‹ Histoire de Frédéric le GrandChapitre 10 sur 32 · III&T01IIE · texte numérisé non relu

III&T01IIE

(lorfT, son ambassadeur à Berlin, dont les intrigues avaient empêche le mariage de Frédéric avec une prin* cesse d'Angleterre, pensa que c'était le moment de rendre à son maître un autre service non moins important, et qu'en sauvant le futur roi de Prusse, il l'attachait sans retour à la Maison d* Autriche. Supposant donc des ordres qu'il n'avait plus le temps d'attendre, le diplomate demanda au Roi, au nom et de la part de l'Empereur, une audience particulière. Là, il déclara que le prince royal, appartenant à l'Empire, ne pouvait 6tre légalement jugé qu'à la Diète de l'Empire ; que c'était à ce tribunal seul que Sa Majesté devait remettre l'accusé et les pièces du procès, et que le prince Frédéric était sous la sauvegarde de la constitution germanique. La justesse de cette observation était inconteatable; tout autre prince eût saisi avec empressement une voie ouverte à l'équité, à la clémence. Guillaunie» au contraire, s*en trouvant offensé, déclara qu*il irait faire exécuter l'arrêt en Prusse, où il était indépendant. Ce trait seul peindrait son caractère.

Mais ht |)remière fougue calmée, le Roi sentit combien ii|>ourrait être dangereux d'offenser TEmpire, et enfin le mot de panlon fut prononcé, sous la condition que FnUlcric écrirait à son père pour implorer respectueusement sa gn\ce.

Ce fut M. de Urumkow qu'on chargea de la notifier. Entrant donc chez Frédéric, (l'un air soumis et respectueux : (( Je ne viens, lui dit-il, que i>our demander pardon à Voti*e Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu juscfu^à pn^sent i>our elle. J'y ai été obligé pour oliéir

aux ordres du Roi ; je les ai même exécutes ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service; le chagrin qu'on vient de vous causer, par la mort de Katt, nous a fait une peine infinie, à SeckendorfTet à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour faire votre paix avec le Roi ; mais il faut que Votre Altesse Royale y travaille elle-même , et qu'elle me charge d'une lettre l*emplie de soumissions, que je présenterai auUoi et que j'appuierai de tout mon pouvoir-. »

L'âme du prince avait reçu une profonde blessure, et le choix du négociateur était peu propre à la guérir; aussi hésita-t-il avant de se résigner au l*ôle de suppliant. Enfin il prit la plumé. Guillaume lui répondit qu'il voulait bien oublier son crime.

Néanmoins le temps des épreuves n'était poiiit passé pour le jeune prince ; car, avec cette promesse d'oubli miséricordieux, il reçut l'ordre de rester à Kustrin, d'y vivre en simple particulier, et de s'adonner exclusivement à l'étude de l'administration des domaines. Astreint aussi à suivre toutes les séances de cette chambre, son rang était marqué après le plus jeune conseiller.

De plus, l'usage de la langue française et l'uniforme militaire lui furent interdits; il prêta aussi serment de ne jamais persécuter aucun de ses juges. Ce serment, Frédéric l'a tenu, sans efibrt, avec une religieuse fidé-

* Mémoires de la Tnargrnfe de Rareitli, lotne 1.

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lité : daii8 une grande ftnie, il n'y a pas de place poMr la vengeance.

Sa dépense avait été réglée fort mesquinement; . aussi toute la noblesse du voisinage se cotisa-t-elle poar subvenir à la table du prince; les réfugiés français do Berlin lui envoyèrent du linge et des rafraîchissements. Telle était sa mélancolie, qu'on eut bien de la peine à la dissiper, et encore Frédéric ne voulut-il quitter son habit de prisonnier que quand il fut en lambeaux, parce que son cher Katt en av^it porté un semblable.

Cependant les travaux du nouveau conseiller étalent peu de son goût ; il s*y livra néanmoins avec asses d'ardeur pour aoquérif des connaissances utiles, trop souvent étrangères aux rois. Ne réprimant pas toujours son humeur satirique , il s'amusait queUpiefois a dessiner, en caricature, ses graves confrères, et mâme le président de Munchow, qui n*en continuait pas moins ses bons offices» en lui procurant des livres. Dans ces grotesques peintures, les uns étaient affublés d'énormes cornes, d'autres étaient représentés buvant ou jouant aux cartes.

Forcé de renoncer à l'horrible satisfaction qu'il s'était promise, Frédérics-Guillaume, ne pouvant tuer le corps de son fils, voulut sauver son Ame, et il ordonna à l'aumônier Muller, le même qui avait assisté Katt, de conférer avec le prince royal. La mission était délicate, imposée par un homme dont toute la conduite venait d'être si contraire à l'esprit même du christianisme. Le digue ecclésiastique l'accomplit fidèlement ; et, s'il ne parvint point à changer les convictions de Frédéric, s'il

DE FRtotRiC II. 4Q*>

, tia Tarracha point à l'abtme ^fips fond du doute^ ses tentaMyes dti moim furent-elles c|iaritables autant que son intervention fut conciliant^ | impuissant à dopner un serviteur à Dieu, il s'efforça jiç rendra up père à spp 61s*. ' / ^ '

Peu à peu, la surveillance .deyepait moins rigpuretis9 ; Frédéric put écrire} bientôt même, on lui permit de fréqujsnter, sous un déguiçem^^^t, le châ^au de Tamsel, résidence des barons de Wrec^. Là vivaient le père, la mère, trois fils et quatre filles* Tous les soirç, Ff^déric arrivait, et, dans une douce intimité, grâce ^ la musique, à la conversation, les heures s'écoulaient rapidement. M. de Wr^ch |ui fournissait livres , bq^gies, provisions, argent piéme; ces avances montèrent jusqu'à six mille rixdalers. On a prétendu qçie jamais Frédéric n'avait remboursé pette somme, ne penç^nt pas que ce f|)t au roi de Prusse à payer les dettes ^u prince royal. Ce qu'il y a ^e cfirtain, c'est que, dan^ [a suite, la famille de Wrech, toujours tenue à l'écarf , resta frappée d'une sorte de disgrâce. Au reste, il en fut de même pour les parents de Tinfortuiié Katt.

Yaiqemeut ThiébauH * veut excuser cette ingratitude en l'expliquant par la raison d'État, et en invoquant les inflexibles nécessités du rang suprême : tels furept en effet sans doute les mobijes dff monarque. Mais (3n cela il se trompa étrangement; car la recof^naissanc^, contenue dans d(B justes limites, est, de toutes les influeuçes royales, la fi)ieux entendue.

^ Voyez pièces justificatifes (I).

■ Mes Souvenirs^ etc.

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Cette bizarre position de l'héritier d'un trône durait depuis près d'une année , lorsqu'un jour le maréchal de Borck, MM. de Grumkow, Poudevel, son gendre, et Tulmœier, ministre d'État, se présentèrent, au nom du Roi, devant la princesse Wilhelmine, presque prisonnière elle-même dans ses appartements, et, tour à tour, maltraitée par son père qui détestait toute idée de mariage avec l'Angleterre , et par la Reine travaillant au contraire , nuit et jour^ à une double alliance avec cette puissance.

Grumkow, ayant pris la parole, déclara que désormais un mariage avec le prince de Galles devenait impossible ; que , chargé lui-même de cette négociation , il avait complètement échoué, l'unique réponse du monarque anglais aux offres de la Prusse étant un refus dédaigneux ; que, justement offensé, son auguste mattre voulait en finir, et proposait , pour époux, à sa fille, le prince héréditaire de Bareith , de la Maison de Brandebourg, et futur possesseur d'un très-beau pays.

