LIVRE IIL
Frédéric répare les désastres de la guerre; son gouTemement intérieur. — Continuation des hostilités en Europe; épuisement des puissances belligérantes; négociations; traité d'Aix-la-Çbapdle.
En donnant la paix, le vainqueur se montra magna- i74Snime ; mais, en traitant de même avec Marie-Thérèse, il eût pu mieux profiter de ses avantages.
Quant à la Silésie, elle était prussienne sans retour. C'est une des conquêtes les mieux calculées que mentionne l'histoire ; car la Prusse en avait besoin , moins pour s'agrandir que pour vivre.
Dès lors, le système intérieur de l'Allemagne fut changé : pour contre-balancer la Maison d'Autriche, l'épée de la France n'était plus nécessaire : appelée désormais au protectorat de tous ceux qu'opprimait le sceptre impérial, la Prusse remplacera la Saxe à la tête des États protestants ^
' Mémoires tirés dei paf^ers d'un homme d'Étaty etc.» towe L
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^46- Cette guerre coûtait aux Prussiens huit millions d*écus; pour unique ressource, il en restait, au trésor royal, cent cinquante mille.
Dans ces deux campagnes, plus de quarante-cinq mille prisonniers étaient tombés en leur pouvoir. Sans parler des milliers de victimes qui ^ de part et d'autre , périrent sur les champs de bataille, jetons un voile sur ces tristes tableaux, et que nos regards se reposent sur les dix années de paix qui vont suivre.
A la voix du jeune monarque, l'agriculture, les finances, la justice, le commerce, Tadministration civile prendront bientôt une nouvelle vie; toutes les sources de la prospérité publique vont s'ouvrir. Telle avait été jusqu'alors la Prusse, que Frédéric eut peu à restaurer : il fonda presque tout.
Afin depourvoir aux plus pressants besoins, ce prince fit défricher de vastes marais qui s'étendaient le long de l'Oder, depuis Swinemunde jusqu'à Kustriu. Un canal creusé, entre Kustrin et Wrietzen, saigna ces terres marécageuses; deux mille familles purent s'y établir.
Encouragé par ce premier succès, il continua depuis Schwedt jusqu'au delà de Stettin ; et bientôt douze c^nts autres familles y trouvèrent Taisance. « Cela fit, écrivait-il avec joie *, une nouvelle petite province, que l'industrie conquit sur l'ignomnce et sur la paresse. »
Les fabriques manquaient d'ouvriers : le Roi en attira, à grands frais, des pays étrangers ; ces utiles re-
^ Histoire de la guerre de Sept- Ans ^ tome 1.
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crues formèrent plusieurs villages^ de deux cents fa- jT46milles chacun. Ayant apprjs que ]e duché de Magdebourg était réduit, par la disette d'hommes^ à appeler, pour faire les récoltes, les habitants du Yogtland, qui s'en retournaient ensuite chez eux, il attacha ceux-ci au duché par d avantageux établissements. Aussi, durant le cours de cette paix, l'Etat s'enrichit-il de deux cent quatre-vingts villages, tous bien bâtis, bien peuplés.
Tandis que l'habitant des campagnes voit naître autour de lui l'abondance, des villes s'élèvent comme par enchantement; les manufactures se multiplient; à Berlin, les étoffes riches et de velours; à Postdam, les étoffes légères et unies; une febrique de basin enrichît la ville de Brandebourg; Francfort-sur-l'Oder prépare du cuir dit de Russie; comme Berlin et Postdam, Magdebourg fait des bas et des mouchoirs de soie. Splittgerber envoie dans toutes les provinces le sucre qu'il raffine dans la capitale. Là où se trouve, en abondance, du boj§ que l'ëloign^me^t d^s r^vièpes pe permet pas de débiter, s'établissent des ateliers qui fournissent aux foileresses et à l'armée des canons de fer, des boulets, des bombes. Dans la principfiuté (ie Mjnden, on découvre de nouvelles salines, et eU^ ne tardept pas à s'améliorer; celles de Halle sont perfectionnées, à l'aide d'appareils pour la gradation du sel. Appelant, à pands frais, des ouvrier? de Prpgde, U prée et orgaiiise cette manufacture de porcelaine si renomma. L'argile qu'on y emploie sui'passe en blancheur celle du reste de l'Europe. La fabrique d'armes, fondée par son père à
n45- Spendaw, reçoit des dëvelopp^nents considérables.
Par un double bienflrit, tous c^ travaux donnent en même temps du pain à la tniisère, des jouissances à la richesse. Bientôt la Prusse enverra ses toiles, ses draps, ses lainages en Eqpagne, en Italie, jusqu'en Chine. . .^
Dans toutes les provinces, des primes d'encouragement sont distribuées pour la culture des mûriers. Un ecclésiastique soUicite-t-il une grâce? Frédéric la lui accorde d'autant plus volontiers qu'il voit en lui un propagateur zélé des bonnes méthodes agricoles. Auprès du prince, la seule manière d'être courtisan, c'est de se rendre utile. En ranimant le commerce intérieur, Frédéric, qui voulait lui assurer de lointains débouchés, créa des Compagnies maritimes : il commença par celle d'Embden^ Mais aucune ne réussit; aucune ne pouvait réussir. Ce genre d'établissement ne convenait point à la Prusse.
^ Cette place, capitale de TOst-Frise, passait autrefois pour un des meilleurs ports de TEurope. Forcés de quitter Anvers, les Anglais en avaient fait le centre de leurs liaisons avec le continent ; et les Hollandais, n'ayant pu s'en rendre maîtres, avaient voulu le combler. Bien que ce petit pays fût placé loin du siège de sa puissance, Frédéric avait compté, pour le protéger, sur la terreur qu'inspirait son nom. La Compagnie ne réussit pas ; six vaisseaux, partis successivement pour la Chine, ne rendirent aux intéressés que leur capital, et un bénéûce de demi pour cent chaque année.
Une autre Compagnie, formée, peu de temps après, dans le même lieu pour le Bengale, fut encore plus malheureuse. En 1763, leur dissolution fut prononcée. (Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,)
Frédéric connut parfaitement toute cette partie de n*^ l'administration qui se rapporte à la comptabilité publique : il y établit un ordre admirable. Monté sur le trône, le 3i mai, dès lors l'année du gouvernement data de ce jour. Tous les ans, à la même époque, les ministres venaient, à Postdam, remettre au Roi trois états doubles concernant leurs départements respectifs. Le premier de ces états contenait un compte exact de l'année récemment exjSx^; sur le second étaient portées toutes les dépenses ordinaires pour la nouvelle année; le troisième offrait un aperçu raisonné des dépenses extraordinaires que l'utilité publique pourrait exiger. Avant de se livrer au sommeil, le Roi examinait ces différentes pièces, signant celles qu'il approuvait; le lendemain, à son lever, il les remettait aux ministres avec ses observations; à midi, les ministres étaient de retour à Berlin, et les ordres partaient aussitôt pour toutes les provinces.
Le 1'''^ juin, toutes les caisses prussiennes prenaient de nouveaux registres; une nouvelle comptabilité commençait, simple comme les précédentes. Chaque mois, les receveurs des tailles et ceux des impôts indirects (les petits comptables, plus souvent encore) versaient leurs fonds dans les caisses supérieures ou provincialesy lesquelles tenaient un état exact et circonstancié de la quotité, comme de l'échéance des payements à faire, ainsi que du nom et de la qualité des personnes qui en donneraient quittance. Conformes aux bordereaux, ces quittances représentaient de l'argent comptant.Tout était calculé de telle manière, que le moindre
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114S- retard devenait impossible. Ainsi^ uti Miaftier proviii- Gial^ chai^ de faire un paymneiit à jour ftte, voyait-Il les Tersements de la caisse infârleiire fout à fait eu retard, oti seulenlent incomplets? il étIÉt Ufnn d'avertir la caisse généralei qm lui entoyldt à tmips les fonds ^ëcessflil^^
Tons les trois lËoiri^ les bdllis pflMiSênt paiement leur rente d'avante à la CbAnilm des Dranaines; cet argent restait sur les lieux, y sertant à la solde des troupes, au traitement des employés, aux constructions, aux bâtiments^ aut trtvaint publics, etc. Toute la dépense de ta province se payait ainsi dès dénieras de la province : c'était un des grands avantages du système prussien*. Les résidus seuls allaient à Berlin.
Chaque année, le 9 00 le 3 juin, arrivaient arô cbâteau des chariots chai^^ de petits tonneaux pleins d*argent destiiié au trésor de réserve. Avec six mille francs d'appointements^ un ancien sous-ofiîcier était le gardien de phis de trois cent millions de livres. Sa probité fut constamment irréprochable.
De plus, le Roi avait à Postdam un trésor particulier appelé la Chatouilley commis à la fidélité d'un de ses premiers domestiques, et montant à quinze ou vingt millions de lîxdalers. Ces fonds étaient spécialement affectés à ses dépenses personnelles et à l'entretien de quelques établissements, comme VÉcole tivite et mi/t-
' ThiébauU, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin. *iîMirabeaii, Monarchie ^prussienne, tome IV.
DE FftÉBtelC II.
(airef etc., etc. L'attitude politiqiie du roi de et la situation géographique de ses États^ qu'il eût toujours deyant loi de ifam soutenir i trois campagnes. Entouré d ennemisi aj»it à défimdre une immense ligne de firontieres ouTertes in premier occupant, Frédéric n^aurait pd obtenir, font à coiqi^ de son peuple^ ces secours pécuniaires fiMaies à froaver chez une nation opulente. Sa préToyanee derait donc concentrer autour du trdne toiis les moyens possibles d'attaque ou de résistance. Son exist^iee pcrfitique y était attachée; sans d'ausri sages précjntions^ ce prince eût végété dand une timide dépendance > peut-être même n'eût-41 fiEÛt qae traversa la scèM du monde pour s'anéantir aussitôt, comme un de eoi rapides météores qui apparaissant^ brillent el s'ét^ gnent.
Ce régime salutaire eut bientôt ravivé le «nrps do l'État.
Aussi, dès l'année 1756, les rovenns de la coo^ ronne, non comjNris ceux cpi'elle tirait de la Silésie et de rOst-Frise, s'étaientrils augmentés de douze cent mille écus, sans sorchai^ ponr les contribuables. La population avait éprouvé un accroissement proportionnel.
Tant d'utiles travaux seraient restés incomplets, si la législation n'eût attiré les regards du prince. « La justice, mal administrée durant le règne précédent, et qui était devenue très-injuste, méritait des soins et une attention particulière. L'on s'était accoutumé à éluder les lois. Les procureurs faisaient un trafic honteux de la
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n«&- bonne foi ; il suffisait d'être riche pour gagner sa cause, et d*étre pauvre pour la perdre. Cesabus, devenant de jour en jour plus intolérables, demandaient nécessairement une réforme, tant pour les personnes des juges, des avocats et des procureurs, que pour les lois mêmes qu'il fallait éclairer, et dont surtout il fallait retrancher ces formalités qui, ne touchant point au fond de la cause, prolongent les procédures. Le Roi chargea son Grand-Chancelier de Ciocceii^ de ce travail : c'était un homme d'un caractère intègre et droit, dont la vertu et la probité étaient dignes des beaux temps de la république romaine; savant et éclairé, il semblait^ comme Tribonien, être né pour la législation et pour le bonheur des hommes.
« Ce savant jurisconsulte entreprit, avec tant de zèle, cet ouvrage pénible et délicat, qu'après un an d'un travail assidu, les cours souveraines de justice^ puisées de tous les sujets qui en avaient fait la honte, furent remplies par des magistrats vertueux. Le nouveau Code des lois pour toutes les provinces de la monarchie prussienne fut achevé, et, après qu'il eut été approuvé par les États, ces lois furent promulguées. On étendit ses vues jusque sur l'avenir; et, comme l'expérience des choses humaines apprend que les meilleures institutions se corrompent, ou deviennent inutiles, si l'on en détourne les yeux, et si l'on ne ramène pas ceux qui doivent les observer aux premiers principes qui en ont posé les fondements, on régla qu'il se ferait tous les
* Fils du baron Henri de Gocceii, célèbre jnrisconsulte allemand.
trois ans une visite générale des cours souveraines de 1745-
justice, pour tenir la main à l'observation des nouvelles lois, et pour punir les officiers de justice qui auraient prévariqué. Cet ordre nouveau, introduit dans la justice, raffermit le bonheur des citoyens, en assurant les possessions de chaque famille; chacun put vivre en paix à l'abri des lois, qui régnèrent seules. »
Ces paroles* montrent quelle importance le prince attachait à la jouissance égale pour tous d'une justice impartiale; on y retrouve la vive expression de sa reconnaissance pour le ministre dont le zèle avait entrepris, sinon achevé, une si noble tâche.
Malheureusement, les résultats ne répondirent point aux intentions. Le Code-Frédiric^^ bien que débrouillant le chaos de l'ancienne législation prussienne, mélange informe de droit romain, de droit canon et d'un prétendu droit allemand et saxon, ne reçut pas même la sanction royale; Frédéric le laissa périmer. En ce genre surtout, rarement les premiers essais réussissent. Trop de lumières, trop de méditations sont nécessaires pour asseoir à la fois les bases, et coordonner les diverses parties d'un semblable édifice. Cependant, quelque imparfait que Mt le nouveau code, il détruisit un grand nombre d'abus.
L'ordonnance sur la procédure civile était mieux conçue. Indigné du scandaleux brigandage qui dévorait la fortune des plaideurs, le législateur voulut que tout
* Histoire de la guerre de Sept- Ans, tome I.
• Corpus juris Fredericianum.
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1745- pi*ocè8 fût jugé dans le terme d'une année; cette ordonnance en assignait les moyens. Pour bien s'assurer qu'on s'y conformait^ tous les tribunaux eurent ordre d'adresser au gouvernement la liste des procès pendant devant eux^ en indiquant l'origine et la marche de l'instance : cette formalité devait se répéter annuellement. Des règlements fixèrent les épices pour chaque province, d'après un tarif invariable et modéré*
Les tribunaux obéirent; les procès fiirent jugés an terme voulu. Malheureusement, connue certaines ques^ tiens ne pouvaient s'instruire à fond dans un délai si court, on fut obligé de faire quelques exceptions pour ces sortes de causes. «La chicane, dit Mirabeau ^, se servit de cette ouverture pour rentrer dans le sanctuaire de la justice, et peut-être pour en refermer les portes sur elle.» Appliquant ces exceptions à d'autres litiges, les avocats et procureurs surent, d'un procès jugé, en faire sortir presque toujours un autre, souvent même plusieui^s. Avec tant d'ordonnances, dont le nombre môme prouve son zèle, Frédéric ne put terrasser l'hydre aux mille têtes.
Une des réformes sur lesquelles M. de Coccoiî avait le plus insisté auprès de Frédéric, ce fut la suppression du droit d'en appeler des tribunaux à Frédéric lui- même. En effet, mille inconvénients pouvaient résulter de cette décision suprême et arbitraire. Déjà, en 1743, le département de la justice avait adressé au Roi un mémoire sur cet objet; mais ce prince s'y était refusé,
* Mirabeau, Monarchie prussienne, lome ï.
DE FRÉDÉniG II. 574
donnant pour raison que s'il renonçait à une telle ré- 1:45vision (( les juges pourraient tourmenter à leur gré les pauvres gens des provinces. »
Cédant enfin aux instances de son chancelier^ il abolit l'appel. Mais^ entraîné bientôt par le besoin de tout faire par lui-môme, Frédéric revint à l'examen des mé- . moires et réclamations qu'on lui adressait contre les décisions judiciaires. Certes, ses intentions étaient parfaitement droites; mais, faute de renseignements positifs, il devint plus d'une fois injuste par amour de la justice. On conçoit aussi combien cette manière de traiter les jugements et sentences, déconsidérait la magistrature aux yeux de la nation.
Malgré le non-succès d'une première expérience, ce grand homme, dans l'âme duquel une pensée féconde et utile jetait toujours de profondes racines, ne renonça point à ses espérances. Vers la fin de son règne, près de descendre au tombeau, il songeait encore à l'avenir de la patrie. En 1780, six années avant sa mort, le projet d'un nouveau code l'occupait. Malheureusement, il cessa de vivre avant d'obtenir ce dernier triomphe . Chose remarquable ! la seule opération sur laquelle Frédéric soit revenu durant tout son règne, c'est la réforme de la justice.
Mais, au milieu de ses occupations pacifiques, le jeune roi se rappelait qu'une aimée invincible devait être la base de sa grandeur naissante. Consolidant donc l'oeuvre de ses prédécesseurs, il perfectionna de jour en jour cette puissante organisation militaire qui valut longtemps à la Prusse une si haute prépondérance.
1745- Avant tout; Frédéric ennoblit ses troupes à leurs propres yeux, en leur donnant pour mobile rhonneur. Ainsi; depuis le feld-maréchal jusqu'au soldat; tout Prussien décoré de Tuniforme se savait appartenir au premier corps de TÉtat! Ce sentiment lui inspirait un juste orgueil. Tous étaient fiers des égards dont leur roi les ^comblait; fiers de leur renommée, et de cette discipline même qui semblait en faire des hommes à part. On vit des déserteurs prussiens, qui avaient passé à des services moins rigoureux, se fatiguer bientôt de cette douceur inaccoutumée; dédaignant une indulgence si nouvelle pour euX; ils regrettaient les rigides habitudes de leur patrie ^
Frédéric crut devoir maintenir dans son armée l'usage des coups de canne. Cet odieux châtiment n'y était point; il est vrai; comme on l'a cru longtemps; prodigué avec cette facilité barbare qui eût avili les âmes.
Stoïquement esclave d'une loi de fer; le soldat; hors des rangS; reprenait tous ses avantages ; la déférence que lui témoignaient les autres professions le i*elevait singulièrement à ses.propres yeux '•
Un ministre d'État se serait bien gardé de refuser
^ Mirabeau, Monarchie prussienne, tome I.
