DE L'ACADÉMIE
« L'intention du Roi et te but de cette fondation
soni (le former de jeunes gentilshommes, afin qu'ils deviennent propres, selon leur vocation, à là guerre ou
> Tel fui le lilre qu'il donna k celle école ; mai», dans le public» un i'a toujours déslgut'x* sous le nom û* École Civile et àlilitairê des j' yentilshummes.
DE FàiiiÉftlG II. 455
à la politique. Leâ hiatt^feâ doivëôt donc s'attacher foi^- ij'ùé temënt, nod-seulèmêfit à leUl* rëttiplii^ la mëtnoirè dé ^^^ codiiaisôatlëeè Utiles, triais ÀuHôtit ft dbtihêr à leur ei^ prît tlDé feértaine volubilitë qui lés i'éridé Ëàpablëè dé s'appliquer à une inaiièrè ^iielbôricfuè, àuHoiïi t^ Cultiver leur raison, et à former TeUr jtigèndent. Il faut» p^t cotisdqtielli, qu'ils accoututnetit leurs élèVeé k së ^airë des iddes iiëttes et |)rëëisës des choses, et ft Jiè se ptiiut contente!^ dé nôtiôîià Và(^liéà et COnfdsëâ. ^
« . : . i . Gbiilhié là pàHië ëèdhoMiqÙe de (iétté iiiètitti^ tibn eât tôutai'ï'àtigée^ oiï sëbôhié, dan ëettë inSiHid^ tidtl, à Ce qui fegâi^é M clësèëë et ïa partie de léi poliëé Si essentielle à (buté cofAnitiUâUté.
u ..... BU Mâjëétê Vêtit t|tië lè^ ëlSVeé fâsàéût lés bcissèâ blàSSéà de latinité^ câtëchiàhie et féliglôd, dails le gythridàe de Joachini '. Ceux dé |)rëtniërë dppi^Udiont ëll rUeihé teliipS lé frdii^is et lëë rudiments de là lâtiguë fi<aâçaiië Aàtih VÀtààèïhiei Ali S6rtif^ dé cette t)réihièi>é clàSàé, lié ibnbbérdht datià les iriains du pUiriéièy (JUî dégrossii-a leur jargon bàttarë, et^ Corrigera les faUtëS de Style et de diction. Le SieUi* Toussaint lëà pl*enàra faloi*s ëri i*hétoriquë : II ëoirtmëti- Cera par lëUi^ ëdSëignéi^ la logiqUë> inais àatiS tit)p pé^ sèt^ sUr les diverses formés dèS àr^itiëntè de l'école : son priiicipàl soiu se toiirnéi*à du èôté de la juStesàe d'esprit; il sera HgoureUl pour leà défihilidns; il ne.
* Ccl arliclo n'a jamais filé suivi» En effet, frialgr6 la proxioiilé do ce gymnase, les déplacemenls journaliers des élèves eussent entraîné de graves inconvénienls; aussi, les jeunes i4ea<i^mM(e^ trouvërent-ils, finns la maison inèhic, ioui iës mAtlres nécpssalfës.
45tf lltôTOlRE
n&^ leur pardonnera aucune équivoque , aucune pensée fausse, aucun louche : il les exercera , le plus possible, dans l'argumentation : il les accoutumera à tirer des conséquences des principes, et à combiner des idées; puis, il leur expliquera les tropes; et, la leçon finie, il leur donnera encore une demi-heure, pour qu'ils fassent eux-mêmes des métaphores, des comparaisons, des apostrophes, des prosopopées, etc. Ensuite, il leur enseignera la façon d'argumenter de Torateur, Tenthymème, le gi*and argument en cinq parties, les diverses parties de Toraison et la manière de les traiter. Pour le genre judiciaire, il se servira des oraisons de Cicéron; pour le genre délibératif, il leur proposera Démosthène; pour le genre démonstratif, il se servira de Fléchier et de Bossuet : tous ces ouvrages sont en finançais. Il pourra leur faire un petit cours de poésie pour leur former le goût. Homère, Virgile, quelques odes d'Horace, Voltaire, Boileau, Racine, voilà des sources fécondes, dans lesquelles il peut puiser ce qui ornera l'esprit des jeunes gens, et leur donnera en même temps du goût pour les beaux-arts. Dès que les élèves auront fait quelques progrès, il leur donnera des sujets de hai*angue dans les trois genres; il les laissera composer sans les aider, et il ne les corrigera qu'après qu'ils auront relu leurs ouvrages. Le grammairien, qui est un supplément à cette classe, corrigera les fautes de langage , et le sieur Toussaint les fautes contre la rhétorique. On fera de plus lire aux jeunes gens les lettres de madame de Sévigné, celles du comte d*Ëstrades et du cardinal d'Ossat, et un leur
fera écrire des lettres sur toutes sortes de sujets. {[^
M. Toussaint ajoutera à ceci une histoire des beauxarts : il partira à cet effet de la Grèce, leur berceau, et nommera les hommes qui s'y sont le plus distingués : il passera ensuite à la seconde époque des arts, sous César et Auguste ; à la renaissance des lettres, du temps des Médicis; au haut point où elles parvinrent sous Louis XIV, et il finira par les personnes. les plus célèbres qui les cultivent de nos jours. .
« Le professeur d'histoire et de géographie composera un abrégé de l'histoire ancienne de RoUin : il tâchera de leur bien imprimer les grandes époques, et le nom des hommes les plus fameux. Il pourra se servir d'Ëchard ' pour Thistoire romaine, et d'un abrégé du P. Bar pour l'histoire de TEmpire. Cependant il doit soigneusement élaguer les petits détails ; et, proprement, l'étude de l'histoire ne doit s'étendre que depui3 Charles-Quint jusqu'à nous. Ces faits intéressants tiennent à nos joui*s, et il n'est pas permis à un homme qui veut entrer dans le monde d'ignorer des événements qui forment la chaîne des affaires courantes de TEurope. Il ne suffit pas que le professeur enseigne riiistoire; il faut chaque jour, la leçon finie, qu'il y ajoute une demi-heure pour interroger les jeunes gens
* Laurent Echard, né en 1671, en Angleterre, à Barsliam, près de Beccles, comté de Suflblk, publia, en 1699, une Histoire romaine^ (hpuis la fondation de Borne jusqu'à réiablissemenl de (^Empire par Auguste, et la continua ensuite jusqu'il Constantin. Daniel de Lu llof|iio cl Gayol Desfontaines l'ont traduite en français.
On doit k Echard d'autres travaux bistoriques.
n&i- sur le point d'histoire ^U'il à traité; pafoù il fera aecoucher IcUr esprit de hîflexiôDS, soli morales» soit I>olitiques, sôil philosophiques^ ce qiil sera plus utile peureux que tout ce qu'ils aurotit appris. Par exemple» sur les difTérentes su|)erstitions des peuples : « Croyez- (( voiis que Gurtids, eii sautant dans le trou qui s'était « formé à Rome, le fit fermer ? Voiià toyei que cela « n'arrive pas de nos jours; ce qui doit hlen vous faii'o c< ponsorquece conte n'est qu'une faille andcnne... » Après riiistoire des Décius, le mattre a Une occasion touie trouvée d'embraser le cœur de ses élèves de cet ardent amour de la patrie, principe fécond en actions héroïques. S'il s'agit de César, ike peut-il pas interroger la jeunesse sur ce qu'elle penàe de l'action de ce citoyen qui opprima sa pairie ?ËM-il question des ci-oisades^ cela fournit Un l)eau sujet pour déclamer contre la superstition. Leur rac^nté-t-on le massacre de la Saint-Barthélemi, on leur inspire de l'horreur pour le fanatisme. Leur parle-t-on d'un Cincinnatus, d'un Scipion, d'un Paul-Émile , on leur fait sentir que la vertu de ces grands hommes a été la cause de leurs belles ac^ tions, et que, sans vertu, il n'y a ni gloire ni véritable gi*ai]deur. Ainsi l'histoire fournit des exemples de tout. J'indique la méthode, mais je n'épuise pas la rtiatière : un professeur intelligent en aura assez \h>ut diriger sou travail, par ce qu'on Vieht de dire. Le même professeur, eh traitant la géographie, commencera [Kir les quatre parties du monde; le nom des grands peuples sullit pour l'Asie, rAfri(|ue et rAniérique. L'Ëuro|ie demande une connaissance plus exacte. L'Allemagtic,
DE pfiÉbÉtiid 11. 459
bomhie étant la paltie de U jeiih&bsè qtlîl élbyid, exige iV^ tfue le professeur entre dànl» lés plUs ^rati(lé ddtâilâ des souvei*aihè qui la gohYeriièilt> 6éM riviël^ës ^ùi là traversëni^ des câ^iitales de chaque pFo^lilcë, deij Villes impdriales, etfc. U pioui+aî èë feet^vir dé Htibner |)oùr cette partie de ses lel^oH'é.