11 ajoutait qu'entre autres grands avantages, le Roi, comme témoignage de satisfaction , accorderait , après les noces, Tentière liberté du prince, son frère; qu'ainsi , tout nuage disparaissant , la concorde renaîtrait au sein de la famille royale ; que si, au contraire, la princesse résistait, elle serait immédiatement renfermée dans la forteresse de Memel, en Lithuanie.

Cédant à Tidée du bien qu'elle allait faire ; par-dessus tout, préoccupée du soK de son frère chéri, Wiihelmine consentit, et, le 20 novembre 1731, malgré les emportemenis et les menées delà Reine, elle devint

princesse héréditaire de Bareith. CirconstaDce bizarre I elle se trouvait mariée contre le gré des trois personnes * qui pouvaient disposer de son sort f et néanmoins avec leur consentement!

Enchanté du désappointement de la Reine , Frédéric-Guillaume célébra ^ le SX) novembre, à Berlin, avec magnificence, dans les grands appartements du château, où tout, meubles et ornements, était d'argent massif, une cérémonie qui, à ses yeux, devenait un triomphe personnel : festins splendides, où il s'amusait à enivrer son gendre, danse aux flambeaux, revues, riches présents même à la princesse , rien ne fut épargné. La Reine seule , dominée par son ressentiment, déployait contre sa fille un luxe d'humeur mimaginable.

Cependant, au milieu de toutes ses peines, la bonne Wilhelmine, n'oubliaut pas son frère, sommait Grumkow de tenir sa parole.

Enfin, le Roi prouva qu'il était capable d'un sentiment délicat et tendre. C'était le 23 novembre, fête de la Reine; il y avait bal au château. Voulant lui offrir un bouquet digne d'une mère, Frédéric-Guillaume commanda à son fils d'entrer furtivement dans le salon où cette princesse faisait sa partie, et de se présenter ensuite tout à coup devant elle. Le prince alla donc se placer près de la t^ble de sa mère, attendant qu'elle portât ses regards vers lui. 11 pouvait à peine contenir

> Le margrave de Bareith, en unissant son fils à la princesse Wilbelmine, n*availeu en vue que des avantages personnels; déçu par l'avarice du Roi, sa mauvaise humeur était grande.

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son impatience; ié Roi, jouissant de ce spectacle, sentait qu*il ëlait père. Enfin, l^heuréux moment arrive : « Ah! Fritz, » s'écrie la Reine; et elle presse son flb entre ses bras en le baignant de larmes. Cette ëmolion subite pensa lui devenir funeste. De pareilles joies inondent le cœur d'une mère. Guillaume lui-même fut at^ tendri : « Fritz, Fritz, dit-il en se tournant avec bonté vers le prince royal , une autre fois tu n'en seras pas quitte à si bon compte. »

Dansant à l'extrëmité de la galerie, la princesse Wilhelmine ignorait tout encore; GrumkoiAr vint à elle : «Eh! mon Dieu, madame, lui dit-il en souriant. Votre AltesÀe Royale e^t-elle donc piquée de la tarentule? Ne voit-elle point ces étrangers qui viennent d'arriver? h S'arrétant tout court, la princesse, regai*dant autour d'elle > aperçut en effet un jeune homme habillé de gris, et, sans le reconnaître, tant il avait pris d'embonpoint : a Mais allez donc embrasser le prince royal, ajouta Grumkow; le voici devant vous. » Après avoir couvert de caresses ce frère bien-aimé, elle courut se jeter aux pieds du Roi qui , la relevant avec bonté : « lié bien? ma fille, lui dit-il, étes-vous contente de moi ? vous voyez que Je vous ai tenu parole. »

Avant de quitter Kustrin, le prince avait dû s'engager, par serment» à obéir en tout à son père; à n'entreprendre aucun voyage sans sa permission; à vivre dans la crainte de Dieu; à remplir ses devoirs religieux, et à se marier comme le Roi lentendiniit.

Quand l'uniforme lui fût rendu» on lui présenti aussi une c|>ëe ; mais Frédéric la refusai : « C'est celui qui

DB FRiDÉRIC H. '499

m'a ôté monépée» dit-il > qui doit tne la réudre) » et il n'en voulut recevoir Une que de la main de son père.

Peu de temps après ^ Frédério-GùillauiHe lui donna un régiment , et songea à le marier. Oh se rappelle l'opiniâtre engouement de la Relue et l'insurmontable aversion du Roi à l'endroit des mariages ânglàiSi De là> pour le jeune prince> une taouvelle Aërie de tri^ bulationSi

ce Jusqu'ici^ mon sort a été assez dôuk^ écrivait-il à sa sœur; j'ai vécu tranquillement dans ma garnison; ma flûte ^ mes livres et quelques amis affectionnés m'ont fait passet* une vie fort paisible. On veut me forcer à l'abandonner^ pour Uie marier aVec la princesse de Bevern> que je ne connais pas t on m'a extor-<que un consentement qui m^a causé bien de la peine. Faudra-t-il donc toujours être tyrannisé, sans espoir de changement? Encore^ si ma chère Sœur était ici > j'endurerais tout avec patience; »

Favorable aux vues de la coUr de Yiennei et moins disposé que jamais en faveur du monarque anglais ^ qui l'appelait ironiquement VÀrchi^sablier ^ dé l'Empire^ et son frèrci le Capotai^ Frédéric-Guillaume avait fixé son choix sur une nièce de l'Empereur^ âgée de dixsept ans et demi> Elisabeth-Christine^ fille de Ferdinand-Albeit I duc de Brunswick-Bevern " : c'était en finir pour toujours avec l'Angleterrëi

Ce mariage eut lieu le 12 juin 1732) mais Frédéric

' Faisant ainsi allusion aux landes sablonneuses du Rrandebourg. * Plus tard, duc de Drunswick-Wolfenbuttel, par la mort de I^uis- Hodolphe, son beau-père.

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avait juré de n'avoir d'autre relation que le titre d'époux avec une compagne qui n'était pas de son choix : il tint parole ^ et la première nuit devint une irrévocable séparation. La cérémonie avait eu lieu au chAteau de Salzdahlen, propriété du duc de Brunsynck. Déjà les jeunes époux s'étaient retirés dans leurs appartements I quand ^ de tous côtés ^ retentissent les cris : « Au feu ! au feu ! » Aussitôt, Frédéric s'élance de la couche nuptiale pour n'y rentrer jamais. A dater de cette époque, il ne rencontra que très-rarement la princesse; devenu roi, toutes ses relations avec elle se bornèrent à une visite par an, le jour de sa naissance.

Pieuse, charitable, indulgente pour les autres autant que sévère pour elle-même, Elisabeth-Christine, durant sa longue vie, réalisa complètement le vœu de César : car jamais on ne parla d'elle. Toute concentrée dans sa paisible retraite, ne, se rattachant au monde extérieur que par une fervente admiration pour son héi*oique époux , et par le bien qu'elle répandait, cette princesse ne vit jamais ni l'ancien ni le nouveau Sans- Souci. C'était elle cependant (|ui tenait la seule cour du pays; chez la Reine, aux jours d'usage, se rendaient ministres, généraux, ambassadeurs; diez elle, avaient lieu les présentations d'étrangers. Mais, telle était l'invariable régularité de ce céix^monial sans faste , qu'à l'exception des intéressés, personne dans Berlin ne s'en préoccupait '.