' Assislant, en 1838, k Berlin, k une représentation du drame de Schiller : le Camp de Wallenstein, je m'étonnais, dans ce tableau si animé, si pittoresque, où figurent toutes les troupes allemandes de la guerre de Trente- Ans, de ne pas voir Tuniforme prussien : a C'est, me « répondit-on, que cet babil national est trop noble pour être exposé « sur un théâtre. »
une nudience au moindre enseigne ou de le mal ac- ti%i^ cueillir. Un jour, le comte de Sdiwarm, conseiller de légation, eut, dans une cérémonie pnMiqDe, une dispute de préséance avec mi enseigne, qui ne Yonlnt pas céder. S'en étant plaint au Roi : « La chose est parfaitement juste, lui répondit le prince ; tout enseigne devant avoir le pas sur un conseiller de légation. » Aussitôt le jeune comte, neveu de Fillustre général tué depuis à Prague, alla déclarer à son oncle qu'il voulait entrer dans l'armée, puisque lé Roi plaçait le militaire si fort au-dessus du civil. C'est par le père de Frédéric que cette prééminence de l'état militaire avait été consacrée. Quant à lui, il manifesta plusieurs fois le désir de trouver un juste milieu. Mais cet équilibre était impossible sous un conquérant environné de trophées et de légions victorieuses. L'anecdote du comte de Schwerin le prouve.
Quant aux enrôlements, ils se faisaient de deux manières : l"" par le mode cantonnai ou national, dont on a parlé plus haut ' ; tous les sujets prussiens étaient partagés en exempts et non exempts^ eximirte und nichi eximirte. Dans les premiers figuraient tous les nobles, les hommes adonnés à certaines études, les professeurs des sciences et arts Ubéraux, les ministres de la parole de Dieu, les commerçants et industriels considérables; enfin, nombre d'individus utiles, qu'à l'aide de ce privilège on cherchait à attirer dans le pays. ^ Au moyen des recruteurs envoyés dans les villes impériales, sur
* Voir rinlruduclion.
I74!»- les frontières de TEmpire, de la Hollande, de la France, et à Neufchâtel ; mais ce dernier moyen, fort dispendieux en lui-même, puisque chaque homme ainsi acquis ne revenait pas à moins de six cents livres, avait eu outre le grave inconvénient de jeter dans l'armée une foule de déserteurs, de vagabonds, de mauvais sujets : de là, la nécessité d'une discipline dont la sévérité dépassait toute croyance.
Jamais, au reste, le nombre de ces étrangers ne devait excéder, dans les régiments, le tiers des nationaux.
Quant aux permissions de mariage, elles s accordaient très-facilement, le soldat devenant ainsi plus rangé, plus attaché à ses devoirs et plus heureux.
Frédéric ne tolérait qu'avec peine, dans ses troupes, des officiers qui ne fussent point nobles, et n'admettait guère le roturier aux honneurs de l'épaulette que dans les régiments d'artillerie, de génie et de garnison. Ces derniers corps, les régiments de garnison % étaient les moins estimés de l'armée piiissienne. Quant à l'artillerie et au génie, le Roi craignait de ne point trouver assez de sujets instruits, s'il choisissait seulement parmi les nobles.
En agissant ainsi, Frédéric n'obéissait-il qu'à un aveugle préjugé? Non, sans doute. Entouré d'une noblesse nombreuse, surtout dans les provinces, et peu éclairée encore, il sentit que, pour ne point écraser le pays, on devait utiliser tous les bras. Or, le point d'hon-
* Ces régiments étaient différemment composés, les uns n'ayant (lu'un bataillon, d'autres en ayant quatre.
neur n'ouvrant aux nobles que la carrière des armes, i?^^ ceux-ci ne pouvaient, sans déroger, servir autrement leur pays; tandis qu'il était permis aux roturiers de se rendre utiles de toutes les manières. Repoussant donc les uns vers les professions civiles, Frédéric s'efforçait d'attirer les autres vers la seule qu'ils fussent aptes à remplir ,• et l'on ne peut qu'admirer l'esprit de corps qu'il sut créer ainsi parmi les officiers. Ce qui prouve combien ce prince était embarrassé de ses nobles, c'est qu'il en créa peu de nouveaux ; il éprouvait même une sorte de répugnance à reconnaître pour tels ceux qui venaient s'établir dans ses Etats.
En campagne, il n'exigeait de ses officiers que du dévouement ; mais la paix avait des dangers pour tous ceux dont la noblesse n'était pas bien constatée ^ Après la guerre de Sept- Ans, de braves militaires, coupables du seul délit de roture, furent renvoyés sans égards pour leurs longs services. Aux yeux de Frédéric, toute considération, même la reconnaissance, devait fléchir devant un principe de gouvernement.
Au reste^ si la naissance était un titre d'admission au rang d'officier, elle ne dispensait pas d'un rigoureux apprentissage. Dans la guerre de 1778, le fils aîné du duc de Saxe-Ck)bourg, capitaine au service de Prusse, s'eunuyant de ce grade subalterne, sollicita de l'avancement : « Prince, lui répondit le Roi, j'ai cru vous Taire beaucoup d'honneur en vous nommant capitaine
* Thiébault , Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, elc.
37ti HISTOIRE
P4^. dans mon armée; si vous n'en jugez pas ainsi^ vous
*^^ êtes libre de vous retirer. »
Quel que fût l'éclat du nom ou de la fortune^ on devait passer par tous les grades, à partir de celui de sous-officier. Un comte hanovrien ayant demandé pour son fils un grade d'officier, en considération de sa naissance : « J'ai vu, par votre lettre du 22 mai, lui répondit le Roi, la demande que vous me faites au sujet de votre fils. Mais il faut que je vous dise que j'ai défendu, depuis longtemps, de recevoir aucun comte dans mon armée ; car, quand ils ont servi un an ou deux, ils quittent le service, et leur carrière militaire n'a été qu'une fanfaronnade de vanité. Si votre fils veut seiTir, le titre de comte ne lui sera bon à rien ; mais il sera avancé s'il apprend bien son métier. »
Post-scriptum de la propre main du Roi :
(( Les jeunes comtes qui ne savent rien sont des ignorants en tout pays. En Angleterre, le fils du Roi commence par être matelot sur un vaisseau pour apprendre la manœuvre de e^ service. Si, par miracle, un comte ignorant pouvait être bon à quelque chose, il faudrait qu'il ne s'en fît pas accroire sur ses titres et sa naissance; car ce ne sont que des sottises : tout dépend du mérite personnel. »
Hors de son armée, Frédéric ne tint aucun compte des distinctions nobiliaires.
Une famille considérable, possédant de vastes domaines en Prusse, s'était éteinte; il ne restait pour héritiers collatoraux qu'une autre tige établie en France.
Frédéric écrivit aux chefs de cette nouvelle famille que, i74&. s ils voulaient envoyer des représentants sur les lieux, avec une cession en bonne forme de tous les intéressés, et que ces délégués voulussent s'établir dans ses États, il renoncerait, en leur faveur, au droit d'aubaine, et les ferait mettre en possession de la succession vacante. Deux jeunes frères vinrent. Voulant les connaître, le Roi les fit appeler, leur adressa diverses questions, et, le soir même, il disait à Thiébault : « Il n'y a donc plus d'éducation en France, monsieur? ou bien la no- • blesse en abandonne tous les avantages à la roture ? Est-ce que vos écoles, vos collèges et vos universités sont fermés ! ou vos nobles n'y envoient-ils plus leurs enfants ? car j'observe depuis quelque temps que tout ce que je vois de nobles français est d'une ignorance honteuse et inconcevable. Jugez-en par ce qui m'est arrivé ce matin : deux frères, jeunes, nobles et français, qui vont s'établir en telle province, se trouvent ici : j'ai voulu les voir, causer avec eux, et les juger. Eh bien, monsieur, ils ne connaissent pas même leur propre maison. Après m'ôtre assuré qu'ils ne savaient absolument rien sous tous les autres rapports , je me suis avisé de leur demander si le fameux grand-maître de Malte, qui n'est connu dans l'histoire que sous leur nom, était de leur famille. C'était une malice de ma paît, car je savais bien qu'il n'en était pas. L'aîné des deux, le seul qui m'ait fait quelques réponses, n'a pas su ce qu'il en était : je lui dois pourtant la justice d'avouer qu'il a au moins été honnête. Il n'a pas osé se targuer d'une alliance aussi glorieuse, et il s'est borné
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1746- à me dire qu'il n'eu savait rien. Ainsi, voilà deux geutilshommesy nés et élevés chez vous, qui n'en savent et n'en sauront probablement jamais plus que nos anciens chevaliers preux, leurs ancêtres I Mais, monsieur, vos nobles d'autrefois, qui se glorifiaient de ne pas savoir écrire, n'étaient ignorants que comme leur siècle; ils n'étaient pas corrompus. Je vois avec peine que vous n'avez plus de noblesse en France : car qu'est-ce que la noblesse ? en quoi consiste-t-elle ? Croyez-vous que ce soit dans une filiation si souvent fautive, et toujours si douteuse, ou dans des parchemins que l'on peut si aisément altérer ou fabriquer? Si la noblesse ne tenait qu'à de semblables niaiseries, elle ne mériterait aucune sorte de considération : les nobles ne seraient qu'une classe de charlatans privilégiés. La vraie noblesse, monsieur, a un caractère tout autrement respectable ; caractère essentiel, et qui tient à l'énergie et à l'élévation des sentiments. Je tiens donc que partout où ceux qui se disent nobles n'ont pas les sentiments généreux et mâles, il n'y a plus de noblesse ; et c'est ce qu'en général je suis porté à juger de la France. Mais, pouvez-vous me dire comment et pourquoi votre noblesse, autrefois si renommée, a ainsi dégénéré? Pour moi, je vous avoue que j'en ai recherché la cause, et je vais vous soumettre celle qui m'a paru, sinon la seule, au moins la plus décisive. Je crois que ce qui a perdu la noblesse française, c'est le système de Law. En e£Pet, à la suite du bouleversement que ce système a produit dans presque toutes les grandes fortunes, on a vu des hommes nouveaux et inconnus jusqu'alors éclip-
ser par leur faste, et bientôt par leur crédit, les fa- iî45milles qui précédemment avaient obtenu le plus d'égards et de considération. Peu à peu, ces nouveaux parvenus ont possédé les terres, les titres, les honneurs et les charges. Les nobles, devenus pauvres, écartés, humiliés, et presque oubliés, ont compris que les richesses étaient tout ; et il en est arrivé que les sentiments n'ont plus eu aucune valeur, et qu'on a cessé de les porter en ligne de compte : on a troqué ces titres contre de l'or, tout a été vénal. Les mésalliances se sont multipliées à l'infini; les financiers surtout et les gens d'affaires, les entrepreneurs, les fournisseurs pubhcs, n'ont songé qu'à piller davantage pour acheter de plus illustres alliances; tous les rangs ont été confondus : il n'y a donc plus eu de sentiments distinctifs pour aucune classe. Le premier mobile partout et pour tous a été l'argent, c'est-à-dire la chose qui est la plus opposée à l'élévation de l'âme, et qui ne devient point un objet de cupidité chez les hommes qui tiennent au gouvernement, qu'elle ne produise en peu de temps la dégradation la plus générale, la corruption la plus complète, et la ruine enfin de toute une nation. Yoilà, monsieur, les obligations que vous avez, selon moi, au système de Law, et la chaîne des événements qui me semblent justifier ce que j'ai dit d'abord, que vous n'avez plus de noblesse en France. »
Durant ce long règne, il est sans exemple qu'un homme ait obtenu le titre d'officier, sans en exercer les fonctions. Il fallait même une permission expresse du
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5- prince pour porter ranUwA» «près ayoir quitté le ser- Vice. ■■ '' >
Connaissant assez les hommes pour savoir que Tenthousiasme les exalte an moment, mais que Tintérét seul les attache, le roi de I^sse intéressa ses jeunes officiers à attendre patiemment l'épauletto de capitainecommandant, par la certitude des avantages qu'elle procurait. Une fois arrivés à ce poste, les mêmes considérations les y retenaient, ce grade, en temps de paix, valant de douze à quinze mille francs par an. Non que l'État leur allouât cette sonune ; loin de là, chaque capitaine ne coûtait au trésor royal que quinze cents francs; le surplus provenait de profits autorisés, tels que l'épargne d'une demi-aune de drap sur chaque uniforme, celle des boutons, dont l'entretien est à la chaîne du soldat, et surtout de la paye des Frey-Wechter *, que touchait le capitaine durant leurs dix mois de congé; il en revenait bien une part au Roi, mais c'était la plus faible. Un tiers de la compagnie au moins, quelquefois même la moitié, était en congé*. Cet usage si avantageux au capitaine, convenait également au soldat qui, rentré dans ses foyers, pouvait s'enrichir par son travail; c'était un adoucissement aux rigoureuses exigences de la conscription.
De plus, un ordre formel défendant de faire monter
* On appelait Frey-Wechter les liommes renvoyés chez eux, pendant dix mois de l'année, en temps de paix.
* Les capitaines du génie, n'ayant point de compagnie, ne louchaient guère que quinze cents francs; injuste différence qui n'eût point dû exister.
la garde plus d'un jour sur trois, le soldat trouvait du 1745travail dans les fabriques royales. Une fois réformé, ^^^^ c'était autre chose. Tous, en effet, ne pouvaient être admis dans les hôtels ouverts aux invalides; et, bien que les places de commis aux barrières, ou autres de cette nature, leur fussent presque exclusivement réservées, le nombre des aspirants, surtout après la guerre de Sept-Ansy excédait de beaucoup celui des emplois ; aussi une multitude de malheureux se voyaient-ils réduits à mendier leur pain, triste spectacle, qu'à tout prix le gouvernement eût dû épargner aux regards du public.
C'est ici le lieu de remarquer que la France, relativement à son importance politique, est un des pays d'Europe où le service militaire est le plus mal rétribué : ingrate parcimonie, qui semble jeter, à regret, une aumône aux défenseurs de la patrie ! L'honneur, diton, les dédommage....* Comme si l'honneur voulait que l'homme dont la vie n'est qu'un sacrifice de tous les jours, une perpétuelle abnégation de soi-même, ne fût pas même assuré d'avoir du pain au terme de sa carrière !
En Prusse, où l'excessif développement des forces militaires faisait de l'économie une vertu de premier ordre, un général avait son régiment, comme chaque officier supérieur sa compagnie; et l'on opérait une réduction proportionnelle sur les appointements de leur grade le plus élevé. Pour ces compagnies des officiers supt'iieurs, les plus jeunes capitaines, appelés capitaines en second f avec la simple paye de lieutenant, lescomman-
746- daient. Un lieutenant-général^ dont le traitement était ^^ d'environ 7,000écus (25,000 francs), en recerait 4,000 du Trésor Royal, et 3,000 de sa compagnie. Quant aux feld-maréchaux, leur rang élevé ne permettant pas de leur donner un régiment, Frédéric n'en fit plus de nouveaux ; il épargnait ainsi 12,000 écus de Prusse * .
Frédéric avait domné à Voltaire et à quelques personnes étrangères à l'armée la croix de son ordre du Mérite; dans la suite, il ne l'accorda plus qu'à ses officiers, voulant flatter leur amour-propre par une distinction toute particulière.
De vieux commandants, dont l'expérience éclairait le courage, furent placés à la tête des bataillons et escadrons; le corps important des capitaines devînt aussi un corps d'élite; le même soin présida au choix des sous-officiers. Quant aux généraux, l'usage, si funeste lorsqu'il est absolu, de subordonner l'avancement à l'ordre du tableau, nuisit quelquefois au bien du service.
Avant et pendant la guerre de Sept-Ans, l'armée prussienne comptait quatre feld-maréchaux, grade répondant à celui de maréchal de France ; Frédéric, procédant par extinction, n'en nomma plus : le cadre des officiers-généraux fut aussi de beaucoup réduit. Ces économies lui permirent d'importantes améliorations.
En peu de temps, l'infanterie prussienne devint la mieux armée de l'Europe, comme la plus prompte à charger, la plus habile au tir.
^ ThitM)auU, Mef( .^ouvpnî'rs de vingt ans de séjour à Berlin, etc.
Diverses iuiiovatioDs contribuèrent à ce résultat : JJ^*-
riiilroduction des baguettes cylindriques, ce qui épargna au soldat la peine de tourner la baguette pour bourrer; l'adoption des lumières coniques; celle du cuir lié autour du canon^ pour préserver la main d'un contact brûlant et intolérable après un certain nombre de coups; enfÎD^ l'enveloppe de cuir épais, tendu sur quelques côtes de fer, en forme de boîte ouverte d'un côté : on recouvrait de cet appareil la batterie, en laissant l'ouverture du côté où la main se plaçait pour presser la détente, et, malgré les plus fortes pluies, le feu pouvait ainsi continuer.
Tous les ans, Frédéric rassemblait ses troupes pour les grandes manœuvres d'été et d'autonme. L'infanterie s'y exerçait aux différents déploiements, aux formations, aux attaques de plaine, aux attaques de postes, aux défenses de villages et de retranchements, aux passages de rivières, aux marches couvertes, à colonnes renversées, aux retraites, etc., etc. *; sans parler ici de ces exercices partiels et quotidiens qui consistaient à charger par pelotons, par bataillons, de pied ferme, à front droit et à front renversé, en avançant, en se retirant, à marcher de diverses manières, etc. Assidûment répétés, ces exercices produisaient des résultats merveilleux. Ainsi, des lignes de vingt bataillons, occupant à peu près deux mille toises, avançaient, en bataille, l'espace de douze cents pas, et même plus, sans que leur ordre souffrît le moindre uérangement; et l'on
* Histoire de la guerre de Sept-Am, lome I.
