEÉnÊKIC II. 247
Ce priDce était aussi fort mécontent du cabinet îm- I740-
périal^ relativement à la succession de Berg et de Juliers. Le feu roi n'avait garanti la Pragmalique-^SeuM^ tion de CbariLes ¥i que sous la clause formelle de se voir à son tour garantir cette succession par TËmpereur; or^ la cour de Yiemie n'avait point rempli ses engagements. Frédéric lui reprochait même d'avoir arraché à Seckendorff, en kii r^idaot la liberté après sa disgrâce, les ordres éei&ts en vertu desquels ce feld-maréchal avait solennellen^ent pronaôs l'assifilaoee de l'Empereur *.
Ajoutons qu'il seatatt sa force, et connaissait la faiblesse de la Maison d'Autriche.
En effet, l'aide des Hapsbourg ne s'-tf^yait plus sur l'épée du prince Eugène. Après la ginerre de 1754 à 1759, entreprise pour faire de l'^kcleur de Saxe un roi de Pologne, le délabrement de l'armée était déplorable ; à Widdin, à Mendia, à Panehow, au Timoc, à Crutzka, eBe avait subi d'énormes pertes ; le voisinage des Turcs avait ecnximuniqué la peste. Depuis la paix, la mafeure partie des troupes était restée en Hongrie; mais à peine y comptait-on 45,000 combattants; en Italie, 1^,000 hommes; 12,000 au plus en Flandre, et cinq ou six régiments disséminés 4ans les États héi^ditaires ^
La mort d'Anne, impératrice de Russie, vînt confirmer Frédéric dans «a résolution. En effet, la couronne
* Histoire de mon temps, tome I.
^ WilliaiB Cu&c, Histoire de (a Maison d'Auiriclir.
Wu i't*tombant au jeuue grand-duc Iwan, fils d'une princesse de Mecklembourg et du prince Antoine Ulric de Brunswick, beau-frère du roi de Prusse» tout annonçait que, durant la minorité du Tzar» la Russie songerait moins à défendre la PragnuUiqu&'Sanetion qu'à maintenir sa tranquillité intérieure.
De plus, la rivalité de la France et de l'Angleterre assurait au monarque prussien le concours d'une de ces deux puissances, et il pouvait compter sur Factive coopéi'ation de tous les prétendants à la succession.
Exhumant donc ses droits, que TAutriche avait jugés assez bons pour chercher toujours à se les approprier, Frédéric résolut de revendiquer, Fépée à la main, plusieurs duchés et principautés de Silésie, tels que Joegerndorf, Liègnitz, Brieg, Wohlau, avec les seigneuries de Beuthen et d'Oderberg. Selon lui, sa Maison en avait été injustement dépouillée. Jœgerndorf, Beuthen et Oderberg, qu'elle possédait depuis le seizième siècle, le cabinet impérial les lui avait aussi enlevés, sous prétexte que le prince Jean-George de Brandebourg, qui tenait ces tenes en apanage, avait pris les armes, contre l'empereur Ferdinand II, en faveur de l'électeur palatin. Quant aux duchés de Liègnitz, Brieg et Wohlau, invoquant le pacte de confraternité conclu, en 1537, entre les deux Maisons, le Brandebourg les avait réclamés, lors du décès du dernier duc de Leignitz en 1675; mais, sans égard pour ces réclamations, l' Autriche s'en était emparée. Le fils du Grand-Électeur, il est vrai, impatient d'acheter h tout prix le titre de roi, avait renoncé à ses droits
sur ces différentes principautés^ moyennant le chétif j74<kretour du cercle de Schwibus; mais la cour de Vienne ne lui ayant pas même laissé cet équivalent S Frédélic II songea à se faire justice lui-même.
K Ce^ projet, dit-il * avec une singulière franchise, remplissait toutes ses vues politiques : c'était un moyen d'acquérir de la réputation, d'augmenter la puissance de TÉtat, et de terminer ce qui regardait la succession litigieuse du duché de Berg. »^^^
De quelque mystère qu'on enveloppât les préparatifs de cette expédition, il était impossible que le public ne conçût pas quelques soupçons. Damrath, envoyé de TEmpereur à Berlin, avertit même sa cour qu'un orage la menaçait, et qu'il pourrait bien fondre sur la Silésie^. Mais on lui répondit : « Nous ne voulons ni ne pouvons ajouter foi aux nouvelles que vous nous donnez. »
Néanmoins, sous prétexte de complimenter le nouveau roi, mais, au fond, pour mieux s'assurer de l'état des choses, le marquis de Botta fut envoyé à Berlin; il sut bientôt à quoi s^en tenir. Aussi, le jour de son audience, ce diplomate insista-t-il beaucoup, après les compliments d'usage, sur le mauvais état de la route qu'il venait de suivre ; à l'en croire, de violentes inondations rendaient impraticables tous les chemins de la Silésie. « Hé bien! lui répondit froidement le
^ Koch, Abrégé de l'histoire des traités de paix, tome I. - Frédéric, Histoire de mon temps, tome I •» Ibid.
