‹ Histoire de GenèveChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Suites de l'Escalade. — Traite' de Saint- Julien. — Affaire de Corsinge. — L'auditeur Sarrazin. — Premiers symptômes de troubles politiques.

(De 1602 à 1667.)

Pendant la durée d'un combat ^ surtout lorsque la nuit en dérobe aux yeux toute l'horreur, le patriotisme, une sorte d'ivresse militaire ^ et l'instinct de la conservation , laissent à peine aux acteurs de ces scènes de désolation le temps de réfléchir sur leurs résultats. Il n'appartient qu'aux esprits les plus élevés , aux hommes chez lesquels l'élan du courage n'ébranle pas l'équilibre de la raison ^ d'apprécier et les dangers du moment et ceux de l'avenir. Cependant l'attaque imprévue des troupes savoyardes avait éclairé les Genevois sur l'abîme qui s'ouvrait devant eux presque en même temps que le tocsin d'alarme les avait appelés à la défense de leurs murs. Tous n'attribuèrent pas à ce(te entreprise l'immense portée

4ûO HISTOIRE DE GENEVE. (1602)

que pouvait avoir son succès ou son avortement; mais quand le soleil, se levant sur le théâtre du combat, vint montrer le sang répandu, les cadavres sans vie , les armes brisées , les échelles en éclats, on commença à regarder l'attaque repoussée, avec effroi, et la victoire miraculeusement obtenue, avec une sorte d'incrédulité défiante. Au milieu de tous, le citoyen qui resta frappé du plus grand étonnement, c'était DeBèze, que l'effroyable tumulte n'avait pu réveiller à cause de sa surdité; il ne fallut rien moins que l'aspect du champ de bataille pour le convaincre. Se rendant enfin à l'évidence, il entraîna le peuple dans les temples, et là, reprenant la parole, à laquelle ses infirmités l'avaient obligé de renoncer, il adressa à l'Eternel de solennelles actions de grâces.

On n'avait pas triomphé sans combattre : aussi les divers points contre lesquels l'attaque avait été dirigée étaient-ils jonchés de cadavres. Toutefois les Genevois, quoique surpris, perdirent beaucoup moins de monde que leurs ennemis ; car s'ils eurent à regretter un Jean Canal, un Galatin, un Bandières, un Vandel, un Mercier, un Humbert, un Monard , un Petit et quelques autres braves 1 ,

' Les autres qui périrent dans cette nuit mémorable e'taient Gabriol, Cambiague, Bogueret, Batiste, Debolo, Portier, Bousezel, Guignet et Muzy. Les citoyens eurent de plus une tren-

(1602) sixième Époque. 4oj.

le duc avait perdu plus de deux cents hommes , dont les uns furent tués sur les remparts, et les autres se brisèrent en se laissant cheoir dans le fossé, ou y reçurent la mort. Cinquante-quatre cadavres étaient restés sur le champ de bataille : le reste fut enlevé par les Savoyards. Certes assez de sang avait coulé pour que le peuple, généreux par inclination , pût se contenter de ces trophées; mais treize prisonniers étaient restés en ses mains, précisément de ceux qui s'étaient battus avec le plus d'acharnement, de ces nobles Savoyards , dont les relations avec les nobles de Genève étaient assez intimes. Parmi eux se trouvaient Brunaulieu, le premier auteur du plan de l'Escalade, ChafFardon, d'Attignac et Sonas, auquel, comme nous l'avons vu, de Budé avait promis la vie sauve *. Cependant une rumeur sourde s'élevait du sein de la populace, descendue tout entière sur la place publique. On disait tout bas que les syn-

taine de blesses, parmi lesquels on comptait Baudichon et Fabri: neuf de ces blesse's moururent peu de jours après.

1 Cette sorte de capitulation qu'avait obtenu Sonas paraît avoir induit en erreur plusieurs historiens. Guichenon et Grillet racontent que les treize prisonniers capitulèrent dans le bastion de l'Oie, et se rendirent à Jean Canal, premier syndic. Celui-ci, comme l'a fort bien fait remarquer M. Picot, n'était pas premier syndic , et avait été' tué à la Tertasse au commencement de l'action. Les treize officiers furent pris à la porte Neuve, où les Savoyards s'étaient vigoureusement défendus. Ce qui se passa à ce poste entre de Budé et Sonas était resté dans l'oubli {Mémoires manuscrits).

dics^ avertis des projets de Charles-Emmanuel, soit négligence, soit complicité, n'avaient pris aucune des précautions commandées par les circonstances; on affirmait que Philibert Blondel avait conclu un pacte de trahison avec le duc. Ces bruits se propageant de plus en plus , l'agitation ne tarda pas à devenir menaçante. L'attitude des Conseils n'était pas faite pour la calmer; en effet, ils hésitaient à traduire devant eux immédiatement les treize prisonniers ; et le peuple exaspéré paraissait vouloir assouvir sa vengeance plutôt sur ses magistrats, qu'il accusait de l'avoir trahi, que sur les prisonniers. Effrayés de cette irritation toujours croissante, les Conseils résolurent de juger les prisonniers; mais avant de prononcer sur leur sort, ils donnèrent l'ordre de les appliquer à la question. Sonas seul était respecté, parce que de Budé l'avait fait cacher chez lui ; mais le peuple ayant appris le lieu de sa retraite et l'espoir qu'avait conçu de Budé de le sauver, force fut de le juger aussi. Vainement de Budé voulut-il essayer de s'opposer à son enlèvement, en menaçant de le défendre au péril de sa vie : tout cela fut inutile, et bientôt Sonas, réuni à ses douze compatriotes, se vit introduit dans la salle du Conseil , où le premier syndic, Dominique Chabrey , leur lut une sentence de mort. Deux heures seulement leur étaient laissées pour se préparer à

(1602) SIXIÈME ÉPOQUE. zjo5

marcher au supplice. Ils subirent leur peine au bastion de l'Oie, et leurs têtes, réunies à celles des cinquante-quatre morts dans l'action, restèrent fichées à autant de piques sur le boulevard de la Corraterie , comme pour laisser au duc de Savoie et à ses courtisans le loisir de compter, par ces sanglans trophées, les années écoulées depuis que Genève, libre et réformée, avait secoué le joug de son aïeul l. Ainsi, à soixante-quinze années de distance, la justice du peuple répondait à l'effroyable défi des têtes de Navis et de Blanchet, clouées au noyer du pont d'Arve par les ordres de Charles-le-Bon ; ainsi elle répondait encore aux atroces massacres des garnisons de Ternier et de Bonne, dont, pendant la dernière guerre, Charles- Emmanuel avait repu sa cruauté héréditaire.

Les hésitations des Conseils , pendant le jugement des gentilshommes savoyards, avaient augmenté les soupçons du peuple, au lieu de les détruire. Personne ne pensait que le duc eût osé tenter^ en pleine paix , une aussi aventureuse entreprise, s'il n'avait eu des intelligences au sein même delà cité. Philibert Blondel, en sa qualité

1 En i555 l'indépendance de Genève se trouva cousacre'e par l'adoption de la réformation ; car la république secoua en même temps alors le joug usurpateur du duc de Savoie et l'autorité légitime de son e'vêque. 11 y avait donc , en 1602 , soixante-sept ans que Genève était libre ; il y avait aussi soixante-sept têtes de Savoyards sur le boulevard de la Corraterie.

HISTOIRE DE GENEVE. (l6o3)

de syndic de la garde , était exposé aux premiers soupçons. Il crut prudent de ne pas avoir l'air de redouter une enquête, et, se levant dans le Conseil, il allégua des faits que ses collègues admirent comme une justification suffisante. Faut-il s'en étonner? Tous avaient les mêmes négligences, et quelques-uns les mêmes fautes à se reprocher. Une seconde fois il fut encore reconnu innocent, sans toutefois être réhabilité dans l'opinion publique, dont l'influence devait un jour le conduire à l'échafaud.

De nombreux avertissemens éclairaient les chefs de l'aristocratie sur la défiance du peuple à leur égard. Les bruits répandus contre Philibert Blondel , le choix des nouveaux syndics , tous pris endehors du nombre de ceux qui étaient sortis de charge quatre ans auparavant, les prédications des ministres étaient tout autant de leçons qu'ils tâchèrent de mettre à profit. Ils avaient une immense majorité dans les Conseils, et comme les décisions n'étaient que le résultat de leur volonté , ils espérèrent reconquérir leur popularité de i58g en récompensant généreusement les hommes qui s'étaient distingués lors de l'Escalade. Isaac Mercier, qui avait sauvé la ville en abattant la herse de la porte Neuve 1 , et quelques autres furent ad-

1 C'est cet Isaac Mercier que Gregorio Léti pre'tend avoir e'të tue' par les Savoyards au moment où il venait d'abattre la herse.

(l6o3) SIXIÈME ÉPOQUE. J^oS

mis gratuitement à la bourgeoisie ; Blandano , La Ramée et Oldoin reçurent des indemnités pécuniaires, et de Budé de Vérace, déjà conseiller d'état, fut placé à la tête des étrangers pris à la solde de la république : on fit aussi graver une inscription honorable à St.-Gervais , en tête des noms de ceux qui avaient péri dans la nuit du 12 décembre. Ce sont de ces moyens dont le succès est presque infaillible , car comment le peuple songerait-il à punir ceux qui récompensent ses héros ! Les Conseils prenaient d'ailleurs de sages mesures pour déjouer les nouvelles tentatives que les généraux savoyards pouvaient vouloir faire contre la république. La France et les Suisses furent instruits du triomphe des Genevois. Henri IV témoigna par des missives affectueuses, combien il prenait part à leurs succès ; Berne envoya des secours , et la confiance commença à renaître non que le peuple eût beaucoup de foi dans la vigilance des Conseils, mais parce qu'ayant fait l'épreuve de ses forces, il ne craignait plus ses ennemis.

