‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 8 sur 21 · I08 HISTOIRE · texte numérisé non relu

I08 HISTOIRE

son impatience; le Roi, jouissant de ce Apectade, sentait qu'il était père. Enfin, TheureuK moment arrive : (( Ahl Fritz, » s'écrie la Reine; et elle preme son fils entre ses bras eu le baigriant de larmes. Cette ânolion subite pensa lui devenir funeste. De pareilles joies inondent le cœur d'une mère. Guillaume lui-même fut attendri : « Fritz, Fritz, dit-il en se tournant avec bonté vers le prince royal, une autre fois tu n'en seras pss quitte à si bon compte. »

Dansant à l'extrémité de la galerie, la princesse Wilhelmine ignorait tout encore; Grumkow vint à elle : « Eh ! mon Dieu, madame, lui dit-il en souriant. Votre Altesse Royale est-elle donc piquée de la tarentule? Ne voit-elle point ces étrangei-s qui viennent d'arriver?» S'arrétant tout court, la princesse, regardant autour d'elle, aperçut en effet un jeune homme habillé de gris, et, sans le reconnaître, tant il avait pris d'embrapoint : « Mais allez donc embrasser le prince royal, ajouta Grumkow; le voici devant vous. » Après avoir couvert de caresses ce frère bien-aimé, elle courut se jeter aux pieds du Roi qui, la relevant avec bonté : « Hé bien? ma fille, lui dit-il, étes-vous contente de moi ? vous voyez que je vous ai tenu parole. »

Avant de quitter Kustrin, le prince avait dû s'engager, par serment, à obéir en tout à son père; à n'entreprendre aucun voyage sans sa permission; à vivre dans la crainte de Dieu; à remplir ses devoirs religieux, et à se maiîer comme le Roi l'entendrait.

Quand l'uniforme lui fut rendu, on lui présenta aussi une épée ; mais Frédéric la refusa : ce C'est celui qui

m'a ôté monépée, dit-il, qui doit me la rendre; » et il n'en voulut recevoir une que de la main de son père.

Peu de temps après , Frédéric-Guillaume lui donna un régiment , et songea à le marier. On se rappelle l'opiniâtre engouement de la Reine et l'insurmon* table aversion du Roi à l'endroit'des mariages anglais. De là^ pour le jeune prince^ une nouvelle série de trî«bulations.

(( Jusqu'ici^ mon sort a été asses doux, écrivait-il à sa sœur ; j'ai vécu tranquillement dans ma garnison ; ma flûte y mes livres et quelques amis afifectionnés m'ont fait passer une vie fort paisible. On veut me forcer à l'abandonner^ pour me marier avec la princesse de Bevem, que je ne connais pas : on m'a extor«^ que un consentement qui m'a causé bien de la peine. Faudra-t-il donc toujours être tyrannisé^ sans espoir de changement? Eocore , si ma chère sœur était ici , j'en-*durerais tout avec patience» »

Favorable aux vues de la cour de Vienne^ et moins disposé que jamais en £aveur du monarque anglais , qui l'appelait ironiquement rArehi-êablier ^ ds VEmpire, et son frère, le Coford^ Frédéric-Guillaume avait fixé son choix sur une nièee de l'Empereur, âgée de dix*sept ans et demi, Ëlisabeth-Oiristine, fille de Ferdinand-Albert , duc de Brunswick-Beveni * : c'était en finir pour toujours avec l'Angleterre.

Ce mariage eut lieu le 12 juin 1752; mab Frédéric

1 Faisant ainsi allusioii aux landes sablonneuses du Brandebourg. « Plus tard, duc de Brunswick-Wolfenbuttel, par la mort de Louis- Uodolphe, son beau-père.

avait juré de n'avoir d'autre relation que le tiu« d'époux avec une compagne qui n'était pas de son choix : il tint parole , et la première nuit devint une iirévocable séparation. La cérémonie avait eu lieu au château de Salzdahlen, propriété du duc de Brun^ vnck. Déjà les jeunes époux s'étaient retii*és dans leurs appartements y quand , de tous côtés , retentissent les cris : « Au feu ! au feu! » Aussitôt, Frédéric s'ëlance de la couche nuptiale pour n'y rentrer jamais. A dater de cette époque, il ne rencontra que très-rarement h princesse; devenu roi, toutes ses relations avec elle se bornèrent à une visite par an^ le jour de sa naissance.