« Le professeur dé méià^hysi^iië cbhlhiëhèèi*a pdr un petit coiii*é de morale i il doit (iàrtir dii prlhcipe, que la Vertu est iitilé et tirfes-uillë à celui qui Ih pratique ; il lui sëi^a facile dé dërildilik'er que, saus Vertu, là société lié sailràit sUbMstër. 11 dëiltiirà le céhiblo de la vertu, par le plus parfait désiutéi^ësbëiijlént, qili fait qu'on préfère son hohheur à ëoil itit^tàt, lé bien géiiéral à ravdiitage particuliei*, elt le bdlut de Id patrie H sa propie Vie. Il élitrël'à dahâ rëitdbièh Uë rdmbilloti bien ôii mal entendue: il tiibfaii^ër^ Aixi élèvëà iitlië Tarilbition boniiôtë 6u Témulalioli é&l là vërtU deë grandes âmes; (jùé c'est lé l'es^ort (JUi (iotiése M± belles actions, et qui lei^ fait étiti^^réiidi^ë iiliic honimèé obscurs, pour que leur norii sbit i^eçii ali teiilj^lé tlé Mémoire; que rien b'avilit plUB d'aussi béaui Setttiihents et il*y est plii^ cbdtrait*ë qdé rehVié et là baàsé jalousie. Il ihcUlqùera sUrtoul ii la jéutiéssé; tjde,^'!! y a Un sentiment inné daîtâ le côeilf de rhbhittië, c'eist celui du juste; surtout il tâchera, Ik'il se fiëut, dé faire de ses élèvëé des èhthbuâiâsteâ delà VëHû;
« Le cours dé faiëtàphysiqbb 8)9 '^iiihiéilbéHi
par Thiâtoirë des d^tilliéns des hditlbiës, eta les pi*ehant depuis les përipatéticiénà, épicut*iëhé> blDIëiëÙs, âcàdémiclMlB, jusqtià iiUâ jburs. Le ph)f(^SëUl* léUk* éx-^
460 lUSTOlHE
Sm* pliquera en détail Topinion de chaque secte» en sd servant des ai-ticles de Bayle, des Tusculanes^ et du de Natura Deorum de Cicéron, traduits en français. De là, il passera à Descartes, Leibnitz, Malebranche, et, enfin» à Locke» qui» se guidant par l'expëricnco» s'avance dans ces ténèbres autant que ce fil le conduit» et s'arrête au bord des abtraes impénétrables à la raison. C'est donc à Locke principalement que le mattre doit s'arrêter : cependant» après chaque leçon» il donnera encore une demi-heure à la jeunesse qui» ayant déjà fait sa logique et sa rhétorique» est toute préparée aux exercices qu'on exigera d'elle»
« Le professeur dira donc à un de ces jeunes gens d'attaquer le système de Zenon» et à un autre de le défendre» et il en usera de même sUr chaque système : après quoi» il résumera c^ que les élèves aui*ont dit» ou leur fera remarquer la faiblesse de leur attaque ou de leur défense» en suppléant aux raisons qu*ils n'auront point attaquées» et aux conséquences qu'ils auront négligé de tirer des principes. Ces sortes de disputes se feront sans préparation : premièrement» pour obliger les élèves à être attentifs aux leçons; en second lieu, I>our les obliger à penser à ce qu'ils auront à dire ; et, en troisième lieu» pour les accoutumer à parler promptementsur toutes sortes de matières.
c( Vient le professeur de mathématiques. I^ sieur Sulzer conçoit qu'on n'a pas intention d'élever des Bernouilly et des Newton : la trigonométrie et la partie de la fortification sont celles qui |)euventêtre les plus utiles à la jeunesse qu'il élève » et auxquelles il mettra sa
principale application, ainsi qu'à ce qui peut y influer. 1753- Gependant, il fera un cours d'astronomie, en parcourant tous les systèmes différents, jusqu'à celui de Newton, mais en traitant cette matière plus historiquement qu'en géomètre. Il y ajoutera de même quelques principes de mécanique, sans cependant trop approfondir la matière, faisant attention surtout de rectifier le jugement de la jeunesse, et de l'accoutumer le plus qu'il pourra à combiner des idées, et à saisir facilement les différents rapports que les Térités ont les unes avec les autres.
« Le professeur en droit se servira de Hugo-
Grotius pour en extraire ses leçons. On ne prétend point qu'il forme des jurisconsultes consommés dans cette profession : un honmie du monde se contente d'avoir des idées justes de cette science, sans l'approfondir entièrement. Il se bornera donc à donner à ses élèves une idée du droit diu citoyen, du droit du peuple, de celui du monarque, et de ce qu'on appelle le droU public. Toutefois, il avertira la jeunesse que ce droit public manquant de puissance corrective pour le faire observer, n'est qu'un vain fantôme, que les souverains étalent dans les factums et dans les manifestes, lors même qu'ils le violent. Il finira ses leçons par l'explication du Code Frédéric, qui, étant la compilation des lois du pays, doit être connu de chaque citoyen. »
Un examen attentif de cette instruction indique clairement quelles avaient été les études favorites de son xiuteur. S'étendant, avec prédilection, sur l'éloquence,
•102 iiisTomE
ns3- la moralp, )a iT)pl9))hysi4|ue» riiistpjre^ )a ($ëpgfa|»liipj Frédéric ne fait que gljsser spr les matl^ëmaliciues, )^ physique et le droit. .
Toussaint, au^jBur de divers quyrages ef iH^fugië i^ UruxelleS| avait i-édigé 4&ns cette yille^ sous Tinflueuco de rAutriche^ unç gazette française, où, durant toute la guerre de Sept-An^, le roi de Prusse ne fut design^ que sous le pom de Brigand du Nord. Oubliant Tinjurç pour ne se rappelier quç le mérite, Frédéric confia à ce mém&Toussaintune chaire de logique et de rhétorique. Quatre univemtés florissaicnt en même temps à Ilallei à Francfort-sur-rOder, à Kœnigsberg, à Duisbourg. Que d'hommes illustres sortis de ces écoles !
Le roi de Prusse n'avait aucune confiance dans \t^ médecine*; mais, renfermant spn incrédulité dans le^ limites d*une opinion individuelle, il chercha consltim* ment à perfectionner dans ses États cette application des sciences naturelles. Des c/iaires, où Ton professsiit Tart de guérir, furent fondées à Berlin.
Sous les règnes précédents, divers enseignements n'avaient eu lieu qu*en langue grecque : une heureuse
* Un jniir il envoya son propre médecin h llaupcrti^it^ li^t-niala«lf iili»rs, a\oc ce IhIIcI : « Je vous envoie le sieur CoUcniiis, un des plus t^^rauds rliarlalans de re pays. Il a eu le honheur quelquefois de réussir par lia»ird, ,et jo souh.iitc qu'il ait le in(*me sort avec vous. Il vous ortionuera Mcn des remèdes. Pour nmi, je ne vous défends que les liqutrurs, mais Je vous les dt^feiids cnlimMiicul. »
S«i ipii>lit»u raKirilcù un nu'tli'riii qu'il voyait |Hiur la preniiiTe fuis ^(ait (cUe-ci : « ConilûiMi de gens avez-vous envoyés dans Taulrc monde ? — Pas lanl que vous, Sire, lui répondit un jour le dmlcur li;iylie.s, et avec moins de gloire. »
DR FBÉDjIpfp If. SS}f}
iiiiiovatiou 9uUslituâ au langage (îtf'Wgcr ridiomepa- :|76^ tionaK Fidèle au même principe, }e Ijioi abolit Tùsage barbare, trop iQpgtemps répa9(^ eq Europe, d'écrire en latin sur des matières que][ç pei^Jp idoit connaître, et d*ou dépendept Iqi vie^ Thoa^eur^ la )ibçrté des ci-r toyens.
A6n d'inspirer aux Prywiep;? I^ gojl]i]t de^ beaux-art» par la vue de? jqio4.èle^; il a^chçtQ; en 1741, I9 cpllectioqi d'antiques du csr^inj^l |de PfflJgQpç^ /^uf la fj^ijle de f^iobé, acquise par J^ui« ]!i^y,..4d9W; ftft^ modela )a st^jUie du feld-maréçbal de 3cjii¥;ef W; Jj^^^jdvt et plusieurs autres sculpteurs appelés par le ^oi, résidèrent longtemps en Prusse; Âmédée Van-Lpo peignijt les plafonds dU nouveau .^an5-,.$^i^i.
De somptueux jéditices s'élevèrent à Postdam et k Berlin. Mais cette magnificence avait toujours un but utile; témoins, l'Hôtel des Invalides, pob)e asile ouvert, comme Tapponoe cette ipscr^ptiop fournie par Maupertuijs^ jLuESO, sed invicto Iiiliti, Au guerrier tnulili, mais invaincu; la Bibliothèque publique, ejtc. Tandis qu'ailleurs les capitales ne s'embellissent que trop souvent aux dépens des provinces^ Frédéric répandait <3galement la vie sur tous les points du royaii.ipe. Afalbeureusemeut, le mauvais goût dépajra souvent les conslniclions de son règne.