Une autre cause contribua beaucoup à assoupir pour quelque temps les justes plaintes des citoyens. D'Albigny et ses troupes n'étaient pas éloignés des murs de la ville; le duc fesait de nouvelles levées, il fallait donc ou conclure la paix ou se préparer

11 fut admis à la bourgeoisie le 19 janvier i6o5 (registres des Conseils).

tom. ir. 26

/joG • HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5)

à la guerre avant de songer à agiter les questions de politique intérieure. On se contenta alors de se réunir dans les temples et dans les banquets pour solenniser une aussi glorieuse journée. Seulement le Conseil des Deux-Cents, revenant à ses anciennes prérogatives, décida qu'à l'avenir il s'assemblerait périodiquement , et il accorda à chacun de ses membres le droit nouveau de faire dans le sein du Conseil les propositions qu'il jugerait profitables à la république. Le Conseil général resta pour le moment étranger à la lutte des Conseils inférieurs, quoique presque toutes ses attributions eussent été usurpées.

Si l'indigne violation des traités que le duc de Savoie venait de se permettre avait relevé le courage des Genevois , cet acte révolta les Suisses à tel point, que les envoyés de Charles-Emmanuel à Berne, furent obligés d'en sortir, pour échapper aux insultes dont ils étaient journellement l'objet. Les cantons protestans se réunirent à Arau, et c'est aux termes des résolutions de cette Diète que six cents Bernois et quatre cents Zurichois se mirent en marche pour renforcer les Genevois, qui déjà, après avoir réparé leurs fortifications, étaient rentrés en campagne. Cette petite armée marcha de succès en succès ; elle prit quelques châteaux , s empara de la ville de St.-Genis d'Aoste et poussa ses avant-postes jusque sous les murs de Cham-

(lGo5) SIXIÈME ÉPOQUE. 4°7

béry. A la nouvelle de ces revers , le présomptueux Charles-Emmanuel offrit de traiter, et envoya des députés à St. -Julien où s'ouvrirent des conférences. Les instructions des députés savoyards présentèrent d'abord quelques difficultés ; bientôt elles furent aplanies et chacun présenta son projet de pacification. Cependant les Genevois retombés après la victoire , sous le protectorat de la France et des cantons évangéliques qui les avaient abandonnés dans le danger ^ les consultaient sur l'opportunité du traité. Henri et les Suisses conseillèrent la paix ; les envoyés ducaux encouragés par là, et se montrant plus exigeas , les négociations se rompirent pour être reprises peu de temps après sous la médiation des cinq cantons neutres, Baie , Schaffhouse^ Glaris, Àppenzel et Soleure^ que l'ambassadeur de France avait engagés à cette démarche officieuse. La paix fut enfin conclue et la république en dicta presque toutes les conditions. L'insolent fondateur de Sainte-Catherine et de Versoix^ fut obligé de s'interdire la faculté d'élever des forts ou d'entretenir des troupes dans un rayon de quatre lieues autour de Genève, il reconnut que cette ville était comprise dans les traités de Vervins et de Lyon , et ce persécuteur acharné des Genevois promit de les recevoir et de les protéger dans ses propres états1. Une folle entre-

1 Le traite de St. -Julien fut conclu le u juillet 1607 (Archiv.).

4û8 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5)

prise , déloyalement tentée et courageusement repoussée, lui imposa ce traité comme une nécessité impérieuse, à laquelle les menaces du pape et les rodomontades de l'Espagne n'eurent pas la puissance de le soustraire. Du reste les populations savoyardes n'ayant aucun intérêt à la guerre et en supportant chaque jour les désastres, reçurent la nouvelle de la paix avec enthousiasme. Comprendrez-vous enfin la grande leçon que pour vous renferment ces Vivat! prince brouillon et ambitieux! cette ivresse ^ ces cris de joie qui accueillent la conclusion de la paix n'étaient hier que deuil, malédictions et larmes.

Les Genevois, appelés à jouir de plus de tranquillité qu'ils n'en avaient eu depuis le moment où ils s'étaient laissés entraînés sur le champ de bataille par Henri 111 , n'avaient pas mis en oubli la conduite de leurs magistrats en 1602. Blondel , homme ambitieux , avare et emporté, leur était devenu d'autant plus odieux, que les Conseils n'avaient pas craint de le déclarer irréprochable. L'animadversion dont il était l'objet devenant générale, des réunions nombreuses se formèrent, elles avaient ordinairement pour résultat des requêtes que l'on présentait au procureur-général ou au premier syndic , pour obtenir la mise en jugement de Philibert Blondel et celle des autres magistrats de 1602. Pendant long-temps les syn-

(i6o3) sixième Époque. 4°9

dics et les Conseils opposèrent la résistance la plus

obstinée aux désirs du peuple. Dès cet instant la

querelle commença à s'envenimer, et le peuple

modéré dans ses exigences , mais ferme dans l'exerce 7

cice de ses droits, menaça les syndics de porter ses réclamations devant le Conseil général. Ce fut un citoyen nommé Combe qui dressa cette requête. D'un autre côté Guidonnet qui avait un procès avec Blondel , lui reprocha sa trahison à l'audience. Le Conseil eut l'imprudence de le faire arrêter , mais alors la voix du peuple se fit entendre plus forte et plus terrible; ce n'était déjà plus le jugement de Blondel et la liberté de Guidonnet que l'on réclamait , il fallait réformer un gouvernement devenu aristocratique, ennemi déclaré , et qui ne tenait aucun compte des justes plaintes des citoyens.

Effrayés de l'attitude hostile des citoyens, les Conseils mirent Guidonnet en liberté ; mais celuici , plus irrité qu'avant son incarcération, porta une plainte régulière contre Blondel , et soutenu par la cité presque entière 9 il força les Conseils à revenir sur cette affaire. Blondel ne tarda pas à se voir accusé par ses propres collègues, qu'il cherchait lui-même à compromettre , et abandonné de tous , car aucun avocat ne voulant lui prêter son ministère, on dut enjoindre à Du Cest de le dé-

4lO HISTOIRE DE GENEVE. (l^4)

fendre d'office l. L'arrêt fut loin de satisfaire les citoyens; en effet, on se borna à lui infliger une peine pécuniaire et à le déposer de sa charge de conseiller, condamnation injuste ou trop douce, qui ne fit qu'aigrir davantage le peuple. Ce qui le froissait ainsi, c'était la morgue insolente avec laquelle l'aristocratie repoussait ses griefs. Les ministres cherchaient à se rendre les médiateurs dans cette lutte nouvelle , mais ils ne furent pas mieux accueillis par les citoyens. Cherchaient-ils à obtenir qu'on traitât avec douceur ceux qui réclamaient quelques modifications dans le gouvernement, au lieu de les repousser brutalement en les accusant d'être des séditieux? « Vos conseils « et vos desseins sont pernicieux , leur répondait- « on 2 , et nous perdrons plutôt la vie que d'y w donner les mains. » Cependant, le langage des ministres n'était ni menaçant, ni trop en harmonie avec les griefs du peuple. « Il n'est pas posec sible, disait l'un d'eux 3, que dans une famille (( les enfans parlent aussi sagement que les pères , « et les magistrats étant les pères des peuples, doit( vent prendre garde de ne pas user d'une trop « grande rigueur avec eux , parce que prendre un

1 Arrêté du Conseil du 21 octobre i6o3 (registres des Conseils, de Grenus).

2 Cette réponse est des conseillers Fabri et de Châteauneui.

3 Simon Goulard , pasteur et auteur d'une histoire manuscrite de la guerre de 1689.

(lOo4) DIXIÈME KPOQUE. /flî

c( |e] parti serait toutgàter. SiM. Blondel nes'étaii « pas ainsi formalise, les ehoses n'en seraient pas « arrivées à ce point. » « Il vaut beaucoup mieux , « ajoutait un autre prévenir la tempête que d'y « vouloir remédier quand elle est arrivée ; le « peuple est une bête à plusieurs têtes, et comme « il n'en faut qu'une pour le remuer, il est bon de « le ménager. » Il paraît que ce dernier conseil fut suivi , on ménagea le peuple sans faire droit à ses réclamations , et les troubles fuient momentanément appaisés.

Lorsque le Conseil des Deux-Cents avait confisqué une partie des biens de Philibert Blondel , et l'avait privé de ses emplois, on lui avait présenté cette sentence comme une satisfaction accordée à l'exaspération du peuple , et sur laquelle on pourrait revenir quand elle serait calmée. Aussi Blondel ne parut-il pas en être beaucoup affligé. Deux années s'étaient à peine écoulées, qu'il s'avisa de réclamer l'exécution de cet engagement secret, en demandant d'être admis de nouveau dans les Conseils. Ceux-ci ne voulurent pas le lui accorder ou plutôt ils ne l'osèrent pas,

1 Le pasteur Jaquemod. Tous ces détails sont extraits du procès-verbal de la de'libe'ration des Conseils du 27 de'cembre i6o5 (registres des Conseils). — Il est assez curieux de puiser à cette source des renseigneinens qui peignent aussi bien que ceux-là la morgue du Conseil étroit et la modération du langage des pasleurs.