Au reste, dans cet isolement qui était son ouvrage , Frédéric n'était pas arrivé à l'indifférence; la Reine

■ Tliiébaiill , JUcà Souvenirs^ etc.

trouva constamment en lui une affectueuse sollicitude^ et les égards les plus recherchés; seulement, il voulait vivre seul. , '

Ayant reçu de Guillaume , à Toccasion de son mariage/le comté de Ruppin, le prince royal alla bientôt s'établir à Rheinsberg, château ruiné dont il sul faire un séjour enchanteur. Mais la très modique pension qu'il recevait de son père n'aurait pu suffire à de telles dépenses; par l'intermédiaire de Sèckéndorff et de rimpératrice» tante de la princesse royale de Prusse, l'argent autrichien lui vhit en aide.

M Seckeudorff m*envoie, de temps à autre, des fonds dont j'ai grand besoin, dit-il un jour à sa sœur, la margrave de Bareith. J'ai déjà préparé les voies pour qu'il voiis en procure aussi» Mes galions sont arrivés hier, et j'en partagerai la charge avec vous. »

« En effet, il m'apporta, le lendemain, ajoute la margrave dans ses Mémoires, mille écus, m'assurant qu'il m'en feroit tenir davantage. Je Gs beaucoup de difficultés poui* les accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête, et me répondit : {< Prenez-les u hardiment, car l'Impératrice me fait tenir autant (c d*argent que j'en veux, et je vous assure que je « déloge d'abord le démon de pauvreté de chez moi, (( quand seulement je le vois s'en approcher! — L'Im- (( pératrice , lui repartis -je , est donc meilleure exorc( ciste que les autres prêtres? — Oui, me dit-il, et je (c vous promets qu'elle fera fuhr votre diable aussi bien (c que le mien\ »

* Mémoires de Frédérique-Sopbie, elc.

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Plus tard^ et à titre d emprunts^ Frédéric reçut plu-* sieurs envois d*0rgent, de la Tzarine Anne, et de sou favori Biren, duc de Courlande. Ulric de Suhm, gentilhomme saxon, d'abord ministre plénipotentiaire d'Auguste II, à Berlin, et ensuite à Saint-Pétersbourg, était Tactifet dévoué correspondant du prince royal. Dans un langage convenu d'avance , toutes ces sommes étaient désignées sous des noms d'ouvrages historiques, et de productions littéraires.

Le 22 janvier 1737, Frédéric lui écrivait : a Vous ne vous contentez donc pas de m'ôtre utile en fait de philosophie (ceci se rapporte à sa traduction de Wolff), vous voulez l'être également pour l'histoire, La Vie du prince Eugène^ ouvrage très-utile et très-convenable aux gens de mon âge, me fera beaucoup de plaisir. Comme vous vous êtes chargé si généreusement du soin de me faire venir ce livre, je ne m'en inquiète plus, pas môme de la reliure, soin que je suis persuadé que vous voudrez bien prendre, ainsi que de le faire bien empaqueter, afm que l'humidité ne puisse arriver jusqu'aux livres et aux estam|>es, qui en seroient gâtées. Je souhaitcrois bien, mon cher Diaphane, être en état de vous fournir ti mon tour une bibliothèque choisie. Il y a du plaisir à en approvisionner des gens comme vous, qui savent en faire un si excellent usage. »

Comme les fonds se faisaient attendre : (c Je suis à la itn de toutes mes lectures, lui écrivait Frédéric, le 25 mars suivant, et j'attends, avec grande impatience, la Vie du prince Eugène. Quelqu'un, ces jours passés,

m'a sotnmë de lui en doniler un extrait} je me siiid fort excusé sur ce que Toriginal n'étoit pas entre mes mains ) ce qui fit utie scène semblable à celle qui se trouve dans le Joueur, lok*sqi)e M; Galonier et madame Adam ' viennent lui rendre visite. A

a Puisque vous voulez bien être mon bommission-^ naire en Russie ( disail-il datas une autre lettre i à^ez la bonté de me faire avoir Tédition nouvelle de là Vie du prince Eugène qu'on imprinâe là^baè, tee sera plUs court et la meilleure voie d'expédition; l'accord avec le libraire également plus sur, et j'y trouverai beaucoup mieux mon compte qu'avec ces libraires de Vienne^ qui impriment lentement, qui tie font point crédit à ceux qui souscrivent, et qui, en un tafiot, ne me con^ viennent point. On me demande douze exemplaires de ce livre. Ceux qui les ont commandés me persécutent tous les jours pour les avoir, comme si j'avois une imprimerie dans ma hiaison, et que je fusse en état de les satisfaire à mon gré. Enfin, onze ou douze personnes sont entichées^e la Vie du prince Eugène; elles la veulent avoir à quelque prix que ce Soit. Jugez de ma situation t je me voue à tous les Saints; et sans vous je serois fort embarrassé. Faites donc, je vous prie^ raccord avec le libraire; je Vous donne plein pouvoir; mes intérêts ne peuvent être en meilleui'es mainâ que les vôtres % »

Évidemm)3bt> les douze exemplaires ten question

^ Deux [Jer^iinages Itix Jtkiêùr de Regnard. ' Gortes^àdiiiioe fkniili^l^ 'èl àmickle de FrëdéHcH, roi dé "Pmih, û¥èc U. F. dç Suhfa.

204 H18T01RK

étaient douze mille écus, et ceux qui les avaient conimandés, des créanciers.

En mai 1737, Suhm lui écrivait : a J*ai reçu avec une joie inexprimable Tadorable marque du souvenir que Votre Altesse Royale a bien voulu me donner par sa gracieuse lettre n* 4. J attendois, pour y répoudre, le départ d'un courrier, désirant lui envoyer, par cette occasion, les Mémoires^ ci-joints, de V Académie, en trois volumes, reliés à l'anglaise. Ce sera. Monseigneur, s'il vous platt, en attendant que je puisse vous envoyer l'autre ouvrage, dont je presse autant que possible la publication. »

Obéré lui-même, Biren, pour ces avances, avait recours à la Tzarine. Mais réciproquement les deux augustes amis ne se liaient par aucune convention : Frédéric avait senti tout ce qu'une obligation pécuniaire aurait pu, dans la suite, porter d*atteinte à sa dignité et à son indé|)endance de souverain. Un emprunt au duc de Courlaude sauvait tout : dès son avènement, le nouveau roi s'acquitta.

Par ses ordres, on avait placé sur la grande porte l'inscription suivante en fort mauvais latin : Frederico iranquilUiaiem colenii : le Roi en fut outré, ne pouvant concevoir que la discipline militaire et la majesté du rang suprême fussent compatibles avec l'amour des lettres et du repos. Ce qui surtout l'exaspérait, c'était la passion toujours croissante de son flls pour les sciences, les arts et la musique, son aversion pour le militaire, et cette singulière recherche de toilette dont Frédéric, dans la suite, se corrigea si bien. Toute la

vie extérieure du prince royal semblait présager un règne de plaisirs et de magnificence.

