‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 14 sur 21 · K0 HISTOIRE · texte numérisé non relu

K0 HISTOIRE

1741- tait quelque nouvelle faute, ce prince reprend les armes. Portant le théâtre de la guerre jusqu'aux portes de Vienne, il négociera avec des victoires.

Fidèle à ses instructions, le maréchal de Schvi^erin ayant i>énétré en Moravie, avait attaqué Olmutz. La garnison, forte de mille Autrichiens, évacua, le â6 décembre, et obtint de se retirer à Brunn. Quant au Roi, parti de Berlin le 18 janider, il se rendit, le 19, à Dresde ; s'efforça de tirer Auguste III de son engourdissement; continua, le lendemain, sa route pour Prague, où se trouvait Tempereur Charles YII avec les Bavarois et les Français, et en repartit le 23 pour Glatz. Le commandant de cette place l'ayant rendue, le 9, aux Prussiens, s'était retiré, ainsi que sa garnison, dans le château, dont le général Derschau continua le blocus.

Frédéric, qui, le 26, avait pris le chemin de Landscron, arrive le 28 à Olmutz, où il trouve l'armée de Schwerin. Le 9 février, ce prince concerte à Lang- Biliska, avec les généraux français et saxons, une entreprise sur Iglau. Le 14, il est rejoint par un corps de troupes de ces deux nations. Le 15, Iglau tombe au pouvoir du prince Thierri d'Anhalt-Dessau et des Saxons.

Peu après, les Français retournèrent en Bohême.

I^e 19, le Roi se rend à Znaïm; par ses ordres, le prince Thierri se dirige vers les frontières de Hongrie, où la cour de Vienne rassemble un grand nombre de troupes irrégulières; il les dissipe, et rejoint l'armée, le 50.

Déjà Tavant-garde de Frédéiîc menaçait les partes t7« de Vienne ; lui-même, il voulait la suivre avec toutes ses forces ; mais le départ des Français et le mauvais vouloir des généraux saxons le firent renoncer à ce projet.

Cependant le général autrichien de Roth, bloqué dans Brunn, dévastait les environs de cette place et brûlait tous les villages, pour empêcher Frédéric d'entreprendre un siège qu'une saison rigoureuse rendait déjà bien difficile. Les Saxons s'étant séparés entièrement de l'armée prussienne, le 25 avril, prirent des quartiers dans les environs de Leitmeritz. Cette défection, le Roi la prévoyait depuis quelque temps; aussi avait-il commencé à se relier vers la Bohême, pour rejoindre le prince Léopold d'Ânhalt qui s'était avancé àKonigsgratz; le 17, il arriva à Chrudim.

Mais le prince Charles avait réuni trente mille hommes dans la Basse-Autriche. 11 suit les Prussiens en Bohême; son but est d'empêcher leur jonction, près de Prague, avec le maréchal de Broglîe, et de ruiner, avant leur arrivée, les magasins de Czaslau et de Kollîn. Le Roi presse le maréchal de le renforcer; mais, n'obtenant rien, et voulant sauver ses magasins, il est contraint de marcher promptement, le 15 mai, avec une partie de ses forces, sur Czaslau et Kuttemberg; le lendemain, le prince Léopold et le reste de l'armée le suivent. Vers la nuit, le prince se trouve en présence des Autrichiens déjà maîtres de Czaslau; il campe, à |)eu de distance de cette ville, derrière le village de Cliotusilz.

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1742 Cette Duit même, Frédéric, qui avait poussé jusqu'à Kuttemberg, en revient promptement^ tandis que le prince Charles s'avance aussi, par une marche de nuit, pour attaquer le prince d'Anhalt.

Le 17 mai, à la pointe du jour, et avant l'arrivée du Roi, Tarmée autrichienne, forte d'environ trente mille hommes, se met en bataille en face'du camp prussien. Le prince Léopold établit sa grosse artillerie wt une hauteur devant sa droite, et se forme rapidement en avant de Chotusitz. C'est alora que Frédéric arrive; les troupes qu'il amène se rangent en seconde ligne; ses forces consistent en vingt-trois ou vingt-quatre mille hommes.

Bientôt l'aile gauche de la cavalerie autrichienne essuie un feu terrible; et, tandis qu'elle se met en bataille, son flanc exposé fournit à la cavalerie prussienne une occasion favorable de l'attaquer et de la culbuter. Le maréchal de Buddembrodk. renverse tout sur son passage; le Roi suit le mouvement de la cavalerie avec la droite de son infanterie.

Mais une singulière méprise faillit devenir funeste : les hussards de Bronikowski , nouvellement levés et habillés de vert, avaient fait partie de l'avant-garde de Frédéric; la cavalerie, ne les connaissant pas, les prend pour des ennemis; un cri s'élève : nous somiMS coupésL.Aes vainqueurs fuient en désordre. Les Autrichiens profitent de cette panique, se rallient et se retirent.

Le début de l'action avait été non moins heureux pour la gauche de la cavalerie prussienne qui, culbutant la première ligne ennemie, hacha deux régiments.

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Mais le comte de Kœnigseck ayant tenté un effort sur im ce point, les Autrichiens se rallient, font plier les escadrons prussiens jusqu'à Chotusitz, et pillent le camp. En même temps, leur infanterie s'avance vers ce village; là s'engage un combat opiniâtre; mais le feu supérieur de l'infanterie prussienne triomphe enfin. Offiders et soldats, les Autrichiens, un régiment d'infanterie hongroise, et le régiment Léopold-Daun, entr'autres, gisaient couchés devant les bataillons prussiens, comme s'ils eussent mis bas les armes»

Déjà victorieuse, l'aile droite du Roi, en débordant l'ennemi près de Chotusitz, décide la journée. Dominés par ce mouvement décisif, les Autrichiens se rejettent sur leur droite acculée à la Dobroya. Engagés ainsi dans une position où combattre devient impossible, tout ordre est rompu, chaque instant augmente le tumulte et la confusion; bientôt la campagne est couverte de fuyards. Buddembrock les poursuit avec quarante escadrons. Frédéric campe près de Gzaslau.

Les Autrichiens eurent cinq mille six cents hommes tués ou blessés , et douze cents prisonniers ; on leur enleva dix-sept canons et un drapeau. Du côté des Prussiens, trois mille six cents hommes furent tués ou blessés. Parmi les premiers, les généraux de Werdeck, de Wedel, et les colonels Bismarck, Malzalm, Kortzfleisch, Britz *. Le 1*' juin suivant, le vainqueur alla camper entre Kuttemberg et Malescbau.