Pieuse, ehaiîtable, indulgente pour les autres autant que sévère pour elle-même, Elisabeth-Christine, durant sa longue vie, réalisa complètement le vœu de César : car jamais on ne parla d'elle. Toute concentrée dans sa paisible retraite, ne se rattachant au monde extérieur que par une fervente admiration pour son héroïque époux, et par le bien qu'elle répandait, cette princesse ne vit jamais ni l'ancien ni le nouveau Sans- Souci. C'était elle cependant qui tenait la seule cour du pays; chez la Reine, aux jours d'usage, se rendaient ministres, généraux, ambassadeurs; chez elle, avaient lieu les présentations d'étrangers. Mais, telle était l'invariable régularité de ce cérémonial sans faste , qu'à l'exception des intéressés, personne dans Berlin ne s'en préoccupait *.

Au reste, dans cet isolement qui était son ouvrage, Frédéric n'était pas arrivé à l'indifférence; la Reine

* Thiébaull, Mes Souvenirs, etc.

trouva constamment en lui une affectueuse sollicitude, et les égards les plus recherchés^ seulement, il voulait vivre seul.

Ayant reçu de Guillaume, à l'occasion de son mariage, le comté de Ruppin, le prince royal alla bientôt s'établir à Rheinsberg, château ruiné dont il sut faire un séjour enchanteur. Mais la très modique pension qu'il recevait de son père n'aurait pu suffire à de telles dépenses; par l'intermédiaire de Seckendorff et de l'Impératrice, tante de la princesse royale de Prusse, l'argent autrichien lui vint en aide.

« Seckendorff m'envoie, de temps à autre, des fonds dont j'ai grand besoin , dit-il un jour à sa sœur, la margrave de Bareith. J'ai déjà préparé les voies pour qu'il vous en procure aussi* Mes galions sont amvés hier, et j'en partagerai la charge avec vous.»

« En effet, il m'apporta, le lendemain, ajoute la margrave dans ses Mémoires, mille écus, m'assurant qu'il m'en feroit tenir davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête, et me répondit : « Prenez-les « hardiment, car l'Impératrice me fait tenir autant « d'argent que j'en veux, et je vous assure que je « déloge d'abord le démon de pauvreté de chez moi, « quand seulement je le vois s'en approcher! — L'Im- « pératrice , lui repartis-je , est donc meilleure exor- « ciste que les autres prêtres? — Oui, me dit-il, et je (( vous promets qu'elle fera fuir votre diable aussi bien (( que le mien * . »

^ Mémoires de Frédérique-Sophie, etc.

Plus tard| et à titre d'emprunts, Frédéric reçut plusieurs envois d'argent, de la Tzarîne Ajine, et de son favori Biren, duc de Cour lande. Ulrîc de Suhm, gentilhomme saxon, d'abord ministre plénipotentiaire d'Auguste II, à Berlin, et ensuite à Saint-Pétersbourg^ était ractif et dévoué correspondant du prince royal. Dans un langage convenu d'avance, toutes ces sommes étaient designées sous des noms d'ouvrages histmques, et de productions littéraires.

Le 22 janvier 1757, Frédéric lui écrivait : ce Vous ne vous contentez donc pas de m'étre utile en fiiit de philosophie (ceci se rapporte à sa traductioa de Wolff), vous voulez l'être également pour l'histoire. La Vit Ai prince Eugène ^ ouvrage très-utile et très-convenaide aux gens dp mon âge, me fera beaucoup de plaisir. Comme vous vous êtes chargé si généreusement du soin de me faire venir ce livre, je ne m'en inquiète plus, pas même de la reliure, soin que je suis persuadé que vous voudrez bien prendre, ainsi que de le faire bien empaqueter, afin que l'humidité ne puisse arriver jusqu'aux livres et aux estampes, qui en seroient gâtées. Je souhaiterois bien, mon cher Diaphane, être en état de vous fournir à mon tour une bibliothèque choisie. Il y a du plaisir à en approvisionner des gens comme vous, qui savent en faire on si excellent usage. »

Gomme les fonds se faisaient attendre : « Je suis à la fin de toutes mes lectures, lui écrivait Frédéric, le 23 mars suivant, et j'attends, avec grande impatience, la Vie du prince Eugène. Quelqu'un, ces jours passés,

m'a sommé de lui en donner un extrait; je me suis fort excusé sur ce que l'original n'étoit pas entre mes mains; ce qui fit une scène semblable à celle qui se trouve dans le Joueur, lorsque M. Galonier et madame Adam ^ viennent lui rendre visite. »