584 HISTOIHE
I74&. voyait, en dix minutes, cette longue ligne exécuter une convei*sion sur le centre pour se mettre en oblique sur le premier fronts Dans ces grandes manœuvres annuelles, la cavalerie s'exerçait aux différentes attaques serrées et à intervalles, aux reconnaissances, aux fourrages secs et verts, aux formations de toute espèce, à prendre des points de vue sur des alignements prescrits^. Le Roi fit plus encore pour cette arme que pour rinfanterie; car tout y était à créer. Ayant senti, dans la guerre de 1740 à 1745, combien une lourde cavalerie était embarrassante, il commença dès lors Téducatiou de la sienne. Un homme du plus rare mérite, Seidlitz, seconda puissamment ses efforts.
Sous un rapport, bien essentiel, il est vrai, l'armement de la cavalerie laissait à désirer. De tous les sabres, le moins approprié à sa destination était celui des cuirassiers et dragons; car, pour frapper de taille, un sa})re à deux tranchants ne convient pas : mieux vaudrait le sabre droit à un seul tranchant. De plus, une gi'ande plaque recouvrait la poignée, et, pour la saisir, la main devait passer par un trou fort étroit, ce qui retardait son mouvement. Une simple branche de fer eût suffi.
« Ce n'est qu'en Prusse, écrivait Guîbert * en 1787, que les cavaliers et leurs officiers ont cette assurance, cette hardiesse à manier leurs chevaux qui, en sem-
* Mirabeau, Monarchie prussienne,
' Histoire de la guerre de Sept- Ans, tome I.
' Éloge du roi de Prusse.
Liant les confondre avec eux, rappelle Tidée des ceii- 1745. taures de la fable; ce n'est que là que le nombre des évolutions est sagement restreint à ce qu'on fait, et à ce qu'on peut faire devant l'ennemi. Ainsi, se mettre im colonne, parcourir de grandes distances à différentes allures, se former en bataille, et aboutir au mouvement de charge qu'elle recommence, et auquel elle se familiarise sans cesse, voilà à quoi toutes les manœuvres de cette cavalerie se bornent; ce n'est que là qu'on voit des rassemblements de soixante ou quatrevingts escadrons de cent trente ou cent quarante chevaux effectifs, ayant des surnuméraires derrière eux, donner la représentation de ce qu'une aile de cavalerie, bien commandée, peut exécuter à la guerre; ce n'est que là qu'on voit huit ou dix mille chevaux faire des charges générales de plusieurs centaines de pas, s'arrêter en ordre après les avoir faites, et, quelquefois, les recommencer d'un second mouvement contre une nouvelle ligne ennemie, qui est supposée se présenter.
« Dans tous les camps, à ses revues, toutes les fois que Frédéric voit sa cavalerie, c'est à ces charges importantes qu'il met le plus d'attention et de prix. Il va se placer au-devant d'elles et sur leur flanc, en faisant figurer par quelques cavaliers la pointe de l'aile ennemie. Au signal, la lice s'ouvre, tout s'ébranle, le mouvement s'accélère par degrés, la terre retentit au loin ; bientôt, on ne voit plus qu'un nuage de poussière, au milieu duquel on entend comme l'approche d'un torrent; la ligne va toucher à l'ennemi, elle baisse la main, s'élève sur sesétriers, et présente le fer avec de
58C HISTOfU
grands cris; le but est atteint : tout à coup elle s arrête, on n'entend plus que la voix des commandants qui raccordent leurs escadrons, et, à travers les éclaircis de la poussière qui commence à s'élever, on aperçoit la ligne entière et dans un parfait alignement. Quel beau spectacle que de pareUles t:ïhaiges de cavaieriel onne les voit pas sans un finémissement mélë d^admiration; «m Dc rappello «etie belle expression de l'Écriture, quand elle compare les nuages portés par les vents à un ouragan de cavalerie : Sicut procellam equesirem. Qu'A y a loin de là à l'inutile et petite pompe de nos anciens tournois I »
Dans ses i»-emières guerres, Frédéric, presque entièi-em^it dépourvu de troupes légères, se trouvait toujours gêné pour ses subsistances, ses convois, ses fourrages, et ne se soutenait qu'avec beaucoup de peine contre des ennemis sans cesse battus; sans ses Croates et ses hussards, peut-être la Maison d'Autriche eût-elle succombé en 1740, et même dans la guerre de 5ep(-iln5. Frédéric se hâta de pourvoir largement à ce besoin.
Jamais les régiments ne changeaient de garnison , rarement de chefs; système économique à la fois et très-propre à resserrer la confiance entre le soldat et ses supérieurs.
Au lieu de disséminer les troupes, conmie en d'autres pays, on les concentrait presque toutes en fortes garnisons : de là, l'immense avantage de les exercer, sans interruption, aux grandes manœuvres.
Frédéric se montra toujours aussi sévère pour Tofticier que pour le soldat; les effets ont prouvé Texcel-
DE FRÉBÉRÎC I/. 587
lence de sa méthode. Ainsi liul offlcief, âëptfié le gé- JTiinéral jusqu'à l'enseigfle, ne pôtiyait, soilà un prétéite quelconque, manquer à l'exercice; on ne (^oïinâisâait d'autre dispense que là maladie j eiicore, l'inditida Souvent malade eût-îl été bientôt iéfotmé. Uri dfficiër n 'obtenait c(iié tî*és-raretriënf la pcfrriïissîôh de quitter sa garnison : un congé de tttAs nfïofe, toùfe lëh ^ûsitré à cinq ans, telle était Ttiniqùe fàfënt accordée à SéS goûts où à ses àffefctions. Toute la yfië â\i MlîtaîjKè àe psfcssdt près de soù drapeau; le tégithëiit âevètiallt Èà fattillè,
A l'exercice, dans une marche, l'ofiSciêr éiâit àf§tfeint au mêtfïe? degré d'âtténtîô* (^ë le soildart; et la moindre faute punie.
Voilà pour le moral, l'instruction et là discipline ae se» trempes.
Maïs Ffédéfifc Setrtâit qtfé* tant d'âtvétaf age^ sètatfëht en partie perdus, si son àrm^ô ri'éfàîf pas fôujôûifs pi^e à sfe rassembler et à agir : chaque régiment eut donc, en tout tefftpô^, Sôtt écfiâpiiigë dé campagne- et Farfillerie, sbîï trâin^ ifeï chèVafi:^:, ses nïûùîtîôïïs. Lés vivres étaient assurés d'avance, d'immenses quantités de grain» déposées derns les forteresses.
L'aïtîHerîe pttfSsientie étaît dîvîsétè' th WtîBerîé de campagne et artillerie de garnison ; la force totale de ïa première s'élevait à cparante-trois compagniesy d'à peu près déox ceats hommes diacuBC ^
* L'extrait suivant donne une idée du système d'arlinërîe ^tûksiëûû'e : a Outre les pièces de régiment, qui sohl attachées à chaque bataillon, on compte une batterie de dix pièces poui* chaque brigade (il suppose la brigade de cinq bataillons); ces pièces sohV de dîffcrcnls
ma» tri;^4àm caOt partie àt Tart de la ^iiemp, â iii>portaote, s décisTe aaÎBsri'kBi, Fartilbne ; il affecuit même pour elle eC poar leçnie WÊÊtt sorte de dédain, qui n'exerça que trop dmftienre sar la consîdmtioo attadiee â ces deox eoqi6^ et sur le soccès de qodqoesonesde ses operatioos imfitainK.
3Ialgre eeCle defiiTeor, am doit à rartîDerie prns- «eone deux ûmoralioDS notables r d'abwd, l'os^ beaucoup plus béqaeaï desotnsiers ; ensuâte, lardDerie à cfaeral.
Outre Tartinerie de campagne, Frédéric arait Tai^
calibra, D j a da pièces de dôme et de ûlmesde balle, pesantes e( léj^fères. De celte nuaière, on portage rartiUerie sur toot le front de Hofanlerie, poar qoll soit (UiMiiié da fca des pièces, si le terramest égal partout, de tiai^a qu'il n'offre ni arantages ni désavantages. On place les pièces de douze pesantes sur les ailes; les légères au centre de rinfaoterie, et les pièces de six entre deux. On prend, pour chaque tialterie, des pièces d'un calibre égal, c'est-à-dire on des pièces de douze pesaoles, ou des pièces de douze légères, etc. Oatre les canons, une armée a aussi desobusiers. 11 y en a de sept, de dix, de Tingt-cioq livres : on ne se sert de mortiers que pour les sièges. Le nombre des sol dats de rartillerie qu'il faut k une armée résulte du nombre des batteries.
¥ Une pièce de riment exige huit hommes, dont quatre pour la senrir et quatre pour la traîner ; k chaque pièce de ce genre, il faut qu'il y ait un bas-officier.
« IjO» pièces de trois livres exigent trois chevaux. Les pièces légères de six en demandent six, parce qu'elles ont leurs munitions dans la (^isse pla(/;e sur Tavant-train. Quatre pièces de régiment ont un chariot, où il y a des cartouclies pour leur service, et seize mille cartouches k fusil .
« Une pièce de six pesante demande huit hommes pour la senir. Il y a un chariot pour rhaqtie pièce de ce genre, qui voiture eeul vin^l cartouches.
tiilerie de garnison. Chaque forteresse avait sa compa- n^.^ gnie d'artillerie.
Quant au génie, si Frédéric s'était formé une idée exacte de l'usage qu'on en peut tirer, certes il aurait eu des ingénieurs. Loin de là, il éprouvait pour eux une véritable antipathie; sa rigide économie ne pouvait se résigner aux frais énormes de leurs constructions. Quoique détestant cordialement les forteresses, ce prince, ne se méprenant pas sur l'utilité des places pour défendre la longue lisière de ses forts, en construisit beaucoup en Silésie et ailleurs. Faible en matière de
(( A une batterie de dix pièces de six pesantes, sont attachés un capitaine, trois lieutenants, dix bas-officiers, quatre-vingts artilleurs, un officier de train, trois vaguemestres, un charron, soixante-cinq valets et cent trente-neuf chevaux, sans ceux des officiers du train.
a Une pièce de douze demande douze hommes pour la servir ; et une batterie de dix pièces a un capitaine, quatre lieutenants, dix bas-officiers, cent vingt artilleurs, un officier de train, quatre vaguemestres, un charron, cent dix valets, deux cent vingt-six chevaux.
a Chaque obusier est accompagné d'un chariot à grenades, attelé de six chevaux. L'obusier d'une livre est traîné par quatre, celui de dix livres par six, et celui de dix-huit et de vingt-cinq par douze chevaux.
a Les obusiers de sept, de dix et de dix-huit livres, ont dix hommes pour les servir, et, par conséquent, il faut k une brigade de dix obusiers un capitaine, trois lieutenants, dix artificiers, cent bombardiers, un officier de train, un vaguemestre, trois sous-vaguemestres, un charron, soixante-cinq valets ; k celle de dix livres, quatre-vingt-huit valets, cent trente-i)euf chevaux, et k celle de dix-huit livres, cent quatre-vingt-deux chevaux.
« L'obusier de vingt-cinq livres exige douze hommes pour son service; et une brigade de dix obusiers, un capitaine, trois lieutenants, dix artificiers, cent vingt bombardiers, un officier de train, trois vaguenieslrcs, un charron, quatre-vingt-huit valets, cent quatre-vingt-deux chevaux. » (Mirabeau, Monarchie prussienne ; — Feuquières, etc., etc.)
390 QISTOIHE
kV constioiction et de sièges, le génie prussien a produit des hommes éminents dans la fortificatioA de campagne, témoin le fameux canitp de Siundz, où Frédéric s'enferma, ^^vec trent^six à quarante mille hommes au plus, dans un contoiir d'ouvrages détachés entre les aimées autrichienne ^t russe, forpiant cent vingt mille hQ^^mes^
En général, tout ce qui tenait à l'administration de Taruiée résidait aux mains du f^onarque; le piinistre de la guerre n'éts^t lui-même qu'iine eç}>èçe d'intendaut, chargé des détails relatifs ^ux yétem^nts, approvisionnements, etc., et sans influence directe sur Vay^nceuient.
Frédéric a toujours été envers son armée, même pendant la paix, dans la relation de général en chef. Il co^n£^ssait tous les officiers, et fs^isait personnellement la revue générale de toutes ses troupes. Ainsi, le Roi passait devant les régiments rangés en parade, les recrues de chaque division placées devant chaque compagnie. Le capitaine le suivait, rendant compte de tout.
Jamais Frédéric ne quitta l'uniforme, ni les insignes de l'officier. Son dernier soupir, il l'exhala en habit de guerre.
Mais, kussant l'armée prussieuue et sou chef se préparer aux brillantes destinées qui les attendent, jetons un coup d'œil rapide sur les principaux çvénemenls dont l'Europe Cut le théâtçe à cette époque.
Le traité de Dresde n'étant point commun à toutes
^ Mirabeau, Monarchie prussienne.
DE FmÉHXIC ■. 31Ni
les puissaoces beilignantes, leshoslilil
entre la Maison d'Autriche et FAugMen^ d*i
la France et TE^pagne, de Tastre. Ibis la
TEspagne, TAiig^etaie, œ pomûeot s
que la secousse dcmnée à I^Eorape n anii^ auL eslro-
mites du monde : la guene nmgeaft sian les
Indes.
31 ais la France, actes aTOff nan^K le de la gueire, qui était d'airacher le titee î la Maison d^ Autriche, la Fiance egfî Marie-Thérèse, par ses pertes eo Fbadi^, à enfin ce qu'elle di^iotak en Italie, et les raux à rentrer dans leur hafaîle iodiSncDce.
De son coté, la reine de Hongrie coHiptate hicB s^mdemniser^ aux d^ens de la Ftanee, fkm partes qoe Frédéric lui aTait £siit subir S
Eu Flandre, legâûe du flMneiial4e Sa^jenchaiBait la victoire aux drapeaux de Jjinw £¥. flnneUes, le 21 février 1746, AilTers, le 15 mars, Mans, le 10 juillet, Saint-Ouillain, le 24 du méoie mois, Cbarleroi, le 2 août, Namur, le 10 s/epbBwbre, étaient tombés au pouvoir des Français. Le 11 octobre de la même année, Maurice gagna, {»pès de IMs^f 1^ bataifle 4e Roconx. On en attribua la perte, esà psu4ie au prince de Waldeck qui s'était mal posté, en partie aux Autrichiens qui ne soutinrent pas les Hollandais. Cet exploit, glorieux pour le vainqueur, mais sans résultats importants, tennina la campagne.
* Voltaire, Siècle de Louis XV.
f5- L'année suivante, Louis XV, dont les pi-opositions pacifiques étaient toujours repoussées, parce qu'on ne croyait point à leur sincérité, et que les invasions de Louis XIV préoccupaient encore tous les esprits,LouisXV marchait sur la Flandre hollandaise, quand une révolution éclata dans les Provinces-Unies. Est-il vrai qu'à son entrée sur le territoire de la République^ Lowendahl, suivi de vingt mille Français, ait déclaré à deux officiers hollandais que tout se faisait d'accord avec le gouvernement? On Fa dit; mais la preuve historique manque. Ce qui est certain, c'est que la prompte reddition de l'Écluse, du Sas-de-Gand, de Hulst, sembla confirmer cette déclaration ; et les partisans de la Maison d'Orange surent mettre à profit la consternatiou générale pour accréditer un tel bruit*.
Convaincu qu'il était trahi , le peuple demanda , à grands cris, le rétablissement d'une constitution qui avait si longtemps assuré l'indépendance et la gloire de la République. Ce fut à Tervère, dans l'île de Zélande, que commença le soulèvement. Rassemblés en tumulte, les bourgeois invitèrent impérieusement leurs magistrats à proclamer un statbouder : c'était Guillaume- Charles-Henri-Frison, de cette noble Maison d'Orange, qui fit trembler sur son trône le terrible fils de Charles- Quint, et dont les fastes offi*ent de si éclatants modèles d'héroïsme, de vertus patriotiques.
Les autres villes ayant suivi cet exemple, le prince fut installé, le 15 mai; par les États-Généraux, comme capitaine-général et amiral de Y Union,
^ William Cuxc, Hialoire de la Maison d'Autriche,
Louis XIV en 1672, Louis XV en 1747, créèrent n4&. deux stathouders par la terreur, et, deux fois, le peuple releva ce stathoudérat que la magistrature voulait détruire. La dernière de ces révolutions convertît les Provinces-Unies en une sorte de monarchie moins limitée, à beaucoup d'égards, que celles d'Angleterre, de Suède et de Pologne ^
On crut d'abord que cet événement arrêterait les hostilités, et qu'un prince nouvellement élu, sans finances, sans armée, puisque trente mille de ses meilleurs soldats étaient prisonniers en France, s'empresserait d'accepter la paix.
Des conférences furent donc ouvertes à Bréda : le marquis de Puysieux y représentait le parti de la modération, du désintéressement : aussi échoua-t-il.
A la haine nationale se joignait l'espérance du prochain secours des Russes. De plus, Marie-Thérèse et l'Angleterre s'efforçaient d'entraver un accommodement contraire à leurs vues. Aussi, pour rendre les puissances maritimes plus traitables, le cabinet de Versailles résolut-il dès lors de porter la guerre au sein même des Provinces-Unies ; et, le 2 juillet, l'armée française rem- .
^ Mais le prince, en se faisant donner la même autorité qu'avait vue le roi Guillaume, sut mieux l'assurer à sa famille; car le Stathoudérat devint Théritage non-seulement de ses enfants mâles, mais même de ses flUes et de leur postérité. Une loi statua bientôt qu'au défaut de la race masculine, une fille serait Slalhouder et capitainef^énéral, pourvu qu'elle fît exercer ces charges par son mari. En cas de mmorilé, la veuve d'un stathouder devait prendre le titre de gouvernante, et nommer un prince pour exercer les fonctions du Stathoudérat. (Voltaire, Siècle de Louis XV.)