* Frédéric, Histoire de mon tmtps; — Grimoard, Tableau du règne et de la vie de Ffédétie le Gftifict; -^lomini, Traité des grandes opérations mUitaires.

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1743 Frcdcric venait de commencer sa gloire militaire.

« Sire, écrivit-il au roi de France, le prince Charles de Lorraine m'a attaqué, et je Tai battu. Votre Majesté en apprendra les autres cii*constances de la bouche de celui qui a Thonneur de lui remettre cette lettre. »

A cette nouvelle, toutes les puissances rivales de TAutriche s'ébranlèrent, impatientes de partager ses dépouilles. Menacée d'une ruine totale par la coalition, Marie-Thérèse fléchit : le 11 juin, sous la médiation de TAugleteiTe, les préliminaires de la paix fui'ent signés àBreslau. « M. le maréchal, dit le lendemain Frédéric^ à Belle-Isle *, songez à vous, ma partie est gagnée. »

> Voyez, k la fiu du volume (M), sa lettre au cardinal de Fleury, et la réponse du ministre français.

* TbK^hault rapporte k ce sujet un fait du plus haut intérêt ; le voici textuellement : a Lorsque ce maréchal, qui était alors en Bohême, apprit que Frédéric, après les conquêtes de la Silésie, faisait séparémeot sa paix avec TAutriche, il se transporta auprès de ce roi et demanda une audience. On imagine sans peine tout ce qu'il s'était proposé de dire k un allié qu'il nous était si nécessaire de conserver alors. Mais le roi de Prusse l'eut bientôt réduit au silence; il montra à M. de Belle- Isle et lui donna k lire une dépêche par laquelle le cardinal de Fleury offrait k l'Autriche d'abandonner le roi de Prusse, si l'on voulait faire la paix avec la France, aux conditions indiquées dans la dépêche. La pièce était authentique, bien signée et sans réplique. « Peu importe, a dit le Roi, de quelle manière cette dépèche est tombée entre mes a mains; mais elle vous prouve que je n'ai fait que ce que je me de- « vais k moi-même. Je suis persuadé que Louis XV n'a aucune part k « cette infidélité; cependant, puisque M. le cardinal est tout-puissant « chez vous, il ne m'est resté qu'une seule voie, celle de le prévenir, « pour ne pas être sa victime. »

« M. de Belle-Isle fui interdit et indigné. Les officiers-généraux et autres personnes de la suite du Roi qui se trouvaient dans les premières salles, furent frappés de l'air furieux et déconcerté tout ensem-

DE FRâMwre.ér^ 283

Marie-Thérèse cédait au roi:flè i^VQ^ la Haute iî42

et presque toute la Basse-Sflésîév a?èc incjtôpetidance entière de la couronne de Bohômè, se réservant les villes de Troppau et de Jœgendorf, ainsi que les hautes montagnes situées au delà de l'Oppa. De leur côté^ les Prussiens s'engageaient à rembourser aux Anglais 1,700,000 écus hypothéqués sur la Silésie.

Pour cette importante conquête, dix-huit mois de guerre avaient suffi.

Dans le traité définitif signé à Berlin, le 11 juillet suivant, sous la garantie du roi d'Angleterre, Auguste III fut compris comme électeur de Saxe. Il s'engageait à rappeler ses troupes qui étaient à l'armée française, et à reconnaître la Pragmatique-Sanciion.

Quand la paix de Breslau fut connue à Versailles , tout retentit de plaintes; on cria à la trahison, on ne parla plus que de la défection du roi de Prusse; un général français , transfuge , n'eût pas excité plus de

ble qu'il avait en sortant du cabinet de Sa Majesté ; ils Tentendirent

répéter plusieurs fois, comme hors de lui-même : « Ah ! le b de

« prêtre* ! »

« Voilà ce que le crédit du cardinal ne permit pas de redire en France ; et voilà comment et pourquoi il a fallu que nos gazettes s'accordassent si parfaitement à représenter Frédéric comme un souverain qui se jouait également des traités et de ses alliés.

« Au reste, c'est un général autrichien blessé et fait prisonnier qui, ayant reçu une visite de la part de Frédéric, lui parla de paix, lui offrit de prouver que le cardinal le jouait, demanda à Vienne la dépêche en question, et la lui remit pour quelques jours. »

* u Kn vain des gazetiers français, se disant diplomates, ont voulu nier ce fait : il a été uniformémeut et constamment répété et affirmé par cinquante témoins irrécusables et gons d'iionneur. » {Mm iouvenirs^ tome IV, 4« édition.)

tut rumeur. Certes^ le mécontentement était l^ftime ; mais, à force d'amertume, Texpression en devenait injuste. Ce que Frédéric a fait, tout souverain raisonnable Yett fait à sa place. Son but une fois atteint, il devait arrêter Teffusion du sang. Entré dans cette guerre sans h France y qui ne devint son alliée que par occasion, il pouvait en sortir sans elle, dès lors surtout que ses soupçons devinrent certitude; à défaut d'autres preuves, la correspondance du cardinal de Fleury avec le général Kœnigseck , malignement publiée par Marie- Thérèse, eût révélé toutes les irrésolutions du ministère français, et son désir secret de sortir de la funeste route où il s'était si imprudemment engagé. « Bien des gens savent, disait le cardinal dans Tune, combien j'ai été opposé aux résolutions que nous avons prises, et que j'ai été en quelque façon forcé d'y consentir. Votre Excellence est trop instruite de tout ce qui se passe pour ne pas de\iner celui * qui met tout en oeuvre pour déterminer le Roi à entrer dans une ligue qui était si contraire à mon goût et à mes principes. » Dans l'autre lettre, il se plaint de la publicité donnée à sa correspondance, et dit naïvement au général autrichien « qu'il ne lui écrira plus désormais ce qu'il pense. »

Pour comble d'inconséquence, il ne restait au cardinal qu'à désavouer ces lettres dans les gazettes : il n'y manqua pas.