4l2 HISTOIRE DE GENÈVE. (l6o5)

Il voulut s'en venger et porta plainte contre ses collègues de 1602, les accusant d'avoir favorisé l'Escalade par leur négligence. Cette démarche le perdit, car cétait ranger parmi ses ennemis ceux qui jusques-là l'avaient sauvé de la justice populaire. Jeté dans les prisons, il subit une nouvelle procédure, à la suite de laquelle, ceux qu'il avait dénoncés furent absous, et lui-même fut condamné à dix années de prison et à une forte amende. Cette condamnation ne fit qu'exciter de plus en plus Blondel contre ses juges qu'il accusait toujours d'être plus coupables que lui. Cependant, les preuves de sa culpabilité , long-temps tenues secrètes par les Conseils, se révélaient chaque jour et prenaient une nouvelle force, grâce à d'autres faits récemment découverts. L'un de ces faits pouvait lever tous les doutes, cétait celui d'une correspondance que Blondel aurait entretenue avec d'Aibigny > par le moyen d'un paysan du Chable nommé Boismoncl. On parvint à le faire arrêter, mais, comme on ne songea à l'interroger que le lendemain , on le trouva pendu avec ses jarretières. Le geôlier avoua dans les tortures qu'il avait été séduit par Blondel, et qu'à sa sollicitation il avait étranglé Boismond , et il fut condamné à mort. Blondel refusa long-temps de faire les mêmes aveux ; cependant, vaincu par les souffrances épouvantables auxquelles il fut

(l6o6) SIXIÈME ÉPOQUE. 4*3

soumis !, il finit par se déclarer coupable, et fut à son tour condamné au dernier supplice. Il devait être roué sur la place publique , écartelé après sa mort, ses membres devaient être dispersés sur les frontières , et sa tête placée sur les crénaux de l'arcade du Molard. Ce luxe de barbarie prouve assez que le Conseil étroit le sacrifiait plus encore à ses propres craintes, qu'à la haine populaire.

S'il fut jamais une affaire dans laquelle les tortures aient servi de pièces de conviction, c'est assurément celle de Philibert Blondel. Ce malheureux subit cinq genres différens de questions, la question ordinaire, les afres, la corde, la beurière et l'estrapade, et il rétracta ses aveux en marchant au supplice. Le geôlier qui servit de témoin contre lui, fut inutilement appliqué à la torture pendant trois fois ; après cette triple épreuve , la loi interdisait de l'y appliquer de nouveau , mais il eut beau réclamer le bénéfice de cette disposition , il ne fut pas moins soumis à de plus horribles souffrances, qui finirent par arracher des aveux à son agonie. Ajoutons à cela qu'il fut

1 Un extrait des registres des Conseils donnera une juste idée des tourmens auxquels Blondel fut soumis; on y lit: que selon ses re'ponses, Philibert Blondel sera poursuivi plus outre par les afres , maigre' la gre'veure qui est à son corps par suite de la question. On arrête qu'il sera e'ievé aux afres , n'ayant rien voulu avouer ni a la corde ni à la beurière (registres des Conseils, de Grenus).

4l2 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o5)

Il voulut s'en venger et porta plainte contre ses collègues de 1602, les accusant d'avoir favorisé l'Escalade par leur négligence. Cette démarche le perdit, car c'était ranger parmi ses ennemis ceux qui jusques-là l'avaient sauvé de la justice populaire. Jeté dans les prisons, il subit une nouvelle procédure, à la suite de laquelle, ceux qu'il avait dénoncés furent absous,, et lui-même fut condamné à dix années de prison et à une forte amende. Cette condamnation ne fit qu'exciter de plus en plus Blondel contre ses juges qu'il accusait toujours d'être plus coupables que lui. Cependant, les preuves de sa culpabilité , long-temps tenues secrètes par les Conseils, se révélaient chaque jour et prenaient une nouvelle force, grâce à d'autres faits récemment découverts. L'un de ces faits pouvait lever tous les doutes, c'était celui d'une correspondance que Blondel aurait entretenue avec d'AIbigny , par le moyen d'un paysan du Chable nommé Boismoncl. On parvint à le faire arrêter, mais, comme on ne songea à l'interroger que le lendemain , on le trouva pendu avec ses jarretières. Le geôlier avoua dans les tortures qu'il avait été séduit par Blondel, et qu'à sa sollicitation il avait étranglé Boismond , et il fut condamné à mort. Blondel refusa long-temps de faire les mêmes aveux ; cependant, vaincu par les souffrances épouvantables auxquelles il fut

(l6o6) SIXIÈME ÉPOQUE. 4*3

soumis l9 il finit par se déclarer coupable, et fut à son tour condamné au dernier supplice. 11 devait être roué sur la place publique , écartelé après sa mort, ses membres devaient être dispersés sur les frontières > et sa tête placée sur les crénaux de l'arcade du Molard. Ce luxe de barbarie prouve assez que le Conseil étroit le sacrifiait plus encore à ses propres craintes, qu'à la haine populaire.

S'il fut jamais une affaire dans laquelle les tortures aient servi de pièces de conviction, c'est assurément celle de Philibert Blondel. Ce malheureux subit cinq genres différens de questions, la question ordinaire, les afres, la corde, la beurière et l'estrapade, et il rétracta ses aveux en marchant au supplice. Le geôlier qui servit de témoin contre lui, fut inutilement appliqué à la torture pendant trois fois ; après cette triple épreuve , ia loi interdisait de l'y appliquer de nouveau , mais il eut beau réclamer le bénéfice de cette disposition , il ne fut pas moins soumis à de plus horribles souffrances, qui finirent par arracher des aveux à son agonie. Ajoutons à cela qu il fut

1 Lu extrait des registres des Conseils donnera une juste idée des tourmens auxquels Bioudel fut soumis: on y lit: que selon ses re'ponses, Philibert Blondel sera poursuivi plus outre par les afres, inaigre' la gre'veure qui est à son corps par suite de la question. On arrête qu il sera e'ievé aux afres, n'ayant rien voulu avouer ni à la corde ni a la beurière (registres des Conseils . de Grenus).

4 14 HISTOIRE DE GENEVE. (l^>°7)

enjoint au bourreau de mettre immédiatement la sentence à exécution , sans avoir égard au pourvoi que pouvait former Blondel devant le grand Conseil , et nous serons amenés à penser que le Conseil étroit avait de puissantes raisons pour tenir la procédure secrète , forcé qu'il était de racheter son impopularité par la tête de Blondel. Quelle atroce politique ! quelle froide inhumanité ! tant de cruautés exercées contre Blondel feraient croire à la sincérité de d'Albigny , lorsque peu de temps après il affirmait à des députés genevois que ce magistrat n'avait jamais été coupable des crimes qui lui avaient fait porter la tête sur l'échafaud *. Quelques années après, un autre citoyen, Pierre Canal, que le nom et la mort de son père semblaient devoir protéger, même contre le soupçon, fut condamné et exécuté comme coupable d'intelligences avec la Savoie. Pendant l'instruction de son procès, il inculpa Joseph Blondel , frère de Philibert , qu'on appliqua aussi à la torture, mais il le justifia avant de mourir. Blondel fut rétabli dans sa charge de notaire, seulement il resta estropié, ayant eu un bras fracassé et plusieurs côtes brisées par l'estrapade. Telle était la

' Ces détails sont extraits du rapport fait par Sarrazin l'aîné d une eonversatiou qu'il avait eue à Chambéry avec d'Albigny. Voir le procès-verbal de la séance du Conseil étroit du 1er septembre 1607 (registres des Conseils).

(1608) sixième époque. 4*5

justice de l'époque , justice de préjugés , d'erreurs et d'abrutissement, qu'on ne se rappelle aujourd'hui qu'avec horreur. Cependant, vivent encore dans plus d'un canton suisse des hommes dont les membres disloqués attestent la presque contemporanéité de semblables supplices.

Avant la découverte des intrigues de Canal , la république avait fait justice de deux gentilshommes français, véritables soldats de fortune qui s'étaient promis de surprendre Genève. Comme on connaissait leur plan, les Bernois, qu'on en avait instruits, les firent arrêter à Yverdon, d'où ils furent amenés dans la ville. Toute la noblesse française s'intéressa à leur sort, et réclama vivement en leur faveur, se fondant sur ce qu'ils n'étaient coupables que d'un projet. Malgré cette intercession, ils furent tous deux condamnés et exécutés, tant les souvenirs de l'Escalade inspiraient de sévérité aux juges; on ne rêvait plus que conspirations et projets de surprise , quoique le duc de Savoie ne songeât pas sérieusement à tenter un nouveau coup de main. Le supplice de La Bastide et de Duterrail dut être à ses yeux un avertissement de plus, pour l'engapTer à renoncer à ses vieilles prétentions, abandonnées par le traité de Saint-Julien. Il serait trop long de rapporter les tentatives faites à différentes époques par des traîtres, tels que La Rivière, le capitaine La Ru-

4l6 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o8)

desse , Chenalat et quelques autres ; l'échafaud fournissait toujours le dénouement de leurs trames.