IT**- partait sur les alliés, non loin de Saint-TmUj la yîc toîtt^ de Lawfeld. Après ce nouveau triomphe, plus saïkglunt (juê c*d«i de Foiitenoy, le maréchal de Saxe fit, au général John Ligonieri son prisonDÎer, des ouTertures de pai% franches et cordiales : les ba^s en étaient, la i^i^tilution nîcipnHjue de toutes les conquêtes, et un établisâement pour don Philippe, en Italie,
A ees propositions transmises au ca]:>tûet britannique, et, par lui, à nm alliés, on répondit eu prc^paraut, avec plus d'ard<!ur encore, les opérations de la campagne suivante.
De telles otistinations avaient besoin des leçons du champ do ba taille. Bientôt Berg-op-Zoom^ malgré les «vantages de sa position et les merveilleux ouvrages de >i*horn, tomba au [louvoir de rennemij le 17 septembre, après trois semaines de tranchée ouverte : cet
^ploit valut au comte de Lowendahl le bâton de maréchal * , Frédéric passait à Stettin ia revue de ses troupes, quand on lui annonça la jouraée de Lawfeld. Transporté de joie : « Vive le roi de ¥rë»cel âl vient de remporter* une grande victoire, i» «'éoria-t-il*, Enfin, tell octobre, à Raucoux, Maurice de Saxe îiat le prince Charles de Lorraine. C'était là négocier avec des triomphes.
Mais, de si éclatants avantages n'étgnent suivis d'aucun
* La France dut cet habile ^néral àJa mèoiefré^iQilutioo qui avait forcé Keilh etLascy de quitter la -Russie; i*\in» 'e&ameMOus ravons déjà vu, s'était attaché à Frédéric,; FauM^e 3uivU Içs drapeaux autrichiens.
2 Mémoires du marquis de Valori.
DE jpiuÈiiÉaic II. 595
résultat décisif; et le maréchal de Saxe répétait sou- 1745. vent : « La paix est dans Maëstricht. » Au mois d'à- *'" yril, Maëstricht fut prise sous les yeux du due de Cumberland.
Marie-Thérèse était plus heureuse en Italie^ où le sort des armes avait bien changé; cai* le début de l'aflnce 174o sembla quelque temps promettre aujL Français et aux Espagnols combinés une brillante campagne : c'était l'époque où Frédéric faisait son utile diversion vers la Saxe, enchaînaot ainsi une partie des forces autrichiennes, tandis que, de sou côté, le prince de Conti les occupait vers le Rhin. Dans cette guerre, dont l'objet était la conquête de Parme, de Plaisance et du Milanais pour l'établissement de don Philippe, la France n'était qu'auxiliaire. Cent dix mille hommes appuyaient les prétentions de l'Espagne sur ces provinces.
Mais, lorsque la paix de Dresde eut délivré une seconde fois Marie-Thérèse du redoutable Frédéric, cette princesse fît passer de nouvelles troupes en Italie; et, après plusieurs avantages partiels, le prince de Lichtenstein gagna. Je 16 juin 1746, sur le maréchal de Maillebois et wv le comte de Gages, la mémorable bataille de Plaisance. Ici^ comme plus tard à Rosbach, on engagea Taffaire contre l'avis des deux généraux français.
C'est ainsi que l'inconstante fortune faisait expier à Louis XV ses succès de Flandre. Dans te même temps, les Anglais descendaient en Bretagne; leurs escadres menaçaient à la fois Toulon, Marseille, les possessions françaises d'Amérique et d'Asie.
59C , HiST<wwî/,
Philippe V vëoàH de succomber à la sombre mélancolie qui depuis longtemps le consumait; assemblage bizarre de défauts et de qualités contraires, ce prinœ, ijitrépide sur les champs de bataille, manqua d'énergie dans la vie privée. Ne gouvernant jamais qu'avec d'autres volontés que les siennes, il fut roi sans régner, et bon sans faire beaucoup de bien. Néanmoins, malgré la faiblesse de ce prince, l'histoire de son règne offre plus d'une page glorieuse : la conquête d'Oran sur les Algériens; l'élévation de son fils aîné don Carlos sur le trône de Naples et de Sicile, trône enlevé à l'Autriche; la restauration de la monarchie espagnole, si dégénérée sous Philippe IV et sous Charles II : voilà des titres qui honorent sa mémoire. Fatigué du poids de la couronne, il l'avait autrefois déposée en faveur de don Louis, son premier fils. Quand ce prince eut cessé de vivre, Philippe reprît le sceptre par résignation , avec la même répugnance que d'autres éprouvent à le déposer.
La mort de ce monarque ne présagea d'abord aucun changement dans l'union des cabinets de Versailles et de Madrid; Ferdinand VI, son successeur, paraissait vouloir adopter la même politique
Cependant la position des trois armées de France, d'Espagne et de Naples, devenait de jour en jour plus fâcheuse; comme enfermées entre le Pô, le Lanibro, le Tidone, la Trébie, elles avaient tout à craindre do rinfatigable roi de Sardaigne et des Autrichiens; le jeune comte de Mailleboîs, fils du maréchal de ce nom, leur fraya une route. Bientôt les alliés furent en pleine retraite.
A tous ces maux la mésîntelJîgence ne tarda pas à t746en ajouter d'autres. Le marquis de La Mina, ennemi des Français, avait remplacé le comte de Gages. Sourd aux prières des Génois bloqués par une flotte anglaise, il refuse de les secourir, précipitant sa marche, ou plutôt sa fuite sur la Provence. Gênes tombe au pouvoir de l'ennemi^; entraîné par La Mina, le maréchal de Maillebois ramène, sur les bords du Var, les débris d'une armée naguère florissante : quarante mille Autrichiens les y poursuivent. Triomphants d'un côté, les Français sont chassés de l'autre j après six ans de ravages, l'incendie allumé près du Danube éclaire les côtes de la Provence*. Ces désastres, le cabinet de Versailles les eût évités, en se rappelant combien l'Italie avait été fatale à Charles VIII, à Louis XII, à François V% à Louis XIV lui-même, lors de la journée de Turin; mais les sévères leçons de l'histoire sont dédaignées ou méconnues; chacun se croit, par un heureux privilège, en dehors de leurs applications.
Bientôt un événement imprévu, l'insurrection de Gencs, rappela les Autrichiens en Italie. Le peuple de cette grande ville, poussé au désespoir par l'insolente tyrannie des vainqueurs, avait couru aux armes, chassé la garnison et le gouverneur, fils de ce même
^ Le sénateur Adorno défendait Savone ; le sénat de Gênes lui ayaiit écrit de se rendre, puisque les Autrichiens couvraient déjà tout le territoire : a La place que je commande m'a été confiée par une république libre, répondit-il ; je ne la rendrai point sur Fordre d'une république esclave. »
» Voltaire, Siècle de Louis XV.
598 mâtomÉ
n4«- Botta que l'on a vu, en Russie, conspîref coirtre Elisabeth. Le séuat encourageait secrètement cette vengeance nationale, sauf à la trahir plus tard. Le dac de Boufflers, et, après kir, le maréchal de RicheKeo vinrent, à travers mille obstacles, jeteï* cW secours? dans Gènes; le siège étrofl qui la pressait fut enfin levé. Mais, bientôt, l'orgueil aristocratique aîma mieux honteusement fféchir devant Marie-Thérèse que d'entrer, avec le peuplé, ett partage du pouvoir.
Un nouveau revers attendait les Français : le maréchal de Bèlïe-Islé, maître du comté dîe Nice, voulait pénétrer au cœur de TltaKe. Pour eflfrayei? le Piémont, il envoya dans la vallée* de Sture un corps de troupes sous les ordres de son frère;* commission périlleuse, mais qui, par cela même, flattait singulièrement le téméraire courage dti chevalier. CelW-ci', engagé vers le col de l'Assiette, sur le chemin d' Exilles, crut pouvoir enlever ce poste, et manda tes Espagnols pour y monter ensemble. Mais ils tardèrent trois jours, et le roi de Sardiaigne put se fortifier. Belle-lsle eût dû changer son plan ; il n'en fit rien ; aussi, quand les Français attaquèrent ces ftinestes retranchements, vingt-un bataillons piémontais n'eurent-ils que la peine de massacrer. Du moins, le général ne survécut pas à sa défaite. Blessé aux deux mains, il cherchait encore; avec ses dfents^ à arracher les palissades; son courage tenait de la fureur, du repentir peut-être. Un demi-siècle plus taid, une série de triomphes, sans exemple dans l'histoire, vengera la France au delà des Alpes,
DE FRÉBÉRIC II. 3M
Tandis que la Flandre et l'Italie servaient de théâtre jWaux jeux sanglants de Tambition^ une entreprise, lomanesque dans ses circongtances, mais Uen tragique par ses résultats, occupa quelque temps Fattention de TEurope. Qui n'a donné des larmes au prince Edouard? qui a vu, sans une douloureuse admiration, ce jeune et dernier* rejeton d'une race infortunée, affronter les plus imminents dangers, défier seul, avec une poignée de braves, le sort et les hommes, pour replacer son père sur le trône de ses aïeux? Oublier la couronne eût été plus sage; mais ce genre d'héroïsme, où le trouver?
Jetons un voile sur les malheurs qui suivirent cette tentative désespérée, dont CuUoden fut le tombeau, et sur les atroces cruautés qui souillèrent la victoire. Oublions surtout qu'un ministère français, après s'être seiTi d'Edouard comme d'un instrument utile ^, trahit lâchement à son égard les lois de l'hospitalité, en le faisant enlever, par des soldats, au milieu de Paris.
* Charles-Edouard mourut sans postérité, en 1788, à Florence. Son frère, Henri-Benoît, d'al)ord duc d'Toric, ensuite cardinal du même nom, termina sa carrière à Rome en 1807, âgé de quatre-vingt-deux ans. Dans son testament, le cardinal ordonna que son titre de Henri IX fût inscrit sur sa tombe ; dans son intérieur, il se faisait traiter de Majesté. On raconte qu'un des ûis de Georges UI, voyageant en Italie, désira être présenté au cardinal, et qu'il se conforma de très-bonne grâce, devant le vieillard, k Tétiquette observée chez les Rois.
" Jamais la cour de Versailles ne pensa sérieusement à rétablir le prétendant. « Cet événement, disait Louis XY, dépend du cojMOurs de trop de causes secondes. » On connaît le mot du maréchal de Noailles h ce prince : « Sire, si Votre Majesté avait voulu faire dire la messe h Londres, il aurait fallu y envoyer trois cent mi Ile hommes pour la servir. »
1746- Cette déloyauté y d'autant moins pardonnable qu'elle était imposée par l'Angleterre % aurait excité plus d'indignation encore ^ si Edouard n'eût pris bientôt soin d'éteindre lui-même la pitié qu'il avait d'ab(»rd inspirée. Tandis que ses compagnons d'infortune, fidèles jusqu'au dernier moment, expiraient sur l'échafaud en bénissant son nom, le prince se montrait à toutes les fêtes, à tous les spectacles, faisant en quelque sorte parade d'insensibilité. On eût dit qu'en ordonnant son arrestation à l'Opéra, le ministère voulait rendre, par le choix même du lieu, cette mesure moins odieuse.
Déjà, en 1715, dix mille montagnards jacobites, sous les ordres du comte de Mar, arborant l'étendard de l'insurrection, avaient proclamé, dans les comtés de l'Ecosse occidentale, le prétendant, fils de Jacques II, tandis qu'au Nord de l'Angleterre une insurrection catholique éclatait en faveur de ce prince. Mais, après la sanglante journée de Dumblaine où les troupes de Georges I" triomphèrent, et une retraite habile du comte de Mar, les vaincus s'étaient dispersés dans le Nord de l'Ecosse.
L'aventureuse expédition de 1745 fut le dernier effort national d'une population armée pour son indépendance, et digne, à ce titre, de sympathie. Avec elle s'anéantit, sous le glaive du gouvernement anglais, l'antique organisation des Clans montagnards et insulaires. Aujourd'hui, des routes militaires traversent, en tous sens, ces rochers si longtemps inaccessibles ; sur
' On en fit une des clauses du Irailé d'Aix-la-Chapelle.
ces lacs solitaires, connus jadis des seuls fils deTingal, 1748 , naviguent des bateaux à vapeur, chargés de riches pro- KÎiuits industriels; l'amour des sciences, la culture des lettres, une philosophie nerveuse et substantielle ont remplacé le sombre fanatisme et l'enthousiasme rêveur. Est-ce là une compensation de l'indépendance *? Après certaines luttes, il arrive, pour les nations comme pour les individus, un degi*é de lassitude où le < repos, quel que soit l'acharnement réciproque des ennemis, devient nécessaire. Ce besoin, l'Europe l'éprouvait. Huit campagnes et le blocus de ses ports par les flottes anglaises, avaient épuisé la France. Le cabinet britannique, soldant la guerre au poids de l'or, contemplait, avec effroi, le triste état de ses finances. La Hollande était tourmentée du même mal : la guerre lui avait enlevé une partie de ses boulevards; aussi demandait-elle instamment cette paix que tant de fois elle avait repoussée. La seule Maison d'Autriche aurait volontiers continué les hostilités, pourvu que l'Angleterre en eût toujours payé les frais. Néanmoins, comme elle avait aussi des pertes à réparer; comme Frédéric, plus que tout autre ennemi, occupait son attention, Marie- Thérèse dut se résigner aux négociations d'un congrès*.
^ Armand Carrel, Résumé de l'histoire d^ Ecosse.' * Autant les plénipotentiaires anglais et hollandais avaient montré de tiédeur k Bréda, en 1746, autant ils déployèrent d'activité à Aixla Chapelle. Par un article secret des préliminaires (Voyez Wenck, Codex juris gentium recentissimi^ tome U, et Roussel, Actes et Mémoires, tome XX), signés, le 30 avril 1748, avec l'ambassadeur de France, ils convinrent : « Qu'en cas de refus ou de délai de la part de quoiqu'une des puissances intéressées k la paix, de concourir k la si- I. 26
1748 Dès le mois de mars, les ministres des diverses puissances arrivèrent successivement à Aix-I^-Chapelle. C'était, pour la France, le comte de Saint-Séverin.iif d'Aragon, et M. de LaportedeTheil; pourl'AngleteiTe,*' le comte de Sandwich et le chevalier Thomas Robinson^ pour rimpératrice-Reine, le comte de EauAitz-Rittbei^; pour l'Espagne, don Jacques Masones de Lima y Soto Mayor; pour la Sardaigne, le chevalier don Joseph Ossorio, et le comte Joseph Borré deChavanne; pour les États-Généraux, le comte de Bentînck,. le baron de Wassenaër, le bourguemestre Hasselaër, d'Amsterdam, le baron de Borssele, le grietmsin Unno Zwier de Haren; pour le duc de Modène, et pour la république de Gênes, le marquis François Doria.
La première conférence générale eut lieu le 24 a>Til. Tout devait marcher vite, la cour de France, malgré d'énormes sacrifices, et les plus éclatants succès, persévérant dans sa modération. Un événement, propre encore à hâter la paix, fut le siège de Maëstricht, fièrement entrepris par le maréchal de Saxe, en présence de quatre-vingt mille ennemis; cette ville prise, toute la Hollande était ouverte au vainqueiir.
Pour abréger encore, les plénipotentiaire français
gnalure el k Texécution des articles préliminaires, les rois de France et d'Angleterre et les États-Généraux se concerteraient ensemble sur les moyens les plus efficaces pour l'exécution de ce qui est convenu ; el que si, contre toute attente, quelqu'une des puissances persistait k ne pas consentir, elle ne jouirait point des avantages quf lui sont procurés par les articles préliminaires. » (Mabl.v, Droit public de T Europe^ tome m.)
DE FHÉDÉRIC II. 405
signèrent^ séparément^ dans une conférence secrète, n4$| les articles préliminaires : ils se réservaient de les faire ensuite approuver par toutes les autres puissances belligérantes.
Le 7 mai^ Maëstricht se rendit^ et le traité définitif fut enfin signé, le 18 octobre, entre la France, l'Angleterre et la Hollande, ainsi qu'elles l'avaient fait au traité préliminaire. Les autres puissances y accédèrent successivement.
Avec d'ardentes approbations, le traité d'Aix-la- Chapelle souleva de non moins véhémentes critiques : parmi les mécontents, celui qui avait le plus de droit de parler haut, Maurice de Saxe, disait : « Nousé tiens à même, après Fontenoy, de nous emparer de la Hollande et d'éteindre cette république, source de divisions en Europe.... AlUés nécessaires des Anglais, ces marchands sont nos ennemi» naturels Pourquoi ne pas
le® achever? Déti*uire la Hollande, c'est couper le bras
droit de l'Angleterre Pourquoi donc tant de sang
versé? La France, en rendant ses conquêtes, s'est fait la guerre à eUe-méme; les ennemis ont conservé leur même degi*é de puissance; elle seule s'est affaiblie. »
En apprenant ce langage : a Je reconnais là, dit Louis XY, le style de MM. les généralissimes; leurpo^ lUique est Umjour$ à bovdeU rouga. »
Auteur de la paix, M. de Saint-Séverin, dans un mémoire au Roi, défendit son œuvre : (c Sire, disait-il, entre autres choses, la conquête de la Hollande n'était point entrée dans le plan de cette guerre; toute la politique de la France, par rapport à cette puissance, s'é-
404 HtsTomE
cr^s lait bornée à la retenir dans la neutralité! Il faut
affaiblir insensiblement les Hollandais, mais ne les détruire jamais; c'est une barrière contre les puissances du Nord
(c On parle de la fecilité que nous avions de détruire, et Ton ne dit rien de celle où nous étions d'être détruits. Ce qui m'a porté. Sire, à terminer le grand ouvrage de la paix, c'est le désordre des finances, la dépopulation de l'État, et la disette des subsistances. . . , etc. »
Ainsi s'éteignit une guerre qui avait d'abord paru dwoir changer la face d'une grande partie de l'Europe, et qui n'amena aucun changement notable, si ce n'est pour quelques cantons du Milanais, Parme et la Sidie. Le rétablissement du Stathoudérat dans les Pi'ovince»- Unîes fiit, à proprement parler, la seule révolution de cette époque. Nulle partie belligérante n'était devenue plus riche; presque toutes, beaucoup plus pauvres. L'Angleterre elle-même, si habile à exploiter et la guerre et la paix, dut se contenter de peu de bénéfices directs. Le traité ne relatait pas même sa prétention de naviguer sur les mers du Sud de l'Amérique, sans avoir à subir la visite des Espagnols; prétention qui cependant avait armé Londres contre Madrid *.