Économe JMs\qu'à la parcimonie 4aos son iuté)rieur, nulle dépense, s'il Ta croyait utile aux progrès des mis, ne rari*âtait. Durant plusieurs années, il consacra des sommes d'argent assez considérables à l'entretien d'une troupe de chanteurs italiens. .Cette tentative mu«
464 HISTOIRfi
1158- sicalc iraynnt point réussi, le monarc(ue plaça ailleurs et plus utilement ces fonds.
Non content de réunir autour de lui, dans sa cour, dans son Académie, dans ses universités, une élite de savants, de poètes, d'artistes, Frédéric entretenait, avec plusieurs contrées de l'Europe, des relations dignes de lui, distribuant des secours au mérite indigent, des récompenses aux découvertes utiles; offrant asile et protection aux victimes de l'arbitraire, aux martyrs de toutes les persécutions. Protecteur de Jean-Jacques, il disait en parlant de Christophe de Bëaumont, exilé de la cour : « Que n'est-il venu dans mes États! j'aurais fait la moitié du chemin. »
En France, d'AIembert ne pouvait obtenir la pension de l'Académie des Sciences : le roi de Prusse lui m assigna une, se chargeant, en quelque sorte, du noble soin de réparer les injustices éti*angères'. Il lit tous ses efforts pour déterminer cet illustre géomètre h accepter la présidoDce de l'Académie de Berlin; mais le s«ivant resta lidèle h sa patrie, dont ]>ourtant il avait à se plaindre.
Un trait plus glorieux encore pour d'AIembert, c'est qu'il employa son crédit à réhabiliter, dans lesprit de Frédéric, Euler son rival, coupable de toi1s graves en-
* t Autrefois Louis XIV, par les conseils de II. Colberl, clicrduiil à (K^couvrir les gens de luérile dans rEuru|»e, |>our les combler de bienfuils. Aujourd'hui un grand roi les trouve sans avoir besoin des jeui de Colbert. Le roi de Prusse vient de donner une pension de douiu cents livres k Al. d*Alenil>erl. » (Griinin, Correspondance iiltiraire^ phi* lusophùpte et rri7i(/iir, etc., tome I.)
vers lui. Après sa mort, bn découvrit mille traits de 1763bienfaisance d'autant plus honorables, que leur auteur avait eu soin de les tenir secrets, et que sa fortune était fort boraée. '.
A cette époque, Rome possédait un souverain pontife non moins remarquable par la sagesse de son gouvernement que par les agréments de son esprit, Benoit XIV \ Lors des querelles du parlement de Paris et du clergé, sa prudente médiation contribua au rétablissement de là paix. Plus d'un peuple en Europe lui dut des actions de grftces; les Protestants eux-mêmes ne restèrent point étrangers à ses bienveillantes sollicitudes. Protecteur éclairé des sciences, des lettres et des arts, ce pape fonda des académies, fit mesurer un degré du méridien, releva Tobélisque du Champ de Âfars, embellit Rome, et fit traduire en italien les meilleurs livres anglais et français. Fort instruit lui-même, il a laissé de nombreux ouvrages V Benott XIV recevait, à
< Né à Bologne en 1675, d'une famille illustre, mort le 3 mai 1758, âgé de quatre-vingt-trois ans.
' L'édition de Venise, la plus complète de toutes, comprend 16 ?ol. in-folio. Son meilleur ouvrage est celui qui traite des synodes.
Un monument, élevé par leflls d'un Walpole, en Angleterre, à la mémoire de Benott XIV, portait ces mots : t Aimé des catholiques, estimé des protestants; humble, désintéressé, monarque sans favori, pape sans népotisme, et, malgré son esprit et son savoir, docteur sans orgueil, censeur sans sévérité, etc. »
Les suffrages de la postérité ont conflrmé cet éloge simple et vrai. En lui dédiant sa tragédie du Fanatisme, Voltaire avait dit :
Lamheriinus hie esf, Romœ deous et pater or6tlf. Qui mundum scriptis docuit, virtutibus omat.
466 HISTQipfE
17&S. Rome, les hornmage^ cr^^trangera de tou^ les pays, de toutea les sectes. Une dea feqfip^ea les pli|s distinguées de son temp^i la rpargrave de Bareitb, sœur du roi de Prusse, vint lui rendre visite. Fréddric professa toujours aussi la plus hayte estime pour ce souverain pontife, qui, de son çât4| sachant gré au monarque prussien de sa tolérancci lui témoigna constamment des égards recherchés.
Avant de reprqndre le cours des événements politiqucSi peut-être ^ra-t-ou bien aise de trouver ici quelques détails sur le caractère de Frédéric, sur les habitudes de sa vie privée. Il y eut en lui deux manières d'être, deux individualités, si Ton peut s'exprimer ainsi^ bien distinctes; l'une naturelle, l'auti^e artificielle, en un mot rhpmme et le monarque. C'est pour les avoir trop souvent ponfondues toutes deux, que tant de faux jugements ont été iK)rtés sur ce personnage extraordinaire.
Fn^déric pensait qu'un roi doit avoir le cœur dans la tétc : aussi s'eflbrça-t-il constamment de subordonner à sa i-aison sa sensibilité. Mais, dans la vie privée, il fut bon, aimant, afTectueux, accessible aux affections de famille, aux doux épancbcments de l'amitié. Peu cic sœui*s ont été chéries par un fi*èi*e couronné comme le fut la margrave de Bareitli ; peu de sujets ont reçu de leurs souverains les touchantes manjues d'attachement que Frédéric prodigua à la personne et à la mémoire de Joi*dan ^ Durant la maladie qui lui enleva ce con-
> Il naquit à Berlin, le 17 août 1700, d'une ftinille originaire du Uaiipliiné, qiio la révoc^ilion de TÉdit du Nanlei avait éloignée de la
DB ra$pftRic II. 407
seiller fldète» il disputait aux. enfants et à là feipme de it$9^ Jordan le douloureui plaisir de lui donner des soins, de calmer ses souffrances t « Je Vous prie d6 me laisser seul 9veo lui, leur dit-il la première fois; mais n'ayez aucune inquiétude : je le soignerai et le servi*^ rai autant qu'il pourra en avoir besoin : ce sera comme si vous l'assistiez vouck-mémes. ».
Fronce. Destiné à Télat ecclésiastique, le jeune Jordan, après a?oir (ait ses premières études chez un oncle, pasteur à kagdebourg, alla ensuite .. h Genève et à Lausanne ; là, sous d*iiabi1es professeurs, les GaulUer, les Jallabert, les Pictet, les Grouzaz, se développèrent ses heureuses facuj-^ tés. Ainsi préparé au ministère évangélique, Jordan Ail pourvu, en 1725, de l'église de Polzlow, dans la Marche-Uckraine, et de celle de Prentzlow en 1727. l\ remplisiuut sed pieuses fondions avec autant de savoir que de dévouement, qUAnd la oâort d*ukie épouse chérie vin/ changer toutes les conditions de son existence. Inconsolable et voué désormais à Téducation de ses deux fliles, il quitta le saint ministère pour s'établir h Berlin ; mais bientôt le triste état de èa santé le contraignit à voyager. En 1733, il parcourut la France, l'Angleterre, la Hollande, une partie de l'Allemagne, y fréquentant les hommes de lollres les plus distingués. Deux ans plus tard parut la relation de ces doctes pérégrinations sous le titre d! Histoire d'un voyage littéraire» De retour à Berlin, Jordan se livra, avec une nouvelle ardeur, h l'étude. Classiques grecs, latins, français, toijis lui étaient familiers. Un tel homme ne pouvait échapper aux regards du jeune Frédéric; aussi, en 1736, le prince royal Tappela-t-il dans sa retraite de Rheinsberg; et dès lors commença entre eux cette intimité qu'aucun nuage ne troubla, que la mort seule put interrompre. Devenu conseiller privé, Jordan montra une véritable aptitude aux affaires. C'est à lui que Berlin doit la répression de la mendicité) et divers autres règlements utiles. Nonmié, par Frédéric, curateur de l'Académie des Sciences et Belles-lettres, et élu vice-président par l'Académie cllo-mémo, il cessa, le 24 mai 1745, de travailler, d'être utile et de chérir son roi, c'est-à-dire de vivre.
On a de lui plusieurs ouvrages, imprimés ou manuscrits ; tous méritent d'étro lus.
468 HiSTOiiiB
\]^ Chaque joui*^ à moins qu*il ne. fût absent de Berlinp il venait passer une heure avec lui, traversant, seul et à pied, la place du chûteau. Après la mort do Jonlan, son portrait, placé dans le cabinet du Roi, lui arracha longtemps des larmes ; Frédéric composa môme Téloge de son ami K Au reste, ce profond attachement, Jordan s'en était toujours montré digne. Jamais courtisan, dans le Roi c'était Frédéric qu'il aimait de toute son Ame.