« Puisque vous voulez bien être mon commission-*^ naire en Russie » disait-il dans une autre lettre ^ ayez la bonté de me faire avoir l'édition nouvelle de la Vie du prince Eugène qu'on imprime là-bas^ ce sera plus court et la meilleure voie d'expédition; l'accord avec le libraire également plus sûr, et j'y trouverai beau-^ coup mieux mon compte qu'avec ces libraires de Vienne^ qui impriment lentement, qui ne font point crédit à ceux qui souscrivent^ et qui^ en un mot, ne me conviennent point. On me demande doi^ze exemplaires de ce livre. Ceux qui les ont commandés me persécu-^ tent tous les jours pour les avoir, comme si j'avois une imprimerie dans ma maison^ et que je fusse en état de les satisfaire à mon gré. Enfin, onze ou douze personnes sont entichées de la Vie du prince Eugène ; elles la veulent avoir à quelque prix que ce soit. Jugez de ma situation : je me voue à tous lés saints; et sans vous je serois fort embarrassé. Faites donc, je vous prie, l'accord avec le libraire ; je vous donne plein pouvoir; mes intérêts ne peuvent être en meilleùies mains que les vôtres". »

Évidemment, les douze exemplaires en question

> Deux personnagdB du /ottèm^ é» Regnard.

> Cûrreipotidancê faiBitièr« et amicale de Frédéric 11, roi de Prai^» avec U. F. de Subm.

étaient douze mille écus, et ceux qui les avaient commandéSy des créanciers.

En mai 1737, Suhm lui écrivait : « J*aî reçu avec une joie inexprimable Fadorable marque du souveuir que Votre Altesse Royale a bien voulu me donner par sa gracieuse lettre n"* 4. J'attendois, pour y répondre, le dépait d'un courrier, désirant lui envoyer, par cette occasion, les Mémoires, ci-joints, de l'Académie, en trois volumes, reliés à l'anglaise . Ce sera, Monseigneur, s'il vous plaît, en attendant que je puisse vous envoyer l'autre ouvrage, dont je presse autant que possible la publication. »

Obéré lui-même, Biren, pour ces avances, avait recours à la Tzarine. Mais réciproquement les deux augustes amis ne se liaient par aucune convention : Frédéric avait senti tout ce qu'une obligation pécuniaire aurait pu, dans la suite, porter d'atteinte à sa dignité et à son indépendance de souverain. Un emprunt au duc de Courlande sauvait tout : dès son avènement, le nouveau roi s'acquitta.

Par ses ordres, on avait placé sur la grande porte l'inscription suivante en fort mauvais latin : Frederico tranquillitaiem colenti : le Roi en fut outré, ne pouvant concevoir que la discipline militaire et la majesté du rang suprême fussent compatibles avec l'amour des lettres et du repos. Ce qui surtout l'exaspérait, c'était la passion toujours croissante de son fils pour les sciences, les arts et la musique, son aversion pour le militaire, et cette singulière recherche de toilette dont Frédéric, dans la suite, se corrigea si bien. Toute la

vie extérieure du prince royal semblait présager un règne de plaisirs et de magnificence.

Mais telle pourtant ne devait point être Fopinion de ceux qui l'entouraient; car ce même prince^ toujours levé d'assez bonne heure, ne recevait personne dans son appartement , et n'en sortait jamais avant midi *. Seul pendant six ou sept heures, à quel emploi les consacrait-il donc? A ses doctes et nombreuses correspondances, on l'a su depuis; au culte des Muses, à des études historiques, à Hérodote, à Xénophon, à Tacite, Plutarque, Polybe, César, Quinte-Curce. Ces beaux génies, ces splendides lumières du monde antique, enflammaient son ardente imagination, en lui offrant sans cesse des modèles d'héroïsme, de vertu, de grandeur d'âme.

Cette retraite à Rheinsberg fut donc dans la vie de Frédéric une époque décisive : livré aux heureuses inspirations de son riche naturel, loin des flatteurs, à l'abri de la corruption , il s'interrogea dans la solitude, et comprit sa force ainsi que ses devoirs.