De tous les princes intéressés, un seul recueillit de solides avantages; un seul vit ses conquêtes non-seulement conservées, mais garanties* : ce fut Frédéric.
* Flassan, Histoire de la diplomatie française, « Article 22 du trail^.
DE fkéuérh; II. 403
Malgré la cessation deshostilites, Favenir ne s'offrait viM pas sans nuages; c'était moins une paix qu un repos ai'mé : un million de 8oldat4S^ que leurs foyers récla^maient en vain, semblaient attendre le signal de nouveaux combats.
En étudiant, avec soin, les clauses du traité d'Aixla-Chapelle, il est facile de voir que la nécessité seule avait interrompu le cours des événement4S militaires. Afin de hâter la conclusion de la paix, de très-graves questions n'avaient été qu'ébauchées; au présent on sacrifia l'avenir. Quand le comte de Saint-Séverin partit de Versailles pour le congrès, madame de Pompadour, depuis peu maîtresse du Roi, lui avait dit : « Au moins, souvenez-vous, monsieur, de ne pas revenir sans la paix; le Roi la veut à tout prix. »
C'était, en éteignant d'une main l'incendie, ramasser, de l'autre, des matières combustibles. Pour réveiller des troubles, il ne fallait que la mort du nouveau roi d'Espagne; la moindre étincelle pouvait rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre, relativement aux limites du Canada, que les vagues expressions du traité laissaient indéterminées. Cet écueil, on «l'eût facilement évité en précisant un fleuve, uue rivière ou une chaîne de montagnes. Ici surtout les diplomates français furent complètement joués par l'habileté britannique*.
* L'arlicle là du traité d'Utrecht, par lequel la France avait cédé^à r Angleterre TAcadie ou la Nouvelle-Ecosse, portait : « En son entier, conformément k ses anciennes limites. » Ces termes vagues enfanté-
^^*« A bien considérer les choses, le roi de Prusse n'avait point trop à se plaindro du traité d'Aix-la-Chapelle : presque toutes ses possessions lui étaient conseirées; le sacrifice de quelques petits États dont la perte ne devait pas l'affaiblir, garantissant son nouvel ordre de succession, en faisait une loi générale et authentique de l'Europe.
Louis XV avait, durant la guerro et lors du congrès, donné des preuves éclatantes de désintéressement; mais ce désintéressement coûtait cher au royaume, et le dispendieux établissement de don Philippe dans les duchés de Parme, de Plaisance, de Guastalla, ne pouvait rien ajouter aux forces roelles, ni à la considération de la France et de l'Espagne. Protectrice d'un prince trop faible pour se défendre lui-même contre ses voisins, la Maison de Bourbon s'imposa un loui^d fardeau. Il est vrai qu'en consolidant entre les maius du roi de Prusse la possession de la Silésie, elle suscitait, en Allemagne, un redoutable rival à l'Autriche.
Pourquoi le cabinet français, oubliant que, dans le Nord, Frédéric était son plus utile aUié, abjura-t-il
rent des contestations, que reproduisit un article du traité d*Âix-la- Chapelle, portant : « Que toutes choses seraient remises sur le pied où elles étaient avant la guerre. » L'Angleterre, invoquant les commissions mômes des officiers français et les traités précédents, réclama donc tout le territoire qui s'étendait entre le fleuve Saint-Laurent, la rivière de Penlagonet ou de Penobscol et TOcéan atlantique.
De son côté, la France roulait restreindre TÂcadie à la partie méridionale de la péninsule, partie comprise entre les caps de Sainte-Marif ft de Canseau.
plus tard une aussi sage politique? Pourquoi aussi la 1748 France victorieuse souffrit-elle que l'article 17 renouvelât la clause humiliante du traité d'Utrecht relativement au port de Dunkerque ?
C'est une noble et saiilte chose que la modération, mais un sentiment plus noble et plus saint encore, c'est le sentiment national.
LITRE If.
cfll doux d'arrêter ses rtsgards sur I» heureux qui Toot s*éeoiiler jusqu'en 1755. L'Enon^ eut- 0n D*en vit guère luire de plus beaux. Le oommerce l de Saint-Pétersbourg jusqu'iCadix ; partout les ^ étaient en honneur ; on ¥Ofjait entre toutes Iv aalioiia une onreqiondanœ acthre; l'Europe resa une grande famille réunie après ses diffé-
La France surtout offrait alors un spectacle du plus Ht intérêt : c'était l'époque de celte ardente impulsion pUust^ique qui, franchissant toutes les barrières, irioniphaiit de toutes les résistances, s'est communifiée an monde entier. Sans rien retrancher de son adsararîon pour les anciens, toute une génération de hardis espnts s élançait dans l'avenir avec enthousiasme, comme sans prévoyance, riche de théories, mais
• VolUnCy Siècle de Louis XV.
ne songeant point encore aux applications. Après les nso- Lettres persanes^ Montesquieu, ce Corneille delà politique, avait publié l'admirable tableau des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains; sous sa main puissante, un immense édifice, Y Esprit des Loisj s'élevait majestueusement, aux acclamations du monde civilisé. Les Lettres anglaises avaient paru; vers le même temps, leur infatigable auteur dédiait sa tragédie de Mahomet au pape Benoît XIV, qui l'acceptait ; Diderot, armé de ses Pensées philosophiqu£Sf comme d'un manifeste, débutait, avec audace, dans la carrière des lettres; fanatique d'athéisme, il gourmandait la tiédeur de Voltaire. Ce fougueux sectaire, défiant la persécution, posait les bases de Y Encyclopédie, monument gigantesque dont, jusqu'alors, le dix-huitième siècle avait pu seul fournir les matériaux et les ouvriers.
Déjà J.-J. Rousseau, rhéteur sublime, dont l'influence sur les destinées de l'homme échappe au calcul, préludait à ces éloquentes pages, où bien des vérités neuves, touchantes, profondes, rachètent tant de paradoxes et d'erreurs; Buflbn, magnifique interprète de la nature; Vauvenargues, moraliste aussi pur, aussi religieux qu'il soit donné à l'homme de l'être en dehors de la foi chrétienne ; Condillac, Duclos, Helvétius, Dumarsais, Raynal, secondaient plus ou moins activement ou suivaient, par des routes diverses, mais avec un but commun, cette universelle expansion de la pensée humaine.
Attentif aux succès d'une cause sur les drajjcaux de laquelle il n'avait pas craint d'inscrire un nom royal.
410 msTûittr.
pw- Ffédt^rit% timaîit ces i)aisil>los années, se livra â s^ éludes ciii'rii?s, leur consacrant tout le temps que lui laissaient les mms du gouvernement. Cesi un phénomène inouï dans les annales de Tesprit humain^ que œ rot dû Nord, h la fois conquërant, législal€ui% historii*ii et poète, si Allemand par le cœur, si Français par fte» goûts, par ses habitudes littérairiîSj par son langage, et cpii ne se reposait des plus austères pi-éoccu^ pations qu*au sein des Muses, dans le commerce des prandi» hommes. Frédéric* par Fusâge qu'il en fit, doubla la puissance întellectuelle dont la nature Favait st Uh^îralement dot«f.
It apparut de temps à autre quelques familles que la Pmvîdenee semble s'être plu à traiter avec une prédilection particulière, etï leur accordant, rare privilège, la double couronne du génie et de la royauté. Celle de FrèdtTie fut de ce nombre. A cette époque, en effet, la Maison de Brandebourg brillait de tous les dons de Fesprit, de tous les reflets de la gloire. La Prusse se rapl[)elle avec orgueil les exploits du prince Henri, digne émule de son frère. Également dévoués à FÉtat, tous deux apportaient dans ce dévouement les différences de leurs caractères personnels. Hardi, impétueux, parfois téméraire, Frédéric Ût des fautes à là guerre; Henri, calme, réservé, sagement circonspect, n'en commit aucune. Non moins ami des lettres et des arts, il entretint d'intimes relations avec leô plus célèbres écrivains de l'Europe. Tout entier, pendant Isi paix, aux charmes de la vie privée, ce prince Hé i{trittidt sa délicieuse retraite de Rheinsberg qfte pour satisfeife
DE FHÉDÉRIG II. 411
aux devoirs de son rang, aux impérieuses exigences de nwr étiquette.
Le prince Guillaume, second frère du Roi, âvatt aussi d'autres droits que ceux de la naissance aux respects publics. Plein d'esprit , d'instruction , de bonté, mais d'une timidité extrême, la vue d'un étranger l'embarrassait; pour briller de tous ses avantages, il lui fallait la vie intime. Guillaume mourut trop tôt pour son pays : on verra plus loin dans quelles circonstances.
Parmi les femmes, là princesse ^nélie, la mai*grave de Bareith, Louise-Ulrique, qui partagea le trône des Wasa, et que chanta Voltaire, se montrèrent les dignes sœurs de ces trois illustres {)er8onnages. Familiarisée, dès son enfance, avec l'étude et la méditation, Louise-Ulrique, tendrement chérie du Roi> contracta, auprès de lui, un goût décidé pour l'histoire et la philosophie; dans cette douce intimité d'un grand homme, se développèrent son esprit naturel, son mâle caractère. Frédéric eût voulu ne se séparer jamais d'une compagne, nécessaire à son bonheur ; il refusa même de la donner pour épouse au grand-duc de Russie , depuis Pierre III. Uirîque fut pourtant unie à Théritier présomptif de la couronne suédoise. Reine en 1751, elle travailla dès-lors , avec ardeur> à propager, dans sa nouvelle patrie, les connaissances humaines. Vers cette époque, une foule d'hommes distingués, Cronstedt, Dalin, Kligenstiem^ WaUeiius^ et tant d'autres, illustraient la Suède; le gmiid nom de Liuiiée n'a pas besoin d'éloges.
412 HlSTOlftE
*t*è- Céiîl Ulrîc)U6 iiuîp en 1755, fonda, à Stockliolm, une acadt^niîe des belles^lellres : sous ses auspiœs, se fornierinit auiim k ridie bîbltutlièque du château de Drot* ihingholm^ h aibiuet d'histoire naturelle décrit par tiiim^, et Ui lielle collection de tableaux qui otiie au^ |f>tird*bui le niusëe de Stockhalm. Cette piincesse aimait à fairtï rejaillir sur le trône Téclat des talents et du génie*.
MiiUi pùw la |w)lileHse et le hou goût, îuiUe autre cour n*plailconi[)ariible alors à la cour de Prtjsse.
iiiscfu'au sebi des plaisirs, tout respirait, à Berlin, un ejmiclère de grandeur morale; tout tendait au dévdop)ienient de la pensée. Le goût des arts* et d'une galaulerio cheTaleresque multipliait, autour de la famille royale, les jeux du théâtre, les carrousels, des fAlM allégor](|ues plus élégantes que fastueuses; nuliles débisKiniienis auxquels pi^ésidaîent la gloire, les grflcesy la beauté! Un jour que la princesse Amélie
* Les dépouilles mortelles de Dalin reposent, avec celles de Kligeafttitrn, près de ce château royal, dans un tombeau que leur lit élever la Heine.
* Remarquons ici que la Suède est depuis longtemps parvenue k un beaucoup plus haut degré de civilisation qu'on ne le croit communément dans It reste de l'Europe. La lumière y circule, et l'existence politique dont jouissent les paysans donne k cette classe de citoyens une pliy siunomie toute particulière, qui ne se retrouve point ailleurs.
* <t Le roi de Prusse vient d'ordonner trois tableaux k trois différents peintres de notre école. M. Carie Vanloo est chargé du Sacrifice (Tlphigénie; II. Pierre, du Jugement de Paris, et M. Restent, du Triomphe de Bacohus. » (Grimm, Correspondance UUéraire^ philosophique etcri- (i9ii«,eic.,ioiDeI.)
DE FRÉDÉttIC II. 445
distribuait les couronnes, Voltaire lui adressa les vers ^1^
suivants :
Jamais dans la Grèce et dans Rome On ne vit de tels jeux, ni de plus dignes prix. J'ai vu les ûls de Mars sous les traits de Paris,
Et Vénus qui donnait la pomme ^
A tous ces noms célèbres, il faut en ajouter un autre, un nom à peine connu dans l'histoire, celui pourtant de la reine de Prusse, Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbuttel. Cette union, on se le rappelle, avait été commandée au prince royal par l'inflexible volonté de son père; aussi Frédéric, forcé de sacrifier son penchant pour une fille du roi d'Angleterre, ne put-il oflrir un sentiment bien vif à une compagne imposée. Mais, appréciant ses rares qualités, il lui témoigna constamment les plus afiectueux égards. Admiratrice enthousiaste du glorieux époux dont elle excusait même, avec une tendre partialité , toutes les actions, cette princesse, par une constante étude, devinait ses moindres désirs pour s'y conformer. Lors de la guerre de Sept- Ans, les dangers, qui menacèrent tant de fois Frédéric, causaient à Elisabeth-Christine les plus vives inquiétudes. Frédéric, le sachant, lui donnait lui-même, dans de courtes lettres, la première nouvelle des événements mémorables. Son attachement pour elle était plus sincère que ne l'eût fait croire l'éloignement où il la tenait. « J'apprends, avec une
* Vie privée, politique et militaire du prince Henri de Prussey Paris, MDCCCIX.
îî» «l!t»i«» Mm%^ ¥mémf ^cRf»ii^^ péib'
^ dn, que Sa ]b|Mlé k Eeiiie est nmibfe» et ^n
m^hnlie |KïuirdH tleviiiir iiujuiétaûie et grave, si Von n'y apportait uti pmriipl remède* Je vous recooimande en coiiM^t|u6fi€e de la Toir sans dëlai^ êl de tous réunir arec les deux àuttm médecins de Berlin, aux la- Duères et à la sagesse desqtiek vous aurez le plus de fonfiance, pour lui donuer tous les secours qui peuvent diSpendre de voii-e ail* Songez bien qui! s'agît de la personne fa plus chère et la plus nécessaire à I'£tat|
I aux pau\Te^ et à moi. »
' Durant le long règne de son époux, ce fut Êlîsabelh- Christîne qui tint la véritable cour^ chez elle, aux jours et Iieures marqués, se rendaient les ministres^ les géné-
I vaux, le ciu'ps diplomatique, les courtisans : chez elle tneore, avaient lieu les présentations d'étrangers Exact à venir célébrer la fête de la Reine, c était là le seul jour de Tannée où Frédéric quittait ses grandes bottes, les remplaçant par des bas de soie noirs qui, faute de jarretières, tournaient en plis le long de ses jambes.
Lorsqu'il était à Berlin, le Roi paraissait aussi au cercle de la cour avec elle; mais leur intinouté n'allait pas plus loin. Jamais la Reine ne fut invitée à venir à Sans-Souci, ni à Postdam, où, chaque été pourtant, Frédéric invitait la famille royale. Elisabeth-Christine ne connut donc point la demeure habituelle de son époux; elle ne s'en plaignait pas; mais voici un fart qui prouve combien cette séparation la blessait.
Le duc Ferdinand de Brunswick étant arrivé à BerUn
DE FRÉDÉRIC If. M^
sans y être attendu^ et pendant un voyage militaire du iWt Roi, Frédéric, lui écrivit que, s'il dédirait voir Sans- Souci, il y serait reçu comme lui-même, que le chou;, de sa société lui était entièrement abandonné, et que^i al la Reine voulait suivre son frère à Sans-Souci, le Roi en serait charmé, tout ayant été prévu pour les recevoir.
Ferdinand s'empressa de montrer la lettre à sa sœur : w Non, répondit celle-ci, avec une noble fierté, le Roi ne m'a jamais invitée à aller à Sans-Souci j je ne veux pas profiter de son absence pour voir ce château saos lui. »
Cette princesse, dont l'éducation avait été foït soignée, aimait l'étude; très-pieuse, elle préférait les ouvrages de religion, sans négliger pourtaut la littérature; les bons écrivains aUemandset français lui étaient familiers. A ses yeux, les deux vrais titres d'honneur d'un honime, c'était le mérite et la probité. Aussi admettait-eUe à sa table l.ambert,t Mérian, Formey et d'autres académiciens. La Reine a laissé des traduc-^ lions françaises de plusieurs ouvrages allemands^. Voici les plus remarquables : 1*" Le Chrétien dans la solitude, par Cruchot, Berlî», 1776; ^ De la Destination de V homme, par Spalding, Berlin, 1776; 3® Considérations sur les œuvres de Diet4,parStuiin,5vol., La Haye, 1777; 4'' Manuel de la religioti, parHerme», âvol. , Berlin, 1789 ; 5" Hymnes de Gellert, ibid., 1790. On lui attribue un autre ouvrage intitulé : Réflexions sur Vélat des affaires politiques en 1778, adressées aM(iBper$oîmes craintives.
Bien que ses principes religieux différassent beau-
750- coup des opinious philosophiques du Roi^ elle ne les modifia jamais, car la conscience dominait tout chez elle, et Frédéric les respecta toujours, touché de la tolérance, de la modestie, de Tinépuisable charité qui en découlaient. Elisabeth-Christine fut la mère des pauvres, comme sa cour l'asile de la vertu. Autour d'elle, tout respirait le calme, l'honnêteté ^
On regrette que Frédéric n'ait jamais goûté la vie d'époux et de père : la solitude intérieure dans laquelle il passa sa vie, influa sur lui d'une manière fâcheuse; une compagne chérie, des enfants élevés à la gloire par son exemple et sous ses yeux, eussent donné plus de douceur à son caractère*, et mieux tempéré l'exercice du pouvoir suprême.