Plus tard, on veiTa le roi de Prusse conserver l'Alsace à Louis XV par une savante diversion , tandis que

* Le maréchal de Belle-Isle.

le cabinet de Versailles ne prêtera aux Prussiens atta- it« qués de toutes parts qu'une assistance dérisoire- C'est qu'évidemment la France ne songeait qu'à anéantir la Maison d'Autriche, à étendre, à consolider son ascen^ dant sur les princes d'Allemagne. Pour arriver à cette fin, Frédéric lui avait semblé d'un merveilleux secours; elle n'avait pas encore appris à le connaître.

« Je me suis mis dans les remèdes, dîsaît-il à cette occasion, je conseille aux autres malades d'en faire autant. >^

Vers la même époque, ce prince se trouva impliqué dans une conspiration dont il ignorait même l'existence. L'auteur de cette trame était le marquis de Botta- Adorno, ambassadeur de Marie-Thérèse à Saint- Pétersbourg. L'Autriche avait vu, d'un œil inquiet, la révolution qui renversa Iwan et la régente Anne de Brunswick; elle pensait qu'Elisabeth reconnaissante n'oublierait pas l'important service que la France venait de lui rendre. Un autre motif, les liens de proche parenté existant entre elle et la famille détrônée , augmentait ses craintes. Dans ces circonstances, comment espérer quelque crédit auprès du nouveau cabinet russe? Chargé en secret de préparer la chute d'Elisabeth, et le retour de l'ancien gouvernement, Botta travaillait dans l'ombre , et marchait sourdement à son but. Pour y parvenir plus promptement, il promettait la protection du roi de Prusse à tous ceux qui embrasseraient la cause du prince de Brunswick, beau-frère de ce monarque, et celle du jeune empereur, son neveu. Botta espérait ainsi compromettre Frédéric, dans le cas

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i7u OÙ la conspiration serait dëcooTerte, et le Immiller avec la Russie. AGn de mettre sa personne en sûreté, Vadroit Italien sétait fait relever, à Pétersbonig, par un nouveau ministre. Accrédité à la ooor de Berlin, c était de là qull dirigeait toutes ses opérations; il réâdait dans cette ville, quand le complot fut dévoilé.

Indigné d*une telle perfidie , le monarque prussien lui défendit sa cour, et se réunit à Elisabeth pour demander satisfaction à la reine de Hongrie. En Russie, la vengeance fut atroce : une comtesse Bestucheff, Lapoukin, sa fenune, son fils, eurent la langue coupée; madame Lapoukin, Tune des plus beUes feounes de TEmpire, excitait, à ce titre, la jalousie d'Elisabeth; heureuse de la punir enfin d'un tel crime, Timpitoyable impératrice fit déchirer, par le knout du bourreau , ces traits enchanteurs, objet de sa haine : et la victime était enceinte!

Quant au marquis de Botta, renfeioné d'abord, par ordre de sa souveraine, dans la citadelle de Spielberg, il mourut à Newstadt , peu après avoir recouvré sa libellé. Bientôt, nous trouverons son fils servant, dans Gènes, d'instrument malheureux à la domination autrichienne.

Malgré son empressement à prouver combien il était étranger à toutes ces intrigues , Frédéric trouva une ennemie constante dans la Tzarine : quelques plaisanteries sur les voluptueux écarts de cette princesse rendirent sa haine implacable. Plus d'une fois, ce prince porta la peine de son trop facile penchant à la satire. Par une fatalité singulière, il eut à la fois contre lui les

quatre plus puissantes femmes de rEuropey Éfisabeth, Marie-Thérèse , la reine de Pologne , la marquise de Pompadour. Parmi les ministres, Bestucheff en Russie, Kauuitz en Autriche , le duc de Choisenl en France» Brulh en Saxe, lui vouèrent une inimitié non moins profonde.

Après avoir gouverné la France durant dix-sept années, le cardinal de Henry s'éteignit, sans gloire, le 29 janvier 1745, à Issy près Paris. Son administration avait été douce (sauf pourtant ses mesures rigoureuses contre les appelants de la bulle Vnigeniius)^ économe, désintéressée, pacifique, mais imprévoyante. Ce ministre, dupe de TAngleterre et des adroites caresses de Walpole, négligea constamment la marine et Farmée. Aux approches de la mort, les suites probables d'une guerre que réprouvait sa conscience Teffrayèrent. Chaîné d'années, déjà un pied dans la tombe, il n'avait pas eu la force de renoncer au pouvoir. Ses derniers jours manquèrent de dignité. On s'afflige de voir un vieillard, revêtu de la pourpre sacrée, tolérer, dans son élève-roi, le scandale d'un amour adultère, s'associer même aux honteuses menées des coui-tisans. Mais le plus grave de ses torts, c'est de n'avoir développé, dans l'âme de Louis XV, aucune afiection généreuse. Ce monarque était né bon, intelligent : Fleury le fit égoïste, pusillanime, impropre au commandement. Rien en lui ne rappela un petit-fils de Henri IV.

Heureux encore le cardinal , s'il eût cessé de vivre avant la désastreuse retraite de Prague, où, en dix

1743 jours I quatre mille hommes périrent de froid et de misère ! « Les chemins, dit Fhistorien de la Bohême \ présentaient un spectacle épouvantable; ils étaient jonchés de cadavres; on en voyait des monceaux de cent et de deux cents, péle^méle, officiers, soldats. »

Cette retraite, ordonnée par le ministre de la guerre d'Argenson , fut célébrée avec passion et blâmée de môme. Les uns la comparaient à celle des Dix-Mille; les autres y voyaient une déroute honteuse ; on exagérait des deux côtés. Les dispositions du maréchal étaient bonnes; on ne peut lui reprocher que de n'avoir pas assez ménagé ses troupes.

« Dans tout autre pays, dit le caustique Frédéric, une retraite comme celle-là aurait causé une consternation générale; en France, où les petites choses se traitent avec dignité; et les grandes légèrement, on ne fît qu'en rire, et Belle-Isle fut chansonné ^.... En pareille occasion , on aurait jeûné à Londres , exposé le sacrement à Rome , coupé des tètes à Vienne : il valait mieux se consoler par une épigramme '. »

Cette dernière page dans l'histoire d'un long ministère est bien triste.

» Pelzel.

* Frédéric, Histoire de mon temps, tome H. ' Tout le monde, en effet, connaît la chanson qui courut alors, et dont voici le premier couplet :

Qaand fielle-lsie partit une nuit De Prague, à petit bruit, 11 dit, voyant la lune :

«Lumière de mes jours.

Astre de ma fortune, Eclaire -moi toujours.»