Mais telle pourtant ne devait point être l'opinion de ceux qui l'entouraient; car ce même prince, toujours levé d'assez bonne heure, ne recevait personne dans son appartement, et n'en sortait jamais avant midi^ Seul pendant six ou sept heures, à quel emploi les consacrait-il donc? A ses doctes et nombreuses correspondances, on Ta su depuis; au culte des Muses, à des études historiques, à Hérodote, à Xénophon, à Tacite, Plu tarque, Polybe, César, Quinte-^urce. Ces beaux génies, ces splendides lumières du monde antique, enflammaient son ardente imagination, en lui ofirant sans cesse des modèles d*héroîsme, de vertu, de grandeur d'âme.

Cette retraite à Rheinsberg fut donc dans la vie de Frédéric une époque décisive : livré aux heureuses inspirations de son riche naturel, loin des flatteurs, h l'abri de la corruption , il s^interrogea dans la solitude, et comprit sa force ainsi que ses devoirs.

Le prince jouissait pleinement d'une si douce vie, quand son père le rappela auprès de lui : un nouvel incendie menaçait l'Europe. Auguste II, électeur de Saxe, venait de mourir, au moment d'exécuter le projet qui l'occupait depuis son avènement au trône polonais : il ne s'agissait de rien moins que de rendre cette couronne héréditaire dans sa famille, sauf à en démembrer quelques provinces pour acheter le consentement des puissances voisines.

1 Tliiébault, Mes SouvenitM^ elc.

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étaient douze mille ëcus, et ceux qui les avaient commandés, des créanciers.

En mai 1737, Suhm lui écrivait : « J'ai reçu avec une joie inexprimable Tadorable marque du souvenir que Votre Altesse Royale a bien voulu me donner par sa gracieuse lettre n* 4. J*attendois, pour y répondre, le départ d'un courrier, désirant lui envoyer, \mr cette occasion, les Mémoires^ ci-joints, de V Académie, en trois volumeif reliés à l'anglaise. Ce sera, Monseigneur, s'il vous platt, en attendant que je puisse vous envoyer l'autre ouvrage, dont je presse autant que possible la publication. »

01>éré lui-même, Biren, pour ces avances, avait recours à la Tzarine. Mais réciproquement les deux augustes amis ne se liaient par aucune convention : Frédéric avait senti tout ce qu'une obligation pécuniaire aurait pu, dans la suite, porter d*atteinte à sa dignité et à son indé|)endance de souverain. Un emprunt au duc de Courlande sauvait tout : dès son avènement, le nouveau roi s'acquitta.

Par ses ordres, on avait placé sur la grande porte rinscription suivante en fort mauvais latin : Frederieo iranquilliiaiem colenii : le Roi en fut outré, ne pouvant concevoir que la discipline militaire et la majesté du rang suprême fussent compatibles avec l'amour des lettres et du repos. Ce qui surtout l'exaspérait, c'était la passion toujours croissante de son flls pour les sciences, les arts et la musique, son aversion pour le militaire, et cette singulière redierche de toilette dont Frédéric, dans la suite, se corrigea si bien. Toute la

vie extérieure du prince royal semblait présager un règne de plaisirs et de magnificence.

Mais telle pourtant ne devait point être l'opinion de ceux qui l'entouraient; car ce même prince, toujours levé d'assez bonne heure, ne recevait personne dans son appartement, et n'en sortait jamais avant midi^ Seul pendant six ou sept heures, à quel emploi les consacrait-il donc? A ses doctes et nombreuses correspondances, on Ta su depuis; au culte des Muses, à des études historiques, à Hérodote, à Xénophon, à Tacite, Plutarque, Polybe, César, Quinte^urce. Ces beaux génies, ces splendides lumières du monde antique, enflammaient son ardente imagination, en lui ofirant sans cesse des modèles d'héroïsme, de vertii, de grandeur d'âme.

Cette retraite à Rheinsberg fut donc dans la vie de Frédéric une époque décisive : livré aux heureuses inspirations de son riche naturel, loin des flatteurs, h l'abri de la corrujption , il slnterrogea dans la solitude, et comprit sa force ainsi que ses devoirs.

Le prince jouissait pleinement d'une si douce vie, quand son père le rappela auprès de lui : un nouvel incendie menaçait l'Europe. Auguste II, électeur de Saxe, venait de mourir, au moment d'exécuter le projet qui l'occupait depuis son avènement au trône polonais : il ne s'agissait de rien moins que de rendre cette couronne héréditaire dans sa famille, sauf à en démembrer quelques provinces pour acheter le consentement des puissances voisines.

^ Tliiébault, Mes Souvenirn, elc.

Afin de 8'eutondi*o à ce sujet, Auguste ivait prM le roi de Prusse de lui envoyer son ministre Grumkow à Varsovie. Voulant se deviner réciproquement, tous les deux s'enivrèrent ) procédé qui causa la mort du monarque, et valut au ministre une maladie dont il ne se releva Jamais ^

De cet événement sortit une guerre qui s'étendit sur toute FEurope et modifia la constitution deTItalieV

Co|)endant la n«ition polonaise, lasse de maîtres étrangerSi décidait, dans ta Diète de convocation, qu*on n'élirait qu'un Piaste, catholique de père et de mère, sans possessions hors de la République. C'était exclure le nouvel électeur de Saxe, et annoncer, en quelque sorte, l'intention de replacer Stanislas sur le trône. Mais TEmperciir et la Russie s'opposèrent à l'accomplissement de ce vœu national. Une armée russe envahit la Pologne par la Lithuanie ; et Charles VI rassembla des forces imposantes sur la frontière. Vainement Louis XV fit

* FrM^ric, ÈÊém. pour strvtr à rhitt, de la àtaisan de Brandeb.

f En tfTel, après la paix de VicDDe, le duc de L4>rraine, en échange des diicliés de l.prraine ei de mr, donnés à Stanislas, sera niis en possession du grand-duché de T(»scane; l'Empereur cédera à Tinfanl don Carlos les royaumes de Naples et de Sicile ; le roi de Sardaigne recevra, avec le Tortonais et le Nofarais, la souveraineté des terres f uiçairement appelées Langheê, les quatre terres de San Fcdele, Torre di Forli, Gravedo el Gampo llaggiore. De son côté, recouvrant les autr(*s Élals que la guerre lui avait enlevés en Italie, l'Empereur y réunira les duchés de Parme et de Plaisance, sous la condition de ne point poursuivra la déHncamération de Castro et de Ronciglione, et de faire droit au duc de Guastalla, relativement k ses prétentions sur le duché de llautoue, etc. (Pfeiïel, Nouvel abrégé^ etc. — Kodi» Atfrégé de rhhloiredes Irailés de paix^ etc.)

DR PHÉDÉRIG II. 307

représenter à la cour de Viëmie que, garant de la liberté polonaise, et personnellement intéressé à Téléi^ation de son beau-père, les démarches de TEmpei^ur, pour comprimer l'une et entraver Tautre, le forceraient à prendre les artaes ^ i par son adhésion solennelle à Tairété de FEmpire concernant la pragmatique sanction*, et par rengagement de sa garantie personnelle, Télecteur de Saxe neutralisa Teffet de ces déclarations.

Bientôt la République offrit Taffligeant spectacle de deux élections ennemies. Le 12 septembre, dans la plaine de Wola, près Varsovie, Stanislas fut proclamé Roi; cinq semaines plus tard, Télecteur de Saxe, sous le nom d'Auguste III, saisissait le sceptre dans Varsovie même, à la pointe des baïonnettes étrangères. Stanislas fugitif de retira à Dantzick.