Pour la troisième fois, les deux hommes les plus extraordinaires du dix-huitième siècle allaient se réunir. Après la mort de madame du Ghâtelet, Voltaire, ne pouvant supporter le séjour de Lunéville, était revenu à Paris : là, il trouvait dans le travail des consolations que n'avaient pu lui procurer les soins afiectueux du bon roi Stanislas. Oreste ' parut cette même année :
* Cette vie si pure se prolongea jusqu'au 43 novembre 1797.
* Doiim , DenkwUrdigkeiten meiner Zeit, etc. a Faits mémorables de mon temps, etc. »
' « Éleclre amoureuse! disait Voltaire; c'est un monstre orné de rubans sales. » On connaît ses vers au roi de Prusse, en lui envoyant (17 mars 4750) le manuscrit d* Oreste ;
Grand juge et grand faiseur de vers.
Lisez cette œuvre dramatique, Ce croquis de la scène antique, Que des Grecs le pinceau tragique Fit admirer de l'univers.
c'était la deuxième bataille gagnée sur Grébillou. Alors tuêaussi, dans le jeune Lekain, le grand poète devinait le grand acteur, l'acteur, si l'on peut s'exprimer ainsi, voltairien par excellence. Mais, noblement désintéressé, il s'efforçait de l'éloigner d'un état * « avili par des bar-
Jugez si Tardeur amoureuse D'une Electre de quarante ans Doit, dans de tels événements.
Étaler les beaux sentiments D'une héroïne doucereuse, En massacrant ses chers parents D'une main peu respectueuse.
Une princesse en son printemps, Qui surtout n'aurait rien à faire.
Pourrait avoir, par passe-temps, A ses pieds un ou deux amants.
Et les tromper avec mystère ; Mais la fille d'Agamemnon N'eut dans la tête d'autre affaire Que d'être digne de son nom.
Et de venger le roi son père; Et j'estime encor que son frère Ne doit point être un Céladon :
Ce héros, fort atrabilaire.
N'était point né sur le Ugnon.
Apprenez-moi, mon Apollon, ' Si J'ai tort d'être si sévère, Et lequel des deux doit vous plaire De Sophoclf ou de Crébillon :
- - Sophocle peut avofar raison, Et laisser des torU à Voltaire,
* Note sur M. de Voltaire^ et faits particuliers concernant ce grand homme recueillis par moi (Lekaîn), pour servir à son Histoire par M. Vabbé Duvemet,
a Ali ! mon ami, s'écria-t-il, ne prenez jamais ce parti-là ; croyez- « moi, jouez la comédie pour votre plaisir, mais n'en faites jamais « votre état. Cest le plus beau, le plus rare, le plus difficile des talents; « mais il est avili par des barl^ires et proscrit par des liypocrites. Un
418 uAiMâË
m- baresy et proscrit^ dM hypôieriles; ^ il lui offrit tiii mille francs pMr «tfVM te ^iHMMi«é («ttékaiel.
Cependant fVédèric, n^ayantph» de rivalité à craindre, tèdotiMait dlttsta^ee» auf^rès de Vollâire. Jam»8 imma>qi]pfe n'av^tdepléyë ^h^È de«édiictio»s pour atti^ rer à sa cour un simple particulier; jamais aussi encens
f jour la France estimera ^otre «pl ; ims «ton il la'y aura plus de « Barou, plus de Lecouyreur, plus de D^geiffUe. Si tous voulez renoo- « cer k votre projet, je vous prêterai 10,000 francs pour commencer « votre commerce, et vous me les rendrez quand vous pourrez. Allez, « mon ami, revenez me voir vers la fin de la semaine ; faites bien des « réflexions, et donnez-moi une réponse positive. »
« Étourdi, confus et pénétré jusqu'aux lannes des bontés et des offres généreuses de ce grand homme, que l'on disait avare, dur et sans pitié, je voulus m'épancher en remerdments. 9e commençai quatre phrases, sans pouvoir en terminer une seule; ettfîû je pris Te parti de lui faire ma révérence en balbutiant, et j'allais me retirer, lorsqu'il me rappela pour me prier de lui réciter quelques lambeaux des rôles que j'avais déjà joués. Sans trop examiner la question, je lui proposai, assez maladroitement, de lui déclamer le grand couplet de Gustave, au second acte. <( Point, point de Piron, me dit-il avec une voix tonnante et « terrible ; je n'aime pas les mauvais vers; dites-moi tout ce que vous « savez de Racine. »
« Je me souvins heureusement qu'étant au collège Mazarin, j'avais appris la tragédie entière d*Athalie^ après avoir entendu répéter nombre de fois cette pièce aux écoliers qui devaient la jouer. Je commençai donc la première scène, en jouant alternativement Àbner et Joad; mais je n'avais pas encore tout à fait rempli ma tâche, que M. de Voltaire s'écria aussitôt, avec un enthousiasme divin : « Ah ! mon Dieu î a les beaux vers! Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que toute la pièce a est écrite avec la même chaleur, la même pureté, depuis la première « scène jusqu'à la delrnière; c'est que la poésie en est partout inimi- « table. Adieu, mon cher enfant, ajouta-t-il en m'embrassant ; je vous « prédis que vous aurez la voix déchirante, que vous ferez un jour les « plaisirs de Paris j mais ne montez jamais sur un théâtre publie. »
plus fiUâve^ ptes enivrant n'était manié vers un trdne. ^t&i^ Mais, sous tantd'ingéiieuses flatteries, c'étaient des pefas que cachait Voltaire. En effet, quitter à cinquantensix ans, avec une frêle santé, la France et ses amis pour un ciel rigoureux, lui semblait peu sage. D'un autre côté, en butte dans sa patrie à l'envie des gens de lettres, à la haine d'un parti puissant, l'auteur de Mahomet et des Lettres philosophiques pr^oyait des persécutions : Louis XV ne l'aimait pas; madaipe dePompadour, qui ne voulait que des esektves, ne lui pardonnait poûit de s'être insurgé contre les injurieuses préférences pro-?» diguéesàOébilloa. Ces dernières considératioas étaient graves : elles l'emportèrent, et enfin, après six mois de lutte, malgré tous les efforts de sa faoïille. Voltaire ar-^ riva à Berlin.
Astolphe ne lut pas mieux reçu dans le palais d'Alcîne *. Frédéric, h€ftireux et fier d'une telle conquête, établit, à Postdam, son nouvd hôte, au-dessous de lui, dans l'appartement même qu'avait occupé le maréchal de Saxe; les équipages de la cour furent mis à ses ordres; tous les jours, une taMe de six couverts était servie chez lui, « tes soupers étaient très-agréables. Je ne sais i^ je me trompe, il me semble qu'il y avait bien de l'esprit : le Roi en avait et en faisait avoir; et ce qu'il y a de |ilus extraordinaire, c'est que je n'ai jamais fait Ae repas si libres. Je travaillais, deux heures par jour, avec Sa Majesté ; je corrigeais tous ses
* Mémoires pour servir à la vie de M. de Foliaire^ écrits par lui-
1760- ouvrages y ne manquant jamais de louer beaucoup ce '^^ qu'il y avait de bon, lorsque je raturais tout ce qui ne valait rien. Je lui rendais raison, par écrit, de tout; ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage; il en profita, et son génie le servit encore mieux que mes leçons. Je n'avais nulle cour à faire, nulle vi* site à rendre, nul devoir à remplir. Je m'étais fait une vie libre, et je ne concevais rien de plus agréable que cet état *. »
Jusqu'alors, Voltaire n'avait pourtant pris aucun engagement définitif; parfois le rang de Frédéric l'effrayait : cette amitié de roi lui devenait suspecte. Mais, le 23 août, une lettre, envoyée de la chambre du monarque, dissipa toutes ses craintes : « J'ai lu, lui mandait Frédéric, la lettre que votre nièce vous écrit de Paris. L'amitié qu'elle a pour vous lui attire mon estime. Si j'étais madame Denis, je penserais de même; mais, étant ce que je suis, je pense autrement. Je serais au désespoir d'être cause du malheur de mon ennemi; ot comment pourrais-je vouloir l'infortune d'un homme que j'estime, que j'aime, et qui me sacrifie sa patrie et tout ce que l'humanité a de plus cher? Non, mon cher Voltaire, si je pouvais prévoir que votre transplantation pût tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais le premier à vous en dissuader. Oui, je préférerais votre bonheur au plaisir extrême que j'ai de vous avoir. Mais vous êtes
* Mémoires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire, écrits par luim^me.
philosophe, je le suis de même : qu'y a-t-il de plus nwt naturel, de plus simple et de plus dans Tordre que des philosophes, faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude , par le même goût , et par une façon de penser semblable, se donnent cette satisfaction ?
« Je vous respecte comme mon maître en éloquence et en savoir ; je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quellç inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays où l'on vous estime autant que dans votre patrie, et chez un ami qui a un cœur reconnaissant? Je n'ai point la folle présomption de croire que Berlin vaut Paris. Si les richesses, la grandeur, la magnificence font une ville aimable, nous le cédons à Paris. Si le bon goût, peut-être plus généralement répandu, se trouve dans un endroit du monde, je sais et je conviens que c'est à Paris. Mais vous, ne portez-vous pas ce goût partout où vous êtes? Nous avons des organes qui nous suffisent pour vous applaudir ; et, en fait de sentiments, nous ne le cédons à aucun pays du monde.
« J'ai respecté l'amitié qui vous liait à madame du Châtelet ; mais, après elle, j'étais un de vos plus anciens amis. Quoi ! parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous ! Quoi ! parce que je suis votre ami , je serai votre tyran! Je vous l'avoue, je n'entends pas cette logique-là ; tant que je vivrai, vous serez heureux ici, et regardé comme le père des lettres; vous trou-
iikè- yerez en moi toutes les consolations qu'un bootœe de Yotre mérite peut attendre. Bonsoir. »
Comment résister à de si douces promesses?
Frédéric, ayant ensuite demandé et obtenu Fagrémeott du roi de France ^ donna à Voltaire la croix du Mérite, une clef de chambellan et vingt mille francs de pension. Mais, prétention vraiment singulière ! le même prince qui dédaignait un tel sujets la même cour qui s'était montrée à son égard si prodigue de malveillance^ fiirent offensés de son départ : ils ne (Sentirent plus que la perte d'un homme qui honorait la France ^ Le despotisme et la servilité s'indignaient de cet affranchissement du génie; on ne pardonnait pas à Frédéric cette nouvelle victoire.
Dans le palais d'un roi, Voltaire trouvait enfin le bonheur et presque la liberté. Là, tout entier aux lettres, et, sauf les deux heures consacrées à Frédéric, maître absolu de son temps, il retouchait quelquesunes de ses tragédies, achevait le Siècle de Louis XIV , travaillait au poëme de la Loi naturelle, et coordonnait les immenses matériaux de son Essai «ir les mœurs et l'esprit des nations , tandis que Frédéric, à quelques pas deluî, gouvernant ses États sans ministres, fortifiant ses armées, observant d'un œil attentif tous les cabinets de l'Europe, faisait des vers, composait de la musique, traitait des points de philosophie, et écrivait l'histoire de Brandebourg.
Ces goûts délicats, ces plaisirs de l'intelligence,
* Gondofcet, Vie de Voltaire.
DE FRÉDÉRIC II. 429f
toute la famille royale s'y associait ayeo enthousiasiae. Plus d'une fois j en présence même du grand poëte^ ses tragédies furent représentées p^r les frères et sœurs du Roi : la Mort de César ^ Brutus^ Mqhomet^ Catilina, étaient les pièces préférées; prédilection remarquable de la part d'une telle assemblée. Dans ces occasions^ Voltaire, professeur improvisé de déclamation, enseignait tous les rôles, et, l'œil en feu, la voix tonnante, gi*ondait, sans pitié, les dociles acteurs. Nul élève ne fit autant, d'honneur à son maître que le prince Henri. Tant qu'aucun nuage ne troubla cette vie toute poétique, le palais de San&'Souci sembla plutôt l'heureux asile des Muses que la demeure d'un roi. Là s'agît^'çpt les plus hautes questions de la morale, de la politique, de la littérature, des sciences et des arts : luttes brillantes entre les deux hommes les plus polis, les plus spirituels de leur temps. A ces doctes et joyeux soupers assistaient d'habitude MaupertuiSj d'Argent \
^ Apre» d'assez vifs égarements de jeunesse, déshérité par son père, procureur-général au parlement d'Aix, ii vivait, en Hollande, du proT duit de ses ouvrages. Ses Lettres juives^ chinoises §it cabali8tiq^f|| avaient paru, quand Frédéric, encore prince royal, voulut TêUirisr 1 son service ; mais d'Àrgens refusa, alléguant qu'étant grand et bien fait, il ne pouvait, sans de graves inconvénients pour sa liberté personnelle, devenir le voisin de Frédéric-Guillaume et de son régiment des gardes.
Plus tard, avec le titre de chambellan, le marquis devint le commensal, et quelquefois le plastron de Frédéric. Presque siey^^én^re, * il épousa une comédienne nommée Cochois, femme d'esprit, de sens, de mœurs irréprochables, et mourut en Provence, après avoir expié, par une manifestation chrétienne, des ouvrages animés malh^eureusement d'un esprit tout opposé. Frédéric lui fît élever un mausolée dans
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nfio- Pœlnitz^ gentilhomme nomade, aventurier, changeant perpétuellement de religion et de patrie, sans jamais changer de conduite, et toléré par Frédéric dans l'emploi de bouffon de cour; Âlgarotti *, ce brillant Vénitien qui consacrait de riches loisirs et une heureuse aptitude au culte des sciences, des lettres et des arts.
Dans ces combats de l'esprit, Frédéric, qui ne craignait pas de rival, abdiquait volontiers le rang suprême, bien sûr de conserver une supériorité toute personnelle. Se livrait-il à son humeur railleuse? il souflrait volontiers qu'on employât les mêmes armes contre lui.
« Je doute, écrivait Tun des convives, qu'il y ait, en Europe, de conversation plus spirituelle, plus douce, plus instructive, ni plus animée qu'à cette table
l'église des Minimes d'Aix ; tardive réparation de plus d'un procédé dur envers son vieux serviteur.
* Atteint d*une plittiisie dont il observait, sans effroi, les redoutables progrès, Algarotti, le calme au cœur et le sourire sur les lèvres, s'éteignit à cinquante-deux ans. Il avait dessiné lui-même son tombeau, et ainsi rédigé son épitaphe :
Hic jacet Fr. Algarottus non omnis.
C'était une légitime réminiscence d'Horace.
Le roi de Prusse fit élever, dans le Campo Sanlo de Pise, un plus splendide monument k la mémoire de son ami, et l'inscription suivante compléta celle ordonnée par Algarotti :
AlgaroUo Ovidii cemulo ^ Neutoni discipulOj Fridericus rex,
La famille ne fît d'autre changement que de substituer magnus h rex.
(le petit couverty autrement dit la table de confidence du ^^^ Rot). Il semble que le monarque se plaise à s'y dépouiller de la royauté pour ne paraître que le plus aimable des hommes. Mais, en revanche, il a la satisfaction de voir tomber, de notre côté, le voile dont les courtisans couvrent toujours leur visage, lorsqu'ils approchent de la majesté. Ici, l'on voit un roi qui prend Tair d'un protecteur aimable, et des sujets favorisés qui marchent sous ses yeux sans se garantir de pied en cap par des armes défensives; les cœurs y sont mutuellement à découvert, et l'esprit n'y est point gêné par des entraves. On se met à souper à l'issue du concert; la conversation s'anime, et le Roi est quelquefois étonné d'entendre sonner deux heures après minuit, quand il croyait n'avoir été qu'une heure à table*. »
Autour des convives, nuls domestiques, point de témoins fâcheux. A un signal convenu, le plancher, pour donner passage aux objets nécessaires, s'ouvrait :
1 Lettres du baron de Bielfeld.
Frédéric, encore prince royal, l'avait connu dans un voyage à Brunswick. Dès son avènement, il l'appela k son service, et l'envoya, comme secrétaire de légation, k Londres. Mais, s'apercevant bientôt de l'inaptitude de son protégé pour la diplomatie, le Roi le nomma, en 1745, précepteur du prince Auguste-Ferdinand; puis, en 1747, curateur des universités, et, en 1748, baron et conseiller privé.
Bielfeld a publié plusieurs ouvrages : i^ Institutions politiques; 9p Progrès des AUemands dans les belles^lettres ; 3» Amusements dmmatiques; ¥ Lettres familières ; 5<> L* érudition universelle^ ou analyse abrégée de toutes les sciences, des beaux-arts et des belles-lettres. — Il a rédigé aussi VErMte, feuille périodique allemande
4âS iil&TQlEE
t^iUlr \»at h Service montait ainsi et redescendait de même.
Riati juficyt'alors n'avait troublé Funion du monar* quu <it du philosophe; mais, grande était leur erreur (|f) sd croira Êâits^poor vivre ensemble. Une irrésistible sympathie avait eoAraine Frédéric et Yohaire Fuu vers l*autra : une &vce non moins impérieuse devait les sépai'ei*;. irasciblfis tou» éenx, tous deux aspirant à miti sorte de dictature inteUeetuelle , c'était de loin souleuitiut ({ue de tels hommes pouvaient s'admirer en puix. Bs s étaient dé^és avec passion; ils se virent 4V4ÎC enthousiasme, et se quittèrent avec scandale. xMais cette rupture, d^mt toute FEurope parla, n'eût éclaté que plus tard, peut-être même se fut-elle accoaiplie en silence, sans qoelcjues intrigues subalterttieft, tristes vengeances de Feitvie> taches plaisirs de la médiocrité.
