LIVRE III
Frédéric répare les désastres de la guerre; son goufeniement ifilérieur. — Continuation des hostilités en Europe; épuisement des puissances belligérantes; négociations; traité d'Aix-la-Cbapello.
En donnant la paix, le vainqueur se montra magna- t745nime ; mais, en traitant de même avec Marie-Thérèse, il eût pu mieux profiter de ses avantages.
Quant à la Silésie, elle était prussienne sans retour. C'est une des conquêtes les mieux calculées que mentionne rbistoire ; car la Prusse en avait besoin , moins pour s'agrandir que pour vivre.
Dès lors, le système intérieur de l'Allemagne fut changé : pour contre-balaucer la Maison d'Autriche, l'épée de la France n'était plus nécessaire: appelée désormais au protectorat de tous ceux qu^opprimait le sceptre impérial, la Prusse remplacera la Saxe à la lôte des États protestants \
1 Jdènxoim tirés des papiers d'un homnie d'ÉJai^ etc., tome I.
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1760" ^^^ guerre coùtail aux Prussiens huit millions d*ëcus; pour unique ressource, il en restait, au trésor royal, cent cinquante mille.
Dans ces deux campagnes, plus de quarante-cinq mille prisonniers étaient tombés on leur [louvoir. Sans parler des milliers de victimes qui , de part et d'autre , périrent sur les champs de bataille, jetons un voile sur ces trisles tableaux, et que nos regards se reposent sur les dix années de paix qui vont suivre.
A la voix du jeune monarque, l'agriculture, les finanbes, la justice, le commerce, l'administration civile prendront bientôt une nouvelle vie; toutes les sources de la prospérité publique vont s'ouvrir. Telle avait été jusqu^alors la Prusse, que Frédéric eut peu à restaurer : il fonda presque tout.
Afin depourvoir aux plus pressants besoins, ce prince fit défricher de vastes marais qui s'étendaient le long de roder, depuis Swinemunde jusqu'à Kustrin. Un canal creusé, entre Kustrïn et Wrietzeh, saigna ces terres marécageuses; deux mille familleis pukeht s'y établir.
Encouragé par ce premier succès, il continua dépuis Schwedt jusqu'au delà de Stettih ; et bientôt douze c^nts autres familles y trouvèrent l'aisance. « Cela fit, écrivait-il avec joie ', une lioUvélle petite provtHce, que rindustrie conquit sur l'ignorance et siir la pïuréséb. m
Les fabriques manquaient d'ouvriers : lé Roi en attira, à grands frais, des pays étrangers ; ces utiles ro-
' Histoire de la (jwrre de Sepi^Ans^ tome I.
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crpes formèrent plusieurs yillage|$^ ^e deux cen(s f^-*,]2^ milles chacup. Aysoit ^ppri^ que le duc)|^. de MPgdebourg était réduit, psgr la disette 4*hQnm)es, à ^ppçler, pour faire les récolt;es, les habitants du Yogtiand, qui s'en re^iournaient ensuite chez eux, il attacha ceqx-ci au duché par d'avantageux établissement4S. Aussji ^MruQt le cours, ^e çeHe paix, Vli^^ §'eiirichit-il de deux cent quptrcj-viiigtçt yiUagiBS, tp^s h\ej\ ))ftti^, bien peuplés.
Tandis que Th^tlitaiit 4f;s c^n^p^gi^es voit na^re autour de luj Vfiboiïfjapçie,. ^e^ yj\]pa^ s'élèvent, ppmpie par enchantement; leisf i^a^iuff^cturps ^ ipuHîplie^t; à Berlin, les étofl^s riches .^Vflçi veloi^rs; i^ Post^jsim, les otofles légères pt upiçs;^ ^i^e fs|bnque de \imn eqnchît la ville de BraQdeboi|rg; frâncforM^r^rO^er prép$|re du cuir dit 4p Russie; çoroipe Berlin et Postd^ffî, Magdebourg fait des bas e^ deç nioiiGhpira ^e soie- SpHttgcrber envoie dans toutes les proyinçesi le sucre qu'il raffine dans la capitale. Là où se trouve, en abondance, du bois que Téloignement des rivières ne permet pas de débiter, s'établisseilt 4es â^çlierp, ç^m four¥ii$sen( aq^ forteresses et à l'armée des canons de fer» dès boulets, des bombes. Dans la principauté de Mindçn; on dë^ oeuvre de nouvelles salines ^ et elles ne tardant mi à s'améliorer j celles de tlallç sont perfectionna, à Valdç d'appareils pour la gradation du sel. Appelant, à grands frais, des ouvriers de Dresde, Û crée el organise cette manufactqrc de porcelaine si renonriméé. L'ar^lô qu'op y emploie surpasse en blancheur celle ^u reste de TËurope. La fabrique d'armes, fondée par son père à
ïYm ^P^^^^^» reçoit des développements cousidérablei.