Les troubles politiques dont il faut faire remonter les commencemens aux jours qui suivirent l'Escalade, avaient été plutôt comprimés qu'appaisés. Les citoyens demandaient le rétablissement de l'autorité souveraine du Conseil général ; ils réclamaient aussi que le procureur-général fût spécialement chargé de veiller aux droits du peuple. Combe et Patac avaient écrit ces principaux griefs et bon nombre d'autres; sur le refus des syndics d'en prendre connaissance et d'y répondre , ils avaient déposé leur requête en Conseil général. Il n'en résulta que beaucoup de tumulte. Les troubles se renouvelèrent à l'occasion de l'élection du lieutenant , parce que le Conseil étroit s'obstina à présenter pour cette place , Dominique Chabrey, premier synddic en 1602, mal lavé des soupçons qui planaient sur sa tête au sujet de sa conduite lors de l'Escalade. Toutefois ces dissentions s'étaient calmées , grâce à l'habileté du petit Conseil. Ce corps était parvenu à concentrer presque tout le pouvoir gouvernemental en ses mains 9 en usurpant les prérogatives du Conseil des Deux-Cents et celles du Conseil général ; il avait même diminué l'autorité des ministres. Aussi après l'Escalade, se vit-il attaqué simultanément par les ministres par le peuple et par les

(1609) SIXIÈME ÉPOQUE. 4l7

Conseils inférieurs. Les citoyens étaient les plus ardens, le Conseil des Deux-Cents redemandait ses anciennes attributions,, et les ministres conservant la modération de leur caractère^ recevaient avec bienveillance les représentations des citoyens, et les portaient au Conseil étroit sous des formes conciliatrices dout j'ai donné plus haut quelques exemples. Le sénat chercha à diviser ses antagonistes pour en triompher. Il concéda au Conseil des Deux-Cents le droit de juger les causes civiles en derniert ressort, il promit au peuple de porter au Conseil général tous les arrêtés qui pourraient être contraires aux édits. Enfin il parvint insensiblement à détacher les ministres des citoyens qu'il leur peignait comme des brouillons et des rebelles, et à diminuer l'influence de Consistoire. Le sénat voulait aller plus loin , il prétendait nommer un de ses membres , président de la Compagnie des pasteurs, et interdire pour l'avenir à ce corps la faculté de faire des remontrances au Conseil. Ces prétentions furent repoussées, mais dès ce moment l'autorité des ministres allas affaiblissant, surtout après la mort de Théodore de Bèze qui vint priver à cette époque la république d'une de ses illustrations , la réforme d'un de ses plus dignes apôtres1. Forcé de renoncer à dominer directe-

1 Théodore de Bèze mourut le i3 octobre iSo5; il fut enterrë au cloître Saint-Pierre , et depuis, cette distinction fut accordée

4l6 HISTOIRE DE GENEVE. (l6o8)

desse, Chenalat et quelques autres; l'échafaud fournissait toujours le dénouement de leurs trames.

Les troubles politiques dont il faut faire remonter les commencemens aux jours qui suivirent l'Escalade, avaient été plutôt comprimés qu'appaisés. Les citoyens demandaient le rétablissement de l'autorité souveraine du Conseil général ; ils réclamaient aussi que le procureur-général fût spécialement chargé de veiller aux droits du peuple. Combe et Patac avaient écrit ces principaux griefs et bon nombre d'autres; sur le refus des syndics d'en prendre connaissance et d'y répondre , ils avaient déposé leur requête en Conseil général. Il n'en résulta que beaucoup de tumulte. Les troubles se renouvelèrent à l'occasion de l'élection du lieutenant , parce que le Conseil étroit s'obstina à présenter pour cette place , Dominique Chabrey, premier synddic en 1602, mal lavé des soupçons qui planaient sur sa tête au sujet de sa conduite lors de l'Escalade. Toutefois ces dissentions s'étaient calmées , grâce à l'habileté du petit Conseil. Ce corps était parvenu à concentrer presque tout le pouvoir gouvernemental en ses mains , en usurpant les prérogatives du Conseil des Deux-Cents et celles du Conseil général ; il avait même diminué l'autorité des ministres. Aussi après l'Escalade, se vit-il attaqué simultanément par les ministres, par le peuple et par les

(1609) SIXIÈME ÉPOQUE. 4l7

Conseils inférieurs. Les citoyens étaient les plus ardens, le Conseil des Deux-Cents redemandait ses anciennes attributions, et les ministres conservant la modération de leur caractère, recevaient avec bienveillance les représentations des citoyens, et les portaient au Conseil étroit sous des formes conciliatrices dout j'ai donné plus haut quelques exemples. Le sénat chercha à diviser ses antagonistes pour en triompher. Il concéda au Conseil des Deux-Cents le droit de juger les causes civiles en derniert ressort, il promit au peuple de porter au Conseil général tous les arrêtés qui pourraient être contraires aux édits. Enfin il parvint insensiblement à détacher les ministres des citoyens qu'il leur peignait comme des brouillons et des rebelles, et à diminuer l'influence de Consistoire. Le sénat voulait aller plus loin , il prétendait nommer un de ses membres , président de la Compagnie des pasteurs, et interdire pour l'avenir à ce corps la faculté de faire des remontrances au Conseil. Ces prétentions furent repoussées, mais dès ce moment l'autorité des ministres allas'aflaiblissant, surtout après la mort de Théodore de Bèze qui j vint priver à cette époque la république d'une de I ses illustrations , la réforme d'un de ses plus dignes apôtres1. Forcé de renoncer à dominer directe-

1 Théodore de Bèze mourut le i3 octobre iSo5; il fut enterre' au cloître Saint-Pierre, et depuis, cette distinction fut accordée

4l8 HISTOIRE DE GENEVE. (iGio)

ment la Compagnie des pasteurs , le sénat chercha à l'aristocratiser , en remplaçant par un président à vie le modérateur hebdomadaire élu depuis Calvin. Les ministres s'y opposèrent vainement, il fallut céder; ils eurent cependant le bon esprit d'ôter au sénat les moyens d'influencer l'élection. Cet ordre de choses dura jusqu'au moment où Simon Goulard obtint enfin le rétablissement de la modération hebdomadaire *.

Dans ses relations extérieures, la république était en assez bonne position ; de toute part elle recevait des secours pécuniaires qui lui servaient à élever de nouvelles fortifications , l'Espagne ne la menaçait plus , la Savoie était peu à craindre , et Henri IV plus affermi sur le trône de France , lui témoignait par mille bienfaits sa cordiale bienveillance. Tantôt il offrait d'établir à ses frais un arsenal dans la ville, tantôt il rendait réguliers les paiemens des six mille écus de subsides , qu'il accordait mensuellement, tantôt enfin il octroyait aux Genevois de nouvelles lettres de naturalité qui les exemptaient en France du droit d'aubaine et

aux conseillers et aux pasteurs. On trouvera des de'tails très-curieux sur cet homme célèbre dans l'histoire de sa vie, au volume des hommes illustres.

'Simon Goulard, élu en 1612 pour présider annuellement, ayant refusé cette charge, la compagnie sollicita de nouveau , et obtint des Conseils le rétablissement de l'ancien ordre de choses (registres des Conseils).

(l6ll) SIXIÈME ÉPOQUE. /^IQ

de plusieurs autres droits onéreux1. Un jour, entr'autres , Henri IV s'entretenait avec Jacob Anjorrant,, député genevois, auquel il donnait son audience de congé. « Encore que vous ne t< soyez mes sujets , lui disait-il, je vous maintience drai comme si j'étais votre père. » Peu d'heures après, ce prince tomba sous le poignard de l'infâme Ravaillac , et Genève , désormais placée sous la sauve-garde de la France, sentit renaître ses inquiétudes. En effet, Marie de Médicis et le jeune roi auront-ils envers la république l'affection de Henri? Il était permis d'en douter, par la raison que le fondement de la bienveillance de ce prince pour les Genevois reposait sur ses anciens sentimens religieux. Déjà le duc de Savoie, jugeant l'occurrence favorable, levait des troupes, et ne dissimulait plus ses projets hostiles ; cependant la politique de la France ne changea pas avec son souverain : Marie de Médicis se réunit aux Bernois pour notifier au duc qu'il eût à cesser ses prépara- I tifs; il était trop faible : il désarma2, et n'obtint de cette levée de boucliers que le ridicule d'un insolent manifeste.

1 Ces nouvelles lettres de naturalité furent obtenues , à la sollicitation de François-Dauphin de Chapeaurouge , dans le mois de juin 1607 (Gautier, registres des Conseils).

2 II desarma, aux termes d'un accord signe' à Turin le cjmai 1611, J et les Genevois, aux termes du même accord, renvoyèrent les

troupes auxiliaires qu'ils avaient appelées.

La république avait sans doute besoin d'être rassurée sur les intentions de la cour de France à son égard , car le nouveau roi paraissait vouloir déraciner le calvinisme dans ses états. Bientôt les troubles religieux et les prises d'armes y reprirent une nouvelle activité , et quelques courtisans indiscrets répandirent le bruit qu'après avoir détruit la foi de Calvin dans son royaume , Louis XIII irait en conquérir le foyer le plus actif. Richelieu , dont la politique domina bientôt la cour de France , adopta un système de persécutions moins effrayant. Il combattit les réformés pour leur enlever les places fortes qu'ils tenaient à titre de villes de sûreté. Maître de Montauban et de La Rochelle, il fit démanteler ces places, et réduisit à la tolérance la moins bienveillante la protection avouée qu'Henri IV accordait aux protestans. On s'attendait à beaucoup plus de rigueur, et dès lors on put juger que l'intention de Richelieu était de réduire successivement le nombre des réformés , en ne leur accordant ni grâces, ni emplois, ni garanties, ni honneurs, et en facilitant l'entrée de toutes les carrières à ceux qui rentreraient dans le sein de l'église catholique. Genève, toujours au courant des résolutions du ministre français ^ se tranquillisa dès qu'elle fut instruite de la marche qu'il venait d'adopter. Cependant l'enlèvement des villes de sûreté était un premier pas vers

(1620) sixième Époque. /{2i

l'abrogation de fédit de INanles , auquel , peu d'années après , Louis XIV devait brusquement atteindre.

Près d'un siècle s'était écoulé depuis que Pierre de La Baume avait enterré avec lui l'épiscopat de Genève. Certes on ne s'attendait guères à recevoir des réclamations de la part d'un titulaire de ce siège, brisé pour jamais , et l'on avait ri de la missive adressée par un empereur d'Orient à Févêque de Genève vers la fin du i6me siècle. Quel fut donc l'étonnement des Conseils quand ils apprirent que François-de-Sales élevait des prétentions appuyées par la France. On s'empressa d'envoyer un député à Paris , et François-de-Sales renonça à des droits chimériques, dont le pape même cessa de s'occuper.

