‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 16 sur 21 · HI8T01H · texte numérisé non relu

HI8T01H

1745 '«e 15 déoembre donc^ nns atteadre Frëdëric^ d' Anhalt marche droit à Tennemi, et itttaquè, derrière Wilsdruf, un poste avancé qui se retireMr Kesselsdorff. Les Salons étaient postés près de oe TUlHjge^ ayant, i leur droite, kè dix mille auxiliaires autridiiensdu général Grun ; trente gros canons couvraient la gaudie de Rutowski, et cinquante pièces de divers calibres, son centre ; c'est sous leur feu que le prince range son armée en bataille, parallèlement à celle de l'ennemi : il a déjà vu que de la prise de Kesselsdorff dépend le succès de la journée. Trois bataillons de grenadiers et le régiment d'Anhalt engagent Faction par une attaqiie sur le village que défendent tous les grenadiers saxons. Mais le feu meurtrier du canon ennemi force les Prussiens à abandonner une hauteur couverte de glace dont ils s'étaient emparés. Se ralliant bientôt, ils reviennent à la (Charge, et sont repoussés de nouveau avec ^andé perte.

Alors les gi*enadiers saxons s'élancent de Kesselsdorff à leur poursuite. Mais, dès qu'ils paraissent, les dragons piaissiens de Boain fondent sur eux, les repoussent et les contraignent à regagner, en désordre, leur premier poste. Le lieutenant général Lehwald^ que^ par une heureuse prévoyance, le Roi venaltd'envoyerdelaLusaceen avant, avec dix mille hommes, et qui conduit l'aile droite de l'infanterie, les serre de près, enlève leurs batteries, s'empare des hauteurs de Kesselsdorff, et, par ce mouvement, tourne le flanc de Tennemi qui, enfilé, dans toute rétendue de son front, par le feu des Prussiens, est mis en pleine déroute.

Kii m^me temps, le prince d'Anhalt, traversant, avec

DE mÉDÉRlG II. 534

neuf bataillons de l'aile gauche^ ttû f«H& (HHllblid, iffi enfonce la di'oite des Snoils* Ces braves tëSidtefit vaillamment; mais^ foirc^ «afin de ftiif Vers Dresde, ils rejoignent le prince dM^lta^ et É6 saiivellt avec lui jusqu'en Bohénoiei

Sans avoir pris la moindre part à la bataille, le général Grun suit la même route, et l'armée victorieuse s'établit, à l'entrée de la nuit, entre Lenteritz et Franken.

Les Prussiens bvaient trois mille hommeë hors de combat; les Saxons^ quatre mille cinq ceAts ttiés ou blessés, et cinq généraux^ trois cents officiers, cinq mille soldats prisonniers ; de plus, ils perdirent quai^aUte^hult canons et huit drapeaux. Cette journée tertfiiliait gl<^rieusement la longue carrière niilitaire d'Anhalt*

Gependatit> arrivé à Meisseui le Roi y lisait une dé^ pécbe de Yilliers, quaiid on vint l'avertir que^ du côté de Dresde, tout le ciel semblait en feu, et qu'on entendait une violente canonnade. Se doutant bien que le prince était engagé avec l'ennemi, il ordonna aussitôt à la cavalerie de seller, et à l'infanterie de prendre les armes, résolu, en cas d'échec du prince^ à voler, avec toutes ses forces, au-devant des troupes battues, à mettre celles-ci en seconde ligne, sa propre armée dans la première, à attaquer de nouveau, et à vaîiicre à tout prix. Mais son vieux général lui en épai^na la peine.

Passant l'Elbe, le 16, il marche sur Wilsdruf, avec son infanterie. Le lendemain, il rejoint le prince d'Anhalt sous les murs de la capitale saxonne qui, le 18, ouvrit ses portes aux vainqueurs?

« Ils se revovaient à Dresde ! »

552 HISTOIU *

%Ub Dès son entrée dans cette ville, le Roi alla rendre yisite aux enfants d'Auguste, laissa à leurs ordres la garde du château, et eut pour eux toutes les attentions qu'on devait attendre de Thomme le jriius poli de son siècle ^ Les troupes observèrent une discipline irréprochable, u afin que ce pays voisin et malheureux ne se ressentit que légèrement des fléaux d'une guerre dont le peuple était innocent*. » Dans les églises, on chanta des Te Deum, au bruit de l'artillerie de la ville. Le roi de Prusse fit ouvrîr les boutiques qu'on avait fermées, et donna à dîner à tous les ministres étrangers. Le soir, au théâtre, fut joué l'opéra d'^rmtmu«, cet opéra où, sous le voile transparent de l'allusion, le faible Auguste était célébré comme le sauveur de l'Allemagne. Pendant la dernière guerre, Brulh avait imaginé cette inconcevable flatterie, comme auparavant, à propos de la disgrâce du comte de Sulkoswsky et des prétendus crimes que le Roi lui pardonna, il avait fait représenter la Clémence de Titvis. C'est ainsi qu'il enivrait son maître. En présence des Prussiens, les musiciens saxons n'osèrent cependant pas tout exécuter; le chœur :