Par un double bienfait, tous ces travaux donnent en même temps du pain à la misèi^e, des jouissances à la richesse. Bientôt la Prusse enveiTa ses toiles, ses draps, ses lainages en Espagne, en Italie, jusqu'en Chine.
Dans toutes les provinces, des primes d'encouragement sont distribuées pour la culture des mûriers. Un ecclésiastique sollicite-t-it une grâce? Frédéric la lui accorde d'autant plus volontiers qu'il voit en lui un propagateur zélé des bonnes méthodes agricoles. Auprès du prince, la seule manière d'être courtisan, c'est de se rendre utile. En ranimant le commerce intérieur, Frédéric, qui voulait lui assurer de lointains débouchés, créa des Compagnies maritimes : il commença par celle d'Embden^ Mais aucune ne réussit; aucune ne pouvait réussir. Ce genre d*établissement ne convenait point à la Prusse.
> Cette place, capitale de TOst-Frise, passait autrefois pour un des meilleurs ports de l'Europe. Forcés de quitter Anvers, les Anglais en avaient fait le centre de leurs liaisons avec le continent ; ei les lioUaudais, n'ayant pu s'en rendre maîtres, avaient voulu le combler. Bîea que ce petit pays fût plao6 loin du siège de sa puissance, Frédéric avait compté, pour le protéger, sur la terreur qu'inspirait son nom. La Compagnie ne réussit pas ; six vaisseaux, partis successivement pour la Cbine, ne rendirent aux intéressés que leur capital, et un bénéfice de demi pour cent diaque année.
Une autre Compagnie, formée, peu de temps après, dans lo niéuic lieu pour le Bengale, fut encore plus malbeureuse. En i7U3, leur dis- S4»liitiun fut prononcée. (Ilaynal, Histoire philosophique et politique des établiësements et du commerce des Européens dans les deux iudes,)
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Fi*éclcric connut parfai.tcmonl loute celle partie de i*tf'- Tadministration qui se rapporte à la comptabilité publique : il y établit un ordre admirable. Monté sur le trône, le 31 mai> dès lors l'année du gouvernement data de ce jour. Tous les ans, à la même époque^ les ministres venaient, à Postdatn, remettre au Roi trois états doubles concernant leurs départements respectifs. Le premier de ces états contenait un compte exact de Tannée récemment expirée; sur le second étaient portées toutes les^ déjpenses ;ordinaires pour la nouvelle année; le troisième offrait un aperçu raisonné des dépenses extraordinaires que l'utilité publique pourrait exiger. Avant de se livrer au sommeil, le Roi examinait ces différentes pièces, signant celles qu'il approuvait; le lendemain, à son lever, il les remettait aux ministres avec ses observations; à midi, les ministres étaient de retour à Berlin, et les ordres partaient aussitôt pour toutes les provinces.
Le 1^' juin, toutes les caisses prussiennes prenaient de nouveaux registres; une nouvelle comptabilité commençait, simple comme les précédentes. Chaque mois, les receveurs dès tailles et ceux des impôts indirects (les petits comptables, plus souvent encore) versaient leurs fonds dans les caisses supérieures ou provinciales, lesquelles tenaient un état exact et circonstancié de la quotité, comme dç l'échéance des payements à faire, ainsi que du nom et de la qualité des personnes qui en donneraient quittance. Conformes aux bordereaux, ces quittances représentaient de l'argent comptant.Tout était calculé de telle manière, que le moindre
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I74S- relard devenait imi>08sible. Ainsi, Mil caissier provin-* ciàl, charge de faire un payement à jour fixe, voyait-il les versements de la caisse inférieure tout k fait en retard, 6u seulement incomplets? il était tenu d'avertir la caisse générale, qui lui envoyait à temps les fonds nécessaires*.
Tous les trois mdis, les baillis portaient également leur rente d'avance à la Chambre des Domaines; cet argent restait sur les lieux, y servant à la solde des troupes, au traitement des employés, aux constructions, aux bâiiments, Aux travaux publics, etc. Toute la dépense de la province se payait ainsi des deniers de la province : c'était un des grands avantages du système prussien V Les résidus seuls allaient h Berlin.
Giaque année, le 2 ou le S juin, arrivaient au cliAteau des chariots chargés de petits tonneaux pleins d'argent destiné au trésor de réserve. Avec six mille francs d'appointements, un ancien sous-officier était le gardien de plus de trois cent miUions de livres. Sa probité fut constamment irréprochable.
De plus, le Roi avait à Postdam un trésor particulier appelé la Chatouille, commis à la fidélité d'un de ses premietf^ domestiques, et montant à quinze ou vingt millions de rixdalers. Ces fonds étaient spécialement affectés à ses dépenses personnelles et & l'entretien de quelciues établissements, comme VEcole citile et tiit/i-
< Thiébaull, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin. '^Mirabeau, Monarchie ^jprussienne, lome IV.