Les années qui suivirent 1 avènement de Louis Xlil , bien que troublées par quelques appréhensions promptement dissipées, n'offrirent que des jours tranquilles, surtout si l'on veut les rapprocher des époques qui précédèrent et qui suivirent. Toutefois Genève fut encore dépeuplée par la peste, qui lui enleva près de quatre mille habitans en peu de mois. C'est pendant ces grands désastres que se révélèrent l'esprit de progrès et le dévouement des individus. On ne vit plus, comme dans des siècles moins éclairés, les Conseils, entraînés par les préjugés de la multitude, livrer

aux bourreaux de prétendus coupables , que l'on croyait être les propagateurs du fléau : de plus sages considérations présidèrent à l'établissement d'une chambre de santé, chargée de procurer des soins et des secours à tous les malades1, tandis que de courageux ministres leur prodiguaient les encouragemens de la religion. Peu à peu la peste cessa ses ravages, et si l'on eut à regretter un grand nombre de victimes , leur nombre ne fut pas augmenté par d'inutiles supplices. D'autres désastres affligèrent encore Genève : tels furent des incendies et des coups de vent , qui portèrent l'effroi et la désolation chez une partie de ses habitans. A quoi bon les rapporter ici ! l'histoire d'un pays n'est pas celle des ouragans ou des incendies qui peuvent , pendant le cours des siècles , mêler le désordre des élémens aux orages de la vie des peuples. Si j'ai parlé des précédentes attaques de la peste et de sa dernière invasion , c'est que dans ces jours de deuil, les mœurs purent être observées. Ainsi, au moment de l'établissement de la chambre de santé , l'égoïsme des classes riches se montrait par la fuite de presque tous ceux qui les

* On a bien voulu me confier le premier registre original de la chambre de santé'. La de'libe'ration qui eu nomme les membres est en tête du registre : elle est à la date du 3 janvier 1616. La peste, qui avait commence' en i6i5, durait encore. Cette de'libe'ration estsigne'e Maillet, secrétaire.

(ïÔ24) SIXIÈME ÉPOQUE.

composaient; telle fut la cause d'un édit sévère rendu contre eux à leur retour.

Pendant quelque temps, comme je l'ai dit, les citoyens n'eurent pas l'occasion d'ouvrir de nouveau le combat avecle petitConseil. Ce corps n'avait alors à lutter que contre le grand Conseil et contre les ministres : l'un voulait s'arroger le titre de souverain, exclusivement réservé au Conseil général, les autres invoquaient les armes spirituelles pour morigéner les membres du Sénat. En somme , la république vivait heureuse ; les magistrats n'abusaient pas du pouvoir que la suite des temps leur avait permis d'usurper, et les luttes intermittentes, qui s'engageaient entre les Conseils et les ministres , présentant des avantages balancés , on ne pouvait y voir que des agitations qui annonçaient la vie de l'organisation républicaine, et ne laissaient pas craindre de révolution, tant que les circonstances ne changeraient pas , ou que l'aristocratie n'abuserait pas des moyens que la longanimité du peuple avait laissé tomber en ses mains depuis la publication des édits civils et la mort de Calvin.

Plus le pouvoir du magistrat est étendu, plus aussi les fonctions publiques sont recherchées, et comme les talens ou la naissance ne les font pas toujours obtenir, les ambitieux ont recours à la brigue. Depuis qu'à Genève les Conseils avaient accru leur autorité, les élections des syndics, du

HISTOIRE DE GENEVE. (l65o)

lieutenant, des auditeurs et des conseillers donnaient lieu à des brigues scandaleuses. Parfois on allait jusqu à acheter des suffrages , mais le plus ordinairement de somptueux banquets fesaient les frais de cette sorte de corruption. Assurément le meilleur moyen de remédier à ces abus, eût été d'adopter franchement le mode de votation proposé déjà plusieurs fois par quelques bons citoyens , c'était de faire les élections par voie de scrutin secret , mode que l'on réclamait de nouveau avec instance. Les Conseils, ou plutôt le Sénat, avaient un double intérêt à conserver l'usage des votes publics. D'abord on surveillait ainsi l'effet de la corruption, et l'exécution de la promesse faite, ensuite les magistrats appartenant presque tous aux familles aristocratiques, pouvaient plus facilement faire peser sur les électeurs l'influence de leur patronage. Rien n'était négligé pour donner en aide à l'autorité de la position celle d'une bienveillance protectrice. On voyait habituellement les sénateurs devenir les parrains des enfans de leurs voisins , et les accabler de prévenances et de soins. Par là ils se formaient une sorte de clientelle. Les réclamations qui avaient pour objet le secret des suffrages , n'eurent donc aucun succès. Tout se borna à des mesures insignifiantes contre les banquets , et à l'adoption d'une formule de serment aux termes de laquelle les candidats et les élec-

(l63l) SIXIÈME ÉPOQUE. 42^

teurs juraient de n'avoir ni brigué ni fait briguer , et de ne tenir aucun compte des recommandations. C'était opposer au torrent d'une ambition usurpai rice la digue impuissante des réglemens somptuaires et des scrupules de conscience.

Il est rare que le privilège ne cherche pas à s'appuyer sur le privilège. Si d'un côté se plaçait un nombre borné de familles , et que de l'autre se groupât la population tout entière, les premières seules au pouvoir, l'autre gouvernée, cet état de choses durerait peu. Les nobles de Genève entrevoyaient la chute prochaine de leur autorité, aussi cherchaient-ils à lui donner des soutiens , et à faire taire les contradictions. La compagnie des pasteurs donnait de l'ombrage, les Conseils firent déclarer incompatibles les fonctions pastorales et celles de membre du Deux- Cents. Le peuple éclairé contrôlait les actes gouvernementaux ; le Sénat , sous le prétexte des économies , supprima dans le collège la classe de lecture et d'écriture , de toutes la plus utile et la plus fréquentée. Le corps des habitans, génériquement parlant , comprenait les citoyens, les bourgeois, et les habitans proprement dits; le Sénat, afin de se servir alternativement de ces classes les unes contre les autres , chercha à les diviser de plus en plus. Les habitans ne jouissaient d'aucun des droits de cité, mais on décida qu'ils ne seraient jamais admis,

4^6 HISTOIRE DE GENEVE. (l65l)

même clans les hôpitaux, et l'on établit les dizaines, sorte de magistrature dont la surveillance devait s'exercer exclusivement sur les habitans. Le seigneur commis à cet emploi était chargé de faire un rôle de ceux qui seraient ou suspects ou à charge ^ afin qu'on pût sur leur rapport les tolérer ou les chasser. L'institution s'est maintenue, mais les attributions ont changé. Malgré ces précautions et ces germes de désunion habilement semés dans le sein de la cité, le peuple repoussait encore d'instinct les changemens qui lui semblaient compromettre sa liberté. C'est ainsi qu'il fit tomber par ses murmures un nouveau règlement que le syndic Bitri avait voulu faire adopter pour la garde de la ville. Les ministres se contentaient de veiller sur les mœurs, et certes ils ne démentirent pas leur sévérité habituelle.

Depuis les premiers temps de la réformation , les exemples d'intolérance mystique étaient devenus chaque jour plus rares , les supplices des sorcières et des possédés ne venaient qu'à de longs intervalles attester l'ignorance du siècle. Cependant l'esprit fanatique des persécutions religieuses reprenait parfois son implacabilité. Nicolas Antoine périt victime de ces préjugés. Ce jeune homme; Lorrain de naissance et élevé par des jésuites , adopta bientôt les principes du calvinisme; mais porté par inclination aux études théologiques , il s'y livra

(i632) sixième Époque. 427

tout entier, et après diverses chances de fortune assez bizarres il devint pasteur de l'église de Divonne. Là ses facultés intellectuelles commencèrent à se déranger; peu à peu elles s'affaiblirent tellement, qu'il finit par se livrer à des actes bien évidens de démence. Il était fou , on le traita d'hérétique, de mécréant, de juif ; traduit devant le Conseil, il fut soumis à de nombreux interrogatoires, qui devaient éclairer ses juges sur sa folie. Malgré cela il fut condamné à être pendu et brûlé, t Son égarement même, disaient ceux qui penc chaient pour la sévérité, est une preuve de son crime, car il annonce un objet de la colère de ( Dieu , un homme dévoué à sa vengeance. » Pourqioi donc ne pas remplacer par des supplices les seins habituels donnés même alors aux aliénés !

Pendant les années dont je viens de retracer les prneipaux événemens, l'ambition du duc de Savoi: l'avait poussé à des entreprises aussi avanturuses que l'Escalade, et suivies d'aussi peu de succès. Ce prince, après la mort d'Henri IV, s'avisad'attaquer à l'improviste son voisin le duc de IVintoue. Il lui enleva une grande partie du Mon^rrat , que cependant il ne tarda pas à abandonne^ sur les pressantes instances de Louis XIII. Kéconilié avec ce monarque, il envahit de nouveau 1 Montserrat. Le duc de Mantoue appela alors leEspagnols à son aide, de telle sorte que

428 HISTOIRE DE GENEVE. (l652^

Louis XIII se vit presque forcé à combattre son ancien protégé. Ces hostilités, qui souvent excitèrent de vives appréhensions chez les Genevois , cessèrent au traité de Pavie, pour être reprises presque immédiatement. Un nouveau traité fut conclu entre la France , l'Espagne et la Savoie , huit ans après celui de Pavie. Il fut négocié et signé à Monçon. Charles-Emmanuel avait luimême noué avec le roi d'Espagne une alliance offensive et défensive, et il intriguait secrètement pour amener une rupture entre Louis XIII et c( souverain , parce qu'il redoutait de voir échappe* à sa domination les provinces du Montserrat à lu cédées par la paix de Monçon. Louis XIII considérant ce traité particulier comme une violation du premier, en demanda compte au duc, et pu satisfait de ses explications, il envahit la Savâe et pénétra en Piémont avec d'autant plus de/acilité, que Charles-Emmanuel n'était pas habi:ué à une aussi prompte entrée en campagne. Ce prince dut alors se résoudre à rompre avec Espagne et à traiter de nouveau avec la France Par un des articles secrets de cette convention coclue à Yeillane , le duc s'engageait à céder le pssage des Alpes à l'armée française, qui allait mrcher sur Cazal. Il devait de plus lui fournir des v res et des munitions; à ce prix il serait considéré omme puissance neutre. Les événemens le frcerent

(l632) SIXIÈME ÉPOQUE. 429

néanmoins à prendre avec les Français une part active à la guerre. Toutefois, il conservait des intelligences avec les Espagnols , ce qui inspira à Richelieu le dessein de se débarrasser de lui en le fesant enlever du château de Rivoli qu'il habitait. Charles en fut informé, et ce misérable prince, méprisé de tous, se jeta dans les bras de l'Autriche.

