G HISTOIRE
el dont Tesprit positif ne trouvait guère à lire dans sa patrie que les travaux historiques de Mascow, de Biuiau^ de Struve^ était donc toujours nécessairemeot ramené vers la France.
Woltr, a)oi*s à Tapogée de sa renommée, avait écrit quelques ouvrages en allemand ; mais son style, bien qu'ayant d'ailleurs rendu aussi d'émineuts services à h langue, est âpre et pénible. Frédéric, pour l'étudier sans fatigue et le juger sans prévention, s'en fit traduire^ en français, plusieui*s morceaux par Suhm. Longtemps Wolff occupa ses méditations; mais Voltaire finit par Ten dégoûter.
Bayle était son livre favori ; il en parlait même si souvent, soit à table, soit dans la conversation, que la princesse royale, voulant le lire, pria un pasteur de la colonie française de lui noter les endroits permis aux regards d'une femme. « Quelques dames de la cour, dit un auteur contemporain ^, furent moins scrupuleuses.»
Voltaire ne contribua pas peu non plus à inspirer au jeune prince de Taversion pour tout système religieux, sans néanmoins pouvoir Tanimer de son aveugle baine contre le Christianisme. Au reste, l'éducation même que Guillaume imposa à son fils, n'était guère
> Sou principal ouvrage est une Histoire des Empereurs et de (^Empire d'Allemagne y tirée des meilleurs historiens et des archives y et accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit pubHo de PAUemagne, et la généalogie des Maisons souveraines (en allemand). On regrette que cet excellent ouvrage s'arrôte h la fin du règne de Conrad 1, ou 918.
* Deniua, Esi<ai historique, vW.
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de nature à remplir Tattente paternelle. Auliea de toucher le cœur de Frédéric, de longs et insipides semions révoltaient sa raison; Tîntervention du Dieu d'intolérants théologiens dans les affaires de ce monde ne s'accordait pas avec les idées qu'il s'était faites d'un Être-Suprême, bienfaiteur du genre humain, et clément par-dessus tout. De bonne heure aussi, il avait vu combien d'hommes cachent les plus viles passions sous un masque hypocrite ; être vertueux pour l'amour de soi-même, faire le bien sans espoir ou sans orainte de l'avenir, devint donc sa loi souveraine, la règle invariable de sa vie ^ : il s'enrôlait dans le stoïcisme.
Voltaire, si désireux de soustraire son royal disdple à l'influence des croyances religieuses, n'apportait pas moins de zèle à lui inculqua des idées morales, comme s'il pouvait exister une morale sans la sanction religieuse ? Préparer au monde un roi philosophe était une de ses plus chères pensées.
« La première chose dont je suis obligé de vous parler, lui écrivait-il le 20 mai 1738, c'est la manière dont vous pensez sur Machiavel. Conunent ne seriezvous pas ému de cette colère vertueuse où vous êtes presque contre moi de ce que j'ai loué le style d'un méchant homme? C'était aux Borgia, père et fils, et à tous les petits princes qui avaient besoin de crimes pour s'élever, à étudier cette politique infernale. 11 est d'un prince tel que vous de la détester. Cet art, que
* Dohiu, Denkicurdigkeitenmeiner Zeit, etc. « Faits mémorables de mou temps, etc. »
roii doit mettre a cùtcde celui des Lt>GU&teet desBrinvillicrs, a pu donner à quelques tyrans une puissance pass;i{f[èris comme le poison peut procurer un héritaf>o ; mais il n'a jamais fait ni de gi*ands hommes, m des hommes heureux : cela est bien certain. Â quoi peut-on donc parvenir par cette politique affreuse? Au malheur des autres et au sien propre. Voilà les ventes qui sont le catéchisme de votre belle âme. »
L hommage était flatteur ; Frédéric répondit de ouh nièro à toucher 1 amour-propre et le cœur de Voltaire: « Ce (|ue je médite contre le machiavélisme est une suite de la Henriade. C est sur les grands sentiments de Heiu'i IV que je forge la foudre qui écrasera César Borgia. )»
Quelques mois plus tard. Voltaire, ayant reçu r^ni»- Machiavel, avec prière de corriger ce travail et d'en diriger rimpression, remercia ainsi de Tenvoi : ce Enfin, voici un livre digne d'un prince, et je ne doute pas qu une édition de Machiavel, avec ce contre-poison à la fin de chaque chapitre, ne soit un des plus précieux
monuments de la Uttérature VAnti-^Machiaûel doit
être le catéchisme des rois et de leurs ministres. »
Toute TEurope applaudit à ce début : il était bean de voir l'héritier d'un trône prendre de pareils engagements.