Le prince jouissait pleinement d'une si douce vie, quand son père le rappela auprès de lui : un nouvel incendie menaçait l'Europe. Auguste II, électeur de Saxe, venait de mourir, au moment d'exécuter le projet qui l'occupait depuis son avènement au trône polonais : il ne s'agissait de rien moins que de rendre cette couronne héréditaire dans sa famille, sauf à en démembrer quelques provinces pour acheter le consentement des puissances voisines.

* Thiébault, Mes Souvenirs, etc.

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Afin (le s entendre à ce sujet, Auguste arait prié le roi de Puisse de lui envoyer son ministre Grumkow à Varsovie. Voulant se deviner réciproquement, tous les deux s'enivrèrent; procédé qui causa la mort du monarque, et valut au ministre une maladie dont il ne se releva jamais ^

De cet événement sortit une guerre qui s'étendit sur toute TEurope et modifia la constitution deFItalieV

Cependant la nation polonaise^ lasse de mattres étntngersy décidait, dans la Diète de convocation, qu*on n'élirait qu'un Piaste, catholique de père et de mère, sans possessions hors de la République. C'était exclure le nouvel électeur de Saxe, et annoncer, en quelque sorte, l'intention de replacer Stanislas sur le trône. Mais l'Empereur et la Russie s'opposèrent à l'accomplissement de ce vœu national. Une armée russe envahit la Pologne par la Lithuanie ; et Charles VI rassembla des forces imposantes sur la frontière. Vainement Louis XV fit

< Frédéric, Mém. pour servir à rhist, de la Maison de Btandeh.

* En effet, après la paii de Vienne, le duc de Lorraine, en éeiiange des duchés de Lorraine et de Bar, donnés à StaniBla3, aéra mit en possession du grand-duché de Toscane ; TEmpereur cédera à V'vaîasA don Carlos les royaumes de Naples et de Sicile ; le roi de Sardaigqe recevra, avec le Torlonais et le Novarais, la souveraineté des terres vulgairement appelées Langhes, les quatre terres de Ban Fedele, Tor» di Forti, Gravedo el Gampo Maggiore. De son côté, recouTrant te autres États que la guerre lui avait enlevés en Italie, l'Empereur y réunira les duchés de Parme et de Plaisance, sous la condition de ne point poursuivre la dèsincamération de Castro et de RoQciglioDe, et de faire droit au duc de Guastalla, relativement à ses prétentions sur le duché de Mautoue, etc. (Pfeffel, Nouvel abrégé, etc. — Koch, Abrégé de l'histoire des traités de paix y etc.)

représenter à la cour de Vienne que, garant de la liberté polonaise, et personnellement intéressé à l'élévation de son beau-père, les démarches de l'Empereur, pour comprimer l'une et entraver l'autre, le forceraient à prendre les armes * ; par son adhésion solennelle à l'arrêté de l'Empire concernant la pra^ matique sanction*, et par l'engagement de sa garantie personnelle, l'électeur de Saxe neutralisa l'effet de ces déclarations.

Bientôt la République offrit l'affligeant spectacle de deux élections ennemies. Le 12 septembre, dans la plaine de Wola, près Varsovie^ Stanislas fiit proclamé Roi; cinq semaines plus tard, l'électeur de Saxe, sotts le nom d'Auguste III, saisissait le sceptre dans Varsovie même, k la pointe des baïonnettes étrangères. Stanislas fugitif se i^etira à Dantzick.

Ainsi la Maison d'Autriche, qui s'était laissé enlever l'Espagne et les Indes occidentales; qui, tout récemment encore, n'avait pas même pu établir une compagnie de commerce à Ostende, trouvait moyen de détrôner le beau-père de Louis XV'.

Sur les bords du Rhin, une armée française serrait de près Philipsbourg, place d'une haute importance pour l'Empereur : aussi, Charles VI avait-il confié au prince Eugène le soin difficile d'en faire lever le siège. Frédéric-Guillaume envoya dix mille Prussiens, sous les ordres du général Rœder, à l'année impériale, et, pour

* Pfeffel, ouvrage cité.

* Voyez livre II.

» Vollaire, Sièek de Lonis AT.

donner à son tils quelque idée de la guerre, il se reudit avec lui à Philipsbourg.