Fier de son voyage en Laponie, et d'une vaste renommée, Maupertuis avait vu, sans ombrage, Farrivée de Voltaire à Berlin : il croyait, sinon FefiFacer, du moins soutenir la comparaison et partager, avec lui, le premier rang. Bientôt, son attente fut déçue. Blessé au vif, il donna libre cours à son humeur despotiquement envieuse; cette prééminence, qu'il ne pouvait obtenir, Maupertuis voulut Farracher ; mais le géomètre alla se briser contre Voltaire.
Cependant le jaloux président travaillait dans Fombrc, secondé par quelques hommes de lettres qui s'indignaient de n'être que les courtisans du maître, taudis que Voltaire était son ami. Cette familiarité, fruit du génie, les révoltait comme un tort fait à leur propre
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mërite^ comme uœ spoliatioa* Od commença donc n^o* par 8emer^ entre Frédéric et Voltaire^ des germes de défiance et d'irritation, en colportant^ de lun à lautrei certains propos habilement dénaturés » ou même tout à fait faux. Selon Maupertuis^ un jour que Voltaire corrigeait, dans sa chambre ^ eu présence du général Manstein, un ouvrage militaire sur la Russie, on lui remit des vers de Frédéric ; « Mon ami, à une autre fois, aurait-il dit au général, le Roi m'envoie son linge sale à blanchir ; il faut que le vôtre attende. »
Dans le même temps, un médedn, chassé de Paris pour ses injures contre ses confrères, et de Hollande pour ses écrits matérialistes , « le plus franc athée de l'Europe, » dit Voltaire; un hom^ie, dont l'admission dans l'intimité de Frédéric n'est pas un facile problème, La Mettrie, rapportait charitablement au philosophe cette prétendue confidence d{\ prinee : « Laissez faire; on pL'&ÊSB le jus de l'orange, puis l'on en jette l'écorce. » Déjà aigri, Voltaire accueillit, comme vraie, cette abpurde invention, et, en plus d'une occasion , son ressentiment éclata. C'était là précisément que l'attendaient ses ennemis; désormais toutes les faussetés débitées sur son compte devaient piendre un caractère, «non de certitude, au moins de probabilité. Ainsi, « Cet homme-là, lui faisait-H^n dire, en montmnt des vers du Roi» c'est César et l'abbé Cotin» — Le Roi! auraitHil répKqué une autre fois k quelqu'un qui lui pariait de ee pHnoe, le Roil dites le marécbal-deskigit. » Recevant une lettre sur l'adresse de laquelle ëtamit écrits cm niiots : « Au château, » Voltaire, ré-
nso- pétait-on à la cour, saisit une plume , et les remplaça par ceux-cî : w Au corps de garde. » Un autre jour, après la mort de La Hettrie, Maupertuis attribuait à Voltaire ce propos : « Voilà donc la charge d'athée du Roi vacante ! »
Assiégé, tous les jours, de rapports semblables, comment Frédéric eût-il pu y re3ter insensible? Doublement blessé comme roi et comme poëte, mais trop fier cependant pour se plaindre, il s'imposait une contrainte pénible.
Bientôt un f&cheux procès occupa Voltaire. Regrettant déjà son indépendance , et songeant aux moyens de la recouvrer, il chaîne secrètement un juif, nommé Hirschel, de faire sortir ses fonds de Prusse. Mais celui-ci le trompe; Voltaire s'en aperçoit; Hirschel, furieux, l'accuse d'avoir substitué de petits diamants à de plus gros livrés par lui en nantissement. Une enquête a lieu. Pour mieux laisser à la justice toute son indépendance, Frédéric recommande à son ami de se tenir éloigné de la corn* tant que le procès ne sera point jugé. Mais enfin Voltaire triomphe et sollicite généreusement la grâce de l'israélite. De retour à Postdam, il recouvre toute la faveur du Roi; à ses anciennes bontés, Frédéric ajoute la jouissance d'un petit château près de cette ville.
Mais la haine veillait toujours, épiant les occasions. Il s'en présenta une dont elle tira parti : La Beaumelle, né en Languedoc, d'une famille protestante, et professeur de belles-lettres françaises en Danemarck, s'ennuyant de ce genre de vie, vint cher-
cher fortune à Berlin : il y arrivait avec un fonds nso-
il M
inunense d'orgueil , et précédé d'un ouvrage intitulé Mes Pensées, où il disait * : « Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres à titre d'homme de lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n'y en eut jamais de si bien récompensés, pai*ce que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. »
Muni de cette singulière recommandation, La Beaumelle se présenta hardiment devant Voltaire, en invoquant ses bons offices. Celui-ci lui demanda un exemplaire de ses Pensées. On conçoit son agréable surprise, à la lecture du compliment qui le concernait. Cependant, la bizarrerie du livre et l'étourderie de l'auteur égayèrent beaucoup le souper royal. Fidèle à son rôle, Maupertuis ne manqua pas, en rapportant ces plaisanteries à celui qui en était l'objet, de les mettre toutes sur le compte de Voltaire ; de là, l'inimitié de La Beaumelle, implacable jusqu'à sa mort, en 1773. C'était pour le président une importante victoire : il s'applaudissait d'un auxiliaire qui promettait à sa cause un renfort de libelles.
Malheureusement, bien courte fut sa joie : une terrible vengeance allait l'écraser.
« Cendoreei, Vie de foUmn. ^
nso- Maupertuis prétendait avoir découvert ce qufil appelait le principe de la moindre actianf d*oft il déduisait les lois du choc pour tous les corps, celles de la réfraction de la lumière, etc. Déjà, fier de sa conquête, le président érigeait ce prétendu principe en loi de Funivers, et en tirait une nouvdle preuve de Teristence de Dieu, lorsque Eœnig, professeur à la Haye, et associé étranger de l'Académie de Berlin, non-seulement le combattit, mais prétendit encore quH était consigné dans une lettre de Leibnitz lue par lui. Que fera Maupertuis? Instruit, par Kœnig même, qu'une simple copie de la lettre de Leibnitz est entre ses mains, il intrigue, il menace, et TAcadémie de fierlin somme juridiquement Kœnig de produire Foriginal. Euler, l'illustre Euler lui-même, dévoué à son président, fait aci principe contesté Thonneur de le défendre. Vainement Kœnig répond qu'il tient sa copie de Tinfortuné Hienzi, décapité, depuis longtemps, pour avoir voulu affranchir les habitants du canton de Berne du joug sénatorial. La lettre ne s'étant plus trouvée parmi les débris de ses papiers, l'Académie, instrument docile, dédare Kœnig indigne du titre d'académicien, et le raye de la liste.
Voltaire avait connu Kœnîg à Cirey, chez madame du Châtelet. Prenant sa défense, il immole, dans un môme sacrifice, îaltier pi'ésident et l'Académie à la risée publique. Furieux, Maupertuis intéresse l'amourpropre du prince à l'honneur de ses académiciens, et Frédéric exige de Voltaire la promesse formelle de les laisser en paix. Malheureusement le Œtoi, en ondomiant
DE FBÉDÉRIC II. 484
le silence, se crut dispensé de le garder : ses plaisan- iWteries tombèrent sur les deux partis. Vokaîre reprit alors les armes. Il ne pensais pas qtiiô le privilège de se moquer seul de tout le monde fût compris dans la prérogative royale*.
ÏWdêrie apprend donc qu'une saitire sanglante contre Maupfertuis, «dus te titre du Doettur Akûkia, va paraître*. Aussitôt, pour dissiper forage, il invite, avec un© ]p4ce channaïAe, le terrftte adversaire du président à venir «udïàteau; et là, du ton le plus amical, il s'^orce de le désariiMsr t « Vous avez fait, dît-on, mon cher Voltaire, un ôirriMkgè. tmssi agiéaMe que piquant contre M* de Iffauperttâs : à ce «ujet, je vais vous parler en toute franchise, et comme on peut le faire lavec un ami. Certes, Tiron intention n'est pas de vous dire tpie Maupertuisu'aît point de torts envers vous, ou que Vous en "ayez envers lui. Loin de là, j'en conviens, le Apoît de se plaindre e* la raison sont de votre côté : aussi, à necMStdârerquelm, vous Fabandonnerais-je sans -dilKcidtë; mais remarquez, je vous en prie, que j'ai appâé cet homme à "mon service; que je l'ai placé à la t*ie de mon académie ; que je lui aï accordé le «lêiwe traitement qu'à mes minii^res d'État ; que je l'ai admis dans ma société la plus familière, et que je lui
* Condorcet, Vie de Toltàire,
* Tbiébault, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à BefHn^ tome I. On ne saurait trop consulter cet ouvrage, plein de détails curieux
et de jugements impartiaux.
M. le lieutenant-général Thiébault en a récemment donné une quatrième édition : c'est un digne hommage à la mémoire de Bon père.
1750- ai permis d'épouser une des dames d'honneur de la Reine, fille d'un de mes ministres , une demoiselle de Bredow, c'est-à-dire appartenant à l'une des plus anciennes et des plus considérables familles de mon royaume.
« J'ai tant fait pour lui, au vu et au su de toute l'Europe, que je ne puis plus consentir à son entier avilissement, sans me compromettre moi-même. Si vous le couvrez d'opprobre, j'en recevrai nécessairement des éclaboussures ; et, en le souffrant, je donne un vrai scandale : on m'en blâmera, et toute la noblesse de ce pays y trouvera pour elle-même une autre mortification qu'elle m'imputera. Pesez bien, je vous en prie, toutes ces circonstances; voyez ce que je dois solliciter de votre amitié, ce que vous devez accorder à la mienne et à la raison. Je sais tout ce qu'il en peut coûter à un auteur de sacrifier un de ses ouvrages, surtoul quand l'idée en est heureuse et que les détails en sont aussi agréables qu'ingénieux ; mais à qui un sacrifice semblable devrait-il moins coûter qu'à vous? Une perte de cette nature, irréparable pour tout autre, ne sera rien pour M. de Voltaire, le plus fécond, le plus beau génie du monde. Vous, si riche en idées et en talents ! Vous dont la gloire i-epose sur tant d'autres productions plus importantes ! Et que vous faudra-t-il de plus que la volonté pour en ci*éer d'autres non moins dignes de vous? Ne doutez pas néanmoins, qu'en me sacrifiant le romau allégorique dont il s'agit, vous ne me donniez une des preuves d'amitié les plus précieuses. Oui , je ne
crains pas de vous l'avouer, vous me rendrez un ser- ti&o-
vice essentiel. Combien vous soulagerez et ma tête et mon cœur ! Jamais je n'oublierai ce plaisir^ et, toute ma vie, mon cœur en gardera la plus vive reconnaissance ; à votre tour, vous pourrez tout attendre de mon affection.
« Hé bien ! répondit Voltaire , je vais chercher le maiiuscrit de mon Docteur Akakia, et le remettre à Votre Majesté = Je vous ai toujours été trop dévoué. Sire, pour ne pas échanger, contre l'assurance de vos bontés, cette petite vengeance qui m'avait paru juslc, modérée, et dès lors innocente ; ah ! daignez le croire. Sire, je saurais faire, avec plaisir, à Votre Majesté des sacrifices bien plus grands encore. — Allez donc, je vous attends ; de si nobles desseins veulent une prompte exécution.»
Voltaire revînt bientôt, son manuscrit à la main. c< Sire, s'écria-t-il en riant, voilà l'innocent qui doit périr pour le peuple! je vous le livre, ordonnez son supplice. — Ah! mon ami, est-il un sort plus cniel que le mien? Ordonner des supplices pour ce qu'on devrait couronner de gloire! Eh bien! subissons au moins nôtre destinée avec dignité. Soyons aussi justes que possible. En l'immolant, vengeons la victime. Lisez : je sauverai ainsi ce que je pourrai ; ce sera pour ma mémoire un dépôt chéri, un précieux trésor. Lisez, et qu'à la flamme qui va consumer des pages si dignes d'un meilleur sort, sui*vive ma légitime admiration. 0 Vulcain ! jamais on ne te fit un plus grand, un plus mémorable sacrifice! »
454 HIST0IIV£
1750- Voltaire lut le conte entier. A chaque instant^ les applaudissements du monarque Tînterrompaieut. Ou éclatait de rirC;^ et, à la fin de chaque cahier; lorsqu'il fallait le jeter au feu, nouvelle et bruyante explosion de regrets* a 0 Vulcain ! dieu cruel et vorace, voilà ta proie. » Et^ tandis que le cahier brûlait, tous deux simulaient, devant le foyer, des danses antiques et sacrées^
Telle fut la fin tragi-comique du Docteur Akakia.
Mais ce n'était qu'une mort en effigie. Frédéric apprend bientôt que Voltaire en fait imprimer une copie qu'il a gardée. 11 suit, en silence, tous ses mouvements, et, dès que l'édition est prête, on la saisit.
S'il était difficile de tromper un prince aussi clairvoyant, le philosophe n'était pas moins rusé. A mesure donc qu'on tirait les feuilles de son ouvrage, il en avait expédié quatre pour la Hollande. Furieux d'être ainsi joué chez lui, Frédéric ordonne que le livre soit brûlé par le bourreau, en plein jour, sur la place des Gendarmes.
Voltaire, qui se trouvait chez M. de Francheville en ce moment, se mit à la fenêtre, en criant de toutes ses forces : ((Ah! voyez-vous l'esprit de Maupertuis qui s'en va tout entier en fumée ! Oh ! quelle fumée noire et
épaisse ! Mais combien de bois perdu ! Et
ces quatre pauvres petits déserteurs qui courent la poste, et se sauvent en Hollande ! »
Durant le long règne de Frédéric, ce fut le seul ati/oda-fé. Le choix de la victime est assez piquant.
En brouillant le monarque et son favori, une telle scène dédommniQfea Maupertuis de bien des tribulations.
DE FRÉDÉgIC II. 435
II restait pourtant une consolation à Voltaire; c'est que tibotous les rieurs étaient de sou côté : mais, du côté de Frédéric, se trouvaient la justice, la bonne foi.
Cependant, plus le drame se compliquait, plus la position des deux principaux acteurs devenait embarrassante. Se quitter eût sans doute été le parti le plus sage; mais comment en venir là sans scandale, sans appeler sur soi les regards de toute l'Europe, les brocards d'une foule d'envieux? Ces réflexions frappaient également l'esprit du prince et celui de son chambellan ; tous deux se déterminèrent donc à attendre du temps seul la solution du problème. Retranchés, l'un sur le trône, l'autre dans sa fière indépendance, ils ne se voyaient que rarement; Voltaire ne se présentait même plus à la cour sans une mvitation formelle. A l'enjouement de .leurs aimables entretiens avaient succédé rhumeur, la défiance ; on se disait des choses fort dures, on s'écrivait des reproches. Bien qu'armé d'un pouvoir sans bornes, Frédéric s'honorait du moins en ne combattant qu'avec des armes de même trempe.
Ce fut dans l'un de ces moments, et au plus fort de la querelle, qu'il envoya, par son premier page, à Voltaire, qui logeait au-dessous de lui, aurez-de-chaussée, un billet rempli d'amertume, et se terminant par cette phrase : « Vous avez le cœur cent fois plus afireux encore que votre esprit n'est beau. »
On ne saurait se figurer en quelle fureur ce billet jeta la philosophie de Voltaire. Dans l'excès de sou emportement, il n'y eut point d'épithètes odieuses qu'il ne prodiguât au Roi, point de reproches graves qu'il ne lui
1750- adressât : et tout cela, il le criait, en marchant à grands
pas dans sa chambre, avex tous les symptômes de la plus extrême agitation. Le pauvre page, qui attendait une réponse, écoutait, pâle et tremblant, ne pouvant que répéter sans cesse : Monsieur 1 monsieur!
A la fin, cet enfant, âgé d'environ quinze à seize ans, s'appi*oche, et lui dit d'un ton désespéré : « Mais, monsieur, rappelez-vous donc qu'il est roi, que vous êtes chez lui^ et que moi qui vous entends, je suis à son service. »
A peine ces mots si justes eurent^iis fi-appé Voltaire, que re£Pet en ftit soudain. Saisissant aussitôt le page par le bras. « Eh bien! monsieur, lui dit-il, c'est vous que je prends pour juge entre lui et moi. Cherchez, et
dites-moi quel est le tort que j'ai envers lui Ah!
je n'en ai qu'un, mais il est inséparable; un seul, celui de lui avoir appris à faire les vers mieux que moi. Allez, et portez-lui cette réponse. »
Le page remonte chez le Roi, qui n'était guère phis tranquille, et qui, en l'attendant, se promenait d'impatience dans son cabinet, w Avez-vous remis mon billet? dit-il au page dès qu'il l'aperçut. — Oui, Sire. — Tavez-vous remis à M. de Voltaire lui-même? — Oui, Sire. — L'a-t-il lu devant vous? — Oui, Sire. — Qu'en a-t-il fait après l'avoir lu, et qu'a-t-il dit? » Ici le page restait immobile et muet. « Je vous demande ce que M. de Voltaire a dît après la lecture de mon billet?» Silence profond. « Mais ne m'entendez-vous pas? Je vous ordonne de me dire s'il a parlé, et ce qu'il a dit, ce qu'il a fait?» Même silence encore. « Prenez
garde à vous Est-ce que vous ne m'entendez pas? i^^o-
Je veux absolument savoir ce cpi'il a fait et dit. Parlez, je le veux : dites. » Enfin le page, vaincu par sa terreur même, s' arrêtant à chaque mot, et plus tremblant encore qu'il ne l'avait été chez Voltaire, raconta, sans leverlesyeux, tout ce qu'il avait vu et entendu. A mesure qu'il avançait dans son récit, le Roi allait et venait à grands pas; puis s'arrêtait, regardant fixement le pauvre narrateur : son visage s'enflanmiait, son œil était terrible; tout présageait une violente explosion; lorsque le page arrivant aux derniers mots de Voltaire, le monarque redevenu subitement calme, sourit en haussant les épaules, et termina cette grande affaire par ces mots : « C'est un fou*. »
Frédéric fut-il dupe de l'adroit compliment de Voltaire? ou plutôt ne feignit-il d'y croire que pour éviter un éclat ? C'est au lecteur à prononcer.