Frappé de Tintolérance de son père, et tout occupé de faire vivre en paix les diverses religions établies dans ses États, le jeune successeur de Guillaume avait conçu le projet d'un Panthéon, où tous les cultes seraient venus, chacun à son heure, et avec ses rites particuliers, adorer Dieu. Dans cet édilice, tout devait être somptueux et commode. Au milieu du concert de louanges qui accueillit ce plan philanthropique, une soulo voix lit entendre le blAme; ce fut celle de Jordan. « Sire, dit-il au Roi , en mettant ces différentes religions en présence, loin d'en contenter une, vous les sc{uulalisei*ez toutes : au lieu de la paix , naîtra la guerre. » Vainement Frédéric défendit son projet; vaincu par les judicieuses objections de Jordan, il y renonça.
Dans le même temps, cet homme de bien fondait le lloksenkop, lieu de dépdt pour les vagabonds. Là, jus* (|u*au montent où on les réclamait, ces malheui'eux trouvaient, moyennant un travail régulier, leur subsi-
* Ce in«»rt'onii Tail |iarlio lU^ Mi'*inoire^ de l'Arailémio de Berlin.
DE FRÉDBBIG IL 469
slauce. Tant qu'il vécut, Jordan dirigea cet utile éta- nM-' blissement avec un zèle infatigable. En expirant, il avait recommandé son fidèle domestique aux bontés du Roi; d'emplois en emplois^ Frédéric éleva, par degrés, C3 digne serviteur au rang de conseiller privé.
En 1766, mourut le prince Henri, frèi^ cadet du prince héréditaire. A peine Agé de dix-huit ans,^ ce jeune homme annonçait de brillantes qualités. Le Roi étant venu à Berlin, quelques mois après cet événement, fit appeler Thiébault ta Vous avez su, monsieur, lui dit-il, quelle perte l'État et moi nous venons de faire, par la mort d'un jeune prince de la plus belle espérance. Ce malheur m'a vivement afiecté : tous les joui*s, je me suis retracé les qualités précieuses qui le faisaient estimer et chérir; mais, ne me bornant pas à de stériles larmes, j'ai cru devoir sauver de la tombe ce qu'il avait de plus louable, et justifier mes regrets par Texposé fidèle des causes qui les excitaient : j'ai pensé que le tableau de sa jeunesse pourrait offrir un exemple utile à ceux que la naissance place sur le même échelon que lui , et sans doute aussi à tous ceux qui sont susceptibles d'une belle émulation. Aussi, cherchant à ramener ma douleur vers un but profitable à la société, ai-je fait l'éloge de ce neveu si chéri et si amèrement regretté ! Je veux, monsieur, que ce discours soit lu dans une séance publique de mon Académie, et je vous ai choisi pour y faire cette lecture. Toutefois, ce morceau ne me semble pas encore acJievé; plusieurs passages ont besoin d'éti*e retouchés. Mais, dès que je veux y revenir, je ne vois plus que mon ne-
nÊe" ^^"' ^^ J^ ™^ ^"^ incapable de toute correction. Mon cahier, d'ailleurs, est déjà si chargé de ratures, qu*il n'y reste souvent plus de place. J'ai donc à vous prier, d'abord , de m'en faire une nouvelle copie en caractères bien lisibles, et en espaçant les mots et les lignes de manière que je puisse y placer sans peine les changements convenables. Mais vous ne connaissez pas mon écriture; peut-être môme ne pourrez- vous \ms la dé-chiffrer; car je n'écris pas, je griffonne. C'est poui*quoi, atin que vous puissiez plus facilement deviner ce que j'ai voulu dire, je vais vous lire moi-môme cet écrit tel qu'il est, vous pi*évenant qu'outre la copie que je vous demande, j'attends encore de votre zèle l'indication des fautes qui me seront échappées, tant contre la langue, que contre les convenances oratoires. »
Alors le Roi prit son cahier placé sur une petite Uible carrée qu'il avait habituellement devant lui , et où Ion voyait toujours quelques livres, une écritoire, du papier blanc, et souvent plusieurs tabatières. 11 commença la lecture en homme qui veut rester mattre de lui-môme. Mais déjà son accent trahissait une lutte pour se i*affcrmir contre les impressions de la douleur i il parlait lentement, faisant des pauses fréquentes. Cependant Frédéric ne résista pas longtemps : dès la seconde ou troisième page, ^a voix s'altéra, les larmes vinrent : il fallut s'arrêter souvent, et recourir à son mouchoir. Mais il eut beim s'essuyer le visage et tousser, tant d'efforts ne le conduisii*ent pas à la fin de la quatrième {Kige; ses yeux, inondes de pleurs, ne voyaient
DE PRÉDÉRlG 11. ^H
plus; savok, éteinte et ëntièi'emént ëtoiiffée^ nepoti- ifST Vait plus prononcer les motà; èl ce fiii enfin au mi-^ lied de sanglots dont il n^était f)lus lé inàtt^e, ^'é^ tendant son bras vers thtébault, il lui ternit le iiàhiél^ sans pouvoir ajouter une Seule pal*ole. (< Je pt\È ce cahier, contemplant, avec respect et tme sorte de <!onsolatiod, 6e grand homme, accessible, Comme tous les autres, aux affections lès j[)liià touchantes et j^ plus chères à Thumanitë ^ »
Fr^dëric possédait, àù suprême degré, Theùfeux talent de pârér un blenrait. t)h colonel dé kû suite, chargé d*Une nombreuse famille, contracta des dettes. L'ayant trOdvé Un jour triste et pensif t u Vous êtes toujours chagrin, lui dit le Roi; qu^avë^-toUS? fintrë amis, il faut se confier ses peinéë. » Et, Bafls lui donner le temps de répondre : u j^aî appris, iijoute-t-lt, que vous devie^z deujt ftiille éclià; » il se tourne vers une tftble, y pi*end t[liel(|uës l^Uleàtix de lôuis, et lei donnant au colonel : « tenez, dlt-ll> toilà do quoi payer Vos dettes;» puis, lui en donnahi encof^ autant : « Et toict de quoi tous mëtti*ë en état de n^en |)lu^ faire. »
Oue de délicatesse dans cette lettré qdll écrivit à madaÉnë de Forcade, vetiVè d*bh de âês généraux, et mère d'une nombreuse famille! « Je profite du premiw moment de ma ConvàlesCeticë pour vous faire connaître 1:1 part que je prends k la përtè que vdUS atèat éprdU-
' ThiébauUy Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, elc., (orne 1.
472 IIISTOIHE
175S- vëe, et ce que je veux faire pour soulager voti-e juste douleur. Je vous donne une première pension de cinq cents écus pour les longs et fidèles services que m'a rendus votre époux ; une seconde de pareille somme, en consid(5ration de .votre heureuse féconditë; et une troisième I également de cinq cents écus, pour vous aider à élever vos enfants. Je n'ai plus qu'à vous recommander de faire eu sorte qu'ils marchent sur les traces de leur père. »
Une pauvre veuve d'officier, Agée et infirme » lui ayant demandé un secours : « Je suis pénétré de vos infirmités et de votre indigence, » lui répondit le Roi. u Pourquoi ne vous étes-vous pas plus tôt adressée à moi? Actuellement, il n'y a point de i>ension vacante; mais il faut que je vous secoure, car votre mari était un lH*ave homme que je regrette beaucoup. Je retran* cherai tous les jours un plat de ma table; cela épargnera trois cent soixante-cinq écus; et cette petite somme, sur laquelle vous pouvez compter, vous sera payée le premier du mois prochain , jusqu'à ce qu'il se trouve une pension ; car j'ai donné ordre que la première vacante vous fût donnée. »
Ses lettres à la comtesse deCamas',Graude-Mattre88e de la Reine-Mère^ sont un monument de tendresse filiale et de sentiment.
Né violent, Fi-édéric sut triompher de la nature. Il venait de terminer Vlliitoire de la guerre de Sepl-'Anê, lorsqu'un page laissa tomber une étincelle sur le manuscrit,
• Voyez |>ièccs jii^lilicaliTus (O).
m PRÉDÉRIG 11. 475
qui fut entièrement consumée Saisi de craintei le jeune nstétourdi se jette aux pieds du Roi , en avouant sa faute. « Eh bien ! lui dit le monarque avec douceur^ j'écrirai cette histoire encore une fois I» ^ ^
Comme un miroir fidèle, le visage de Fi-édéric réfléchissait toutes les impressions de son ftme, et dans ses grands yeux bleus brillait la flamme du génie. Exprimait-il la colère? son regard, naturellement séduisant, devenait terrible. Sa taille était de cinq pieds deux à trois pouces, sa démarche un peu négligée, mais vive et noble, ses cheveux chfttain-dair, son teint brun et animé comme celui d'un soldat, sa voix très-douce, le mouvement de ses lèvres plein de grâce. Très-bien à cheval dans sa jeunesse, il se voûta en vieillissant, et se laissait aller. Comme Alexandi*e, il portait la tête un peu de côté. Dans son intérieur, il ne parlait que français, et le parlait bien; mais c'était dans la langue nationale qu'il traitait les affaires publiques, ne s adressant même jamais qu'en allemand aux officiers français de son armée.