Di^ii, Tannée précédente, la France avait pressé ce prinre d'entrer dans la Prusse polonaise, et de la tenir en séquestre jusqu'à la paix. Mais, craignant de s'engager dans une lutte où il ne pourrait plus s'arrêter, Frédéric-Guillaume avait énergiquement maintenu si neutralité. Il ne prit donc les armes qu'après une sommation de l'Empereur, qui, aux termes du traité de 1728, réclamait le contingent convenu.

Grande était chez le jeune Frédéric l'impatience de connaître un héros vieilli sous les lauriers; déjà «m active imagination s'était créé un prince Eugène que malheureusement la réalité ne lui montra pas. En effet, l'illustre capitaine n'était plus le même : raJBTaiblissement de la pensée suivait en lui l'affaiblissement du corps; las de tout, même de sa gloire, il évitait, dans la conversation, les sujets militaires; comme fatigué de combats, il refusa, aux instances du monarque prussien, de livrer bataille. Néanmoins, à force d'adresse, Frédéric obtint d'intéressants détails sur les plus belles journées de cette vie guerrière. Le comte dePhilippi, aide de camp du prince de Savoie, savait amener son général sur les questions que Frédéric désirait approfondir; entretiens que, cinquante ans plus tard, le roi de Prusse citait encore à plusieurs de ses générauxS comme lui ayant été utiles.

Mais cet apprentissage fut de courte durée. Vieux et

" Denina, Essai sur la vie et le règne de Frédéric H.

DE FRÉDÉRIC II. 2t>9

infirme, Guillaume s'était vu bientôt contraint de quitter l'armée. Au mois d'octobre suivant, le prince royal lui ramena ses troupes, mécontent d'une campagne qui n'avait offeit rien de mémorable, peu satisfait du prince Eugène dont il n'avait vu que l'ombre*, et plus heureux que jamais de retrouver sa chère retraite de Rheinsberg.

Néanmoins, sur ce froid théâtre, le calme intrépide qui devint, depuis, chez Frédéric, une habitude indomptable de l'âme, s'était révélé pour la première fois. Au retour d'une reconnaissance, à travers un bois trèsdécouvert, il chemina sous les boulets des lignes ennemies qui fracassaient des arbres tout autour de lui, maintenant son cheval au pas, sans la moindre émotion, sans interrompre son entretien avec les généraux de sa suite.

La guerre continuait toujours, mais le terme des prospérités de Charles VI était venu. Stanislas, il est vrai, déguisé en matelot, après l'héroïque défense de Dantzick, errant de péril en péril, réduit à se cacher dans des marais infects, ne sauva que par miracle sa tête lâchement mise à prix. Mais bientôt, en une seule campagne, dix mille Espagnols enlevèrent à l'Empereur Naples et la Sicile, ces riches dépouilles sur lesquelles, depuis deux siècles, l'aigle d'Autriche veillait attentivement. Stanislas devint duc de ces contrées qu'il allait rendre si heureuses, et la Maison de Lorraine reçut en échange la Toscane, auparavant accordée à

* Frédéric, Mém, pour servir à Vhist. de la MaUon de Brandeb. I. li

don Carlos \ Voilà ce que coûtait à CÏMiri» YI le tyi-anuique plaisir d'imposer un roi à la Pologne.

Celte paix qu offrait la France victoriense, FEmpereur fut trop heureux encore de la reœvmr ; et le cardinal de Fleury, qui avait su empêcher FAngleterre et la Hollande de prendre part à la guerre, sut aussi h terminer sans leur inter\^ention.

Dans ces circonstances, Frédëric-Guillaumey en honorant le malheur, s'était honoré lui-même. Dès que Stanislas eut atteint Marienwerder, ville prussienne, il y trouva asile et fut reçu en roi. Guillaume pennit môme à son fils d'aller lui rendre visite. Frédéric paM quelques semaines avec ce prince, ami, comme' loi, de l'étude et des lettres; dès lors, ils ressentimlit Tua pour Tautre une vive sympathie. Plus tard, quand la roi titulaire de Pologne traversa Berlin, se rendant ea France, Stanislas et Frédéric resserrèrent les nosods d'un attachement qui ne se démentit jamais.

Guillaume commençait enfin à apprécier son fils : près d'achever sa carrière, il sembla deviner l'homme extraordinaire qui devait porter à un si haut degré la gloire de son pays.