Le moment de prendre une pareille détermination était mal choisi ; elle fut plutôt le résultat du dépit que celui de la politique , car comment pouvait-il espérer de résister aux Français , maîtres de la Savoie et de presque toutes les places fortes du Piémont? Ceux-ci achevèrent en peu de jours la conquête de la presque totalité de ses états, malgré le courage du désespoir qu'il déploya enfin dans leur défense. Ses alliés l'abandonnèrent dans cette effroyable position , le laissant avec une armée sans ressources , affaiblie par des pertes considérables, et entièrement découragée. Accablé de tant de revers , Charles-Emmanuel mourut de chagrins à Savillan 1 , laissant les deux tiers de ses états aux mains de Richelieu ? et le reste occupé par d'infidèles alliés. Telle fut la fin du héros fie l'Escalade. Ses destinées offrirent plus d'un rapport avec celles de Charles III son aïeul.

1 Cliarles-Knmianuel mourut à Savillan le 26 juillet t63o.

430 HISTOIRE DE GENEVE. (l632)

Victor-Amédée Ier succéda à son père dans des circonstances, comme on le voit, très-malheureuses. Cependant sa position particulière lui promettait un meilleur avenir. Depuis plusieurs années il avait épousé Christine de France, fille de Louis XIII , et dès lors il avait quelque droit à la bienveillante protection de ce souverain. Ce prince montait sur le trône ducal à un âge où l'expérience ne lui manquait pas. Il avait plus de quarante ans, et il avait été appelé à partager la mauvaise fortune de son père. Il sut profiter des leçons du passé , et son règne ne fut pas marqué par de folles guerres ou des intrigues. Victor-Amédée vit tout d'abord que la paix seule pouvait rétablir ses affaires, rendre de l'éclat à son trône et de l'aisance à ses sujets; mais tout en la sollicitant, il se montra bravement sur le champ de bataille, où il remporta même de légers avantages contre les Français. Le but de ses efforts ne tarda pas à être atteint, car la paix fut signée peu de temps après son avènement 1 , et il rentra en possession de ses états , auxquels l'Autriche ajouta par la suite le Montferrat en compensation de Pignerol, qu'il avait été obligé de céder à la France. Ce sage début promettait à l'Europe et en particulier

1 Ce traité fut conclu à Ralisbonne le 3 octobre i63o; cependant les ratifications n'en furent e'change'es que le 6 avril i63i (Guichenon, de Costa, Grillet, Albanis de Beaumont).

(l632) SIXIEME ÉPOQUE.

à la république, un prince moins ambitieux et moins brouillon que ses ancêtres. Il fut à Charles- Emmanuel ce qu'Emmanuel-Philibert avait été à Charles III.

Désormais la république n'avait rien à redouter de la part des ducs de Savoie, dont l'ambition se tournait vers un but tout autre. En revanche, elle commençait à se défier des rois de France, dont l'influence presque souveraine anéantissait de fait son indépendance. Cependant, de part ni d'autre on n'avait à craindre d'attaques sérieuses. Aussi se borna-t-on à résister ouvertement aux empiétemens d'autorité que se permettaient les fonctionnaires savoyards du voisinage, et à interdire aux citoyens d'accepter des nonneurs ou des pensions d'aucune puissance étrangère. Les appréhensions que Genève avait conçues à l'égard de la France ne furent pas justifiées , car dans plus d'une occasion son gouvernement imposa silence aux prétentions que des intrigans élevaient contre cette république. D'ailleurs le cercle des intérêts européens s'agrandissait chaque jour davantage ; Genève au milieu de ces grands conflits devait songer à conserver son indépendance par une conduite habile, plutôt qu'à la défendre à force ouverte. La mort de Louis XIII ne changea rien à cet état des choses. Je ne m'étendrai pas non plus sur des négociations secondaires^ qui eurent lieu

4^2 HISTOIRE DE GENEVE. (l636)

pour les intérêts de la république, à Paris, à Turin, à Chambéry et dans plusieurs Diètes, il suffît de dire que ses ambassadeurs parlèrent toujours un langage digne des mandataires d'un pays libre. 11 faut convenir que l'influence de Genève n'était plus ce qu'elle était au temps de Calvin, cependant les puissances s'honoraient d'entretenir avec elle des relations suivies , les princes et les grands y séjournaient volontiers, et ses professeurs conservaient à son académie sa vieille supériorité.

Quoique l'aristocratie de Genève cherchât à accroître ses privilèges , cependant les magistrats, presque tous pris dans son sein^ étaient loin d imiter à l'égard des bailliages sujets , la dureté des patriciens bernois envers leurs sujets des communes allemandes. Les habitans de ces dernières contrées finirent par se soulever, et par aller mettre le siège devant Berne. L'insolente dureté de leurs baillifs les avait poussés à la révolte , comme autrefois les victimes de Gessler, mais ils avaient à combattre une population entière intéressée à les tenir asservis , et ils furent vaincus. Berne s était empressée de réclamer l'appui des Genevois , mais leurs compagnies n'arrivèrent qu'après la défaite des révoltés, dont les chefs furent pendus. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que Berne se vit engagée dans une nouvelle guerre, de concert avec les autres cantons évan-

géliques , contre leurs confédérés catholiques ; cette fois encore Genève fut appelée à fournir des compagnies auxiliaires. Dans ces deux occasions, la république exécuta franchement les traités auxquels Berne avait failli plus d'une fois envers elle , et cependant il devait lui répugner d'avoir à prendre part à des luttes intestines ou à des collisions envenimées par le fanatisme religieux.

A peu près à cette époque on s'occupa d'augmenter les fortifications, en fesant concorder entre eux les différens systèmes qui avaient présidé à leur établissement. Le zèle des citoyens fut grand , chacun se portait à ce travail avec un véritable enthousiasme, cependant l'ennemi n'était pas aux portes de la république ; il y avait même si peu d'apparence de dangers prochains que les difficultés qui pendant si long-temps avaient tenu l'Europe en armes , venaient d'être aplanies par le célèbre traité des Pyrénées. De grands événemens s'étaient passés en Savoie. Victor-Amédée était mort après la bataille de Montbaldon , à laquelle il avait pris une si glorieuse part. Il laissa la régence à Christine , et le trône ducal à son fils aîné, François-Hiacinthe^ qui ne lui survécut pas long-temps. Le prince Thomas suscita de graves embarras à la régente, qui toutefois parvint à faire reconnaître comme héritier de la cou-

ronne Chai les -Emmanuel II, âgé de cinq ans. Cependant, long-temps la régente eut à lutter contre le prince Thomas et le cardinal Maurice , ses beaux frères. A la suite de ces troubles, la France et l'Espagne rouvrirent les hostilités , et malgré plusieurs traités à peine respectés comme des trêves, elles les reprirent et les continuèrent jusqu'à l'année qui précéda la mort de Louis XIII. Mazarin ménagea ensuite la conclusion d'une alliance entre la France et la Savoie , malheureusement ce traité ne mit pas plus fin à la guerre , que le congrès de Munster réuni peu de temps après. Les diplomates de ce congrès montrèrent la même habileté que les évêques du seizième siècle avaient déployée au concile de Trente, ils s'occupèrent de questions d'étiquette et de préséance ^ et la guerre recommença avec un nouvel acharnement.

Pendant ces troubles, Charles-Emmanuel II, devenu majeur, avait pris les rênes du gouvernement , bien résolu à chercher tous les moyens d'améliorer le sort de ses peuples. D'un autre côté Louis XIV, ce jeune souverain qui devait bientôt donner son nom au siècle qui l'avait vu naître, venait d'arriver à Lyon, pour se mettre à la tête des armées françaises , destinées à se porter en Italie. L'Espagne détourna l'orage en donnant une de ses infantes pour épouse à Louis XIV.

(i65g) SIXIÈME époque. 4^5

Cette union fut cimentée parle traité des Pyrénées, signé le 7 novembre i65g, dans l'ile des Faisans. Cette paix tant désirée fut accueillie avec transport par tous les peuples de l'Europe, auxquels elle rendit le calme et la tranquillité. C'est dans un pareil moment que les Conseils de la république s'occupèrent des fortifications. C'était jeter le peuple dans un abîme de dépenses, où devait s'engloutir sa fortune et sa tranquillité. Mais il ne voyait là qu'un moyen sûr de raffermir son indépendance, quand précisément c'était le résultat contraire qu'on voulait obtenir. L'aisance publique est ordinairement le fondement le plus solide de la liberté des opinions ; les Conseils avaient été à portée de reconnaître cette vérité ; aussi s'empressèrent-ils d'arrêter par leur malencontreux projet, l'essor de la prospérité publique , se promettant bien d'avoir ensuite des compagnies soldées, sorte de garde consulaire devenue indispensable pour la surveillance et l'entretien des nouvelles fortifications. Les travaux une fois commencés, le peuple qui n'en avait pas calculé l'importance, fut d'abord appelé à des contributions volontaires, dont les nobles et les riches donnèrent l'exemple ; on sollicitait en même temps des subsides de la Hollande , qu'on obtint par l'intercession d'Ezéchiel Spanheim et de François Turretin ; il fallut bientôt en venir à fonder une

456 HISTOIRE DE GENEVE. (l66o)

chambre dite des expèdiens , on arriva à frapper d'impôts le vin^ le blé, la viande, le gibier, la volaille, bref, tous les objets de la consommation la plus habituelle \ enfin la désastreuse carrière des emprunts fut ouverte , et la république s'endetta envers les étrangers et envers ses propres citoyens, au moment où la paix rétablie en Europe devait la rassurer sur son avenir. Cependant le temps était passé où la Savoie pouvait attaquer impunément ses voisins: ruinée par des guerres continuelles, elle n'avait plus qu'à trembler devant la France , déjà relevée de l'état de faiblesse et de désorganisation qui l'avait rendue peu redoutable depuis le règne de François Ier. Louis XIV protégeait Genève, et s'il avait voulu l'attaquer, les nouveaux bastions n'auraient pas arrêté longtemps ses armées victorieuses. Les fortifications ruinèrent le peuple sans utilité , et lorsque plus tard l'esprit d'examen l' éclaira sur la pensée secrète de ses Conseils, il se prit à leur contester le droit d'établir les impôts habilement usurpé en 1570, et dont ils commençaient à faire un si étrange abus.