Ainsi la Maison d'Autriche, qui s'était laissé enlever l'Espagne et les Indes occidentales; qui, tout récemment encore, n'avait pas même pu établir une compagnie de commerce à Ostende, trouvait moyen de détrôner le beau-père de Louis XV'.

Sur les bords du Rhin, une armée française serrait de près Philipsbourg, place d'une haute importance pour l'Empereur : aussi, Charles VI avait-il confié au prince Eugène le soin difficile d'en faire lever le siège. Frédéric-Guillaume envoya dix mille Prussiens, sous les ordres du général Rœder, à l'armée impériale, et, pour

• PfclTel, ouvrage cilé.

• Voyez livre II.

» Vollaire, Siècle de Louis XV.

donner à son lits quelque idée de la guerre, il se rendit avec lui à Philipsbourg.

Déjà, Tannée prëcëdente, la France avait presse ce prince d*entrer dans la Prusse polonaise, et de la tenir en séquestre jusqu'à la paix. Mais, craignant de s'engager dans une lutte où il ne pourrait plus s'arrêter, Frédéric-Guillaume avait énergiquement maintenu sa neutralité. H ne prit donc les armes qu'après une sommation de l'Empereur, qui, aux termes du traita de 1738, réclamait le contingent convenu.

Grande était chez le jeune Frédéric l'impatience de connaître un héros vieilli sous les lauriers; déjà son active imagination s'était créé un prince Eugène que malheureusement la réalité ne lui montra pas. En effet, l'illustre capitaine n'était plus le même : Tafiaiblissement de la pensée suivait en lui l'affaiblissement du corps; las de tout, môme de sa gloire, il évitait, dans la conversation, les sujets militaires; comme fatigué de combats, il refusa, aux instances du monarque prussien, de livrer bataille. Néanmoins, à force d'adresse, Frédéric obtint d*intéressants détails sur les plus belles journées de celte vie guerrière. Le comte de Philippi, aide de camp du prince de Savoie, savait amener son général sur les questions que Frédéric désirait approfondir; entretiens que, cinquante ans plus tard, le roi de Prusse citait encore h plusieurs de ses généraux \ comme lui ayant été utiles.

Mais cet apprentissage fut de courte durée. Vieux et

* Denina, Essai t%tr la vie et le règne de Prédérie //.

infirme, Guillaume s'était vu bientôt contraint de quitter Tarmëe. Au mois d'octobre suivant^ le prince royal lui ramena ses troupes, mécontout d une campagne qui n'avait offert rien de mémorable, peu satisfait du prince Eugène dont il n'avait vu que l'ombre S et plus heureux que jamais de retrouver sa chère retraite de Rheinsberg.

Néanmoins^ sur ce froid théâtre, le calme intrépide qui devint, depuis, chez Frédéric; une habitude indomptable de l'âme, s'était révélé pour la première fois. Au retour d'une reconnaissance, à travers un bois trèsdécouvert, il chemina sous les boulets des lignes ennemies qui fracassaient des arbres tout autour de lui, maintenant son cheval au pas, sans la moindre émotion, sans interrompre son entretien avec les généraux de sa suite.

La guerre continuait toujours, mais le terme des prospérités de Charles YI était venu. Stanislas, il est vrai, déguisé en matelot, après l'héroïque défense de Dantzick, errant de péril en péril, réduit à se cacher dans des marais infects, ne sauva que par miracle sa tête lâchement mise à prix. Mais bientôt, en une seule campagne, dix mille Espagnols enlevèrent à l'Empereur Naples et la Sicile, ces riches dépouilles sur lesquelles, depuis deux siècles, l'aigle d'Autriche veillait attentivement. Stanislas devint duc de ces contrées qu'il allait rendre si heureuses, et la Maison de Lorraine reçut en échange la Toscane, auparavant accordée à

* Frédéric, Mim, pour servir à Phist. de la Maiion de Brandeb.

240 BISTOIRS

don Carlos ^ Voilà ce que coûtait à Quirlea VI le tyrannique plaisir d^imposer un roi à la Pologne.

Celle paix qu'offrait la France victorieuse, TEropereur fut trop heureux encore de la recevoir ; et le cardinal de Fleury, qui avait eu empocher TAngleterre et la Hollande de prendre part à la guerre, sut aussi la terminer sans leur intervention.

Dans ces circonstances, Frédéric-Guillaume, en honorant le malheur, s'était honoré lui-même. Dès que Stanislas eut atteint Marien^^erder, ville prussienne, il y trouva asile et fut reçu en roi. Guillaume permit même à son (ils d'aller lui rendre visite. Frédéric passa quelques semaines avec ce prince, ami, comme lui, de l'étude et des lettres; dès lors,, ils ressentirent l'uo pour Tautre une vive sympathie. Plus tard, quand le roi titulaire de Pologne traversa Berlin, se rendant en France, Stanislas et Frédéric ressen*èrent les nœuds d'un attachement qui ne se démentit jamais.

Guillaume commençait enfin à apprécier son fils : près d'achever sa carrière, il sembla deviner l'homme extraordinaire qui devait porter à un si haut degré la gloire de son pays.

Un jour, le méfiant monarque part de Postdam de grand matin, et va droit à Ruppin, où le prince avait son régiment; de là il se rendra, pour le dtner, à Rheins* berg, qui n'en est éloigné que de deux milles d'Allemagne, surprendra son fils, et jugera ainsi par ses

> Aus&i le dernier Grand-Duc de Toscane, senlani sa fin approcher, demandail-il si l'on ne lui donnerait pas un troisième héritier, et « quel enfant TEmpire et la France voulaient lui faire. »

propres yeuK de l'emploi de son temps. Mais, aux portes de Ruppio; quel est son ëtonnement, quelle est sa joie! il trouve Frédëric exerçant ^lui-même son régiment. Tout donne à croire que, le matin, un avis officieux était arrivé à Rheinsberg. Quoi qu*il en soit, à dater de ce jour, Guillaume jugea 6on fils capable de grandes dioses.

Aussi, traité avec plus d'égards ^ le prince put-il suivre, avec quelque liberté, ses habitudes chéries.

Après avoir accompagné son père dans un voyage à Clèves, en 1738, Frédéric, l'été suivant, visita, avec lui, la Lithuanie prussienne; courses fatigantes qui s'accomplissaient sans sonmieil et presque sans nourriture.

Toutefois, la lettre qu'on va lire ofire un vif intérêt; elle est de Frédéric à Voltaire. Le prince y retrace tous les bienfaits dont son père avait doté cette province:

Intersbourg, 27 juillet 1739.