Sulle roviiie alirui Alzar non pensi il soglio Golui che al soP orgoglio Hiduce ogni virtù.

fut supprimé. Les chœurs des opéras d'Auguste valaient

* Voltaire, Siècle de Louis XV.

" Frédéric, Histoire de mon temps, tome H.

DE FRÉDÉBIC II. 555

les prologues des opéras de Louis XIV; mais, à c6té du 174s grand roi qu'Auguste était petit !

Frédéric voulut visiter le somptueux palais du favori : entre autres témoignages d'un luxe en démence^ on y trouva soixante épées, quatre-vingts cannes, trois cent vingt-deux tabatières, cinq cent vingt-huit habits complets, six cents paires de bottes, huit cents paires de souliers, et assez d'étoffes en pièces pour habiller trois villes : toute une chambre était pleine de perruques! En y entrant, « Que de perruques, dit Frédéric, pour un homme sans tête ! »

Le jour même de son entrée à Dresde, ce prince avait répondu à M. de Villiers :

« Monsieur, j'ai été fort surpris de recevoir des propositions de paix le jour d'une bataille, et j'ai été convaincu suffisamment du peu de sincérité des ministres saxons, par le retour du prince Charles de Lorraine en Saxe. La fortune, qui a secondé ma cause, me permet de qualifier ces sortes de procédés conune ils le méritent; mais, bien loin d'en profiter, j'offre encore pour la dernière fois mon amitié au roi de Pologne. Mes succès ne m'aveuglent point, et, quoique j'aie lieu d'être fier de ma situation, je suis toujours dans les sentiments de préférer la paix à la guerre. J'attends que MM. de Bulow et de Rex * aient leurs pleins pouvoirs, pour que le comte de Podewils, qui arrivera ce soir ou demain, puisse entrer immédiatement en conférence avec eux. D'ailleurs, je ne saurais vous cacher ma surprise de ce qu'un mi-

* Plénipotentiaires saxons.

554 uisTOiftB

I14& nistre anglsiis puisse Jamais me eoDseiUer de me départir d*uu traité que jai fait avec le Boi^ aon maître^ et que la Graude Bretagne a garanti. Voua me yertez plutôt périr, moi et toute mon armée, que de nie irelftcher sur le moiudre mot de ce traité.

a Si la reine de Hongrie veut, une bonne fois, faire la paix, je suis prêt à la signer selon la eonTention de Hanovre; et, si elle le refiise, je me verrai en droit de hausser mes prétentions contre elle. ApportezHBoidonc les dernières résolutions du roi de Pologne, et que je sache s'il préfère la ruine totale de son pays à sa eonservaUon, les sentiments de la haine à ceux de l'amitié; et, en un mot, s'il aime mieux attiser l'embrasement funeste de cette guerre, que de rétabUr la paix avec ses voisins et pacifier l'Allemagne. Je suis, avec toute l'estime possible, eto., etc.

« Fédéric m

C'est au moment où tout préparait la paeffîcation de l'Allemagne, que Frédéric reçut de Louis XY la réponse suivante à la lettre par laquelle il avait réclamé son aide avec tant d'instance :

« Monsieur mon Frère,

« Votre Majesté me confirme, dans sa lettre du 15 novembre, ce que je savais déjà de la convention de Hanovre du 26 août. J'ai dû être surpris d'un tiaité négocié, conclu, signé et ratifie avec un prince qui est encore mon ennemi, sans que j'en aie eu la moindre