DE PHÉDÉRIC H. 291

Malgré le projet hautement annoncé de gouverner 174 î par lui-même, Louis XY ne cessa d'obéir à son précepteur que pour devenir l'esclave de ses maîtresses. Madame de Châteauroux, du moins, s'e£Porça d'allumer dans le cœur de l'indolent monarque quelque amour de la gloire.

Malheureusement, les fausses démarches du cardinal avaient, au dehors, déconsidéré le cabinet de Versailles. Pour comble d'embarras, point d'unité dans le ministère, mais cinq rois subalternes, indépendants les uns des autres; c'était, à la guerre, le comte d'Argenson *, ancien chancelier du duc d'Orléans, citoyen probe, laborieux, mais plus versé dans la connaissance des lois que dans la science de l'administration militaire; aux finances, Ory', ex-capitaine de dragons, homme intègre, détesté des courtisans qui ne trouvaient point en lui un fournisseur docile; à la marine, Maurepas ', très-habile à composer des ballades sati-

* Né le 16 août 1696, et élevé chez les Jésuites, au collège Louis-le- Grand, avec son frère, ce René-Louis, le dernier ministre français resté fidèle aux grandes vues de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, pour rabaissement de la Maison d'Autriche.

Sacrifié, avec Machault, au ressentiment de la marquise de Pompa- Jour, le comte d'Argenson reçut, en 1747, une lettre de cachet en termes fort durs, et mourut, le 22 août 1754. Diderot et d*Alembert lui avaient dédié V Encyclopédie. Sa disgrâce fut un malheur pour les gens de lettres.

• Petit-fils de Français Ory, savant jurisconsulle, qui aimait à cacher 8on nom sous celui d'Osius, que portent ses différenls ouvrages.

' Né en 1701, Jean-Frédéric Philippeaux, comle do Maurepas, était lils (ie Jérôme, ministre et secrétaire d'État, pelii-iils du chancelier PonUliarlrain, donl le pt*re et l'aïeul avaient été eux-mêmes ministres^

il).

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i: ii riquesy plein (rimagiuation, et qui eût rendu Louis XV souverain des mers, si les discours seuls d'un homme aimable et frivole avaient pu opérer ce miracle ; aux affaires étrangères, Amelot, instruit et sage, mais dont les vues étroites et les manières communes ne convenaient nullement à sa position; gêné par une grande difficulté de pi*ononciation, il n*était guère propre à négocier de vive voix ou à discuter au conseil. Ministre d'Etat, le cardinal de Tencin ^ alliait à des talents réels beaucoup d'ambition avec peu de moralité; une idée fixe le poursuivait sans cesse, c'était de continuer, pour sou compte, la dictature de Fleury. Mille intrigues agitaient la cour : en première ligne y figuraient les ducs de Noailles, de Richelieu et les favorites.

Tandis que la France et la Grande-Bretagne recherchaient, avec un égal empressement, mais dans des vues bien opposées, l'alliance de Frédéric, Voltaire arrivait

en sorte que ces places restèrent, pendant cent soixante et onze ans, dans la même famille (de 1610 à 1781).

Faible sans bonté, égoïste, insouciant d'un avenir qui ne devait pas être le sien, un tel mentor était le présent le plus funeste qu'on pût faire au jeune roi, successeur de Louis XV.

Maurepas mourut en 1781.

* Issu d'une famille de magistrature, Pierre Guérin de Tencin naquit à Grenoble le 22 août 1680, et mourut, archevêque de Lyon, le 2 mars 17S8. Ses relations avec le trop fameux Law servirent mieux sa fortune que sa n'putation. Madame de Tencin, sa sœur, donna le jour à d*Alembcrt. L'intrigue et la galanterie se partagèrent sa jeunesse. Ayant adopté plus tard un autre genre de vie, elle réunissait dans son salon Télite des savants et des gens de lettres, et devint célèbre par ses roman.'^; compositions au reste dont on lui a contesté riionneur.

à Berlin, chargé secrètement d'une mission politique, un Menacé par l'Autriche et par l'Angleterre, le ministère français voulait sonder les dispositions du roi de Prusse. Pour mieux déguiser les vrais motifs de ce voyage. Voltaire prétexta la haine dont Boyer, évêque de Mirepoix, le persécutait ; aussi allait-il partout laccablaut d'épîgrammes, l'immolant à la risée publique : c'était à la fois sei-vir le gouvernement et sa vengeance. Dès qu'il en fut informé, Boyer courut se plaindre au Roi que Voltaire le fît passer pour un sot dans les cours étrangères : « C'est une chose convenue, lui répondit froidement Louis XV; n'y prenez pas garde. »

Depuis longtemps le roi de Prusse désirait voir Voltaire : en apprenant ces projets de départ> iMui adressa l'invitation suivante :

Ce 7 octobre 1743.

« La France a passé jusqu'à présent pour Tasile des rois malheureux; je veux que ma capitale devienne le temple des grands hommes. Venez-y, mon cher Voltaire, et dictez tout ce qui peut vous y être agréable. Je veux vous faire plaisir; et, pour obliger un homme, il faut entrer dans sa façon de penser.

« Choisissez appartement ou maison, réglez vousmême ce qu'il vous faut pour l'agrément et le superflu de la vie; faites votre condition, comme il vous convient, pour être heureux, c'est à moi à pourvoir au reste. Vous serez toujours libre et entièrement maître de votre sort; je ne prétends vous enchaîner que par l'amitié et le bien-être.

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1:41 u Vous aurez des passeports pour des chevaux, et tout ce que vous pourrez demandw. J'espère vous voir mercredi, et je profiterai des moments qui me restent ]K)ur m'éclairer au feu de votre puissant génie. Je vous prie de croire que je serai toujours le même envers vous. Adieu. »

Frédéric accueillit Fillustre poète avec enthousiasme, mais en affectant de n'accorder que peu d'attention à un diplomate sans caractère officieP. Il lui fallait d'aU' très gai*anties. La France le sentit; bientôt uii politique habile, Cbavigny, conduisit la négociation; mais il en laissait Thonneur ostensible à Louis XV.