Frédéric a-t-il été jaloux de ses généraux, comme on l'en a accusé? Ses mémoires politiques et militaires déposent hautement du contraire; diaque page y révèle la vive empreinte d'une reconnaissance affectueuse ; le monarque se complaît à faire ressortir les exploits de ses lieutenants, à donner noibinativement à chacun d'eux un témoignage de son estime : il jouit de leur gloire. Le seul capitaine qu'il ait toujours durement traité, c'est lui-même.
A Berlin , sur cette place publique consacrée à d'hé-
474 msTOiai •
tiït ^^^^^^ souvenirs^ quel spectade flippait d'abord les regards? Les statues de Scliwerin, de Keith^ de Win* terfeld, de Seydlitz. Celte façon éclatante d'honorer la mémoire de ses plus illustres compagnons d'armes, n'annonce guère un mattrc jaloux de leur renommée.
Frédéric savait donner aux récompenses un caractère auguste et solennel. « Il n'y a que la religion qui puisse consacrer, d'une manière durable, le souvenir de la vertu. Le feu roi de Prusse, qui connaissait si bien les grands i*essort8 de la politique, n'avait pas oublié celui-l«i. Comme la religion protestante, qui est dominante dans son pays, bannit des temples les images des saints, il y avait fait mettre les portraits des otticiers qui avaient péri en se distinguant à son service. La première fois que j*entrai dans les temples de Berlin , je fus fort étonné d*y voir plusieurs portraits d'ofliciers en uniforme. On lisait au bas leur âge, leurs noms, celui du lieu de leur naissance, et de la bataille où ils avaient été tués. Il y a aussi, je crois, une ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel enthousiasme militaire cette vue inspire à ses sujets * . »
Et certes ce prince n'attendait pas la mort de ses lieutenants pour leur rendre une tardive justice. Dans une foule d'occaslonsi Mœllendorf , ce digne représeut:uit de la vieille gloire prussienne h la journée d*léna, et Umt d'autres, furent comblés des plus touchants égards.
Le général Zietlien était pour Frédéric l'objet d*uiio
' Dernardin de Sainl-Pierre, Êiudei et la naUutê,
DE PHÉDÉttlC 11. 47tt
tendre vénération. Au mois de septembre 1784^ le Roi| iTsiétant venu, selon sa coutume^ inst)ecter les travaux de rartillerie au Gesund-Brunnen, trouva la garnison dé Berlin touâ les armes, à un quart de lieue de la ville, et la fît manœuvrer. Au fnomen toutes hussards deZiethen allaient exécuter une charge, Frédéric s'approchaht de ce vieux guerrier plus qu*octogénaire : n Votis voyet bien, lui dit-il dti ton le plus affectueux, tout le plaisir que j'ai à vous voir, mais pourquoi vouA donner la peine de venir vous-même ici à là tête de Votre corps? — Sire, c*estmon devoir. -^ Votre devoir 1 ahl vous l'avez glorieusement rempli au bhamp d'honneur I Une manœuvre n'est pas un devoir pour bu homhie aussi cher à l'État. A votre âge^ il ne vous i^te ^Xtis qu'à vous conserver pour l'exemple et lès respects de l'armée. Laissons faire ces jeunes gens. »)
En parlant ainsi^ Frédéric donna au régiment le temps de charger.
Mais ce qui toucha également et le peuple et l'armée, ce fut de voir le monarque, en cheveux blancs, ù'abor-der, que le chapeau à la main, son vieux compagnon d'armes*.
Nul plus que le prince Henri n'aurait pu causer de l'ombragea Un roi jaloux. Certes^ l'éclat d'une renom*mée si voisine était de nature à blesser deS yeux suscep^ tibles. Cependant, de combien d'hommages Frédéric n'environna-t-il point constamment son frère? Sa dé-* féreiice pour lui tenait du respect. Tous les ans, il eélé-
1 ThiébauU, Mes ioyi>rtir«, elc.
476 HISTOIHB
17SS. brait, avec magiiiflcencei la naissance de ce prince : ce jour môme était la plus grande fête de sa cour; jamais il n'y manqua. Chaque semaine, en lui envoyant des fruits de ses serres-chaudes de Postdam, il lui écrivait une lettre confidentielle et amicale, où les plus hauts intérêts politiques étaient discutési où l'un des plus étonnants rois qui aient paru demandait modestement des conseils ' à ce frère, son rival de gloire. On regrette que la nature même de cette correspondance n'ait pas permis qu'elle devint publique.
Ayant rassemblé ses généraux dans un repas, après la guerre de Sepi-ÀM : a Saluons, messieurs, leur dit le Roi, le seul général qui, pendant toute cette guerre, n*ait pas fait de faute. — A votre santé, mon frère, n Ce mot ne sent pas l'envie.
Cette triste passion tourmenta un autre cœur que le sien. Mécontent du second rang, le prince Henri, dans son frère, ne voyait qu'un mattre, et ce maître lui était à charge. Aussi, ne répondit-il jamais a son affection. Mais jetons un voile sur cette faiblesse que rachetèrent de si brillantes qualités.
Frédéric, il est vrai, se montra sévère, en parlant de Charles XII : comme capitaine, c'est un droit que personne ne lui contestera ; comme philosophe, qui n'est de son avis? L'histoire ne doit que de sévères arrêts à ces fous couronnés dont Théroique démence ravagea la terre. Comment admirer un prince qui, enivré d*orgueil, et plein d*un mépris brutal jiour les doléances de sou
* yie ftrivée, politique et militaire du prince Henri ^ Pari», MDCCCIX.
DR rHÉDÉRtC II. 477
petiple, pour des maux dont il est Tunique auteur, me- tvanace insolemment le Sénat de lui envoyer une botte pour gouverner?
Non/ Frédëric ne fut point jaloux de ses généraux; mais, plus d'une fois, aveuglé pai^ l'intime sentiment de sa force, il dédaigna leurs avis, oti leur imposa durement silence. Car, il faut le reconnaître, tant d'éminentes facultés ne brillaient pas sans nuages. Entier dans ses volontés, absolu dans leur accomplissement, prodigue de sarcasmes, ce prince écrasa trop souvent les autres de sa double supériorité de grand homme et de roi.
Sur le trône, comme dans la vie privée, la calomnie poursuit le génie : une aveugle crédulité, accueillie sans examen, propage avec joie tout ce qui tend à amoindrir les hautes renommées; cela rappiH)che les distances. . Qui ne connaît cette prétendue condamnation à mort d'un oflicier, dont le seul crime aurait été d'avoir eu de la lumière dans sa tente, à une heure où toutes les lu* mièresdu camp devaient être éteintes? Afin de donner une couleur dramatique au récit, on ajoutait que le malheureux oflicier écrivait à sa femme enceinte, quand se présenta le Roi, et que celui-ci, du ton solennel d'un tyran de théâtre : « Mettez en poslscripiumf dit-il : Quand tu recevras nia lettre, je n'existerai plus. » La peinture s'est môme emparée de ce sujet. Non-seulement le fait est faux, mais jamais ce piînce ne signa, qu'après une décision judiciaire, un seul arrêt de mort. Sévère et non cruel, il avait en horreur la peine capitale; la clémence tempérait en lui l'exercice d'une puissance illimitée.
AJfi iiistoihe
HM- Il y a plaisir à le suivre dans les précautions dùnt il euvirouuait la vie dea bonumes, recommandant sans cesse aux tribunaux d'examiner les circonstances atté* nuantes avec non moins d'attention que les crimes. La libertés des citoyens était de marne protégée contre les abus de pouvoir ; ainsi nul conmiaudant de forteresse ne pouvait recevoir un prisonnier sans uq ordre signé du Roi i nul ministre n'eût, de sa propre autoritéi disposé de la personne du plus obscur sujet* Ces entraves salutaires, juges et ministres tentèrent plusieurs fois» mais en vain, de s'en aflranchir. En 1743, le département de la justice se plaignit au Roi des inconvénients produits par la nécessité d'obtenir sa confirmation pour les sentences criminelles, ce Cet usage, disait le rapport, complique les procès, prolonge les détentions, multiplie les frais. » En conséquence, on suppliait le monarque de dispenser les tribunaux provinciaux de la confirmation des condamnations à mort, au fouet, au bannissement, à la prison, u Non, non, réi>ondit Frédéric au Chancelier, il résultei-ait de là toutes soi tes d*abus, et vous pourriez tourmenter à votre aise les pauvres gens des pi*ovinces. »
Jamais non plus il ne daigna descendre au cliâlinient d'une ofTense pei*sonnel)e. Le pasteur d*uue église de Berlin se perniettait de violentes sorties contre Tirroligion de son souverain : on l'invita à plus de circonspeetioni mais inutilement ; ces recommandations ne servaient qu'à irriter son zèle. Frédéric Tayant fait appeler : « Monsieur, lui dit-il, vous désirez que je vous persécute ; mais je n'ai pas le moins du monde l'envie
DE fRÉDimC tt. 479
de voiis procurer les hodoeurs du martyre : votre fan- n^r taisie n'est pas du siècle; vivez tranquille^ et soyez heureux en contribuant au bonheur de votre troupeau. »
Voyant un jour^ 4^8 fenêtres àtx chflteau, la foule assemblée autour d'une affiche injurieuse pour lui, ce prince la fit placer plus bas pa|r titt de ses pages : « On la lira mi^uxi >rdit-ih
Une autre fois, longtemps après être monté sur le trône f « II. existe cependant à Serlin un homme qui m'a condamné, à avQir la tète, tranchée, dit le Roi d^ vant plu8ieui*s personnes, et cet homme, que je connais, dtne tranquillement chez lui. » Frédéric savait les noms et les votes de ses jugea ; tous vécurent paisibles sous son règne : dans les grandes âmes, il n'y a pas de place pour la vengeance.