2S0 HISTeiRB
1740- Roi y tout ce qui peut amyer de plus fâcheux à ceux qui les parcourront, ce eera de se crotter. »
Bravaut l'hiver, une fièvre violente et la résistauce de ses médecins, Frédéric part de Berlin, après un bal masqué; le 21 décembre, il est à Grossen; le 25, il entre en Silésie. En même temps, on distribue, par ses ordres, des mémoires où ses droits sont discutés, où Ton déclare que le roi de Prusse va occuper les duchés de Silésie dans l'intérêt seul de la Maison d'Autriche, et pour qu'aucune autre puissance ne s'en empare.
Déjà, depuis deux jonin^ vingt bataillons et larente-six escadi*ons étaient entrés dans cette pravince, quand le comte de Gotter, chargé de proposer un accommodement à la reine de Hongrie, wriva à Vienne. Il ofirità Marie-Thérèse rasaurtaneedasonmattre^ sa yoix éleo torale, dans la Diète de TEmpire, en faveur du grand* duc de Toscane, et cinq millions de livres, moyennaut La cession de la Basse-Silésie.
C'était la première fois qu'un électeur de Brandebourg osait tenir ce langage dans le palais des Empereurs. Le ton dur et allier du comte o^était nullement propre à en adoucir l'effet. La Reine rejeta, avec hauteur, ces propositions, comme injurieuses. Tous ses ministres étaient indignés. « Il sied bien à un prijoce, disait-on, qui^ en sa qualité d'Archi-chambellan de l'Empire, eût dû présenter au feu empereur le bassin à laver les maias, de prescrire des lois à sa fille! »
Mais le comte de Gotter, loinjde fléchir devant cette
DE nuMuc II. 2SI
jactance, haussa le ton; il alla même josqna rnootror rri*au Grand-Duc une lettre où le Roi disait : « Sile Gnnd- Duc veut se perdre, qu^il se perde, m Un moment, ce prince en ûit ébranlé ; mais une juste fierté Fempoita. En vain Gotter fit un second Toyage à Vienne; Marie- Thérèse refusa toujours de traiter tant qu'un «ridât prussien serait en Silésie.
Cette résistance si naturelle, Frédéric TaTâit prévue, sa marche rapide le prouve, et, mieux encore, son propre aveu * .
Une si brusque invasion portait bien quelque atteinte aux principes de YÂnti-Machiacel, et Tintârét avait parlé plus haut que Téquité. Mais, sous le pmnt de vue politique, le calcul était parfaitement juste; car Frédéric entrait en campagne avec d*exceDentes troupes, des magasins bien fournis, et un plan connu de lui seul; tandis que les autres puissances, étonnées, prises au dépourvu, perdaient, en vaines négociations, un temps qu'il allait employer en victoires.
En même temps que le comte de Gotter luttait à Vienne, le baron de Wînterfeld, gendre du maréchal de Munich, alors tout-puissant en Russie, arrivait à Saint- Pétersbourg. Plus heureux dans cette négociation, Frédéric conclut, avec le gouvernement russe, une alliance définitive. Maû, bientôt, les intrigues du comte de Lynar, ambassadeur du roî de Pologne, et très-avant dans les bonnes grâces de la Grande-Duçhesse, paralysèrent ce succès.
' Frédéric, HiêMre de mon $efnps, tome I.
252 HISTOIHB
1740- L'Europe crut le roi de Prusse déjà d'accord avec la France, quand il envahit la Silésie; c était une erreur, car le marquis de Beauveau, envoyé par Louis XV à Berlin pour complimenter le nouveau monarque, ne sut lui-même, quand il vît les premiers mouvements des troupes prussiennes, si elles marchaient contre la France ou contre l'Autriche. « Je vais, je crois, jouer votre jeu, lui dit Frédéric en partant, si les as me viennent, nous partagerons V »
Ses progrès furent rapides ; on Taccueillait avec joie dans un pays aux deux tiers protestant. Tandis que le maréchal de Schwerin, longeant le pied des montagnes, pour nettoyer d'ennemis cette partie de la Silésie, dirigeait sa marche par Liegnitz, Schweidnitz, Franckenstein, le Roi, avec les grenadiers de l'armée, six bataillons et dix escadrons, arriva, en personne, sous les murs de Breslau*. Cette capitale de la Silésie, gouvei"née par ses propres magistrats, et jouissant de privilèges assez semblables à ceux des villes impériales libres, était exempte de l'obligation de recevoir garnison. Aussi, pour maintenir son droit et éviter un siège', n'avait-elle pas voulu ouvrir ses portes aux Autrichiens, qui, néanmoins, sans la promptitude de
' Voltaire, Siècle de Louis XV.