Enfin Voltaire, |)rétextant des raisons de santé et des affaires de famille, demanda son congé. Les quatre vers suivants accompagnaient la croix du Mérite, qu'il renvoyait au Roi avec le brevet de sa pension et la clef de chambellan :
Je les reçus avec tendresse, Et je les rends avec douleur, Gomme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maltresse.
C'était mettre une sorte de coquetterie dans ses adieux. Frédéric, tournant la chose en plaisanterie,
' Thiébault, Mes souvenirs, etc.
i7S»- fit aussitôt reporter à son chambellan en brillâmes marques de servitude^ comme les appelait Yottaire, arec une forte dose de quinquina.
On sentit qu'il fallait tenter une antre voie : non- Telle pétition pour obtenir la facnlté de se rendre aux eaux dePIombiè^res; réponse amicale du Roi qui mande qu'on en trouvera d'aussi bonnes en Silésie.
Las de cette inutile correspondance, Voltaire se dé* termine à Toir Frédéric, et le moyen lui réussit : quelques heures d'entretien ont dissipé tous les nuages, la permisnon tant désirée est obtenue. Dans l'excès de sa joie, Voltaire s'engage h revenir ensuite à Berlin, jurant bien, au fond de l'âme, de n'y jamais remettre les pieds.
Le Roi était à la parade, lorsqu'on vint lui dire : « Sire, voici M. de Voltaire qui vient prendre les ordres de Votre Aiajesté. » Se tournant alors : w Eh bien ! monsieur de Voltaire, vous voulez donc absolument partir? — Sire, des affaires indispensables, et sui'toiit ma santé, m'y obligent. — Monsieur, je vous souhaite un bon voyage. »
Tels furent leurs adieux. C'était le 26 mai 17o5; ils ne devaient plus se revoir.
Voltaire comptait rester quelques jours à Leipsick, pour se concerter avec madame Denis et ses amis de Paris. A peine arrivé, il y reçut de singulières nouvelles de Maupertuis. De toutes parts, on voyait le Docteur Akakia renaître de ses cendres : les libraires d'Allemagne et de Hollande, s'imaginant qu'un ouvrage brûlé aui*ait beaucoup de débit , s'étaient hâtés
de le réimprimer. Maupertuis, qui attribuait cette' ré- n&s surrection au ressentiment de Voltaire , ne vit, dans son séjour à Leipsidc, que l'intention de l'insulter de plus près. Furieux, il lui envoya ce cartel qui fit rire VEurope entière à ses dépens :
Avril 1753.
« Les gazettes disent que vous êtes demeuré malade à Leipsick; les nouvelles particulières assurent que vous n'y séjournez que pour faire imprimer de nouveaux libelles. Pour moi, je veux vous faire savoir des nouvelles certaines de mon état et de mes desseins.
« Je n'ai jamais rien fait contre vous, rien écrit, rien dit ; j'ai trouvé même indigne de moi de répondre un mot à toutes les impertinences que vous avez répandues, et j'ai mieux aimé laisser courir les histoires de M. de La Beaumelle, dont j'avais le désaveu de lui par écrit, et cent îiulres faussetés que vous avez débitées pour tâcher de colorer votre conduite à mon égai'd, que de soutenir une guerre aussi indécente. La justice que m'a faite le Roi de vos pièces écrites, ma maladie et le peu de cas que je fais de mes ouvrages ont pu jusqu'ici justifier mon indolence.
« Mais, s'il est vrai que votre dessein soit de m'attaquer encore, et de m'attaquer, comme vous l'avez déjà fait, par des personnalités, je déclare qu'au Jieu de vous répondre par des écrits, ma santé est assez bonne pour vous trouver partout où vous serez, et pour tirer de vous la vengeance la plus complète. Rendez grâces au respect et à'I'obéissàiiee qui ont jusqu'ici retenu mon
îîS" ^^^^9 ^^ 9"* ^^"^ ^"* sauvé de la plus malheureuse aventure qui soit jamais arrivée.
« Maupertuis. »
Pour Voltaire, c'était là une bonne fortune à exploiter. Voici sa réponse :
« Monsieur le Président,
« J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré. Vous m'apprenez que vous vous portez bien, que vos forces sont entièrement revenues, et vous menacez de venir m'assassiner. Quelle ingratitude envers votre pauvre docteur Akakia!... Non content dordonner qu'on ne paye point son médecin, vous voulez le tuer. Ah! Monsieur, ce procédé n'est ni d'un président d'académie, ni d'un bon chrétien tel que vous êtes.
« Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé , mais je n'ai pas tant de force que vous ; je suis au lit depuis quinze jours, et je vous supplie de différer la petite expérience de physique que vous avez projetée. Vous voulez peut-être me disséquer? Mais songez bien que je ne suis pas géant des terres australes, et que mon cerveau est si petit, que la découverte de ses fibres ne vous donnera aucune solution de rame. De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de La Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux enfers, et il ne manquera pas de m'y aller chercher. Quoique le trou que l'on doit creuser, par votre ordre, jusqu'au centre de la
terre, et qui doit mener tout droit en enfer , ne soit j^^^ pas encore commencé, il y a d'autres moyens d'y al- ^^^ 1er, et il se trouvera que je serai malmené dans l'autre monde, comme vous m'aurez persécuté dans celui-ci.
« Voudriez-vous , Monsieur, pousser l'animosité si loin ? Ayez encore la bonté de faire une petite attention. Pour peu que vous vouliez exalter votre âme pour voir clairement l'avenir, vous verrez que, si vous venez m'assassiner à Leîpsîck, où vous n'êtes pas plus aimé qu'ailleurs, et où votre lettre est déposée, vous courrez quelques risques d'être pendu; ce qui sans doute avancei'ait le moment de votre maturité, mais serait peu convenable à un président d'académie.
« Je vous conseille d'abord de faire déclarer la lettre de La Beaumelle, forgée et attentatoire à votre gloire, dans une de vos assemblées; après quoi, il vous sera plus permis peut-être de me tuer, comme perturbateur de votre amour-propre. Au reste, je suis encore bien faible; vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre; mais, dès que j'aurai un peu de forces, je ferai charger mes pistolets cum pulvere pyreo^ et, en multipliant ensuite la masse par le carré de la vitesse, jusqu'à ce que l'action et vous soyez réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle : elle paraît en avoir besoin. Il est triste pour vous que les Allemands, que vous avez tant vilipendés, aient inventé la pondre , comme vous devez vous
iî&«- plaindre de ce qu'ils out inventé Timprimerie. « Adieu, mon cher président.
« A Leipsick, le 10 avril 1753.
« Voltaire. »
« P. S. Gomme il y a cinquante à soixante personnes qui ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner. Madame Gotscher se flatte que vous pardonnerez à son esprit en faveur de son sexe, et que vous aurez la générosité de lui donner une sauvegarde. »
A sa lettre. Voltaire joignit cet avertissement, qui parut dans les gazettes de Leipsick :
« Un quidam ayant écrit à un habitant de Leipsick une lettre par laquelle il menace ledit habitant de l'assassiner, et les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la foire, on prie tous et un chacun de donner connaissance dudit quidam, quand il se présentera aux portes de Leipsick. G'est un philosophe qui marche en raison composée de l'air distrait et de l'air précipité, l'œil rond et petit, la perruque de même, le nez écrasé, la physionomie mauvaise, ayant le visage plein et l'esprit plein de lui-même, portant toujours scalpel en poche pour disséquer les géants de haute taille.
« Ceux qui en donneront connaissance auront 1,000 ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville
DE FUÉDÉRIC II. 443
latine que ledît quidam fait bâtir, ou sur la première n&scomète d'or ou de diamant qui doit tomber incessamnieut sur la terre, selon les prédictions dudit quidam, philosophe et assassin. »
Maupertuis, assez imprudent pour s'être attiré de si rudes avanies, sut pourtant en calculer les suites; sans donc renoncer à sa vengeance, il renonça à appeler en duel un homme qui semblait né tout exprès pour lui infliger l'immortalité du ridicule. Son nouveau plan réussit mieux.
Après s'être arrêté vingt -trois jours à Leipsick, Voltaire alla faire sa cour à la duchesse de Saxe- Gotha, Tune des femmes les plus spirituelles de sou temps. Logé au palais ducal, comblé d'égards, il ne put refuser aux prières de la duchesse un abrégé de rhistoire d'Allemagne : telle fut l'origine des Annales de V Empire f ouvrage exact, judicieux^ mais fraid et plus utile à cx)nsulter qu'agréaUe à lire.
De Gotha , le voyageur se rendit à Hesse-Cassel ; le landgrave Guillaume VUI et son fils l'accueillirent avec joie. Mais la rencontre imprévue du baron de Pœlnitz, qui peu de temps auparavant était à Postdam, surprit Voltaire : « Que fait donc Pœlnitz à Cassel? » demanda-t-il d'un air inquiet.
Le 30 mai, il continua sa route , se (Urigeant vers Plombières. Mais, au moment de quitter Francfortsur-4e-Meln , le voyageur eut la preuve que Maupertuis n'avait pas perdu de temps.
Durant son séjour en Prusse, Voltaire avait eu etitire
i7W- les mains un volume grand in-4% contenant les poésies manuscrites du Roi ; il les examinait à loisir, et proposait ensuite ses corrections au royal auteur. Quand Voltaire partit, Frédéric ne réclama point son volume, soit qu'il le crût déposé entre les mains d'un tiers, soit par crainte d'afficher une méfiance injurieuse- Ne le voyant pourtant pas revenir, il fit prendre des informations, et apprit que ses poésies couraient la poste avec Voltaire. Cette négligence de son ancien ami le contraria vivement 5 mais, bientôt, de perfides suggestions lui firent craindre une vengeance, terrible surtout pour un poëte-roi *. Voltaire était blessé au vif; ne pouvait-il pas réclamer les vers qu'il avait donnés, et rendre malignement la vie à des fautes par lui effacées? Ne trouverait-il pas aussi une joie cruelle à divulguer quelques-uns de ces traits acérés que Frédéric avait lancés contre plus d'une tête couronnée ? Tout d'ailleurs annonçait en lui la volonté de ne jamais revoir la Prusse,
A l'appui de ces insinuations , on signalait au Roi d'indignes satires, de mordantes épigrammes officieusement attribuées à Voltaire- Frappé du danger, Frédéric sent croître ses inquiétudes ; il veut les calmer : un courrier paît pour Francfort, avec ordre au Chargé d'affaires prussien d'y retenir Voltaire jusqu'à ce qu'il ait restitué sa croix du Mérite, la clef de chambellan, le brevet de pension, et surtout le manuscrit.
Il était temps que le message arrivât, car les che-
* Gondorcet, Vie de Voltaire.
vaux de poste étaient commandés, la voiture toute 1753prête ; Voltaire faisait ses derniers préparatifs de départ , lorsqu'un ancien major, Freytag, alors résident du roi de Prusse, se présente escorté d'un officier recruteur et d'un bourgeois de mauvaise mine. « Monsir, dit Freytag, je avoir reçu l'ordre de demander vous le croix de la Mérite, le clef de chambellan, les lettres et sirtout l'œuvre de poëschîe du Roi, mon gracieux maître, »
Étourdi d'abord d'une telle ambassade, Voltaire examine cette singulière figure, et rend à l'instant même la croix et la clef. Ayant ensuite ouvert ses malles et porte-feuilles : « Messieurs, dit-il, prenez tous les papiiers de la main du Roi; quant à l'œuvre de poëschie, elle est restéej, à Leipsick, dans une caisse destinée pour Strasbourg; mais je vais écrire pour la faire venir ici, et ne quitterai cette ville qu'après son arrivée. » Des deux côtés, l'arrangement fut ratifié et signé. Freytag écrivit ce billet : « Monsir, sitôt le gi'os ballot de Leipsig sera ici, où est l'œuvre de poëschie du Roi, mon gracieux maître, et l'œuvre de poëschie rendue à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, le 1*' juin 1753. Freytag, résident du Roi, mon maître. » Voltaire écrivit au bas : « Bon pour l'œuvre de poëschie du Roi, votre maître. Voltaire. »
Tranquille sur les suites de cette afiaire, il continue de travailler aux Annales de V Empire.
Dix-sept jours se passent ainsi ; enfin la caisse arrive. Voltaire se croit libre : vain espoir! M. le résident déclare que de nouveaux ordres du Roi enjoignent de
AMi HISTOIRE
n&n- tout suspendre, et de laisser les choses dans Tétat où elles sout. Mais Voltaire, irrité, croit pouvoir user de la faculté stipulée dans Técrit môme de Freytag; fort peu flatté de demeurer davantage entre les nmins d'un pareil diplomate, il combine son plan d'évasion : madame Denis restera avec les malles pour attendre rissue de cette triste aventure, et lui, accompagné de CoUini, son secrétaire, partira secrètement en voiture de louage.
Mais il était écrit dans sa destinée que Francfort lui laisserait des souvenirs bien autrement pénibles. Arrêté aux portes de la ville, Fauteur de Mirope est ramené, en criminel, à travers des flots de peuple, par Freytag qui 1 accable d'injures. On sépare madame Denis de sou oncle, on la relègue dans un galetas où elle n'a que des soldats pour femmes-de-chambre, et leurs baïonnettes pour rideaux \ D'autres personnages étaient intervenus, le marchand Schmith, affublé du titre de conseiller du roi de Prusse, son acariâtre compagne, ses commis, ses servantes. Jusqu'au 5 juillet, le plus avide, le plus grossier despotisme pesa sur les prisonniers. Mais Voltaire avait adressé une lettre pressante à Tabbc de Prades, lecteur de Frédéric: la réponse apporta un ordre formel de délivrance. Le Roi ne savait rien de ce scandale; ses ordres furent dénaturés par ceux-là mêmes qui les transmirent ; la cupide stupidité de Freytag et de ses complices fit le
' Mémoires pour servir à la vie de M, de Voltaire, écrits par liii-
reste. On s'étonne qu'au sein d'une ville se disant li- nwbre, des agents étrangers aient o^é commettre de telles vexations. Mais sans la force qu'est le droit?
Échappé de Francfort, non sans avoir payé fort cher son emprisonnement et sa liberté, Voltaire alla passer trois semaines à Mayence, « pour sécher, disait-il, ses habits mouillés du naufrage. » Il se consola de sa mésaventure en composant, sous le nom de Testament^ ou de Mémoires^ la fameuse relation de ses démêlés avec le roi de Prusse j vengeance indigne de lui, et que, dans l'intérêt de sa propre gloire, il n'eût point dû se permettre, les plus gi'ands tç^rts surtout étant venus de son côté.
Mais îl existait entre le monarque et le philosophe ^trop de points d'attraction, pour que la rupture fût étér-
^ Bien des années après, quand Beaumarchais eut acheté les manuscrits de Voltaire, mort récemment, il adressa au roi de Prusse une copie de celte diatribe injurieuse, en déclarant qu'il n'eût point osé rimpriiaer sans l'avoir mise auparavant sous les yeux de Sa Majesté. 11 offrait, malgré tout ce qu'elle devait, selon lui, présenter de piquant au public, de l'anéantir, si le Roi le désirait ; mais non sans insinuer qu'il avait principalement compté sur ce Testament pour couvrir les frais d'achat des manuscrits.
Frédéric lui renvoya l'écrit avec ses remerctments, et des vœux pour le succès de sa spéculation. Trompé dans ses calculs, Beaumarchais fit imprimer à part le morceau eu question, et le répandit dans toute l'Europe. Le libraire Samuel Pitra en ayant reçu vingt-cinq exemplaires, vint consulter M. Thiébault pour savoir s'il pouvait les vendre en toute sûreté, ou s'il devait les renvoyer. M. Thiébault adressa à ce sujet une lettre au Roi, avec un exemplaire du Testament, et lui demanda ses ordres.
Frédéric répondit qu'on pouvait vendre, pourvu qu'on ne mît point de scandale dans les annonces. En deux jours, tout fut enlevé à trèshaut prix.
175». nelle. Quoique brouillés, l'un était toujours pour rautM^jj le premier homme du siècle; malgré les blessures fait à Tamitiéy Tadmiration restait pleine et entière. Ai reprirent-ils bientôt le cours de leur mémorable corr pondance. A travers des récriminations, on y retrouye,: à chaque page, le même enthousiasme du génie pour le génie- Le Roi fit les premières avances.
Ce fut aussi durant la paix que l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres, trop longtemps victime des sauvages dédains de Frédéric-Guillaume, se releva. Composée d'Allemands, de Suisses, de Français, elle était partagée en quatre classes : Physique, Mathémali- , queê ou Géométrie y Philosophie spéculative, Belles-Lettres.
Dans les sciences physiques, mathématiques et natu-?^ relies, plusieurs hommes d'un mérite supérieur attirèrent sur Berlin les regards de l'Europe. Parmi eux, on distinguait Euler, personnage extraordinaire, qui, un chat sur l'épaule et ses enfants sur les genoux, rédigeait des mémoires* admirés du monde savant; LaGrange%
* On doit à Euler plus de la moitié des mémoires mathématiques dans les quarante-six volumes in-4o publiés, depuis 1727 jusqu'en 1783, par FAcadémie de Pélersbourg ; et, en mourant, il laissa environ cent mémoires inédits, que cette Académie insère successivement dans son recueil annuel. Ce n'est là. qu'une partie de ses immenses travaux; celui qui les accomplit fut aveugle les dix-sept dernières années de sa vie !
« Frédéric ayant prié d'Alembert de lui trouver un homme digne de remplacer Euler, parti pour la Russie : « Je ne puis proposer h Votre Majesté qu'un seul homme, lui répondit le géomètre, parce que je n'en connais qu'un qui soit capable de remplir le vide immense que M. Euler laisse dans voire académie. Celui que je vous propose avec