Un jom*, le méfiant monaïque part de Postdam de grand matin, et va droit à Ruppin, où le prince avait sou régiment; de là il se rendra, pour le dîner, à Rbeia»* berg, qui n'eu est éloigné que de deux milles d'Allemagne, surprendra son fils, et jugera ainsi par ses

* Aussi le dernier Grand-Duc de Toscane, sentant sa fin approcher, demandait-il si l'on ne lui donnerait pas un troisième héritier, et « quel enfant l'Empire et la France voulaient lui faire. »

pi'opres yeux de l'emploi de son temps. Mais, aux portes de Ruppiu; quel est son âionnement, quelle est sa joie ! il trouve Frédmc exerçant lui-même son régiment. Tout donne à ^oire quey le matin^ un avis offi* deux était arrivé à Rheinsberg* Quoi qu'il en soit, à dater de ce jour, Guillaume jugea son fils capable de grandes choses.

Aussi, traité avec ylus d'égards, le prince put-il suivre, avec quelque liberté^ ses habitudes chéries.

Après avoir accompagoé son père dans un voyage à Clèves, en 1738, Frédéric, Tété suivant, visita, avec lui, la Lithuanie prussienne; courses fatigantes qui s'accom{Jtssâient sans s<H»0i6il et presque sans nom^ rifcure.

Toutefois, la lettre fa'en va lire offie un vif intérêt; die est de Frédéric à Yoltairie. Le piînce y retrace tous les bienfaits dont son père avait <loté cette pioviace:

iatersboujrg, 27 joillet 1739.

« Mon cher ami.

Nous voici enfin arrivés, après trois semaines de marche, dans un pays que je regarde comme le nec plus ultra du monde civilisé; c'est uïke iH*ovlnce peu connue de 1 Europe^ mais qui mérit^ait cependant de l'être davantage , parce qu'elle est réellemoiit une création du roi mon père. La Lithuanie prussienne est un duché qui a ti*ente grandes lieues d'Allemagi^ de long sur vingt de large, quoiqu'il aille en se rétrécissant du cèté de la Samogitie. Cette province fut ra-

vagée par la peste au commencement de ce sîède, et plus de trois cent mille habitants périrent de maladie et do misère. La cour^ peu sensible aux malheurs du peuple, négligea de secourir une riche et fertile proyinc(% remplie d'habitants et féconde en toute espèce de productions. La maladie tua ou dispersa les hommes; les champs restèrent incultes et se hérissèrent de broussailles. Les bestiaux ne furent point exempts de cette calamité publique. En un mot^ la plus florissante de nos pi-ovinces fut changée en la plus aflreuse des solitudes. Frédéric F' mourut sur ces entrefaites, et fut enseveli avec sa fausse grandeur^ qu'il ne faisait consister qu'en une vaine pompe et dans l'étalage fiistueux de cérémonies frivoles. Mon père, qui lui succéda, fut touché de la misère publique. Il vint ici sur les lieux, et vit lui-même cette vaste contrée dévastée, sillonnée des traces profondes qu'une maladie contagieuse, la disette et Tavarice sordide des ministres laissent après elles. Douze ou quinze villes dépeuplées et quatre ou cinq cents villages inhabités furent le triste spectacle qui s'offrit à ses yeux. Bien loin de se sentir découragé par des objets aussi fâcheux, il se seatit pénétré de la plus vive compassion, et résolut de ramener les hommes, Tabondance et le commerce dans cette contrée, qui avait perdu jusqu'à l'apparence d'un pays habité. Depuis ce temps-là, il n'est aucune dépense que le roi n'ait faite pour réussir dans ses vues salutaires. Il fit d'abord des règlements remplis de sagesse ; il rebâtit tout ce que la peste avait désolé; il fit venir des milliers de familles de toutes les parties de

l'Europe. Les terres se défrichèrent, le pays se repeupla, le commerce fleurit de nouveau; et, à présent, l'abondance règne dans cette fertile contrée plus que jamais. Il y a plus d'un demi-million d'habitants dans la Lithuanie; il y a plus de villes qu'il n'y en avait, plus de troupeaux qu'autrefois, plus de richesses et plus de fécondité qu'en aucun endroit de l'Allemagne. Et tout ce que je viens de vous dire n'est dû qu'au Roi, qui non seulement a ordonné, mais qui a présidé luimême à l'exécution, qui a conçu les desseins et qui les a remplis lui seul, qui n'a épargné ni soins, ni peines, ni trésors, ni promesses, ni récompenses, pour assurer le bonheur et l'existence d'un demi-million d'êtres pensants, qui ne doivent qu'à lui seul leur félicité et leur établissement. J'ai trouvé je ne sais quoi de si héroïque dans la manière généreuse et laborieuse dont le roi s'y est pris pour changer ce désert en pays habité, fertile et heureux, qu'il m'a paru que vous partageriez mes sentiments en apprenant les circonstances de ce rétablissement ^ »

Quel contraste chez le même homme, entre sa conduite comme père et sa conduite comme roi ! Mieux valait cent fois être son sujet que son fils.