Il mandait à d'Alembert, le 16 mai 1776 : a On me fait écrire, en style de charretier, des idées que jamais je n'ai eues. Je vous suis obligé d'avoir donné un démenti au compilateur de ces bêtises, qui a voulu les mettre sur mon compte. Pour moi, je pourrais demander que le gouvernement ftt des recherches contre Fauteur de cette imposture; mais je n'aime point à me venger, et ce n'est pas cette sorte d'athlètes qu'il me convient de combattre. Je lis les réflexions de l'empereur Marc-Antonin, qui m'enseigne que je suis dans le monde pour pardonner à ceux qui m'offensent, et non pour user du pouvoir et les en accabler ' . »
'* Au rcsle, il serait difOcile de mieux peindre Frédéric qu'il ne l'a fait lui-même dansTépUre A moh Esprit:
Dites que j*ai tnbl, brtfé ridYertité,
17&S- Un habitant de Berlin tenait sur Frédéric les propos les plus menaçants; oii le dénonça au Roi : « A-t^il deux cent mille hommes à ses ordres? demanda le prince; non ; eh bien ! que peut-il me faire? m
Durant la guerre de Sepi^Ani^ Frédéric, étant & Dresde, vit, un matin, pâlir et trembler le domestique qui lui apportait son déjeuner : u Qu'avez-Tous ? » lui demanda-t-il d'un ton sévère. Le domestique crut son crime découvert, et se jeta à genoux en implorant sa grâce. On fit l'essai du poison sur quelques animaux, qui périrent h l'instant même. Cette aflaire causa beaucoup de bruit, on cita même les personnages qui avaient séduit ce misérable. Mais aucune poursuite n'eut lieu : le Roi se contenta d'envoyer le criminel comme tambour dans un régiment au fond de la Prusse.
Malgré sa discipline de fer, Frédéric était chéri des soldats : tous voyaient en lui un ami, un {>ère. Depuis longtemps un vieux sergent sollicitait une place, mais toujours en vain. Rebuté, il écrivit au Roi, en lui demandant de l'emploi dans Tinspection des sels. Frédéric envoya la pétition au ministi'C Wcrder, avec ces mots de sa main : « J'esi>ère (|ue vous ne rejetterez pas mes invalides. Vous avez été soldat vous-même; je le
Util qu«, ptnni Im rois, ttopuit od n'a âOB|»ié. AticilM haniimcDt qua la philoauphie A dirigé raea paa el refunue na via.
Dilca qu'en admirant le ayalèmu dca diaui, J'ai préféré ma lyre aux aru fuiiidieui; Que, aana haïr Zeoon, j'ckùmala Kpicure, Et pratiquait \e% loti de la ainpie uature, Que je Mil diaiinipier l'humme du auUTcraio; Que jr (nà riM aévérr el i-ilo^rii liuiiiaiii, eu;.
DE PHÉDÉRIG 11. .49,4
suis encore, moi, et je suis bien aise que Ton preuue i7S3-
soin de mes camarades. ». j t ^ .
Un caporal des gardes du corps, aussi vaniteux que brave, portait une chatné de montre à laquelle, faute de mieux, il avait attache une balle de fusil. Frédéric le sut: «A propos, caporal, lui dit-il un jour^ il faut que tu .sois bien économe pour avoir pu acheter une montre : il est six heures à la mienne; voyons, quelle heure as-tu, toi? — Sire, répondit le caporal en tirant la balle de son gousset, ma montre ne marque ni cinq heures ni six heures; mais elle m'avertit, à chaque instant, que je dois toujours être prêt à mourir pour Votre Majesté. — Tiens, mon ami, lui dit le Roi attendri, prends cette montre, afin que tu puisses voir aussi Theure où tu mourras pour moi. » Elle était enrichie de diamants.
Transportée sur la scène, la célèbre aventure du page a subi quelques altérations. Voici le fait tel qu'il eut lieu. Un jour Frédéric^ ayant sonné plusieurs fois, et personne ne venant, alla lui-même appeler un de ses pages. 11 le trouva endormi dans une chambre voisine; une lettre ouverte était sur ses genoux : Frédéric la lut. La mère de ce. jeune homme le remerciait des secours qu'il lui envoyait; elle finissait en disant que Dieu le bénirait pour sa pieuse tendresse. Ëmu des vertus du page et du dénuement de sa mère, le Roi glissa cent ducats dans sa poche, et ise retira.
Rentré dans sa chambre, il sonna si fort que le page réveillé entra, a Tu as bien dormi, » lui dit le Roi. Confus, voulant s'excuser, le page porte la main à sa poche^
482 HISTOtBK
i76>- et sent le ronlenu. Il le tire, pàliti regarde le Roi et fond en larmesi sans pouvoir prononcer une psrole.ccQu'astu donc? — Ah ! Sire, s'écrie le page en tombant à ses genoux, on veut me perdre : d*où peut venir cet argent que je trouve dans ma poche ? — Mon ami, lui rdpond le Roi, Dieu noua envoie souvent le bien en dormant. Envoie cela à ta mère, salue-ln de ma part, et dis-lui que j'auini soin d'elle et de toi. »
Sans doute ce prince exigeait de Texactitude dans le service ; mais il se monti-a toujoui*s le meilleur, le plus indulgent des maîtres. Jamais il ne parlait à ses dômes* tiques sans leur donner la qualific^ition de mein kind (mon enfant) ; tout honnête serviteur trouvait auprès de lui un traitement paternel. Frédéric riait aussi de bon coeur des espiègleries de ses pages. Regardant un jour par la fenôtre, une glace lui dénonça Fun d'eux puisant, derrière lui, une prise de tabac dans sa botte, placée sur une table. Le Roi le laissa faire ; mais, de retour à son fauteuil : a Cette tabatière, demanda-t-il au page, est-elle de ton goût? » Fort embairassé, le coupable ne savait ti'op comment répondre, ce Voyons, parle. » Enfin, ayant avoué ({u'il la trouvait fort belle: '< Eh bien, lui dit Frédéric, prends-la ; elle est trop petite pour deux. »
Malgré les torts du feu i*oi à son égard , Frédéric ne souffrit jamais qu'en sa présence on attaquât la mémoire de sou père; il ne parlait de hii qu'avec un profond respect. Telle était sa vénération pour la Reine-Mère, que, chaque fois qu^il allait la voir à Mont^ bijon, le Roi Atait son chapeau en arrivant à l'allée
Oft riiÉDÊaiG II. ;483
du jai^diii; et marchait tête nue^ jusqu'au château. Au 1769retôùr, il ne se couvrait qu'à la sortie de l'allée/ quels que fussent le temps et la Maison. !
Ce fîit en 1748 que ce princd commekiça d'habiter le palais si célèbre depuisi non par le luie d'une cour brillahte; mais par le génie du mattre et la simplicité de ses habitudes. Laissant le monarque à BerliUi le sage venait/ à 5afif-A>ttct> goûter un repos actif, un repos digtfe de lui* Point d'aippareil militaire autour de sa paisible retraite. Le soir seulement 1 un caporal et quatre grenadiers ven&iènt de Postdam pour M garde du château pendant la nuit, et s'en retournaient le matin ^ eùtre quatre et cinq heures. La , entouré de quelques amis et.de livreSi il trouvait , au sein des lettres ^ un docte délassement et des jouissances doM la nation n'eut jamais à gémir. Dès sa jeunesse, Frédéric^ afvait divisé en deux classes les li-^ vres qu'il voulait étudier sérieusement, et ceux qu'il ne voulait que parcourir. Il avait cinq bibliothèques toutes semblables : l'une à Postdam , l'autre à Sans-- Souci, la troisième à Berlin/ la quatrième à Charlottembourg, la cinquième à Breslau. Il lui suffisait , eu fermant un livre, de noter la page; partout, ses lectures continuaient comme si elles n'eussent pas été interrompues. Dans ce très-court catalogue, on voit la prédilection du Roi pour les historiens et les philosophes, tant anciens que modernes. Les meilleurs ouvrages sur l'art de la guerre y figuraient nécessairement.