bE FWÉmtÊOC n. S3S

coiuiaissanee. Je ue suis point ékmnê de tos refis 4t r^o vous prêter à des mesures vicrieDles et à ment dii^ect et fonad, ccmtre voient mieux eouDaitre Tolz« Ifayesté. Je comme une nouvelle injure contre moi, qa c lui fâii*e des propositions indignes d^EOe. Je ( votre diversion ; j'en 'ai fsJt deux puissantes mcMnoiénie en Flandre et en Italie, pendant que j'occupais sur le Rhin la plus forte armée de la reine de Hongrie. Mes dépenses, mes efforts, ont été couronnés du plus grand succès. Votre Majesté en a fort ccMn{Hromis]essuilespar le traité qu'EUe a condu à mon idsu. Si cette princesse y avait souscrit, toute son artnée de Bobèam se tournée contre moi ; ce n'est pas par de moyens que la paix peut être assurée. Je n> pas moins le péril que tous coures; rien n*^alem mon impatience de vous savoir en sûreté, et TOtre tranquillité sera la mienne. Votre Ikjestë a des finies considérables sous ses ordres, Elle est la terreur de ses ennonis^ sur lesqiipls Elle a emporté des arantages con8id»ables et glorieux; et l'hiver, quisuq[iend toute opération militaire^ vous aidera à vous défendre. Qui est plus capable que Votre Majesté de se donner de bons conseils à Elle-même? Elle n'a qu a suivre ce que lui dictarmit ses talents, son expérience, et, par dessus tout, son honneur. Quant aux secours, qui de ma part ne peuvent consister qu'en subsides et en diver»ons, j'ai donné tout ce que je pouvais, et je continuerai par tous les moyens les plus propres à assurer le succès. Je renforce mes troupes, je ne négligerai rien ; je presse tout ce qui

356 HISTOIRB

174:1 pourra pousser la campagne prochaine dvec la plus grande vigueur. Si Votre Majesté a des projets qui puissent aider mes entreprises, je la prie de me les communiquer, car je me concerterai toujours de grand plaisir avec Elle. »

Frédéric fut très blessé de cette lettre, douce et polie en apparence, mais pleine d'ironie, vu les circonstances, comme si Ton était convenu de remplacer, par des épigrammes, les engagements réciproques du traité de Versailles.

Il en a fait une piquante analyse ^ :

« Dépouillons cette lettre de tout verbiage, et examinons ce qu'elle dit réellement : « Je suis très-fâché « que vous ayez conclu le traité de Hanovre sans m'en i< avertir, car le prince de Lorraine reviendrait en Al- « sace, si la reine de Hongrie l'acceptait. Ne voyez-vous u pas que la guerre d'Italie et de Flandre, que je sou- « tiens, est une diversion que je fais en votre faveur? « car je n'ai nul intérêt à la conquête de la Flandre, et « l'établissement de mon gendre don Philippe en Italie « me touche peu. Conti sait si bien contenir les forces (c principales de la reine de Hongrie en Allemagne, qu'il c( a repassé le Rhin, et laissé faire un empereur à qui w Ta voulu; que Traun a pu détacher Grûne pour la « Saxe, et pouna le suivre avec le reste de ses troupes, « si la reine de Hongrie trouve à propos de l'employer « contre vous. J'ai fait de grandes choses pendant cette

* Histoire de mon temps, tomo II.

« campagne ; on a aussi parlé de vous. Je plains la si- tuk i( tuation dangereuse où tous vous êtes mis pour Tamour (( de moi; on n'acquiert de gloire qaen se sacrifiant « pour la France. Témoignez de la constance et souf- « frez toujours; imitez Fexemple de mes autres alliés, « que j'ai abandonnés, à la vérité, mais auxquels j'ai « donné l'aumône lorsqu'on les avait dépouillés de « toutes leurs possessions. Prenez conseil de votre es- « prit et de la présomption avec laquelle vous vous êtes « ingéré quelquefois à me donner des avis; vous aurez « sans doute assez d'habileté pour vous tirer d'embar- (( ras ; d'ailleurs, le froid de l'hiver engourdira vos en- « nemis, et ils ne pourront vous combattre. Si cepen- « dant il vous arrivait malheur, je vous promets que « l'Académie française fera l'oraison fimèbre de votre « empire que vos ennemis auront détruit. Votre nom « sera placé dans le martyrologe où se ti-ouve le nom « des enthousiastes qui se sont perdus pour le service c< de la France, et qu'elle a daigné abandonner. Vous « voyez que j'ai fait des diversions ; je vous ai offert « jusqu'à un million de livres de subsides. Espérez (( beaucoup dans la belle campagne que je ferai l'été « prochain, pour laquelle je prépare tout, dès à pré- « sent, et comptez que je me concerterai avec vous sur « tous les sujets où vous voudrez suivre aveuglément « mes volontés, et vous conformer à tout ce qui s'ac- « corde avec mes intérêts. »

Ayant lu le commentaire, on concevra avec quelle maligne joie Frédéric dut adresser au roi de France cette réponse :