Cependant au milieu des graves préoccupations de la politique, le roi de Prusse ne négligeait point le gouverr nement intérieur de ses États. Pour abréger la communication de VElbe à TOder, il fit construire le grand canal de Plauen ; le port de Stettin fut creusé; le canal de la Swine devint navigable. A force de soins, l'insecie qui donne la soie s'acclimata sous un ciel rigoureux; de nombreuses manufactures témoignèrent des progrès de l'industrie. Maupertuis, récemment revenu de son voyage en Laponie, fut chargé de dresser un nouveau plan pour la restauration de l'Académie royale

* Sur CCS cnlrefailcs, Voltaire arriva à Berlin. Comme il avait quelques protecteurs k Versailles, il crut que cela suffisait pour se donner des airs de niî^gocialeur. Son imagination brillante s'élançait sans retenue dans 1c vaste champ de la politique 11 n'avait point de lettres de cr^'ance, et sa mission devint un jeu, u'ie simple plaisanterie. (FrMéric, Histoire de mon temps ^ tome H.)

des Sciences et Belles-lettres. Sans s'écarter beancoop 174a des bases posées par Leibnitz^ il y ajouta plusieim articles importants*.

Profitant du repos dont jouissait le royaume, Frédéric le parcourut au printemps ; il alla voir les nouvelles fortifications élevées par ses ordres en Silésie, et, dans le courant de Tété, inspecta ses troupes. Sous prétexta de rendre visite aux margraves de Bareith et d'Anspacli, ses sœurs, ce prince entra dans l'Empire. Continuellement préoccupé de l'existence précaire de Charles VII, des moyens de la consolider, et des obstacles que Marie- Thérèse opposait au rétablissement de la paix générale, il voulait engager les princes allemands à marcher au secours de leur chef commun. L'armée bavaroise campait à quelques lieues d'Anspadi, à Hohen-Oettingen. 11 s'y rendit, et assista aux manœuvres; mais, s'entretenir avec le maréchal de Seckendorff, général de TEmpereur, des intérêts de son maître, tel était son principal motif. Tous ses efforts lurent inutiles : un découragement général glaçait les amis de Charles Vil; le plus ardent enthousiasme enflammait au contraire les partisans de l'Autriche.

En effet, la position de Marie-Thérèse avait bien changé de face. L'énergie de cette princesse, l'argent de la Hollande, de la Grande-Bretagne et de Venise, les fautes nombreuses et la désunion de ses ennemis, tout semblait conspirer en sa faveur. La Bavière, la Bohême

* ThiébauU, Mes souvenirs de vitujt ans de séjour à Berlin, l'Ir., lonir IV.

1743 avaient dévoré les armées françaises, dont les débris erraient épars sur les bords du Rhin et du Mein . I^uis XV voyait ses frontières menacées de deux côtés à la fois; Tennemi osait même parler d'incursions en Champagne. Dans ses insolentes proclamations, le partisan Mentzel annonçait aux habitants de T Alsace, de la Bourgogne, de la Franche-Comté, des Trois-Évêchés et de la Lorraine, qu'il leur ferait couper le nez et les oreilles, s ils ne rentraient à Tinstant même sous l'autorité de leur souverain légitime. L'Angleterre, infatigable ennemie de la France, redoublait d'efforts, entraînant la Hollande à sa suite^ comme une chaloupe à la remorque; lord Caileret secondait, avec acharnement, la politique vindicative de son pays.

Au milieu de ces sanglants débats, c'était un étrange spectacle que de voir le chef de l'Empire, ce successeur des Césars, fuir de ville en ville, ayant à peine un asile pour reposer sa tête, et ne l'obtenant encore que de la pitié de ses ennemis.

Telle était même sa détresse, que le maréchal de Noailles, « croyant devoir lui procurer au moins de quoi ne pas mourir de faim, lui fît toucher 40,000 écus sur une lettre de crédit qu'il avait ^ »

La France, qui regardait ce prince comme son ouvrage, s'efforçait de le soutenir sur un trône à demi renversé. Déjà même, abdiquant un rôle secondaire, elle avait formellement déclaré la guerre à George II et à Marie-Thérèse ; politique funeste qui, en la liant au

* Mémoircb de Soaillcs^ lome V.

triste sort d'un fantôme d'emperenr, ravivait la vieille n4â animosité de l'Angleterre et la jalousie des Provinces- Unies.

Alors on vit^ conime au temps des Edouard, un monarque anglais marcher, en personne, contre une armée française : mais cette ardeur belliqueuse, George l'eût payée cher à Dettingen, sur le Mein, sans l'imprudent mouvement du duc de Grammont; car les dispositions du maréchal de Noailles étaient dignes du plus grand capitaine*. Frédéric rend ce témoignage au général français. L'ennemi, foudroyé dans un défilé par deux batteries qui plongeaient sur lui du rivage, eût mis bas les armes; George lui-même pouvait être pris, et cette journée terminait la guerre : ce ne fut malheureusement qu'un rêve ; malgré les pi'odiges de valeur de la maison du Roi, malgré lliéroïque désespoir de tous, chefs et soldats^ la France n'eut que des larmes à répandre. Le général Staii*s estima assez les Français pour leur recommander six cents blessés,honteusement abandonnés sur le champ de bataille. Cet empressement à s'éloigner prouve que le vainqueur était aussi étonné de son triomphe que les vaincus de leur défaite *.

* Frédéric, Histoire de mon tempSy tome H.

> Les gardes françaises, ayant lâché pied, furent surnommés les canards du Mein; de là, pendant un demi-siècle, une foule de duels.

Comme on prétendait que MM. de Grammont et d'Harcourt n'avaient attaqué que pour obtenir le bâton de maréchal de France, on appela celle triste journée la journée des bâtons rompus; et quelqu'un pendit à riiôlcl de Noailles une épée avec cette inscription : Point homicide ne ifcras.

Qu'on ne s'étonne pas de trouver ces di'plorables plaisanteries dans

308 UlSTOllK

i74i- Frédéric ne reçut pas cette nouvelle avec indifle* rence; il craignait que le cabinet de Versailles^ découragé par une suite de revers, ne voulût se tirer, à tout prix, de sa triste position. Sous prétexte de complimenter le roi de la Grande-Bretagne, mais réellement pour surveiller la conduite de lord Carteret, et découvrir les négociations qui pourraient s'entamer dans le camp anglais, il fit partir le jeune comte de Finck.

Tandis que ces événements se passaient sur les bords du Mein, le prince de Lorraine poursuivait les Français jusqu'au Rhin.