Genève ainsi entourée de remparts , eut cependant l'occasion, sinon de leur devoir son salut, du moins de réchauffer le zèle militaire de ses citoyens. Une difficulté compromit les relations amicales de la république avec Charles-Emma-

(lGG5) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^7

nuel II , sans qu'aujourd'hui même on puisse encore se rendre compte de l'obstination réciproque, non plus que de l'influence attachée à ce qui l'avait fait naître. Un jour les curés de Megny et de Choulex se permirent de porter les derniers sacremens à un moribond qui habitait une maison de Corsinge , dépendant de la souveraineté de Jussy, et du fief d'un citoyen nommé Daddaz , quoique le reste du village ressortit de la Savoie. Le syndic Colladon informa contre les curés, le Sénat de Chambéry informa contre le syndic , on s'envenima de part et d'autre , par la publication de mémoires virulens et par l'envoi d'ambassadeurs en Suisse et en France ; la Savoie se couvrit de troupes , à Genève on se fortifia mieux encore , les Suisses firent approcher un corps d'armée prêt à secourir la république si elle était attaquée; on eût dit qu'il s'agissait pour Genève d'être ou de n'être pas. Cet état des choses plus ridicule qu'alarmant, dura deux années entières. Cependant tout se termina par un traité, dans lequel Genève renonça à la souveraineté d'une masure , après avoir dépensé en préparatifs guerriers, en ambassades, en publications, plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour construire un village l. Etait-ce bien la peine de faire tant de bruit

1 Les premières fortifications furent re'solues en 1661. L'affaire le Corsinge commença en mars i6G5 , et ne finit qu'en 1668, par tom. H. 28

458 HISTOIRE DE GENEVE. (l666)

à l'occasion d'un malade, dont la conscience n'avait à reconnaître aucune souveraineté ! Peut-être les auteurs du projet des fortifications n'avaientils pas été étrangers au maintien de l'état de craintes et d'appréhensions produit par ce différend auquel les Conseils pouvaient mettre fin. Dans tous les cas ces circonstances les servirent à souhait, l'idée des fortifications resta populaire , on augmenta la garnison , et les citoyens payèrent les impôts sans murmurer.

Pendant que la république entourée de troupes savoyardes se croyait déjà revenue aux jours belliqueux de i58g, et qu'elle voyait un nouveau Versoix dans le port et le château de Bellenve, des troubles politiques d'une nature assez grave éclatèrent dans son sein ; ils ne prirent pas naissance dam les classes populaires, mais dans les Conseils qui., ayant placé la nation en tutelle, se disputaient le prix de cette sorte de victoire. Le Sénat prétendait rester seul juge des causes criminelles , le grand Conseil invoquait en sa faveur de nombreux précédens. D'un autre côté, le Deux- Cents s'arrogait depuis quelque temps le titre de Conseil souverain, qui lui était contesté et par le

un traité qui eut pour base la prononciation arbitrale faite à Turin par l'ambassade nr français. Le i4 août de cette anne'e , les de'pntés genevois acquiescèrent!» cette sentence. L'e'lat d'hostilité avait duré jusque vers le milieu de l'année 1667 (Voir Gautier sur Spon).

(1667) SIXIÈME ÉPOQUE. /p(j

Sénat, et par le Conseil général. Ces prétentions diverses produisaient chaque jour de nouvelles collisions , qui toutefois n'arrivaient pas jusqu'au peuple. L'une des plus graves est celle qui signala l'année 1667 , et dont les Conseils voulurent soustraire la connaissance aux contemporains et à la postérité, comme s'il était donné au pouvoir de décréter l'oubli du siècle, et de déshériter l'histoire! les hommes pardonnent, ils se réconcilient, mais ils n'oublient pas; leurs souvenirs sommeillent, mais ne les réveillez pas par des injustices présentes, si vous ne voulez raviver leurs vieux griefs î Hommes du pouvoir, défiez-vous de la mémoire du peuple !

Les demoiselles Odemard de Genève avaient un procès de grande importance avec un sieur Ducommun ; celui-ci, médecin accrédité, avait épousé une des demoiselles Trembley, et se trouvait par cette union allié aux Dechapeaurouge, aux Laurent^ aux Rilliet, aux Dupan et aux Lullin, qui tous appartenaient au petit Conseil, ou étaient dans la haute magistrature. Ce procès durait depuis plusieurs années, sans que tous les efforts des sœurs Odemard eussent pu en obtenir le jugement définitif. Manassé Ducommun en redoutait l'issue, et il parvenait à l'ajourner indéfiniment, en demandant renvois sur renvois, aussitôt accordés que sollicités. Cependant le 6 dé-

cembre la cause devait être portée devant le Conseil des Deux -Cents. Les demoiselles Odemard, déjà ruinées par les frais et les longueurs de la procédure, eurent le soin de se rendre chez tous les membres , pour leur exposer leur position , et demander qu'enfin on voulût bien juger , leur fortune entière tenant à l'arrêt qu'elles sollicitaient. Si quelques conseillers restèrent froids à ce récit, la plupart furent émus et promirent de mettre fin à ce véritable déni de justice. Animés de cet esprit, ils allèrent s'asseoir sur leurs sièges au jour assigné. Après les plaidoiries , le premier syndic Colladon fit sortir les parties , et l'on passa aux voix; le premier tour donnant gain de cause aux demoiselles Odemard le premier syndic contrarié de ce résultat , demanda un second tour qu'il interrompit bientôt, sous le prétexte que l'affaire présentant des questions ardues , l'heure était trop avancée pour la juger. Le grand Conseil ne s'abusa pas sur les motifs de son président, et de toute part on lui criait que puisque le scrutin avait été ouvert, rien ne pouvait s'opposer à son accomplissement. On ajoutait que si les syndics se retiraient, en s obstinant à lever la séance, le grand Conseil inviterait un des magistrats élus comme eux par le Conseil général, à monter au fauteuil du président. Malgré ces justes observations, le premier syndic déclara la séance levée,

(1667) sixième Époque. 44 1

et sortit suivi de ses collègues, du lieutenant Gabriel de la Maison-Neuve, des deux secrétaires d'état, et de tous les sénateurs. Ils s'arrêtèrent dans l'antichambre de la salle du Conseil , où ils résolurent de tenir comme nul et non avenu ce qui pourrait être fait hors de leur présence , et de ne pas rentrer au grand Conseil. Le sautier Tut chargé de lui notifier cette décision, à laquelle celui-ci répondit, en envoyant le procureur-général Lect et les six auditeurs , pour prier les syndics de rentrer , s'ils ne voulaient s'exposer à voir juger le procès sans eux, vu que la ferme résolution du grand Conseil était de ne pas permettre qu'on se jouât ainsi de ses prérogatives. Cette démarche ne triompha pas de l'obstination des magistrats , Lect et les auditeurs revinrent à la charge sans plus de succès, car les syndics commencèrent à prendre un ton plus menaçant. « Si vous persistez u dans votre dessein de continuer l'audience, dit « Esaïe Colladon au procureur général , vous « aurez tout lieu de vous repentir d'une pareille ((désobéissance, qui n'a d'autre fondement que »ï l'esprit de parti , dont les membres du grand k Conseil sont animés, et que nous saurons bien « réprimer. »

Sur le refus des syndics, le grand Conseil s occupa immédiatement de régulariser son audience, en priant un des auditeurs de la présider. Mais

Lect, Trembley et Dunant n'osèrent pas accepter cette fonction improvisée, et s'en excusèrent, en alléguant que le petit Conseil et les syndics s'étant retirés et ayant levé la séance, le Conseil n'était plus constitué légalement ; il ne fallait pas attendre plus de courage de jeunes aristocrates., jaloux d'arriver au Sénat, et qui ne pouvaient atteindre ce but qu'en se montrant dévoués à ses membres en charge. On en vint ainsi à offrir la présidence à Jean Sarrazin , quatrième auditeur^ qui avait fortement insisté sur le droit qu'avait le grand Conseil de continuer à siéger malgré la retraite des syndics et du Sénat. Sarrazin fit d'abord quelques difficultés pour aller occuper la place de premier syndic, cependant il céda aux désirs du Conseil, et présida la séance. La sentence délibérée fut écrite par un membre du Deux-Cents , après quoi on introduisit les parties, qui en entendirent la lecture, et la séance fut levée.

