‹ Histoire de Frédéric le GrandChapitre 19 sur 32 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Paix générale. — Détails sur la famille royale de Prusse. — Société de SanS'Souei. — Séjour de Voltaire a Rerlin. — ÉvéDemeDls qui s*y rapiK)rtent. — Habitudes privées de Frédéric. — Son caractère.

I7&0- Kiifin riiumniiité respirait.

Il est doux d'arrêter ses regards sur les heureux jotii*s qui vont s*écouler jusqu'en 1755. L'Europe entière n'en vit guère luire de plus beaux. Le commerce florissait de Saint-Pdtei*sl)ourg jusqu*àCadix ; partout leti i>eaux-arts étaient en honneur ; on voyait entre toutes les nations une correspondance active ; TEurope ressenihhiit a une grande famille réunie après ses diflféronds ' .

La Franco surtout offrait alors un spectacle du plus haut intériH : c'était Tépoque de cette aixlente impulsion philosophiqtie qui, franchissant toutes les barrières, trionqihaiit de totites les résistances, s'est commun!qtiéo au inonde entier. Sans rien reti*anclier de son admiration pour les anciens, toute tine génération de hardis esprits s*élançait dans ravem'r avec enthousiasme, coinino sans prévoyance, riche de théories, mais

• VoUairo, StaU de Lvuis .VT.

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ne songeant point encore aux applications. Après les i^^ Lettres perianesj Montesquieu, ce Corneille de la politi^ que, avait publié l'admirable tableau des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains; sous sa main puissante, un immense édifice, V Esprit des Lois^ s'élevait majestueusement, aux acclamations du monde civilisé.

Les Lettres anglaises avaient paru; vers le même temps, leur infatigable auteur dédiait sa tragédie de Mahomet au pape Benoît XIY, qui l'acceptait ; Diderot, armé de ses Pensées philosophiques, comme d'un manifeste, débutait, avec audace, dans la carrière des lettres ; fanatique d'athéisme, il gourmandait la tiédeur de Voltaire. Ce fougueux sectaire, défiant la persécution, posait les bases de Y Encyclopédie^ monument gigantesque dont, jusqu'alors, le dix-huitième siècle avait pu seul fournir les matériaux et les ouvriers.

Déjà J.-J. Rousseau, rhéteur sublime, dont l'influence sur les destinées de l'homme échappe au calcul, préludait à ces éloquentes pages, où bien des vérités neuves, touchantes, profondes, rachètent tant de paradoxes et d^erreurs; Bufibn, magnifique interprète de la nature; Vauvenargues, moraliste aussi pur, aussi religieux qu'il soit donné à l'homme de l'être en dehors de la foi chrétienne ; Condillac, Duclos, Helvétius, Dumarsais, Raynal, secondaient plus ou moins activement ou suivaient, par des routes diverses, mais avec un but commun^ cette universelle expansion de la pensée humaine.

Attentif aux succès d'une cause sur les drapeaux do laquelle il n'avait pas craint d'inscrire un nom royal.

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Jt&Ob. Frédéric, durant ces paisibles aunées, se livra k ses études chéries, leur consacrant tout le temps que lui laissaient les soins du gouvernement. Cest un phéuo* m&ne inouï dans les annales de l'esprit humain, que ce roi du Nord, à la fois conquérant, législateur, historien et poëte, si Allemand par le cœur, si Français par ses goûts, par ses habitudes littéraires, par son langage, et qui ne se reposait des plus austères pii$occu«pations qu'au sein des Muses, dans le commerce des grands hommes. FrédériC| par l'usage qu'il en fit, doubla la puissance intellectuelle dont la nature l'avait si libéralement doté.

11 apparaît de temps à autre quelques familles que la Providence semble s âtre plu à traiter avec une prédilection particulière, en leur accordant, rare privilège» la double couronne du génie et de la royauté. Celle de Fi*édéric fut de ce nombre. A cette époque, en effet, la Maison de Brandebourg brillait de tous les dons de l'esprit, de tous les reflets de la gloire. La Prusse se rappelle avec orgueil les exploits du prince Henri, digne émule de son frère. Également dévoués à l'État, tous deux apiM)rUuent dans ce dévouement les dilTércuces de leurs caractères personnels. Hardi, impétueux, parfois téméraire, Frédéric fit des fautes à la guerre; Henri, calme, réservé, sagement circonspect, n'en commit aucune. Non moins ami des lettres et des arts, il entretint dintimes relations avec les plus cëlèl»«8 ôorivains do rKuroiH). Tout entier, |>endant la paix, aux charmes de la vie privée, ce prince ne quittait sa dôliciouse i*etraite de RheînslH^rg que pour satisfaire

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aux devoirs de soi) rsng» aux impérieuses exigcuces de i^Mrcliquetle.