« Mon cher ami,

JNous voici enfin arrivés, après trois semaines de marche, dans un pays que je regarde comme le nec plus ultra du monde civilisé; c'est une province peu connue de TEurope, mais qui mériterait cependant de l'être davantage, parce qu'elle est réellement une création du roi mou père. La Lithuanie prussienne est un duché qui a trente grandes lieues d'Allemagne de long sur vingt de large, quoiqu'il aille en se rétrécissant du côté de la Samogitie. Cette province fut ra-

Ha IlIRTOlkE

vMgée par la peste au commeoceiiieot de oe nèdey al plub de iroifi ceut mille habitants pérÎKDl de maladie et df misère. La cour, peu sensible mtox malheurs dn peuple, oégligea de secourir une riche et fatile province, rempbe d*babitants et féconde en toute eqièoe de productions. La maladie tua ou dispersa les homme^ les champs restèrent incultes et se hérissèrent de broussailles. Les bestiaux ne furent point erempis de cette calamité publique. En on mot, la plus florissante de nos ptx>vioces fut changée en la plus afreuse des solitudes. Frédéric I*' mourut sur ces entrefaites, et fut enseveli avec sa fausse grandeur, qu^il ne iSûsait consister qu eu une vaine pompe et dans Tétalage fintueux de cérémonies frivoles. Mon père, qui lui succéda, fut touclié de la misère publique. Il vint ici mr les lieux, et vit luiHBéme cette vaste contrée dévastée, sillonnée des traces profondes qu*uue maladie conta-* gieuse, la disette et Tavarice sordide des ministres laissent après elles. Douze ou quinze villes dépeuplées el quatre ou cinq cents villages inhabités furent le triste spectacle qui s'offrit à ses yeux. Bien loin de se sentir découragé par des objets aussi fâclieux, il se sentit pénétré de la plus vive compassion, et résolut de ramener les hommes, Tabondance et le commerce dans cette contrée, qui avait perdu jusqu^à Fapparence d'un pays habité. Depuis ce temps-là, il n*est aucune dépense que le roi n*ait faite pour réussir dans ses vues salutaires. 11 fit d*abord des règlements remplis de sagesse ; il rebâtit tout ce que la peste avait désolé; il fit venir dis milliers de f;miilles de toutes les parties de

DE FtlÉDÉBIG II. 21 S

l'Europe. Les lerres se défrichèrent, le pays se repeupla, le commerce fleurit de nouveau; et, à présent, Fabondauce règne dans cette fertile contrée plus que jamais. Il y a plus d'un demi-million d'habitants dans la Lithuanie; il y a plus de villes qu'il li'y en avait, plus de troupeaux qu'autrefois, plus de richesses et plus de fécx)ndité qu'en auéun endroit de l'Allemagne. Et tout ce que je viens de ^ous dire n'est dû qu'au Roi, qui non seulement a ordonné, mais qui a présidé luimême à l'exécution, qui a conçu les desseins et qui les a remplis lui seul , qui n'a épargné ni soins, ni peines, ni trésors, ni promesses, ni récompenses, pour assurer le bonheur et l'existence d'un demi-million d'êtres pensants, qui ) ne doivent qu^à lui seul leur félicité et leur établissement. J'ai trouvé je ne sais quoi de si héroïque dans la manière généreuse et laborieuse dont le roi s'y est pris pour changer ce désert en ])ays habité, fertile et heureux, qu'il m'a paru que vous partageriez mes sentiments en apprenant les circonstances de ce rétablissement ^ »

Quel contraste chez le même homme, entre sa conduite comme père et sa conduite comme roi! Mieux valait cent fois être son sujet que son fils.

Déjà Rheinsberg *, si bien appelé le séjour des Muses, attirait des hommes célèbres de tous les pays. Là, Frédéric, étudiant, avec une ardeur toujours crois-

* Supplément aux Œuvres posthumes de Frédéric U.

* Frédéric ayait changé ce nom en Âemusberg, qu'il IrouTail plus doux ; alors aussi, et (oiyours par le même amour de i*euphonic, il commença à signer Fi^dëf te.

214 HI8T0IEB

unte, la philo8ophie, l'histonre, la pditique. Tari de la guerre, se renfermait, la phis grande partie du jour, dans sa bibliothèque ; la poésie et la musique avaient aussi leur tour ; les instants de repos» les soirées étaient consacrés à Tamilié, à de doctes et spirituels entretiens. Autour du prince vivaient familièrement, et sans nulle gênante étiquette de cour, quelques hommes aimables et instruits; c'était, entre autres, Chazot^ officier français; Kayserling, gentilhomme courlandais, que Frédéric nommait Césarion; Knobelsdorf, d*humeur moins gaie que ses compagnons, mais fort habile dans l'art du. dessin, et auquel la direction des bâtiments et des jardins était confiée; enfin ce Jordan, si sincèrement dévoué à son maître, si tendrement aimé de lui} et dont la mort fit répandre à Frédéric des larmes bien honorables pour tous les deux.

Après le dîner, d'excellents concerts occupaient la soirée : les deux Graun dirigeaient l'orchestre ; Benda, l'un des plus forts violons de l'Europe, accompagnait le prince, dont le talent sur la flûte était fort remarquable.

Dans le même temps, Frédéric entretenait avec Wolff, RoHin, S'Gravesande, Maupertuis, Algarotti, Voltaire, une correspondance riche d'esprit, de grAce, d'érudition. Mais Voltaire, dons toute la puissance du génie, semblait absorber son admiration ; c'était une sorte de culte. Ce sentiment, les Allemands mômes, qui entouraient Frédéric, ne s'en défendaient pas. Alors en effet, la France littéraire régnait souverainement uu-<lelà du Hhin. Le Parnasse anglais y était à peine

connu; encore était-ce grâce aux journaux et aux traducteurs français. L'Italie consenrait bien quelques partisans ; mais son temps de mode était passée et leure froids hommages se partageaient entre trois ou quatre grands poètes morts depuis longtemps. Pour l'Espagne, on connaissait à peine> au-delà du lUiin, ses romans et son théâtre. Quant aux Muses. allemandes, encore au berceau, elle^ essayaient lëiirs forces« Canitz, il est vrai, avait donné au Malherbe de la Germanie ^ à Opitz, im successeur; mais lui-même consacra la suprématie des poètes français en les traduisant. Déjà- Besser et Guuther mouraient d'oubli; Wernicke, malgré son recueil d'épigrammes, quelques idylles, le poëme d'iTaiu Sachs^, et de grands services rendus à la réforme littéraire, descendait peu à peu de la hauteur où ses contemporains l'avaient placé; Hagedorn, Bodmer, Haller, Gessner, plusieurs autres jeunes talents s'annonçaient; mais ce n'était encore que l'aurore d'un beau jour. 11 fallait toute l'ardeur qui animait ces âmes d'artistes, pour percer à travera les bataillons épais des jurisconsultes, des publicistes, des théologiens, des glossateurs, lourds tyrans de la. presse à cette époque^ Dans ce monde savant, la langue nationale n'ayant point encore cours, le latin, sauf de rares exceptions, était seul usité. Quelques écrivains se servaient même du français.

Frédéric, à qui l'on n'avait point enseigna le latin,

< Denina, Essai sur la vie et le règne de Frédéric !!.

» Wernicke mourul à Paris vers 1720, jôsidcnl du roi do Danemarck.

216 UISTOIRB

et dont l'esprit positif ne trouvait guère à lire dans sa patrie que les travaux historiques de Mascow, de Bunau', de Stnive, était donc toujours nécessairement ramené vers la France.

Wolff, alors à Tapogée de sa renommée, avait écrit quelques ouvrages en allemand ; mais son style, bien qu'ayant d'ailleurs rendu aussi d'éminents services à la langue, est âpre et pénible. Frédéric, pour l'étudier sans fatigue et le juger sans prévention, s'en fit traduire, en français, plusieurs morceaux par Suhm. Longtemps Wolff occupa ses méditations; mais Voltaire finit par l'en dégoûter.