Déjà Rheinsberg % si bien appelé le séjour des Muses^ attirait des hommes célèbres de tous les pays. Là, Frédéric, étudiant, avec une ardeur toujours crois-

^ Supplément aux Œuvres posthumes de Frédéric U.

« Frédéric avait changé ce nom en Remusberg, qu'il trouvait plus doux ; alors aussi, et toujours par le même amour de Teuphonie, il eommença a signer Fédéric,

saute, la philosophie, Thistoire, la politique, Vart de la guerre, se renfermait, la plus grande partie du jour, dans sa hii)liothè<{ue ; la poésie et la musique ayaienl aussi leur tour ; les instants de repos, les soirées étaient consacrés à Tamitié, àde doctes et spirituels entretiens. Autour du prince vivaient familièrement, et sans nulle gênante éti(|uette de cour, quelques hommes aimables et instruits; c'était, entre autres, Chazot, officia français; Kayserling, gentilhomme courlandaîs, que FriHléric nommait Césarion; Knobeladorf, d'humeur moins gaie que ses compagnons, mais fort habile dans Fart du dessin, et auquel la direction des bâtiments et des jardins était confiée; enfin ce Jordan, si sincèrement dévoué à son maîti*e, si tendrement aimé de loi; et dont la mort fit répandre à Frédéric des larmes bien honorables pour teus les deux.

Après le dîner, d'excellents concerts occupaient h soirée : les deux Graun dirigeaient Torchestre ; Bendt, Tun des plus foils violons de FEurope, aceompagnait le prince, dont le talent sur la flûte était fort remarquable.

Dans le même temps, Frédéric entretenait avec Wolff, RoUin, S'Gravesande, Maupertuis^ Algarotti, Voltaire, une coiTOspondance riche d'esprit, de grâce, d'érudition. ]Mais Voltaire, dans toute la puissance du génie, semblait absorber son admiration ; c'était une sorte de culte. Ce sentiment, les Allemands mêmes, qui entouraient Frédéric, ne s'en défendaient pas. Alors ^ en effet, la Franco littéraire régnait souverainement au-delà du Rhin. Le Parnasse anglais y était a peine

connu; encore était-ce gi'âce aux journaux et aux traducteurs français. L'Italie conseryait bien quelques partisans ; mais son temps de mode était passée et leurs froids hommages se partageaient entre trois ou quatre . grands poètes morts depuis longtemps. Pour l'Espagne^ on connaissait à peine^ au-delà du Rhin^ ses romans et son théâtre. Quant aux Muses allemandes, encore au berceau, elles essayaient leurs forces. Canitz, il est vrai, avait donné au Malherbe de la Germanie ^ à Opitz, un successeur ; mais lui-même consacra la suprématie des poètes français en les traduisant. Déjà Besser et Gunther mouraient d'oubli; Wernicke, malgré son recueil d'épigranmies, quelques idylles, le poëme d'Hms Sachs ^, et de grands services rendus à la réforme littéraire, descendait peu à peu de la hauteur où ses contemporains l'avaient placé ; Hagedom, Bodnaer, Haller, Gessner; plusieurs autres jeunes talents s'annonçaient; mais ce n'était encore que l'aurore d'un beau jour. Il fallait toute l'ardeur qui animait ces âmes d'artistes, pour percer à travers les bataillons épais des jurisconsultes, des publicistes, des théologiens^ des glossateurs^ lourds tyrans de la presse à cette époque. Dans ce monde savant, la langue nationale n'ayant point encore cours, le latin, sauf de rares exceptions, était seul usité. Quelques écrivains se servaient môme du finançais.

Frédéric, à qui l'en n'avait point enseigné le latin.

* Donina, Essai sur la vie et le règne de Frédéric II.

« Wernicke mourut à Paris vers 1720, rétidenl du roi de lk«emarck.

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