‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 5 sur 21 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

^ a Mon frère avait donné ce titre à sa flûte, disant qu'il ne seroil jamais véritablement amoureux que de cotte princesse. Il en faisoit

Tandis que le malheureux Katt était traîné dans un cachot, le Roi expédiait au général Mosel l'ordre de faire arrêter l'autre complice de Frédéric, le jeune Keith, d'abord page, depuis officier, en garnison à Wesel. Keith dut son salut au hasard. Un jour, qu'il se promenait sur la prace, il vit venir un page, son ancien caÈoarade, et lui demanda des nouvelles de la cour. Le page raconta la triste aventure du prince royal, et le malheur de Katt, ajoutant que le Roi, qu'il précédait à Wesel, lui avait remis des ordres très-pressés pour le commandant. L'officier, sentant que cet ordre pouvait le concerner, monta à cheval et prit la fuite. A peine était-il parti qu'on se présenta pour l'arrêter. Keith avait dit en partant qu'il ne sortait que pour une promenade, en soile qu'il gagna assez de temps sur ceux qui le poursuivaient, pour leur échapper. Caché quelque temps, en Hollande, à la Haye, chez lord Chestertield, ambassadeur d'Angleterre, il passa, plus tard, en Angleterre, et, delà, en Portugal, où il attendit l'avénement de Frédéric H.

Vainement, Frédéric -Guillaume avait expédié en toute hâte le coloilel Du Moulin pour le réclamer ; lord Chesterfield refusa de livrer son hôte, et l'envoyé prussien n'eut d'autre succès que de voir Keith traverser la ville dans le carrosse de l'ambassadeur anglais, pour s'embarquer.

Furieux de cet échec à sa vengeance, Frédéric-Guil-

souvent de jolis badinages qui nous faisaient rire. Pour y répondre, j'avais nommé mon luth prince, lui disant que c'était son rival. » (Mémoires de la margrave de Bareitb.)

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laume, à défaut de la personne, et ne pouvant mieux, tit peindre Keith eu eftigie; il força le frère de cet offi* cier, pour avoir procuré des chevaux à Frédéric, à entrer, comme sergent, dans lui régiment.

A Berlin, de nouveaux empoitementa aigoalèreaf larrivée du despote. Toute la famille roy$de s'était jetée à ses pieds, en implorant la grâce de Frédéric; le priaoe repoussa ses enfants avec dureté, et épouvanta la Reine par ces pandes fondi-oyantes : a Votre fila est mort. — Quoi ! sécria cette malheureuse mère, vous auriei été le meurtrier de votre fils ! — Ce o*était plus mon fih, reprit le Roi, mais un déserteur qui méritait la mort, n A ces mots, la Reine tomba sans connaissance. Ce spectacle, loin d attendrir Guillaume, semblait redoubler sa fureur. Étant sorti pour se faire amener Katt, il rentra chez la Reine, saisit la princesse Frédéiique, la renveroa, et Teût grièvement blessée sans la résistance de la Reine ; il Taccabla de paroles outrageantes, jurant qu'elle payerait de sa tête tous les chagrins qu'ella lui causait. Or, tout le crime de cette princesse était son tendre attachement pour son frère. Les menaces de Guillaume s étendirent jusqu'à la Reine.

Vint le tour de l'infortuné Katt : avant de Tinterroger, Guillaume lui airacha sa ci'oix de Saint-nJean, le frappa de sa canne, le foula aux pieds. Katt répondit à toutes ses questions avec fermeté, et dit qu'au reste on en saurait davantage en ouvrant la cassette du prince, cassette que lui-mônie, croyant partir pour le rejoindre, avait remise à la Reine.

