‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 7 sur 21 · I. rs · texte numérisé non relu

I. rs

lité : dans une gi*ande âme, il n*y a pas de place pour la vengeance.

Sa dépense avait été réglée fort mesquinement; aussi toute la noblesse du voisinage se cotisa-t-relle pour subvenir à la table du prince; les réfugiés français de Berlin lui envoyèrent du linge et des rafraîchissements. Telle était sa mélancolie, qu'on eut bien de la peine à la dissiper, et encore Frédéric ne voulut-il quitta son habit de prisonnier que quand il fiit en lambeaux^ parce que son cher Katt en avait porté un semblable»

Cependant les travaux du nouveau conseiller ëtaietit peu de son goût ; il s y livra néanmoins avec assez d'ardeur pour acquérir des connaissances utiles, trop souvent étrangères aux rois. Ne réprimant pai iBIitiJôcirs son humeur satirique > il s'amusait quelquefois à dessiner, en caricature, ses graves conft*ères, et même le président de Afunchov^, qui n'en continuait pas mollis ses bons offices^ en lui pi'ocurant des livres. Dâni «es grotesques peintures, les uns étaient affublés d'énormes cornes, d'autres étaient représentés buvant ou jouant aux cartes.

Forcé de renoncer à l'horrible satisfaotioii qu'il s'était promise, Frédéric^uillaume, ne pouvant tuer le corps de son fils, voulut sauver son âme, et il ordonna à l'aumônier MuUer, le même qui avait assisté Katt, de conférer avec le prince royal. La mission était délicate, imposée par un homme dont toute la conduite Tenait d'être si contraire à l'esprit même du christianisme. Le digne ecclésiastique l'accomplit fidèlement ; et, s'il ne parvint point à changer les convictions de Frédéric, s'il

ne Farrachâ point à l'abîme sang fond du doute, ses tentatives du moins furent-elles charitables autant que son intervention fut conciliante; impuissant à donner un serviteur à Dieu^ il s'efforça de rendre un pèi'e à son fils^

Peu à peu, la surveillance devenait moins rigoureuse ; Frédéric put écrire} bientôt méme^ on lui permit de fréquenter^ sous un déguisement, le château de Tamsel, résidence des barons de Wrech. Là vivaient le père, la mère, trois fils et quatre filles. Tous les soirs, Frédéric arrivait, et, dans une douce intimité^ grâce k la musique, à la conversation, les heures s'écoulaient rapidement. M. de Wrech lui fournissait livres , bougies, provisions, argent môme ; ces avances montèrent jusqu'à six mille rixdalers. On a prétendu que jamais Frédéric n'avait remboursé cette somme ^ ne pensant pas que ce fût au roi de Prusse à payer les dettes du prince royal. Ce qu'il y a de certain^ c'est que, dans la suite, la famille de Wrech ^ tpujoui's tenue à l'écait, resta frappée d'une sorte de disgrâce. Au reste, il en fut de môme pour les parents de l'infortuné Katt.

Vainemeut Thiébault ' veut excuser cette ingratitude eu l'expliquant par la raison d*État^ et en invoquant les inflexibles nécessités du rang suprôme : tels furent en effet sans doute les mobiles du monarque. Mais en cela il se ti'ompa étrangement ; car la reconnaissance, contenue dans de justes limites, est, de toutes les influences royales, la mieux entendue.

* Voyez pièces justificatives (J).

■ Mes Souvenirs, etc.

i 90 HISTOIRE

Cette bizarre position de Théritier d*un trône durait depuis près d^une année , lorsqu'un jour le maréchal de Borck, MM. de Grumkow, PoudeTel, sou gendre, et Tuimœier, ministre d'État, se présentèrent, au nom du Roi, devant la princesse Wilhelmine^ presque prisonnière elle-même dans ses appartements, et, tonr à tour, maltraitée par son père qui détestait toute idée de mariage avec TAngleterre , et par la Reine travaillant au contraire, nuit et jour, à une double alliance avec cette puissance.

Grumkovsr, ayant pris la parole, déclara que désormais un mariage avec le prince de Gkilles devenait impossible ; que , chargé lui-môme de cette négodation, il avait complètement échoué, Tunique réponse du monarque anglais aux ofires de la Prusse étant un refus dédaigneux; que, justement offensé, son auguste mattre voulait en finir, et proposait , pour époux, à sa fille, le prince héréditaire de Bareith, de la Maison de Brandebourg, et futur possesseur d'un très-beau pays.

11 ajoutait qu'entre autres grands avantages, le Roi, comme témoignage de satisfaction, accorderait, après les noces, Tentière liberté du prince, son frère; qu'ainsi , tout nuage disparaissant , la concorde renaîtrait au sein de la famille royale ; que si, au contraire; la princesse résistait , elle serait immédiatement renfermée dans la forteresse de Memel, en Lithuanie.

Cédant à l'idée du bien qu'elle allait faire j par-dessus tout, préoccupée du sort de son frère chéri, Wilhelmine consentit, et, le 20 novembre 1731, malgré les emportements et les menées de la Reine, elle devint

princesse héréditaire de Bareith. Circonstance bizarre! elle se trouvait mariée contre le gré des trois personnes ^ qui pouvaient disposer de son sort , et néanmoins avec leur consentement!

Enchanté du désappointement de la Reine , Frédéric-Guillaume célébra , le 20 novembre, à Berlin, avec magnifîcence,dans les grands appartements du château, où tout, meubles et ornements, était d'argent massif ^ une cérémonie qui, à ses yeux, devenait un triomphe personnel : festins splendides, où il s'amusait à enivrer son gendre, danse aux flambeaux, revues, riches présents même à la princesse, rien ne fut épargné. La Reine seule, dominée par son ressentiment, déployait contre sa fille un luxe d'humeur inimaginable.

Cependant, au milieu de toutes ses peines, la bonne Wilhelmine, n'oubliant pas son frère, sommait Grumkow de tenir sa parole.

Enfin, le Roi prouva qu'il était capable d'un sentiment délicat et tendre. C'était le 25 novembre, fête de la Reine ; il y avait bal au château. Voulant lui ofirir un bouquet digne d'une mère, Frédéric-Guillaume commanda à son fils d'entrer furtivement dans le salon où cette princesse faisait sa partie, et de se présenter ensuite tout à coup devant elle. Le prince alla donc se placer près de la table de sa mère, attendant qu'elle portât ses regards vers lui. Il pouvait à peine contenu*

* Le margrave de Bareith, en unissant son fils à la princesse Wilhelmine, n'avait eu en vue que des avantages personnels; déçu par Tavarice du Roi, sa mauvaise humeur était grande.

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