Ce serait omettre un des plus beaux titres de gloire de
484 HiSTomii
it&i- Frédéric, que de ne point rappeler ici combien, sous le gouvernement de ce prince absolu, la presse fut libre. Vainement, les plaintes obstinées de quelques fonctionnaires! que la publicité imi^ortunait, lui arrachèrentelles une ordonnance pour la censure des livres à imprimer; il se plaisait lui-même à en voir violer les dispositions. Un libraire, condamné pour infraction, réclamait-il auprès de lui ? il était toujours déchargé de l'amende, et souvent, dans sa réponse, le Roi ajoutait ces mots : m J'entends que la presse soit libre. » Quelles que fussent ses opinions particulières, Frédéric s'était fait une loi de respecter les opinions reçues. « Je compte \ » écrivait-il à Voltaire relativement au jeune d'Étallonde, accusé de complicité avec le chevalier de La Barre, k je compte que vous aurez déjà reçu ma réponse à votre avant-dernière lettre. Je ne puis trouver Texécution publique aussi affreuse que rinjuste supplice de Calas. Ce Calas était innocent; le fanatisme se sacrifie cette victime, et rien, dans cette action atroce, ne peut servir d*excuse aux juges. Bien loin de 1<^, ils se soustraient aux formalités des procédures, et ils condamnent au supplice, sans avoir des preuves, des convictions*, des témoins.
« Ce qui vient d'arriver à Abbeville est d'une nature bien différente. Vous ne contesterez \ms que tout citoyen doit se conformer aux lois de son pays. Or, il y a des punitions établies par les lé^slateurs pour ceux
' 13 noiM 17G6.
« Convicliom veut ^videmmenl dire ici certifudes.
qui troublent le culte adopté par la natiou. La discret niatioD, la décence /surtout le respect que tout citoyen doit aux lois, obligent donc de ne point insulter au culte reçu, et d'éviter le scandale et l'insolence. Ce sont ces lois de sang qu'on devrait réformer, en proportionnant la punition à la faute; mais, tant que ces lois rigoureuses demeureront établies, les magistrats ne.poun'ont pas se dispenser d'y confonAer leur jugement. .......... 4 . . . . .
« Pour moi, qui ne demande ni argent, ni bénédictions, j'offre des asiles aux philosophes, pourvu qu'ils soient sages, qu'ils soient aussi pacifiques que le beau titre dont ils se parent le sous-entend; car toutes les vérités ensemble qu'ils annoncent ne valent pas le repos de l'âme, seul bien dont les hommes puissent jouir sur l'atome qu'ils habitent. En ma qualité de raisonneur sans euthousiasme^ je désirerais que les hommes fussent raisonnables, et surtout qu'ils fussent tranquilles.
« Nous connaissons les crimes que le fanatisme de religion a fait commettre; gardons-nous d'introduire le fanatisme dans la philosophie. Son caractère doit être la douceur et la modération
« La tolérance dans une société doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu'il veut; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser l'eflronterie et la licence de jeunes étourdis, qui insultent audacieusement à ce que le peuple révère. Voilà mes sentiments, qui sont conformes k ce qui assure la liberté et la su-
ng- reté publiques, premier objet de toute lëgislation» etc. m Si le roi do Prusse oublia quelquefois le noble début du prince royal, réfutant Machiavel , il est vrai de dire que ce prince chercha constamment à fortifier dans Yàmp de ses sujets l'empire de la morale. c( Je suis grand partisan de la morale, disait-il, parce que je connais beaucoup les hommes, et que je m'aperçois du bien qu'elle peut produii'e. pour un algébriste qui vit dans son cabinet, il ne voit que des nombres, des proportions ; mais cela ne fait pas aller le monde moral, et de bonnes mœurs valent mieux pour la société (pie tous les calculs de Newton ' . »
Frédéric roi ressembla peu à Frédéric sur les de^i*é8 du trône, et la Prusse dut se féliciter de celte dilTérence. Dans sa jeunesse, le fils de Guillaume joignait à une fougue indomptable tout rprgueil du rang suprême. La moindre résistance allumait sa coièi-e; alors, sourd à la voix de la raison, il méprisait les plus sages avis ou leur imposait silence.
Quelle salutaire influence changea donc ces disi>osilions menaçantes? Les lettres et la méditation. Fré^ déric nous l'apprend lui-même dans une lettre h d'Argens ' ; « (les études, mon cher mai*quis, adoucissent Tesprit , et font que l'âproté de la vengeance, la dureté des punitions, et enfin tout oe que le gouvernement souverain a de st'vère, se tempère par un mélange de philosophie et d*indulgence, nécessaire quand on gou*-
' Lellru il U'Alciubtirl, 4 janvier 1770. * iT) luui |7l>:^. iJEupre$ coin^è(0i, lome X.
DE PIl^DÉIIIC 11. 4^7
verne des hoiiimes qvif PQ soijt paa parfiiits^ et qu'on nbê- )ie Test pas soi-même. » '^
L'auteur du Til^maq^ef rég^u^fant le duc de Bqur-r gogne^ a montré tout ce que peut^ sur \p plus mauvais naturel, une éducation bien dirigée. Frédéfic offre aux souverains upe leçon moins frappaittCi il est vr^, mais plus utile; car il 3'est réformé jui-méme. Passionné pour la gloire, Iç jeune prjqçe 9u(|)iei)tôt reconnu que ce brillant avantage de la naissance, jl ne le tçnait point de lui-même. Son .qrguejl pn fiit humilié; et, dès lors, il fésplut dq se créer un^ préj$|[][)inence toute personnelle. N'être que roi lui eût été insupportable : Frédéric voulut devenir un grand homme.
Si, de bonne heure, au lieu d'enivrer du poison de la flatterie les fils des rois, on accoutumait leur oreille au langage sévère de l'histoire; si de vertueux instituteurs établissaient, entre leurs élèves et tous les sages des temps anciens et modernes, une sorte de familiarité intime; si on leur répétait sans cesse qu'ils sont hommes et faits pour le bonheur des hommes; si, dans de graves entretiens, on prenait soin d'élever souvent leurs âmes vers ce Dieu qui dispense, selon ses vues, le génie et la gloire, et qui, à côté des droits, a, pour tous, monarques et peuples, placé les devoirs; alors les sociétés humaines et leurs chefs vivraient d'une façon conforme aux lois de leur nature; le bonheur des uns ferait la stabilité des autres.
Le voyageur, près de parcourir des contrées célèbres, aime à les visiter d'abord dans les histoires ou descriptions qui s'y rapportent, pour en prendre au
ti^ moins une idée gdnërâle. N'ëprouve-t-on pas un désir semblable, relativement aux personnages qui ont joue un grand rAIe sur le thëAtre du monde, et dout on veut connattre la vie? Ce dësir, j*ai essaye de le satisfaire. Le lecteur vient de voir Frëdëric d'assez près; il a, si j*ose m'exprimer ainsi, faitaveclui assez ample connaissance pour le suivre, non sans quelque intërét, à travers les scènes diverses du grand drame dont il fut le hëros.
Passons maintenant à cette lutte terrible qui dura sept années, et coAta à l'Europe un million d'hommes.
(Â ) Serments prêtés à Strasbourg^ en 842, par Charles le Chauve^ Louis le Germanique et leurs armées respectives,
« Poussé par Tambilion, l'empereur Lothaire cberchail tous les moyens de déposséder ses frères et d'accroître son autorité, lorsque Charles, roi de France, el Louis, roi de Germanie, sentirent enfm la nécessité de se liguer contre leur ennemi commun. Ils gagnèrent sur lui la célèbre bataille de Fonlenay ; mais, comme ils usèrent avec trop de modération de la victoire, il ne perdit pas de vue ses projets ; il se disposait encore à les attaquer. C'est alors qu'ils crurent devoir cimenter leur alliance.
V Après avoir opéré leur jonction à Strasbourg % ils se promirent mutuellement de restor étroitement unis, el d'employer toutes leurs forces contre Lothaire : mais, a(in que les peuples ne doutassent pas de la sincérité de cette union, et, pour avoir eux-mêmes moins de moyens de rompre leur alliance, ils résolurent de se prêter serment en présence de l'armée. D'abord chacun d'eux harangua ses soldats, leur exposa ses griefs contre Lothaire, et les motifs de l'alliance qu'il va contracter; ensuite il leur déclare que, si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise ) il violait sa promesse, il les absout de la foi el de
> «• In ciffitate (dit VûuitQr) quœ oUm Argênêaria tocabatur, nwnc auttm Slrashurg vulgo dicitur. NUhtrd et Theg«n oonFondent Argtntaria atm ArgetUoralum. C'est cette dernière tIIIo (qu'on appelait auMl Àrçêntoratui et Argtntina) qol prit ensuite le nom de Stratburg ou Strathurgunif Strathurgui, Strataburgumf StratfburgutHf Strasburg, aujourdliui Stroêbourg : compoié do tiras ou ttratM, voie, chemin, cl do burg. Tille, à cause sans doute de sa position sur la grande route d'Allemagne. Los deux Trèros firent leur jonction le If des kaleudes de mars, c'wi-è-dirc le M révrier, et non pas le 17 mars, comme nous l'apprend M. Gley. »
Ài)0 VikCEA
l'obéissance (|ii'ils lui ont jurées. Ces discours flnis, ils font leur serment, l^uis en langue romane, pour être entendu des siyels de Cliarles, cl Charles en langue francique, pour l'être de ceux de Louis. »
Qmmque Caroltis (dit Nitliard) hme eadem verba rotnama lingua perorasset^ Lodhwicus, 9111 major naiueral^ prior hœ deinde se senniturum testatus est :
Pro Deo amur, et pro Christian poblo et na^tro commun scUvament, d'ist di in avant ^ in ifuant DetiS savir et ftodir me dunat, si saluarai-eo cist meon fradre h'arlo^ et in ailjiulha et in cadhuna cosa, si cum om, per dreity son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet : et ah Ludher nul plaid nunquam prindrai, r/tit, meon voly cist meon fradre Karle in damno sit.