3S8 HI8T0IRB

« MoiisieuF mon Frère,

« Après la lettare que j'ayais écrite à Votre Majesté, en date du 15 novembre, je devais m'attendre de sa part à des secours réels. Je n'entre point dans les raisons qu'Elle peut avoir d'abandonner ses alliés aux caprices de la fortune. Pour cette fois, la valeur de mes troupes m'a tiré du pas scabreux où je me trouvais. Si le nombre de mes ennemis m'eût accablé, Votre Majesté se serait contentée de me plaindre, et j'aurais été sans ressource. Gomment une alliance peut-elle subsister, si les parties contractantes ne concourent pas avec une môme ardeur à leur conservation mutuelle? Votre Majesté me dit de me conseiller moi-même ; je le fids, puisqu'Elle le juge à propos. La raison me dit de mettre promptement fin à une guerre qui n'a plus d'objet depuis que les troupes autricbiennes ne sont plus en Alsace, et depuis la mort de l'Empereur. Les batailles qu'on donnerait désormais ne produiraient qu'une eflusion de sang inutile. La raison m'avertit de penser à ma propre feûreté et de considérer le grand armement des Russes, qui menace le royaume du côté de la Couplande ; l'armée que M. de Traun commande sur le Rhin, qui pourrait aisément refluer vers la Saxe ; l'inconstance de la fortune ; et, enfin, que dans la circonstance où je me trouve, je ne puis m'attendre à aucun secours de la part de mes alliés. Les Autrichiens et les Saxons viennent d'envoyer ici des ministres pour négocier la paix. Je n'ai donc d'autre parti à prendre que de la signer. Après m'être acquitté ainsi démon devoir envers

HE pmÉiisic ■. SS9

rÉtat que je gouverne, et enrers ma Cunille, anoHi ob- n^i jet ne me tiendra (dus à cœur que de pouvoir m utile aux intérêts de Votre Malesle. Pnissié-îe élne ; heureux pour serrir d^instraineot k h pacification ^irnërale ! Votre Majesté ne pourra confier ses Toem a personne qui lui soit plus attaché qne je ne le suis, et qui travaille, avec plus de lek, à rétaUir la concorde et la bonne intelligence entre les puissances qne ces lon^ démêlés ont rendues ennenues.

Je la prie de me conserver son amitié, qui me sera tocjours précieuse, et d'être per8uadéequejesiiis9etc.,elc»

Cependant les Autrichiens et les Saxons se trouvaient encore aux environs de Pima, ^ pour travailler phis tranquillement à la paix, il impœiait de les éhMgner. M. de Retzow fut donc détaché avec cinq bataillons et quelque cavalerie du côté de Frejfaerg; ce mouvement accéléra la retraite des alliés en Boh&ne*

Privé de ses revenus, le roi de Pologne ne pouvait plus même solder les 15,000 hommes qui lui restaient ; attendre, jusqu'au printemps, l'arrivée des Russes, c'était une chimère ; tout le contraignait à un arrangement immédiat.

Sur ces entrefaites, le comte de Harrach, envoyé de rimpératrice, arriva à Dresde : il supposait qu'exalté par le succès, Frédéric, en rehaussant ses prétentions, les rendrait excessives ; bientôt désabusé, il remercia même ce prince de la bonne grâce avec laquelle il se prêtait à la négociation. Le Roi lui répondit que, la cause de la guerre s'étant éteinte avec Charles VII, ses dispo-

1745 sitions personnelles avaient, depuis lors, toujours été les mêmes. Encouragé, M. de Harrach risqua quelques in* sinuations sur une entrevue entre le monarque prussien et la reine de Hongrie. Mais Frédéric éluda, en rappelant l'inutilité, les inconvénients même de semblables rencontres; à ce refus, il est vrai, se mêlèrent adroitement les louanges de Marie-Thérèse; le comte se montra satisfait, et, le 25 décembre, la paix fut enfin signée, sous la médiation de l'Angleterre.

La Silésie et le comté de Glatz étaient de nouveau assurés au roi de Prusse. Entare autres obligations, les Saxons s'engageaient à ne jamais accorder de passage, par leur pays, aux ennemis du Roi.

Le 28 du même mois, Frédéric retourna dans sa capitale; il fut reçu sous des arcs de triomphe, et le peuple jetait sur son passage des branches de sapin, en criant : Vive Frédéric le Grand !

Tout le fardeau de la guerre restait au roi de France, qui Tavait bien voulu.

Page 1