Le roi de Prusse était aux eaux de Pyrmont, quand la mort de Charles-Edouard, dernier duc d'Ost-Frise, le mit en possession d'une contrée importante, sinon pour son étendue, du moins par sa fertilité. L'empereur Léopold avait, en 1694, ëtririi les droits delà Maison de Brandebourg sur cette principauté, en lui donnant Texpectative.

Exauçant le vœu des États d'Ost-Frise, leur nouveau souverain sacrifia, aux intérêts industriels et commerciaux de la province, le droit d'y lever des soldats.

De tous les voisins de la Prusse, le plus redoutable était la Russie ; c'était aussi sur cet empire que Frédéric attachait continuellement ses regards, épiant quelque occasion de se concilier le cabinet de Saint-Péters-

uii ivcil austère : Tliisloire doit uuc place à tout ce qui peut caractériser une époque.

DE FKÉDÉailC 11. * SI9

bourg. Bientôt il s'en présenta une. Elisabeth Toolait i7ii marier le Grand-Duc, son neveu, alliance brillante (pa avait trouvé plus d un compétiteur. Auguste, entre autres, s'efforçait d'attirer le choix du cabinet russe sur la princesse Marianne, sa seconde fille. Un lien aussi intime, entre la Saxe et la Russie, devait causer de l'ombrage à Frédéric, inquiet déjà du refiis qu avait &it la Tzarîne de garantir le traité de Breslau. Ce prince, habilement secondé par le baron de Mardefeld, son ministre à Pétersbourg, redoubla donc de vigilance et d'activité pour faire agréer la princesse deZerbst, fille d'un feld-marédial des armées prussiennes et d'une princesse de Holstein, et si célèlH^ depuis sous le nom de Catherine II. Malgré l'éclat d'une telle alIianeCt Je père de la princesse éprouvait une vive répugnance : luthérien comme on Tétait du temps de la Réforme, il ne consentit à voir sa fille devenir achismatique qu'après qu'un ministre plus traitable lui eût démontré les analogies de la religion grecque avec la luthérienne.

Mardefeld cacha si bien son jeu au diancelier Bestucheff, alors vendu à la Saxe % que la princesse de

1 Rulhière a dit de cet homme d'État : cSa politique était de croire qu'oD peut toujours faire k un autre homme la proposition d'un crime; sa seule adresse dans ses conversations ^it de balbutier, aGn d'avoir le droit de revenir sur ses paroles, en soutenant qu'on ne l'avait pas bien entendu ; de paraître ne pas comprendre avec facilité la langue qu'on lui parlait, aOn qu'on s'expliquât de tant de manières qu'on dtt enfin plus qu'on ne voulait dire. Sa souveraine le redoutait, et sa disgrâce, avant de le frapper, le menaça vingt ans. Il déteslail sa souveraine, et souvent il médita de la détrôner. Ce ministre, perdu de luxe,

300 HKTUIU

i-iw Zerlist arrÎTa à Péiersboui^, au grand éUmnement de l'Europe. Mais toutes les difficultés n'étaient pas levées, car les fiancés se trouyaient parents au degré de cousins. Pour en finir, on gagna popes et éyéques, qui déclarèrent le mariage très-conforme aux lois de TÉglise grecque. C'était beaucoup; Frédéric obtint plus encore, F Impératrice ayant bientôt approuvé le mariage de la princesse Ulrique de Prusse avec le noaveau prince royal de Suède. Ces deux aUiances devenaient, pour la Maison de Brandebouig, un gage de sûreté. Tout ne semblait-41 pas annoncer qu'une Grande-Duchesse de Russie, élevée en Prusse et redevable au Roi de sa haute fortune, se montrerait reconnaissante? Quant à la reine de Suède, elle ne pouvait devenir Fennemie de son frère.

Dans la même année eut lieu un événement que le monarque appelait de tous ses vœux : le 25 septembre, la pnncesse de Prusse accoucha d'un fils; cette naissance consolidait la couronne dans la branche régnante.

Cependant Frédéric observait, avec anxiété, les for-

tronvail une ressource continuelle k son désordre, en rendant l'alliance de sa cour aux puissances étrangères; aussi soutenait-il dans le conseil que l'état naturel de la Russie est la guerre; que son administration intérieure, son commerce, toute autre vue doit être subordonnée à celle de régner au dehors par la terreur; et qu'elle ne serait plus comptée parmi les puissances européennes, si elle n'avait pas cent mille hommes sur les frontières, toujours prêts à fondre sur l'Europe. Par celte politique ruineuse, il maintenait avec effort la considération des Russes en Europe; il faisait rechercher l'alliance de sa cour, cl vendait celte alliance à son profit personnel. »

DE pRÉDÉnic n. TAl

ces toiijoui*s eroissaiHes de TAutiidie, Vnàmr de hh rAnglelerre à la seconder, et le roi de Sardaigne, qoi naguère menaçait Marie-Thérèse, protégeant ses États d'Italie. Ëvidemment la paix de Breslau n'était qu^un faible rempart contre le ressentiment de cette [Hiissance, Tinterceptiou d'une correspondance entre George et Marie-Thérèse, où il était insulté et menacé, vint coufii'mer ses craintes. Ce prince commença donc à prêter une oreille favorable aux propositions de la France. En effet, tout prenait autour de lui une attitude hostile. Un traité conclu à Worms, ratifié à Turin et à Varsovie, venait d'unir contre l'empereur Otaries VU l'Angleterre, la Sardaigne, la Saxe, la HoUaude et rinfatigable reine de Hongrie; confédération dont la chute de TEmpereur était le but a[q[)arent, mais qui menaçait plus encore Frédéric.

George, aux termes mêmes des stipulations de Breslau, aurait dû donner connaissance au roi de Prusse de tous les traités qu'il signerait; mais cette fois il s'en garda bien, car ses nouveaux engagements annulaient les dispositions de Breslau. Le traité de Worms ayant été communiqué aux États-Généraux, ce fut de La Haye que Frédéric reçut tous les détails. En démasquant si vite leui-s desseins, F Autriche et l'Angleten'e commirent une faute grave*. C'était avertir leur ennemi de pourvoir à sa sûreté.