' En polonais Wroclaw^ prononcez Wrotsiau ; en latin Vratislavia. Les nombreuses colonies allemandes qui se sont établies en Silésie y ont peu à peu germanisé les mœurs, et relégué le dialecte esclavon des anciens habitants parmi les paysans de la Haute-Silésie et des districts limitrophes de la Pologne. (Foyez Malte-Brun et Mentelle, Géographie mathématique, physique et politique, tome IV.)
' Muiler, Tableau des guerres de Frédéric k Grand,
DE fRÉDÉRlC II. 255
Frédéric, seraient entrés de force. Lchi^ janvier , i74omaître, sans résistance, des faubourgs, le Roi fait sommer la ville de se rendre ; en même temps, quelques troupes passent TOder et se cantonnent au Dôme. Privée ainsi des deux côtés de la rivière, mal approvisionnée, et redoutant un assaut général, car les fossés étaient gelés, la place demanda à composer. Grâce au zèle religieux, la négociation fut prompte. Un cordonnier enthousiaste harangue le peuple, l'excite, marche à sa tête, force les magistrats de sfgner, avec les Prussiens, un acte de neutralité, et d'ouvrir les portes.
Le 3 janvier, Frédéric entre dans Breslau, suivi, aux termes de la convention, de trente grenadiers seulement. Son premier soin est de licencier tous les fonctionnaires au service de Marie-Thérèse. Quatre jours après, le colonel autrichien Fromentini est chassé d'Ohlau ; Otmachau tombe au pouvoir du maréchal de Schwerin ; le lieutenant-général Jeetz prend Namslau ; Brieg est investi par le major-général Kleist.
Durant son séjour à Breslau, Frédéric avait réussi à se concilier l'afiFection du peuple , tout en laissant aux Catholiques leurs privilèges, et en comblant d'égards l'évêque et son clergé, il sut rassurer les Protestants. Plein d'attention pom* la noblesse et la bourgeoisie, il les réunissait, chaque soir, dans quelque fête, et, quoique la danse fât peu de son goût, il ouvrait le bal en personne.
De Breslau, Frédéric marche sur Neiss, somme la forteresse de se rendre, et, sur son refus, bombarde
1740- la ville. 1,900 bombes et 5,000 bouleto rouges y sont ^^^' jetés. Mais le commandant Stolk tient ferme, et la saison devient rigoureuse. Forcé de lever le siège, Frédéric distribue à ses troupes des quartiers d'hiver dans toute la Silésie^ prépare pour la campagne prochaine un développement considérable de forces, et arrive à Berlin le 29 janvier.
Par ses ordres, Schwerin continue, en son absence, la conquête, mais de manière à ne pas épuiser les troupes * . Bientôt il est maître de Troppau, de Joegernsdcrf, d'Oderberg, du fort de Jablunka, etc. Les forteresses de Neiss, il est vrai, Brieg et Gloyau, tiennent encore pour Marie-Thérèse ; mais elles sont bloquées.
Les Autrichiens se sont retirés en Moravie : le» Prussiens, cantonnés derrière l'Oppa, s'étendent juftqu a Jablunka, sur les frontières de la Hongrie ^.
Cependant, George II reportait déjà sur le jeune monarque sa haine pour le père : Frédéric le sait. Ne doutant pas que le roi d'Angleterre n'assiste incessamment la cour de Vienne, il épie tous ses mouvements : un camp de trente mille hommes protégera, au besoin, ses États.
Du côté du Hanovre, l'armée de Silésie est portée à quarante-neuf mille hommes d'infanterie, et treize mille de cavalerie. Pour surveiller la conduite des Saxons et des Hanovriens, voisins animés d'intentions fort équivoques, 50 bataillons, avec 40 escadi'ons,
• Grimoard, Tableau de la vie et du règne de Frédéric le Grand.
* Jomini, Traité des grandes opérations militaires^ tome 1.
SOUS les ordres du prince d'Anbalt, se rassemblent ti^
près de Brandebourg.
Ces arrangements pris, le Roi part de Berlin le 20 février, et arrive, le lendemain, à Schweidnitz, mais pour s'en éloigner bientôt.