• Pour l'amour de Dieu et le salut du [»cuplc clirûlien, et le nôtre commun, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Cbarles, que voici, et par mon aide et par loua moyens, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre sou frcrc ; pourvu qu'il en fasse autant à mon égard :
et je ne prendrai jamais avec Lotliuiro aucun arrangement, qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mondil frère Charles »
Quod qtium Lodhwicus (continue notre auteur) explesset^ Karolut teudisca ' lingua, sic hœc eadem verba testatus est :
Jn Goddcs ininna, ind in Uies dirislianes fuldies ind unser bedhero gealtuibsi, fon Uiesemo dago franuuordes, so fram so mir Got geuuizci indi madh furgibit, so httld-ih tesan minan bruodher, .
• Pour l'amour de Dieu, et pour lu salut du iieuple dirétien ri lo nôtre a)mmun, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Louis, que void , . . .
soso man, mit ainsi qu'on doit, selon l'équité,
relitu, sinan bruher scal; in tliin défendre son frère; pourvu qu'il
lliaz er mig su suma duo: indi en fasse autant à mun égard ; et je
mit Luheren in noh heiniu Ihing ne viendrai avec Lulluure à aucun
I 7Wr»vu#, fArvfif/ue, (Aioim, tiutonùiue ou franat/ut.
ne gegango , zhe , minnn uuilloii y arrangement, qui, de ma Tolonlé, imo ce scad lien uuerben. puisse lui (à mon dH frère) èlre
dommageable. »
Sacramentum autem (dit-il) qaod utrorumquepojpulus, quique jiropria lingua, iestatus est^ romana lingua sic se habet :
Si Lodhwigs sagrament quœ son fradre Karlo jurât , consenral , et Karlus, meos sendra, de suo part, non les tanit : si jo returnar non Tint pois ; ne jo , ne neuls cui ^ returnar int pois , in niilla igiidha contra Lodbuwig nun Hiver.
Teudisca lingua autem :
Oba Karl Uien eid, then er sin cmo bruodiier Ludbuuuigegesuor, geleislit, indi Ludhuuuig, min berro, tlien er imo gesuor, forforibcbit; ob ils inan es iruuenden ne mug nob ils, noli tbero nob bein, tlien ib es iruuenden mag, uuidbar Karle imo ce follusti ne uuirdbit.
« Si Louis (ieni le serment qu'il Tient de jurer à son frère Gbarles ; que, de son cAté, Gbarlefi, mon sei-»
gneur, ne le tienne, et que je ne puisse le détourner de cette inrraction ( ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne Taiderpus en rien contre Louis. »
« Si Charles tient le serment qu'il Tient de jurer li son frère Louis; que Louis, mon seigneur, viole celui qu'il lui a juré , et que je ne puisse l'en détourner; ni mol, ni aucun de ceux que Je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Gbarles. » *
Qtiibus peraciis (ajoute Nitbard) Lodhuwicus*^ Reto tenus per Spiram, et Karohs^ juœta Wasagum per Wiuunburg^ Warmaiiam itet direxit.
Tout ce morceau est emprunté à la savante dissertation intitulée : Serments prêtés à Strasbourg^ en 9i2, par Charles le Chauve, Louis le Germanique et leurs armées respectives; extraits de Nithard, manuscrit de la Bibliothèque du rot, n^ 1964; traduits en français avec des notes grammaticales et critiqueSy des observations sur les langues romane et francique, et un spécimen du manuscrit; par M. de Mourcin, membre de la Société royale des Antiquaires de France.
Lises Luâhwicuf.
ÀOO vikass
l'ubéjssance qu'ils lui ont jurées. Ces discours flnis, ils fonl leur serment, Louis en langue romane, pour être entendu des siyels de Charles, et Charles en langue francique, pour l'être de ceux de Louis. •
Qmmque Caroltis (dit Nilliard) hme eadem vtrba rotnamalinguape' rorasset^ Lodhwicus, 9111 major naiuerat^ prior hœ deinde se serva^ turum te$tatus est :
Pro Deo amur, et pro Christian poblo et nattro commun salvament^ d'ist di in avant, in quant Deus savir et jtodir me dunat, si saluarai-eo cist meon fradre h'arlo, et in Oiljudlia et in cadhuna eosa, si cum om, per dreity son fradra salvar dist, in 0 quid il mi allresi fazet : et ah Ludher nul plaid nunquam prindrai, r/tii, meon voly cist meon fradre Karle in damno sit.
• Pour l'amour de Dieu ci le salut du [)cuplc chrétien , et le nôtre commun, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles, que voici, et par mon aide et par tous moyens, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre sou frère ; pourvu qu'il en fosse autant à mon égard :
et je ne prendrai jamais avec Lotliairc aucun arrangement, qui, do ma volonté, puisse être donunageable à mondit frère Charles »
Quod qtium Lodhwicus (continue notre auteur) explesset^ Karolut teudisca ' Ungua^ sic hœc eadem verba testatus est :
Jfi Coddes minna, ind in tJies dirislianes fuldics ind unser bedhero gealtnissi, fon Uieseino dago franimordes, so frani so mir Got geuuizci indi madli furgibit, so httld-ih lesan ininan bruodher, .
• Pour l'amour de Dieu, et pour le sulut du peuple chrétien t*l le nôtre commun, de ce jour en a^ant, autant que Dieu m'en douu4*ra le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Louis, que voici , . . .
sosoman, mit ainsi qu'on doit, selon l'équité,
relitu, sinan bruhcr siniI; in thin défendre son frère; pourvu qu'il
lliaz cr inig so soina duo: indi en fasse autant h mon égard ; el je
mit Luheren in nuli heiniu Ihing ne viendrai ave<: jAilhaire à aucun
I 7Wr»vu#, thtQitP{ut, thioiêt, lcwfo/iii/u« uu /^roHciv««.
ne gegango , zhe , minaa uuilloii , imo ce scad lieo uuerhen.
arrangemeDl, qui, de ma Tolon(é, puisse lui (d mon dH frère) élre dommageable. »
Sacramentum autem (dit-il) quod utrorumque pojpulus, quique firopria lingua, testatus est^ romana lingua sic se habet :
Si Lodkwigs sagrament quœ son fradre Karlo jurât , consenral , et Karl us, meos sendra, de suo part, non los tanit : si jo retumar non l'inl pois ; ne jo , ne neuls cuî ^ relurnar inl pois , in niilla igiidhii contra Lodbuwig nun liiver.
Teudisca lingtia autem :
Oba Karl ilien eid, then er sin cmo bruodher Ludhuuuigegesuor, geleistit, indi Ludhuuuig, min berro, then er imo gesuor, forbrihchit; ob ils inan es iruuenden ne mug nob ils, noli tbero nob bein, tlien ili es iruuenden mag, uuidbar Karle imo ce follusli ne uuirdbit.
« Si Louis (ieni lo serment qu'il Tient de jurer li son frère Gbarles ; que, de son cAté, Gbarlefi* mon sei-»
gneur, ne le tienne, et que je ne puisse le détourner de cette inrraction( ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne Taiderpn* en rien contre Louis. »
« Si Charles tient le serment qu'il Tient de jurer li son frère Louis ; que Louis, mon seigneur, viole celui qu'il lui a juré, et que je ne puisse l'en détourner; ni mol, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Gbarles. » *
Qtêibus peractis (ajoute Nitbard) Lodhuwicus^^ Reio tenus per Spiram, et Karotus, juxta Wasagum per WinMunlnêrg^ Warmaîiam itet direxit.
Tout ce morceau est emprunté à la savante dissertation intitulée : Serments prêtés à Strasbourg^ en 9i2» par Charles le Chauve, Louis le Germanique et leurs armées respectives; extraits de Nithard, manuscrit de la Bibliothèque du rot, n^ 1964; traduits en français avec des notes grammaticales et critiques^ des observations sur les langues romane et francique, et un spécimen du manuscrit; par M. de Alourcin, membre de la Société royale des Antiquaires de France.
> Lises Ludhwicuf.