Tel était l'emploi de son temps. Parfois, il est vrai, quelques nuages venaient troubler la douce paix de Rheinsberg ; car, dans ses accès de goutte, le vieux roi était fort tenté d'envoyer à Spandaw la docte colonie. (( Tous ces esprits forts, répétait-il souvent, corrompent
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mon fils ; ils ne sont bons qu'à cela : j'en veux faire justice. » Mais Frédéric, averti à propos, détournait Forage, et rendait^ pour quelques jours encture, la sécurité à ses amis.
Quand la goutte empêchait le Roi de sortir, il s^ainu<sait à peindre , ayant soin d'inscrire sur chacun de ses tableaux Tannée, le mois, le jour où il l'avait achevé, et de plus ces mots : Fredericus-Wilhelmus in tormentis pinxit. Un pauvre peintre, père de famille, préparait ses couleurs , moyennant un florin par séance ; c'était une véritable victime. Guillaume, qu'une digestion laborieuse endormait assez régulièrement sur son ou^ vrage, laissait quelquefois le pinceau en*er du haut de la toile en bas, et y former les plus singulières figu-r res. Furieux à son réval, il attribuait ce malheur à la jalousie de son peintre , l'accusant de dénaturer ainsi ses chefs-d'oeuvre pendant son sommeil; et alors les coups de pied, les coups de canne servaient abondamment la vengeance du monarque.
Tous ces tableaux étaient détestables; mais, panni les courtisans , régnait une infatigable émulation de flatteries : c'était à qui surpasserait ses rivaux en témoignages d'admiration. « Hé bien! dit un jour Guillaume à l'un d'eux qui s'extasiait encore plus que les autres, combien croi&-tu qu'on vendrait ee tableau dans le commerce? — A cent ducats. Sire, il S(^ait donné pour rien. — Tiens, prends-le; je te le donne pour cinquante; car tu es bon juge, et je veux t' obliger*. »
* Thiébaull, Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Beriiny elc.
Plus les infinnités de Guillaume augmentaient, plus devenait nombreuse la cour de son fils; aussi les finances du prince ne pouvaient-elles suflBre à un tel entretien, aux embellissements du château, à ses Kbéralités : de là, nouvelle nécessité d'empruntor; aussi, comme on Ta va plus haut, Tintelligence et Tactivité de Suhm ne se bornaient-elles pas à traduire W olff.
Ce fut vers cette époque que Frédéric se fit initier aux mystères de la franc-maçonnerie. Il était i Brunswick avec son père, quand le jeune Bielefeld vint dans cette ville, avec deux députés de la loge d'Hambourg, pour la cérémonie. Malheur au néophyte et à ses introducteurs, si Guillaume eût conçu le moindre soupçon. Heureusement, il n'en fîit rien; Frédéric vit, par lui-même et de près, une institution alors fameuse et peu connue : sa curiosité avait sans doute été purement politique.
Bielefeld, fils d'un riche négociant d'Hambourg, était homme d'esprit et de savoir; il avait voyagé en France, eu Hollande, en Angleterre. Dans la suite, Frédéric le créa baron, et l'admit dans son intimité.