Mais tout était prévu : gi*âce à un cachet enlièi'e-

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ment semblable à celui qui la scellait et qu'un domestique avait trouve dans les jardins de Monbijou, on put briser les liens passés autour de la cassette et les remplacer. Quinze ceut3 lettres environ, tant de la Beine que de la princesse Frédériqtie, furent brûlées : dans un grand nombre, le Roi n'était pas épargné; dansd'au^ très, se révélaient toutes les intrigues avec T Angletenre ; une lettre de Frédéric, datée du mois de mai, Mt devenue une charge accablante. Elle disait : « Je pars, mon cher Katt ; j'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par Leipsick, où je me donnerai le nom de marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à Leipsick. Adieu, ayez bon courage. »

11 y avait aussi des biUats d'amour, des réflexions morales, des remarques mv l'histoire, de la main du prince, une bourse contenant mille pistoles, des pierreries et bijoux.

Une fois que tout indice compromettant eut disparu> on dut songer à remplir le vide; durant trois jours entiers, la Reine et sa fille écrivirent six à sept cents lettres aussi innocemment insignifiantes que possible, en ayant soin de prendre du papier de chaque année pour établir une parfaite concordance ^

* Tout ne fut pas brûlé alorg, et la Reine consenra, jusqu*À sa mort, une [)arlie de ces papiers. Voici ce que Thiébault rapporte h ce sujet :

« Lorsque, dit-il, la Reine se vit, en i757, près de sa mort, elle enveloppa ces lettres dans de grandes feuilles de papier, scellées de son cachet en cire noire à tous les points où ces feuilles se rejoignaient,

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Telle était la terreur de la Reine, et son impatience d'eu finir, qu'elle acheva de remplir la cassette avec toutes sortes de vieux chiffons.

Au reste, il était temps : car, le soir même, arriva Frédéric-Guillaume. « Nous accourûmes tous, dit la margrave de Bareith, pour lui baiser la^main; mais, à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage s empai'èrent de son cœur. 11 devint tout noir, ses yeux étincelaient de fureur, et l'écume lui sortoit de la bouche. (< Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant « moi? va tenir compagnie à ton coquin de firère. » En proférant ces paroles, il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont Tun me frappa si violemment la tempe, que je tombai à la renverse, et me serois fendu la tête contre la corne du lambris, si madame de Jonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le Roi, ne se possédant plus^ voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La Reine,

y mit Tadresse de son fils, et confia ce précieux paquet à une personne sûre, sous la promesse de le présenter au Roi, dès que celui-ci serait revenu dans ses Ëtats. En 1763, Frédéric, en rentrant dans le château de Berlin, passa dans*une petite tourelle qui forme un cabinet avancé, du côté de Tancienne place, à Tangle qui donne sur le Grand Pont. Ce fut h Tinslant où ce Roi jetait de là les yeux sur sa capitale, qu'on exécuta les ordres de son auguste mère. Il savait, sans doute, ce que ce paquet contenait, car il n'y arrêta pas même ses regards; il se contenta d'ordonner de le déposer sur la petite table qui était dans ce cabinet, et c'est là qu'il l'a laissé, durant tout le reste de son règne, sans le déplacer ni l'ouvrir. Je l'y ai encore vu dans le même élat en 1784, lorsque j'ai quitté Berlin. » {Frédéric4e' Grand, ou Mes vingt ans de séjour à Berlin, tome I. )

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mes frères et sœurs, et ceux qui étoient présents l'en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à mesdames de Kamken et de Jonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise, dans l'embrasure de la fenêtre qui étoit tout proche. Mais, voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes sœurs qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler, je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille fois plus douce que la vie dans l'état où en étoient les choses. Il est impossible de décrire la funeste situation où nous étions.

« La Reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée ; elle se tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit si fort le visage du Roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et sœurs, dont le plus jeune n'avoit que quatre ans, étoient à ses genoux et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Madame de Jonsfeld soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus. »

Trompé dans son espoir, le Roi ne connut plus de mesure : « J'en sais assez, dit-il à la Reine, pour faire voler la tête de Fritz et celle de votre indigne fille. » Celle-ci eut ordre de ne plus quitter sa chambre. « Dans trois jours, ajouta Guillaume^ je saurai la mettre en un lieu où elle aura tout le loisir d'expier ses fautes. »

Quiconque avait servi ou connu le prince devenait suspect; les uns furent exilés, les autres envoyés à

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