Bayle était son livre favori ; il en parlait même si souvent, soit à table, soit dans la conversation, que la princesse royale, voulant le lire, pria un pasteur de la colonie fitinçaise de lui noter les endroits permis aux regards d'une femme, (c Quelques dames de la cour, dit un auteur contemporain ', furent moins scrupuleuses, m

Voltaire ne contribua pas peu non plus à inspirer au jeune prince de l'aversion i)Our tout système religieux, sans néanmoins pouvoir l'animer de son aveugle haine contre le Christianisme. Au reste, l'éducation même que Guillaume imposa à son fils, n'était guère

* SoQ principal ouvrage est une Uisiairê des Empereurs et de CEnhpire d> Allemagne , Urée des meilUurs historiens et des archives ^ et oecompagnée d^ appendices destinés à éclaircir le droit public de fAtlê^ magne, et la généalogie des Maisons souveraines (en allemand). On n* gretie que coi eiceiteni ouvrage s'arrête k la fin du règne de Conrad 1, la VIS.

* Deniiia, Es^ai historique, etr.

K raittteic II. 24Y

de nature i remplir rattrâie paternelle. Au lieu de toodier le oceor de Frédéric, de longs et insipidee sermons révoltaient sa raison; rintartention du Dieu d'intolérants théologiens dans les affaires de ce monde ne s'accordait pas avec les idées qu'il s'était faites d'un Être-Supréme» bienfaiteur du genre humain» et clément par-dessus tout. De bonne heure aussi, il avait tu combien d'hommes cachent les plus viles passions sous un masque hypocrite; être vertueux pour l'amour do soi-même/ faire le bien sans espoir ou sans crainte de Tavenir, devint donc sa loi souveraine, la règle invariable de sa vie ^ : il s'enrdlait dans le stoicisme. .

Voltaire, si désireux de soustraire son royal disciple à l'influence des croyances religieuses, n'apportait pas moins de zèle à lui inculquer des idées morales, comme s'il pouvait exister une morale sans la sanction religieuse ? Préparer au monde un roi philosophe était une de ses plus chères pensées.

« La première chose dont je suis obligé de vous parler, lui écrivait-il le 20 mai 1738, c'est la manière dont vous pensez sur Machiavel. Comment ne seriezvous pas ému de cette colère vertueuse où vous êtes presque contre mol de ce que j'ai loué le style d'un méchant homme? C'était aux Borgia, père et fils, et à tous les petits princes qui avaient besoin de crimes pour s'élever, à étudier cette politique infernale. Il est d'un prince tel que vous de la détester. Cet art, que

' Dohin, Denkwurdigkeitenmeiner Zeit, etc. « Faits mémorables do mou temps, elc. »

218 HJttTOlU

Tou doit mettre à cAté de celui des Locuste et des Bnuvilliera, a pu donner à quelques tyrans une puissance passagère, comme le poison peut procurer un héritage ; mais il n'a jamais fait ni de grands hommes, ni des hommes heureux : cela est bien certain. A quoi peut-on donc parvenir par cette politique affreuse ? Au malheur des autres et au sien propre. Voilà les vérités qui sout le catéchisme de votre belle âme. >i

L'hommage était flatteur ; Frédéric répondit de manière à toucher l'amour-propre et le cœur de Voltaire : u Ce que je médite contre le machiavélisme est une suite de la Ilenriade. C'est sur les grands sentiments de Henri IV que je forge la foudre qui écrasera César Borgia. )»

Quelques mois plus tard, Voltaire, ayant reçu r^nit- Machiat>el, avec prière de corriger ce travail et d'en diriger l'impression, remercia ainsi de l'envoi : <( Enfin, voici un livre digne d'un prince, et je ne doute pas qu'une édition de Machiavel, avec ce contre-poison à la ftn de chaque chapitre, ne soit un des plus précieux

monuments de la littérature VAnti^Uachiavel doit

être le catéchisme des rois et de leurs ministres. >»

Toute l'Europe applaudit à ce début : il était beau de voir l'héritier d'un trône prendre de pareils engagements.

Tel était l'emploi de son temps. Parfois, il est vrai, quelques nuages venaient troubler la douce paix de Uheinslierg ; car, dans ses accès de goutte, le vieux roi était fort tenté d'envoyer à S|>andaw la docte colonie. u Tous ces esprits forts, réi>était-il souvent, corrompent

DB FRÉDÉIIIC II. 249

mon fils ; ils ne sont bons qu'à cela : fen Yeux faire justice, n Mais Frédéric, averti à propos^ détournait IV tage^ et rendait, pour quelques jours ^iéore> la sécurité à ses amis.

Quand la goutte empêchait le Roi de sortir, il s'amusait à peindre, ayant soin d'inscrire éur chacun de ses tableaulL Tannée, le mois, le jour où il Tayait achevé, et de plus ces mots : Predericu$-Wilhelfnus in iomuniis pinxit. Un pauvre peintre, père de famille, préparait ses cduleui's, moyennant un florin par séance > c'était une véritable victime* Guillaume ^ qu'une digestion laborieuse endormait assez i-égulièrement sur son ou* vrage^ laissait quelquefois le pinceau errer du haut de la toile en bas, et y former les plus singulières figu-^ res. Furieux à son réveil, il attribuait ce malheur à la jalousie de son peintre, l'accusant de dénaturer ainsi ses chefs-d'œuvre pendant son sommeil; et alors les coups de pied, les coups de canne servaient abondam-* ment la vengeance du monarque. '

Tous ces tableaux étaient détestables; mais, parmi les courtisant, régnait une infatigable émulation de flatteries : c'était à qui surpasserait ses rivaux en témoignages d'admiration. « Hé bien! dit un jour Guillaume à l'un d'eux qui s'extasiait encore plus que les autres, combien crois-tu qu'on vendrait ce tableau dans le commerce? «-^ A cent ducats. Sire, il serait donné pour rien. -^ Tiens/ prends-le; je te le donne pour cinquante) car tu es bon juge^ et je veux t'obliger^ »

' Thiébaull, Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à BefUny etc.

220 III8T0IRB

Plus les infimnités de Guillaume augmentaient , plus devenait nombreuse la cour de son fils; aussi les finances du prince ne pouvaient-:elles suffire à un tel entretien, aux emliellissemenls du chAteau, à ses libéralités : de là, nouvelle nécessité d'emprunter; aussi, comme on Ta vu plus haut, Fintelligence et Tactivité de Suhm ne se bornaient-elles pas. à traduire W olff-.

Ce fut vers cette époque que Frédéric se fit initier aux mystères de la franc-maçonnerie. Il était à Brunswick avec son père, quand le jeune Bielefeld vint dans cette ville, avec deux députés de la loge d'Hambourg, pour la cérémonie. Malheur au néophyte et à ses introducteurs, si Guillaume eût conçu le moindre soupçon. Heureusement, il n*en fut rien; Frédéric vit, par lui-même et de près, une institution alors fameuse et peu connue : sa curiosité avait sans doute été purement politique.

Bielefeld, fils d'un riche négociant d'Hambourg, était homme d'esprit et de savoir; il avait voyagé en France, en Hollande, en Angleterre. Dans la suite, Frédéric le créa baron, et l'admit dans son intimité.

Voici comment Bielefeld ' peignait la vie de Reinsberg : (c Les jours s'écoulent dans une tranquillité qu*accompagnent tous les plaisirs que peuvent goûter des êtres raisonnables : une chère digne d'un roi, du vin des dieux, de la musique céleste, des promenades dans les jardins et dans les l)ois, des parties sur l'eau,

I LeUreS.

la culture des lettres et des beaux-arts^ une conversation spirituelle et enjouée. »

Cependant, la santé du Roi déclinait de jour en jour; tout annonçait sa fin prochaine. Malgré ces syroptdmes alarmants, Guillaume, qui avait toujours particulièrement affectionné son duché de Prusse, voulut le visiter encore une fois; mais ce voyage épuisa ses forces.