Voici comment Bielefeld ^ peignait la vie de Reinsberg : « Les jours s'écoulent dans une tranquUlîté qu'accompagnent tous les plaisirs que peuvent goûter des êtres raisonnables : une chère digne d'un roi, du vin des dieux, de la musique céleste^ des promenades dans les jardins et dans les bois^ des parties sur Feau,
* Lettres.
la culture des lettres et des beaux-arts, une conversation spirituelle et enjouée. »
Cependant, la santé du Roi déclinait de jour en jour; tout annonçait sa fin prochaine. Malgi'é ces symptômes alarmants, Guillaume, qui avait toujours particulièrement affectionné son duché de Prusse, voulut le visiter encore une fois ; mais ce voyage épuisa ses forces.
Un jour, vers la fin de mai, il perdit connaissance; on le crut mort. Aussitôt un exprès court, de Postdam, porter la nouvelle à Rheinsberg. C'était la nuit; tout le monde dormait. On se lève en désordre. « Nous sommes roi, s'écrie- t-on de tous côtés; partons. » On arrive à Postdam ; le Roi, ayant repris ses sens, était en uniforme, répée au côté, le chapeau d'ordonnance sur la tête ; deux domestiques le promenaient dans les corridors du château sur une espèce de petite voiture ^ « Ah ! mon ami, dit-il à l'un de ses chambellans accourus de Rheinsberg avec le prince royal , c'en est fait, je vais vous quitter. » En effet, cet exercice ne lui fut d'aucun secours.
Voulant se préparer à paraître devant Dieu, il fit appeler Roloff, ministre et prévôt de l'Église luthérienne de Saint-Nicolas. Celui-ci se montra censeur rigide. D'abord le Roi ne parut pas faire grande attention à ses remontrances, ce J'espère bien, disait-il, être sauvé; car jamais je n'ai enfreint les dix commandements. Ai-je commis quelque adultère? Non. Ai-je une seule fois été infidèle à ma femme? Non. J'hériterai donc
* IhiChauiU Mes Souvenirs, etc.
du royaume des deux. » Mais le munstre n'était p» d^acconimodenient facile, et Frédéric-GuiilMiine eut i subir un rude examen de conscience^ chaqae article, sur lequel il avait le plus de reproche» à se fiiire, étant particulièrement rappelé ; ainû ses yioienees enyos n famille^ sou despotisme souvent brutal et caqpricieuxei vers ses sujets, Tiuiquité des enrMements forcés^ les traitemeuts injustes dont avaient été. victimes ceux qui refusaient de bâtir de nouvelles maisons dans Berlin, etc., etc., rien ne fut omis. Vainement le Roi défendait sa conduite. « Toutes les raisons que Votre Majesté allègues continuait Koloff, peuvent eu imposa an hommes, mais elles sont insuffisantes devant Dieu. »
Comme tout cela n était que trop vrai, et qa*un ohh narque, à son lit de mort, se désabuse et redevi^ homme : « Vous ne me ménagez pas, répondit Gvitlaume ; vous me parlez en bon (^rétien et ea faonséte lionime; je vous en sais gré, et reconnaîsqne je snisim grand pécheur. Allons, faites la prière, poinr que j'« d(^niande pardon à Dieu. » Ensuite il invita Bdeff à revenir, tous les soirs, pour le guider ainsi da<is le dhemîn du sakit.
I^ 25 mai, le Roi, éprouvant du mieux, se fit transporter à Postdam; il espérait que le changement d*air et le retour de la belle saison consolideraient son rétablissement * . Avant de quitter Berlin, GviHaimie donn cent mille écus aux hôpitaux des pauvres; et, dès son
* Pœlliiitz, Mémoires pour servir à l'histoire des quatre derniers souccrains de la Maison de Brandebourg, tome U.