En effet, Frédéric chercha aussitôt un contre-poids à cette imposante coalition. Depuis vingt ans, le baron

* Frédéric, Histoire de mon temps, lomoU.

tT44 de Chambrier ctah ministre de Pruffiè à Versailles; mais, déjà âgé, sans liaisons avec les personnages influents, sans habitude des grandes affaires et minutieusement circonspect, il n'aurait pu seul remplir les intentions de son maître. Pour le seconder, le Roi en- Yoya le comte de Rottembourg, qui, en 1740, avait passé du service de France au service de Prusse. En relation de parenté avec les plus illustres maisons de la cour, le comte était à même de tout bien voir, et de transmettre à Berlin les secrets de Louis XV, de ses ministres, de ses maîtresses.

Jamais mission ne réussit mieux. Bientôt le roi de Prusse eut attaché à sa cause, par des liens intimes, la France, TEmpereur, Télecteur palatin, le roi de Suède, comme landgrave de Hesse-Cassel. Ce traité, connn sous le nom de Traité d'union confédérale, lîit signé à Francfort, le 22 mai. Les princes alliés s'y engageaient à employer tous leurs efforts pour arracher à la cour de Vienne la reconnaissance de Charles VII, comme chef de l'Empire, et la restitution de ses États héréditaires. Par un article séparé, le roi de Prusse, qui se chargeait de conquérir la Bohême au profit de Charles VII, s'en réservait les trois cercles les plus voisins de la Silésie.

Mais, tandis qu'à ses yeux Tunique moyen de n'avoir rien à craindre, c'était de se montrer plus redoutable que jamais, ses ministres au contraire s'efforçaient de le ramener à des dispositions pacifiques. (( Votre Majesté est bien , lui disaient-ils ; pourquoi changer de position? Pour éviter la guerre, convient-

DE Fi^ÉAlC II. 305

il de prendre les armes ? Il est des niH^s que le tempis 1744 seul peut dissiper. Par une démarche trop hardie, vous exposez votre noblesse, vos sujrts, votre personne à des périls incalculables. »

De tels conseils n'étaient pas de nature à ébranler rame de Frédéric ^ Tandis qu'au milieu des danses et des fêtes, la cour célèbre le mariage de la princesse Uhique avec Adolphe-Frédéric, prince royal de Suède, le Roi prépare tout pour la campagne qui va s'ouvrir.

Cependant, le prince Charles, forçant le maréchal de Coigny, qui garde le Rhin, à se retirer sous Weissem-» bourg dans les lignes de la Loutre, était entré en Alsace. Frédéric écrit aussitôt à Louis XV la lettre aiti« vante :

« Monsieur mon frère,

c< J'apprends que le prince Charles a pénétré en Alsace. Ceci me suflSt pour déterminer mes opérations. Je serai en marche, à la tète de mon armée, le 13 d'août, et, devant Prague, à la fin du même mois. Je passe sur bien des considérations, et je m'engage peut-être dans un pas assez périlleux. Mais je veux donner à Votre Majesté des preuves de mon amitié pour Elle. Je regarde dès ce moment ses intérêts comme les miens, persuadé qu'Ëlle en agira de même avec moi, et surtout qu'aucune considération particulière ne pourra l'obliger à m'abandonner, dans une

* Pour avoir une idée exacte des motifs qui armèrent le Roi, et des objections de ses ministres, voyez pièces juslificalives (N), le Mémoire qu'il leur adressa, écrit eu entier de sa main.

504 HlSTCHlfi

1744 guerre que j entreprends en grande partie pour ses intéi'éts et pour sa gloire.

« Dans la situation où je me trouve^ je dois plus que jamais parler franchement à Votre Majesté, nos intérêts étant plus liés et plus indissolubles que jamais. Elle sent assurément que tout notre système est fondé sur trois grands coups qu'il faut frapper pour ainsi dire en même temps, dont le premier est l'invasion de la Bohême et de la Moravie; le second, la marche des troupes impériales et françaises le long du Danube en Bavière; et le troisième, que je regarde comme l'article principal, est Tenvoi d'un corps de troupes dans le pays de Hanovre. Je compte sûrement sur ces deux derniers points; sans quoi, je l'avertis d'avance que toute notre besogne est perdue.

« Je dois représenter encore à Votre Majesté que du choix qu'EUe fera de ses généraux dépendra, en grande partie, le succès de ses entreprises. Tous nos alli^ sont prévenus en faveur du maréchal de Belle-Isle, et c'est un grand point pour concilier les esprits : s'il recevait le commandement de l'armée, et qu'on lui fournit à temps ce dont il peut avoir besoin, je suis persuadé que le service de Votre Majesté en irait mieux. Et, si le maréchal de Saxe, ou quelqu'un de bien déterminé, était chargé de l'expédition de Westphalie, cela n'en irait que plus rondement. Je demande pardon à Votre Majesté de la liberté avec laquelle je lui parle; mais je l'assure que, si j'étais payé pour être assis dans son conseil, je ne m'exprimerais pas autrement. Car, pour dire vrai, il vous faut, à la tête de vos

armc'^es, des généraux capables de soutenir la discipline i?« à la rigueur, et Votre Majesté ne trouvera pas, hors le maréchal de Noailles, des sujets plus {propres pour remplir cet objet que ceux que je viens de Im proposer.

c( Je dois ajouter encore que la plus grande partie des succès que ses troupes ont eus en Bavière sont t venus de ce que l'on voulait agir défensivement sur les frontières d'un pays ennemi : cela engage toujours celui qui se réduit à la défensive d'être attentif à trop d'objets, et laisse le champ libre à son ennemi de former les projets les plus audacieux et de les exécuter. II vaut toujours mieux agir offensivement, quand même l'on est inférieur en nombre : souvent la témérité étonne l'ennemi, et donne lieu à remporter des avantages sur lui. C'est ainsi que le grand Condé, M. de Turenne, M. de Luxembourg et M. de Catinat ont agi ; et, c'est en agissant pour la plupart du temps offensivement, qu'ils ont acquis cette gloire immortelle aux troupes françaises, et pour eux une réputation audessus du temps et de l'envie. Il ne dépendra que de Votre Majesté de remettre les choses sur le même pied. Elle nous a donné des échantillons de ce que peut un prince éclairé et sage à la tête de ses troupes. Qu'Elle ordonne à ses généraux de battre partout ses ennemis, et ses ennemis seront battus. Mais il me semble que je m'émancipe trop, et que j'entre dans un détail duquel Votre Majesté me donne des leçons. J'espère qu'EUe excusera mes libertés en faveur de la pureté dômes intentions, et qu'EIIe ne doutera point , après

506 H18T0IBE

1744 les preuves que je vais lui donner, de rattachement avec lequel je suis ,

Monsieur mon frère ,

De Votre Majesté

Le bon frère et allié ,

Fédérig. »

13 juillet 1744.