Le prince Guillaume, second frère du Roi| avait aussi d'autres droits que ceux de la naissance aux respects publics. Plein d'esprit, d'instruction, de bontd, mais d'une timidité extrême, la vue d'un étranger l'embarrassait; pour briller de tous ses avantages, il lui fallait la vie intime. Guillaume mourut trop tôt pour son pays t on verra plus loin dans quelles circonstances.

Parmi les femmes, la princesse Amélie, la margrave de Bareith, Louise -Ulrique, qui partagea le trône des Wasa, et que chanta Voltaire, se montrèrent les dignes sœurs de pes trois illustres personnages. Familiarisée, dès son enfance, avec l'étude et la méditation, Louise-Ulrique, tendrement chérie du Roi, contracta, auprès de lui, un goût décidé pour l'histoire et la philosophie; dans cette douce intimité d'un grand homme, se développèrent son esprit naturel , son mâle caractère. Frédéric eût voulu ne se séparer jamais d'une compagne, nécessaire à son bonheur ; il refusa même de la donner pour épouse au grand-duc de Russie , depuis Pierre IIL Ulrique toi pourtant unie à rhéritier présomptif de la couronne suédoise. Reine en 1751, elle travailla dès-lors, avec ardeur, à propager, dans sa nouvelle patrie, les connaissances humaines. Vers cette époque, une foule d'hommes distingués , Cronstcdt, Palin, Kligenstiera^ Wallerius, et tant d'autres» ilhistraieiit la Suède i Je grand wm de |4i»uée u'a pa9 besoin d'éloges.

4i2 HISTOIRE

UM ^^' Ulrique qui, en 1753, fonda, à Stockholm, uiio académie des belles-lettres : sous ses auspices, se formèrent aussi la riche bibliothèque du château de Drotthingholm', le cal)inet d'histoire naturelle décrit par Linndc, et la belle collection de tableaux qui orne aujourd'hui le musée de Stockholm. Cette princesse aimait à faire rejaillir sur le trône l'éclat des talents et du géuie*.

Mais, pour la politesse et le bon goût, nulle autre cour n'était comparable alors à la cour de Prusse.

Jusqu'au sein des plaisirs, tout respirait, à Berlin, un caractère de grandeur morale; tout tendait au développement de la pensée. Le goût des arts* et d'une galanterie chevaleresque multipliait, autour de la famille royale, les jeux du théâtre, les carrousels, des fêtes allégoriques plus élégantes que fastueuses; nobles délassements auxquels présidaient la gloire, les gi*âces, la beauté! Un jour que la princesse Amélie

> Les déix)uillos morlelles de Dalin reposent, avec celles de Kligt'nsliern, près de ce diàleau royal, dans un lombeau que leur lit élever la Heine.

' Hemarquons ici que la Suède est depuis longtemps parvenue à un beaucoup plus haut degré de civilisation qu'on ne le croit communément dans le reste de l'Europe. La lumière y circule, et l'existence politique, dunt jouissent les paysans donne à cette classe de citoyens une physionomie toute particulière, qui ne se retrouve |M)int ailleurs.

> « Le roi de Prusse vient d'ordonner trois tableaux à trois difléreuU peintres de notre école. M. Carie Vanloo est chargé du Sacrifice iripki-> génie; U. Pierre, du Jugement de Paris, et M. Restout, du Triamftke de Bacchus. > (Grimm, Carre$pondance liiîirairej pAi/oiopJbt^iM ei ersa'çfie, etc., tomeL)

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distribuait les couronnes, Voltaire lui adressa les vers jJJJsuivants:

Jamais dans la Grèce et dans Rome On ne vit de tels jeux, ni de plus dignes prix. J.*ai vu les fils de Mars sous les traits de Paris,

Et Vénus qui domiait la pomme *. .'

 tous ces noms cëlèbreS| il faut en ajouter un autre, un nom à peine connu dans Thistoire, celui pourtant de la reine de Prusse^ Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbuttel. Cette union, ou se le rappelle, avait été commandée au prince royal par Vinflexible volonté de son père; aussi Frédéric, forcé de sacrifier son penchant pour une fille du roi d^Ângleterre, né put-il offrir un sentiment bien vif à une compagne imposée. Mais, appréciant ses rares qualités, il lui témoigna constamment les plus affectueux égards. Admiratrice enthousiaste du glorieux époux dont elle excusait même, avec une tendre partialité , toutes les actions, cette princesse, par une constante étude, devinait ses moindres désirs pour s'y conformer. Lors de la guerre de Sept- Ans j les dangers, qui menacèrent tant de fois Frédéric, causaient à Elisabeth-Christine les plus vives inquiétudes. Frédéric, le sachant, lui donnait lui-même, dans de courtes lettres, la première nouvelle des événements mémorables. Son attache-ment pour elle était plus sincère que neTeût fait croire Téloignement où il la tenait. « J'apprends, avec une

* Vie privée f poli/rfue et militaire du prince Henri de Prusse^ Paris, MDCCGIX.

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