Un jour, vers la fin de mai, il perdit connaissance; on le crut mort. Aussitôt un exprès court, de Postdam, porter la nouvelle à Rheinsberg. C'était la nuit; tout le monde dormait. On se lève en désordre. « Nous sommes roi, s'écrie- t-on de tous côtés; partonSi » On arrive à Postdam; le Roi, ayant repris ses sens, était en uniforme, répée au côté, le chapeau d'ordonnance sur la tête; deux domestiques le promenaient dans les corridors du château sur une espèce de petite voiture ^ ce Ahl mon ami, dit-il à l'un de ses chambellans accourus de Rheinsberg avec le prince royal, c'en est fait, je vais vous quitter. » En effet, cet exercice ne lui fut d'aucun secours.

Voulant se préparer à paraître devant Dieu, il fit appeler Roloff, ministre et prévôt de l'Église luthérienne de Saint-Nicolas. Celui-ci se monti*a censeur rigide. D'abord le Roi ne parut pas faire grande attention à ses remontrances. « J'espère bien, disait-il, être sauvé; car jamais je n'ai enfreint les dix commandements. Ai-je commis quelque adultère? Non. Ai-je une seule fois été infidèle à ma femme? Non. J'hériterai donc

> IWïébàvMy Mes Sawmirs, etc.

222 nsToiES

du royaume des deux, h Mais le mmiatre n'était pat d'accommoderncDt facile, et Frédéric-GuilUMime eut à subir un rude examen de conscieuce, chaque article, sur lequel il ayait le plus de reproches à se faire, étant particulièrement rappelé; ainsi ses yiolences envers sa famille, sofi despotisme souvent brutal et capricieux envers ses sujets, Tiuiquité des enraiements forcés, les traitements injustes dont avaient été victimes ceux qui refusaient de bâtir de nouvelles maisons dans Berlin, etc., etc., rien ne fut omis. Vainement le Hoi défendait sa conduite. « Toutes les raisons que Votre Majesté allègue, continuait Roloff, peuvent en imposer aux hommes, mais elles sont insuflisantes devant Dieu . »

Gomme tout cela n'était que trop vrai, et qu'un roo* narque, à son lit de mort, se désabuse et redevient homme : (c Vous ne me ménagez pas, répondit Guillaume ; vous me parlez en bon chrétien et en honnête homme; je vous en sais gré, et reconnais que je suis un grand pécheur. Allons, faites la prière, pour que j'en demande pardon à Dieu. » Ensuite il invita Roloff à revenir, tous les soirs, pour le guider ainsi dans le chemin du salut.

Le 25 mai, le Roi, éprouvant du mieux, se fit transporter à Postdam; il espérait que le changement d'air et le retour de la belle saison consolideraient son rétablissement ' • Avant de quitter BerUn, Guillaume donna cent mille écus aux hôpitaux des pauvres; et, dès son

* TViiIlnitz, Mémoires pour servir à thistoire des quatre derniers souverains Je la Maison de Brandebourg^ tome 11.

DE FtlÉDÉilliC II. 22S

arrivée à Postdam, il étonna les oificiers de son régimeiitpàr des libéralités inacooutuiDées. Mais ce fut en vain ({û'on lui proposa d'ouvrir les magasins royaux en faveur du peuple, qu'affligeait une grande disette de grains : <f Non, non, je n'en ferai rien, répondit-il; ce sont des contes', on veut me tromper, w '

Son état empirait de jour en jour ; le ^ mai, la Reine, croyant qu'il ne passerait point la journée, envoya chercher le prince royal à fiheinsbei^* Le Roi reprit pourtant encore un peu de forces; le 28, il put descendre, en chaise, au jardin. Il se promena tnéme sur la place de parade, et il faisait poser, en ea présence, le première pierre d*une maison destinée à loger un maréchal ferrant attendu d'Angleterre, lorsqu'arriva lé prince. L'entrevue fut touchante; dès que Frédéric- Guillaume aperçut son fils, il lui tendit les bras; Frédéric s'y jeta en fondant en larmes. Tous deux demeurèrent quelque temps sans pouvoir parler. « Fritz, dit enfin le Roi, j'ai été sévère à ton égard; mais mon cœur ne t'^n a pas moinstoujours tendrement aimé ; c'est une grande consolation poiir moi de te revoir. — Ah! s'écria Frédéric, puisse Dieu me conserver encore un père qui m'accueille avec tant de bonté I — Mon heure est venue, reprit Guillaume, et il me reste peu d'instante à vivre. Je veux en profiter pour l'instruire de l'état où je laisse les affaires. Maintenant, qu'on me ramène dans ma chambre. » Le prince l'y suivit; ils restèrent deux heures ensemble.

On rappela ensuite tous ceux qui avaient part à son intimité, et Frédéric-Guillaume les entretint de sa mort

224 IIISTOIRB

prochaine comme d*une partie de plaisir ^ S'étant fait apporter sou cercueil, il le regarda avec une sorte de satisfaction ; « C'est dans c^ lit, dit-il, que je dormirai tranquillement. » Eichel, secrétaire du cabinet, lut en* suite une instruction, de la main même du Roi, rela* tive à ses funérailles*.

Le 31 mai, le Roi demanda toute sa maison, Tétatmajor et les capitaines de son régiment. Quand ou fut réuni, le major de Bredow reçut ordre d'annoncer, à haute voix, que lui, Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, etc., remettait sa couronne, ses États, son trésor, son armée, entre les mains de Frédéric, son fils, exhortant ses sujets à garder à son successeur la fidélité dont lui-même avait reçu tant de preuves.

Guillaume commanda ensuite à M. de Podewills de notifier son abdication aux cours étrangères. Ce ministre ayant répondu que d'abord il fallait dresser l'acte d'abdication, et que Sa Majesté, avant de le rendre public, devait le signer, le Roi, sans dire un seul mot, ordonna du geste qu'on le ramenât dans sa chambre; l'abdication demeura imparfaite*.

Fatigué par l'efTort qu'il venait de faire, ce prince tomba en défaillance ; aussitôt Ton appela l'aumônier Cochius. Ayant repris ses sens, il adressa encore la parole à quelques personnes; et, comme le moment fatal

* PœlIniU, ouvrage cité.

* Ce morceau m*a paru assez curieui pour troufer place à la flo de ce folume. Voyez pièces juslificaUTes (K).

* IHrIliiilz, ouvrage cii^.

X approchait : « Seigneur Jésus, dit-il, en levant les yeux au ciel, je vis eu toi, je meurs en toi; tu es mon gain dans la vie et dans la mort. » Ellert, son premier médecin, fit signe au prince royal d*emmener la Reine, qui avait à peine quitté le Roi un seul moment duraut sa longue maladie, . et Frédéric -Guillaume expira. Comme pour prendre congé du trône, il avait donné le mot d'ordre à sept heures du soir.

Quelques courtisans craignaient, cette fois encore, une léthargie; mais d'irrécusables preuves du contraire ne tardèrent pas à les rassurer. Aussitôt les portes de Postdam furent de nouveau fermées, les troupes prêtèrent serment de fidélité 'au nouveau roi; puis Frédéric, après avoir donné quelques ordres , se rendit à Berlin.

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