Un mois après, il communiqué aux ministres étrangers résidant à Berlin un manifeste énergique où sont exposés les motifs de sa conduite^ la nécessité d'apaiser les troubles de l'Empire, d'y rétablir l'ordre, la paix et les lois : il y reproche à •la reine de Hongrie les cruautés de ses troupes dans les provinces héréditaires de l'Empereur, et toute sa conduite envers cet infortuné prince; il l'accuse hautement de vouloir détruire la liberté {j^ermanique, et de travailler, sans relâche, à Texécutiou du plan suivi depuis plus d'un siècle parla Maison d'Autriche pour l'entier asservissement des princes de TEnipire. A l'appui de ces assertions, Frédéric rappelle la conduite du cabinet de Vienne dans ces deux dernières années, et, après avoir mentionné quelques griefs d'une moindre importance, il termine , en déclarant ne rien demander pour lui-même, et qu'en prenant les armes son seul but est la liberté de l'Allemagne, la dignité de l'Empereur, le repos de l'Europe.

Trois jours après, fidèle à sa parole envers la France,

DE FUEDËaïC il. 5U7

impatient, selon sa coutume, de pi^évenir renniMui, le Roi part de Berlin, partage son armée, forte de soixante-dix mille hommes, en trois colonnes, et pénètre en Bohême par la Saxe, tandis que le prince Léopold de Dessau y entre par la Lusace, et Schweriu par la Silésie. Le 2 septembre, l'armée, réunie devant Prague, l'investit \ Le 10, la tranchée est ouverte; le 12, un boulet de canon tue le margi*ave Guillaume ; le 16, le général Harsch, commandant de la place, se rend prisonnier de guerre avec une armée de dix-huit mille hommes. De là les Prussiens se répandent dans toute la Bohême.

Cette invasion du roi de Prusse sauva FAIsace à la France ; car Louis XV, qui accourait des Pays-Bas pour forcer le prince Charles à repasser le Rhin, était tombé gravement malade à Metz.

Le brigadier Du Mesnil avait été envoyé par le maréchal de Noailles au camp de Prague. « Je suis bien aise, lui dit Frédéric, de remplacer les Suédois qui étaient autrefois les alliés favoris de la France ; à présent, c'est un corps sans âme : pour moi, j'en ai une, et Ton en sera content. »

L'étonnement de Du Mesnil fut au comble, en jugeant par lui-même de toutes les particularités que savait le roi de Prusse sur Louis XV, sur la cour de Versailles, sur les ministres, sur Du Mesnil.

Le début était brillant , mais Frédéric commit uiuî faute grave en ne plaçant que peu de troupes dans

> Griiiioard, Tableau de la vie et du règne de Frédéric le (iranU.

308 HISTOIBE

\:k\ Pi*ague ; ce fui pIulAt, il est vrai, celle de ses allies que la sienne pi-opre. Son premier plan de traverser la Béraiin, de chasser T Autrichien Bathyani de la Bohême , de scmparer de Pilsen et du vaste magasin qu'on y formait pour Tarmée du prince de Lorraine, puis de pousser jusqu'aux gorges de Com et de Fort qui ouvraient les chemins de la Bohême aux Autrichiens du côté du Haut-Palatinat; ce plan, comme il le sentit trop tard, était fort sage. .Malheureusement il y renonça, cédant aux instances du maréchal de Belle-Isle, qui demandait que les Prussiens se portassent du côté de Tabor, de Budweis, de Xeuham, afin d'établir une communication avec la Bavière, et d'inquiéter le prince de Lorraine au sujet de l'Autriche. Le Roi craignait aussi que, s il tenait son armée clouée à Prague , on ne Taccusât de ne songer quà la conquête des trois cercles promis. Cette condescendance lui coûta bientôt sa nouvelle conquête.

Cependant, entraînée de nouveau au bord de l'abîme, Marie-Thérèse, à force d'énergie, allait se relever. Deux précieux alliés lui venaient aussi en aide : Tapatliie de ses ennemis, la divergence de leurs intérêts. Pour couvrir momentanément TAutriche et la Moravie, elle rassembla, en toute hâte, un corps de troupes : à sa voix, quarante-cinq mille Hongi'ois se lèvent.

La molle conduite des maréchaux de Noailles et de Coigny a laissé paisiblement regagner la rive droite du Rhin aux Autrichiens, qui aussitôt marchent sur la Bohêuïe; Frédéric y reste exposé seul à toutes leurs

forces. Le comte deBathyani ayait amené, d'Antriche 1744 en Bohème , vingt-cinq mille hcmmses ; il en remet le commandement au maréchal de Trann : c«lui-ci enlève plusieurs quartiers aux Prussiens. Quoique renforcé de vingt mille Hongrois, conduits par le comte de Palfi, le prudent Traun évite une bataille. Bientôt le prince Charles de LoiTaine , arrivant d'Alsace, à la tête de trente mille hommes , est joint par vingt-quatre mille Saxons, aux ordres du duc de Saxe-Weissenfels; car, jetant le masque, Brulh venait d'embrasser la cause de l'Autriche *. Frédéric, qui craint d'être écrasé par des forces aussi supérieures , ou battu en détail , a vainement essayé d'engager une bataille décisive. Il se retire en Silésie, abandonne plusieurs garnisons, et laisse dans Prague onze mille hommes environ, commandés par le lieutenant-général Einsiedel, avec ordre de faire sauter les ouvrages du Wischei-ard et de Saint-Laurent, de faire crever les canons de la grosse artillerie , d'en brûler les affiàts, et de jeter dans l'eau les fusils dont la garnison de la Reine avait été armée.

Croyant toujours que ce premier ordre serait révoipié, Einsiedel en suspendit l'exécution jusqu'au moment de son départ ; mais il n'était plus temps. Enfin , sur le point d'évacuer la ville, il rassembla tout ce qu'on put trouver de chevaux pour amener avec lui quarantedeux pièces de campagne autrichiennes, à la place du

* a Le marteau d'or des Anglais avait ouvert les portes de for des Saxons, que l'intérêt d'un moment aveuglait sur un iniérôt plus durable. » (Frédéric, Histoire Je mon temps ^ lome il.)

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