DB PAÉbÉRlC II. tiyi
taire, ôtc./etc. L'àttitudû politique du roi de Prusse, i745^ et Itt situation géographique de àeà États , exigeaient qu'il eût toujours dotant lui de qtioi sôbtenlf au moins trois (iampstgneë. Eûtdufë d^eniiëtiiis, ayant à défen4rë une itttïùénsè lîgiié de frohtièi^ diitël*tes atl premier occupant, Frédéric li'flbrait pti obtenir, tout à tobj), de !M)n peuple^ ceii secOUt*s' ^écuiiiaiMfs fiSiciles à irottver chez Une tiatioù opttlenie. &â pl*ëVoyàn6e devait donc concentre^ autobr du trdné tous les Moyens possibles d'attaqttë ou de résistance. Sots eiîsteUcie politique y était attachée; danë d'aussi ëages précautions, ce prince eût Végété dans tine tirbide dépendance; péut-éti'e mânïe n'eût-il ùit qUë traverser la scène du monde pour s'anéantir aussitôt, conime tin de ces rapides mété6^es qùî apparaissent, brillent et s'éteignent.
Ce régime salutaii^ë eut bientôt ravivé lé corps de l'Eut.
Aussi, dès Fànnéë 1756, les revenus de la tioùronue, non contpris ceux qu'elle tirait de la Silésié et de rOst-Frise, s'^étaient^ils augmentés de douze cent mille écus, sans surcharge pour les contribuables. La population avait éprouvé tm accroissement proportionnel.
Tant d'utiles travaux seraient restés incomplets, si la législation n'eût attiré leA regards du princOé « La justice, mal ûdniinisttée durant le règûè précédent, et qui ctnit devenue trè6->*injuste, méritait deà soins et une attention particulière. L'on s'était accoutumé à éluder les lois. Les procureurs faisaient un traflè honteux dé la
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n4&- bonno foi; il suffisait d*ôtre riche pouf gagner sa cause^ et d*étre pauvre pour la perdre. Ces abus, devenant de jour en jour plus intolérables, demandaient nécessai* rement une réforme, tant pour les personnes des juges, des avocats et des procureurs, que pour lep lois mêmes qu'il fallait éclairer, et dont surtout il fallait retrancher ces formalités qui, ne touchant point au fond de la cause, prolongent les procédures. Le Roi chargea son Grand-Chancelier de Cocceii' de ce travail : c'était un homme d'un caractère intègre et droit, dont la vertu et la probité étaient dignes des beaux temps de la république romaine; savant et éclairé, il semblait, comme Tribonien, être né pour la législation et pour le bonheur des hommes. . ,
« Ce savant jurisconsulte entreprit, avec tant de zèle, cet ouvrage pénible et délicat, qu'après un an d'un travail assidu, les cours souveraines de justice, purgées de tous les sujets qui en avaient fait la honte, furent remplies par des magistrats vertueux. Le nouveau Code des lois pour toutes les provinces de la monarchie prussienne fut achevé, et, après qu'il eut été approuvé par les États, ces lois furent promulguées. On étendit ses vues jusque sur l'avenir; et, comme l'expérience des choses humaines apprend que les meilleures institutions se corrompent, ou deviennent inutiles, si l'on en détourne les yeux, et si l'on ne ramène pas ceux qui doivent les observer aux premiers principes qui en ont pos^ les fondements, on régla qu'il se ferait tous les
* Fils du )»aron Henri deCocœii, célèbre jnriicnnMiUe allemand.
trois ans une visite générale des cours souveraines de 174&. justice, pour tenir la main à ^observation des nouvelles lois, et pour punir les officiers de justice qui auraient prévariqué. Cet ordre nouveau, introduit dans la justice, raffermit le bonheur des citoyens, en assurant les possessions de chaque famille; chacun put vivre en paix à l'abri des lois, qui régnèrent seules. »
Ces paroles^ montrent quelle importance le prince attachait à la jouissance égale pour tous d'une justice impartiale; on y retrouve la vive expression de sa reconnaissance pour le ministre dont le zèle avait entrepris, sinon achevé, une si noble t&che.
Malheureusement, les résultats ne répondirent point aux intentions. Le Code-Pridirie*, bien que débrouillant le chaos de l'ancienne législation prussienne, mélange informe de droit romain, de di*oit canon et d'un prétendu droit allemand et saxon, ne reçut pas même la sanction royale; Frédéric le laissa périmer. En ce genre surtout, rarement les premiei*s essais réussissent. Trop de lumières, trop de méditations sont nécessaires pour asseoir à la fois les bases, et coordonner les diverses parties d'un semblable édifice. Cependant, quelque imparfait que fftt le nouveau code, il détruisit un gi*and nombre d'abus.
L'ordonnance sur la procédure civile était mieux conçue. Indigné du scandaleux brigandage qui dévorait la fortune des plaideurs, le législateur voulut que tout
* Histoire de la guerre de Sept-Ans, lome I.
• Corpus juris Frederieianum.