arrivée à Postdam, il étonna les officiers de son régiment par des libéralités inaccoutumées. Mais ce fut eU vain qu'on lui proposa d'ouvrir les magasins royaux en faveur du peuple, qu'affligeait une grande disette de grains : c< Non, non, je n'en ferai rien, répondit-il; ce sont des contes, on veut me trompa- ^
Son état empirait de jour en jour; le 27 mai, la Reine, croyant qu'il ne passerait point la journée, envoya chercher le prince royal à Rheiilsberg. Le Roi reprit pourtant encore un peu de forces; le 28, il put descendi*e, en chaise, au jardin. Il se promena même sur la place de parade, et il faisait poser, en sa présence, le première pieri*e d une maison destinée à loger un maréchal feirant attendu d'Angleterre, loisqu'arriva le prince. L'entrevue fut touchante; dès que Frédéric- Guillaume aperçut son fils, il lui tendit les bras; Frédéric s'y jeta en fondant en lannes. Tous deux demeurèrent quelque temps sans pouvoir parler. « Fritz, dit enfin le Roi, j'ai été sévère à ton égard; mais mon cœur ne t'en a pas moins toujours tendrement aimé ; c'est une grande consolation potir moi de te revoir. — Ah! s'écria Frédéric, puisse Dieu me conserver encore un père qui m'accueille avec tant de bonté ! — Mon heure est venue, reprit Guillaume, et il me reste peu d'instants à vivre. Je veux en profiter pour t'instruire de l'état où je laisse les affaires. Maintenant, qu'on me ramène dans ma chambre. » Le prince l'y suivit; ils restèrent deux heures ensemble.
On rappela ensuite tous ceux qui avaient part à son intimité; et Frédéric-Guillaume les- entretint de sa mort
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prachaine comme d'une parlie de plaisir \ S'étant fait apporter son cercueil, il le regarda avec une sorte de satisfaction : « C'est dans ce lit, dit-il, que je dormirai tranquillement. » Eichel, secrétaire du cabinet, lut ensuite une instruction, de la main même du Roi, relative à ses funérailles*.
Le 31 mai, le Roi demanda toute sa maison, Fétatmajor et les capitaines de son régiment. Quand on fut réuni, le major de Bredow reçut ordre d'annoncer, i haute voix, que lui, Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, etc., remettait sa couronne, ses États, son trésor, son armée, entre les mains de Frédéric, son fils, exhortant ses sujets à garder à son successeur la fidélité dont lui-même avait reçu tant de preuves.
Guillaume commanda ensuite à M. de Podewills de notifier son abdication aux cours étrangères. Ce ministre ayant répondu que d'abord il fallait dresser l'acte d'abdication, et que Sa Majesté, avant de le rendre public, devait le signer, le Roi, sans dire un seul mot, ordonna du geste qu'on le ramenât dans sa chambre; l'abdication demeura imparfaite*.
Fatigué par l'effort qu'il venait de faire, ce prince tomba en défaillance ; aussitôt l'on appela l'aumônier Cochius. Ayant repris ses sens, il adressa encore la parole à quelques personnes; et, comme le moment fatal
* Pœllnilz, ouvrage cité.
' Ce morceau m'a paru assez curieux pour trouver place à la fin de ce volume. Voyez pièces justificatives (R).
* Pœllnitz, ouvrage cité.
approchait : « Seigneur Jésus, dit-il, en levant les yeux au ciel, je vis en toi, je meurs en toi; tu es mon gain dans la vie et dans la mort. » EUert, son premier médecin, fit signe au prince royal d'emmener la Reine, qui avait à peine quitté le Roi un seul moment durant sa longue maladie, et Frédéric -Guillaume expira. Comme pour prendre congé du trône, il avait donné le mot d'ordre à sept heures du soir.
Quelques courtisans craignaient, cette fois encore, une léthargie ; mais d'irrécusables preuyes du contraire ne tardèrent pas à les rassurer. Aussitôt les portes de Postdam furent de nouveau fermées, les troupes prêtèrent serment de fidélité au nouveau roi; puis Frédéric, après avoir donné quelques ordres , se rendit à Berlin.