Quelques jours après, le prince Léopold\ avec cinq colonnes d'attaque, prend Glogau d'assaut, en moins d'une heure; M. de Wallis et huit cents hommes tombent en son pouvoir. Laissant un régiment dans la place, le prince rejoint le Roi avec son corps«
Cependant le feld-maréchal autrichien, comte de Neuperg, tiré de prison pour ce commandement', s'avançait d'Olmutz, en Èoravie, sur Sternbei^. Pénétrer par Ziegenhals dans la Haute-Silésie, couper aiosi, dans la Basse, la division prussienne aux ordres du maréchal de Schwerin, dégager Brieg, enlever les magasins ennemis d'Ohlau, et marcher droit sur Breslau, tel était son plan^. Frédéric l'apprend, part de Schweîdnitz, le 25 mars, vole en Haute-Silésie, rassemble son armée à Neustadt, et, impatient de prévenir Neuperg, passe la Neiss à Michelau. Les troupes sont cantonnées dans quatre villages, assez rapprochées pour pouvoir, en moins d'une heure, se rassembler toutes au rendez-vous.
Airivé à Neiss le 5 avril, le général autrichien prend,
* Prince régnant. d'Anbalt-Dessâu.
* La cour de Vienne lui reprochait le houleux traité de 1730 avec la Porte.
* Grimoard, Tableau de la vie et du règne de Frédéric le Grand. — Voir aussi Muller, Tableau deê guerres de Frédéric le Grand,
25G HISTOIIIE
1740- le 8^ la garnison prussienne de Grotkau; dans la soirée da 9, il établit ses troupes à Molwitz et en deux autres villages des environs de Brieg. Là, Neupei^ se repose dans une sécurité profonde. L'affluence des déserteurs ennemis, l'apparente consteriiation des Prussiens, l'immense supériorité- de sa cavalerie, tout entretenait la confiance du général autrichien. Il comptait bien aussi que ses nombreux hussards l'avertiraient du moindre mouvement que ferait l'ennemi pour lever ses cantonnements : une neige épaisse couvrait la terre. Les soldats ne doutaient pas davantage de la victoire; grande était leur, impatience de battre ces troupes novices qui n'avaient encore figuré qu'aux revues de Postdam et de Berlin.
Malgré ces présomptueux calculs « l'armée prussienne était en vue le lendemain matin dès dix heures * . En effet, Frédéric, instruit de la prise de Grotkau et du danger qui menaçait sa grosse artillerie déposée à Ohlau, avait marché en avant, et établi, le 8, ses quartiers dans les villages de Pogrel et d'Alsen, près de Molwitz, d'où il expédia plusieurs officiers à la garnison d'Ohlau, pour l'avertir de son approche, et attirer à lui deux régiments de cuirassiei*s nouvellement arrivés : mais aucun message ne parvint à sa destination, à cause des partis autrichiens qui infestaient ces contrées*. Le jour suivant, la neige avait empêché le Roi de pousser plus loin; mais aussi elle avait dérobé ses mouvements à l'ennemi.
* Wniiam Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche, tome V.
* Histoire de mon temps, tome I.
Le 10 avril, vers cinq heures du matin, le ciel s'é- nii tant e'claircî, Farmëe, forte de 27 bataillons , de 29 escadrons de grosse cavalerie, et de 3 de hussards, se rassembla auprès du moulin de Pogrel, et se mit en marche sur cinq colonnes. Sachant la supériorité de Tennemi en cavalerie, Frédéric plaça deux bataillons de gienadîers entre les escadrons de chaque aile. A Lutzen, Gustave- Adolphe avait employé cette disposition ; selon toute apparence, on ne s'en servira plus^ C'est dans cet ordre qu'on s'avança, en suivant la direction du chemin qui mène à Ohlau. Parvenu à deux mille pas environ de Molwitz, l'année se déploya sans voir paraître un seul ennemi. L'aile droite devait s'appuyer au village de Hermsdorff j mais M. de Schulembourg, qui commandait la cavalerie de cette aile, prit si mal ses mesures, qu'il n'y arriva pas. La gauche s'appuyait au iiiisseau de Lauchwitz, dont les bords sont marécageux et profonds.
Cependant, comme l'infanterie se trouvait trop pressée par la cavalerie de la droite , trois bataillons fiirent retirés de la première ligne pour couviâr la droite des deux lignes; disposition heureuse, qui contribua principalement à la victoire. On parqua le bagage près du village de Pampitz, à mille pas environ demère les lignes; le régiment de La Motte le couvrait.
Le comte de Rottembourg, avec l'avant-garde, s'approcha de Molwitz, d'où il vit déboucher les Autri-
« Jomini, Traité des grandes opérations militaires.