Les syndics, instruits de ce qui venait de se passer, se réunirent à l'effet de conférer sur ce qu'il serait expédient de faire après un pareil échec. La position était délicate, la résolution fut passionnée ; ils considérèrent Sarrazin comme coupable de lèse-majesté et de violation des lois fondamentales de la république, se fondant sur ce que le grand Conseil, avant de s'arroger le droit de juger sans président légal, et malgré le

(1667) sixième Époque. 443

renvoi prononcé par le syndic, devait interroger le Conseil généra] sur ce Conflit. Conformément à leur résolution, les syndics et le Sénat envoyèrent prendre l'auditeur Sarrazin et le firent conduire à l'Evêché, où il fut gardé avec des précautions insolites. Outre les gardes distribués tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sept à huit soldats restaient dans la chambre où il était détenu. A l'aspect des dangers qui semblaient s'apprêter , Sarrazin perdit sa fermeté : il demandait justice, on lui répondait mort et supplices, ses explications étaient repoussées par des menaces,, il devint enfin l'objet de traitemens si révoltons , que pénétré de cette terreur qu'inspirent les cachots, et cédant à l'espérance que lui lésaient concevoir ses geôliers, dans le cas où il voudrait s'avouer coupable ^ il fit présenter au Sénat trois requêtes , dans lesquelles il demandait grâce avec des expressions faites pour laisser supposer chez lui un grand affaiblissement des facultés intellectuelles. Cette soumission ne désarma pas la sévérité du Sénat. L'esprit d'indépendance est crime irrémissible aux yeux de ceux dont il attaque les privilèges, aussi se trouvaient-ils heureux de pouvoir le frapper dans la personne de l'un de ses apôtres.

Cependant le Conseil des Deux-Cents, premier auteur des maux que souffrait son président d un jour, n'osant pas se mettre en lutte ouverte avec

le Sénat, cherchait à intéresser le peuple au sort de la victime. Il y réussit sans peine , et bientôt sept à huit cents citoyens, parmi lesquels figuraient plusieurs membres du grand Conseil, vinrent demander au Sénat la libération immédiate de Sarrazin. « Son crime, disaient-ils, est d'avoir «obéi au Conseil des Deux-Cents, il faut donc a avant de dire si cette action est coupable , « porter au Conseil général la question de savoir « si ce Conseil a bien ou mal fait d'en agir ainsi, « et de juger sans syndics. » Le Conseil des Deux- Cents ne se refusait pas à cette mesure. Ces représentations et celles qui les suivirent restèrent sans résultat; et le Sénat, après avoir instruit secrètement le procès de Sarrazin , le condamna à avoir la tête tranchée le lundi suivant. Atroce solution à donner à une discussion constitutionnelle!

Aux termes des édits, Sarrazin pouvait avoir recours au Conseil des Deux-Cents. Sa famille et lui présentèrent requête dans ce but, mais le Sénat, une fois entré dans la carrière de l'arbitraire, rejeta ce pourvoi, prétendant que dans ce cas le grand Conseil serait juge et partie. Cet argument se rétorquait victorieusement contre le Sénat ; toutefois , se croyant assuré de l'appui de la garnison , il se préparait à faire exécuter sa sentence de mort, et répondait froidement aux réclamans que s'ils avaient quelque sujet d'être

mécontens d'eux , ils trouveraient le moyen de le leur témoigner au prochain grabeau. k D'ailleurs, « ajoutait le Sénat , le Conseil des Deux-Cents ne « peut s'assembler que sur notre convocation , et « sous notre présidence , le Conseil général ne « peut non plus être convoqué que par nous, et « comme nous ne réunirons ni l'un ni l'autre , ((justice sera faite. » Malgré son apparente sécurité , le Sénat n'était pas tranquille sur l'issue de ce drame , aussi prit-il une foule de mesures de police, qui annonçaient la double intention de faire exécuter la sentence , et de maintenir le peuple par la garnison. Le dimanche, veille du jour où la tête de Sarrazin devait tomber, toutes les compagnies soldées furent mises sur pied, l'une d'elles fut envoyée à la porte de l'Evêché, les autres stationnèrent dans les environs , les portes de la ville restèrent fermées , et le conseiller Ezéchiel Gallatin , général d'artillerie , fit apporter des grenades toutes chargées , qui furent disposées sur la terrasse de sa maison , de manière à ce qu'elles pussent facilement être lancées sur le peuple, dans le cas où l'on aurait voulu forcer la compagnie qui gardait la prison de l'Evêché.

De son côté le peuple fesait ses dispositions avec un admirable accord. Chaque citoyen se rendait en armes au temple de St. -Pierre où le Deux-Cents avait pris séance. On y résolut d'abord d'envoyer

446 HISTOIRE DE GENEVE. (l^7)

demander aux syndics la liberté de Sarrazin et sa complète réhabilitation. Mais sur leur îefus, il fut décidé d'obtenir à force ouverte ce que depuis trois jours on ne pouvait se faire accorder. On devait chasser la compagnie qui gardait l'Evêché, et enfoncer les portes de la prison pour délivrer Sarrazin. Afin que les autres compagnies ne pussent venir au secours de celle-ci , cinq à six cents bourgeois armés de toutes pièces devaient se porter les uns vers la Taconnerie , les autres à la cour St. -Pierre,, d'autres au haut des Barrières, d'autres encore aux degrés de Poule, enfin les plus habiles arquebusiers devaient tenir en joue les hommes postés sur la terrasse Gallatin dès qu'ils feraient mine de vouloir lancer leurs grenades sur le peuple. Une troisième députation fut envoyée aux syndics , dont deux étaient en permanence près de l'Evêché, afin de leur faire envisager les dangers de leur obstination. Ils commencèrent à prendre un ton plus modéré , sans vouloir toutefois céder au vœu populaire, et offrirent de réunir le Conseil général pour lui soumettre la sentence rendue contre Sarrazin, mais ils voulaient que la séance fût renvoyée , « parce que , disaient- (( ils, le plus grand nombre des citoyens et bour- « geois qui sont membres du Conseil général , sont « présentement clans une situation d'esprit qui les u rend tout-à-fait incapables de pouvoir examiner

« d'une manière désintéressée, sans prévention et « sans passion , s'il y a lieu de faire grâce, ou de reste ter àla sentence rendue par le petit Conseil. Ce qui « étant ainsi, il ne le peut faire autrement, et ((chacun doit se retirer tranquillement chez soi,, « et se revêtir d'un esprit de paix et d'union, afin <( de procurer la tranquillité publique. » Le peuple crut et avait peut-être raison de croire qu'on voulait l'abuser par un renvoi , l'assemblée devint tumultueuse^ et à la presqu'unanimité on décida de mettre immédiatement à exécution le projet d'attaque arrêté dès le matin. Déjà les arquebusiers étaient à leurs postes , déjà trois ou quatre cents bourgeois s'apprêtaient à forcer la compagnie de l'Evêché, déjà les avenues étaient occupées, quand le petit Conseil certain d'être bientôt accablé^ déclara qu'il était prêt à céder et à laisser Sarrazin libre de présenter sa justification devant le Conseil général. Pour cette fois le Sénat tint parole et Sarrazin fut mis en liberté par deux conseillers qu'il crut envoyés pour assister à son exécution , tant l'idée d'une mort prochaine s'était profondément gravée dans son esprit.

Oh ! qu'elles sont sublimes ces manifestations des sympathies du peuple î quelles leçons pour le pouvoir, que l'aspect du triomphe d'un bon citoyen sur l'esprit dominateur des corps aristocratiques! à peine Sarrazin touche-t-ii le seuil de la

prison , qu'élevé sur des milliers de bras , il est porté en triomphe au bruit d'acclamations unanimes jusque dans le sanctuaire de la souveraineté nationale. Sans doute la sentence du grand jury populaire ne confirmera pas l'arrêt que dans l'ombre vous avez prononcé, juges aveugles et inhumains! cependant le peuple vous respecte, même dans son triomphe , vous qui pour lui disputer la tête d'un magistrat courageux, vous apprêtiez à jeter des grenades dans ses rangs! telle est la confiance des citoyens , qu'ils permettent aux compagnies de la garnison de se placer aux portes du temple pendant la délibération. Le premier Syndic , Colladon , expose d'abord en termes assez modérés les détails de l'affaire, tout en cherchant à justifier le sénat ; Sarrazin parle après lui , on passe aux voix, il est déclaré innocent à une immense majorité , et tout ce qu'avait fait le grand Conseil est solennellement approuvé. On décrète en outre , que pour cimenter mieux encore une réconciliation générale , Sarrazin , les syndics , les sénateurs et les membres du Deux-Cents, s'embrasseront publiquement , et que les pages des registres publics où étaient inscrits les détails de cette affaire seront lacérées1. On s'embrassa en

* J'ai extrait tous les détails que je donne sur l'affaire de l'auditeur Sarrasin des nombreuses relations manuscrites qui nous en restent , et surtout de celle qui est rapportée (la seconde) dans

(iGGj) SIXIÈME ÉPOQUE. 449

effet , les pages des registres furent déchirées, mais cette réconciliation imposée n'était aux yeux de l'aristocratie qu'une nécessité politique sous laquelle sa raideur devait momentanément plier ; du côté du peuple elle était sincère , car dans tous les temps les Genevois ne se sont montrés que trop disposés à rendre leur confiance à une classe qui vingt fois avait cessé de la mériter. Le peuple doit toujours avoir de la générosité , mais toujours aussi de la mémoire.

un manuscrit intitulé : Relations et pièces sur Genève (de 1667 à 1735) de la bibliothèque de M. le baron de Grenus , les faits qui y sont contenus étant d'ailleurs confirmés par une foule d'autres documens. Sarrazin (Jean) e'tait un avocat très-distingué, bienveillant et fort populaire. Plusieurs auteurs ont avancé qu il était resté, depuis cette catastrophe, dans un état voisin de Timbécilité. J'ai lieu de douter de l'entière vérité de ce fait, puisque je vois par les registres publics qu'il fut fait sénateur à la première vacance, qu'il devint syndic en 1676 et en 1679, et qu'enfin il demanda volontairement sa décharge en i683 , préférant conserver seulement sa place dans le sénat. Ce qu'il y a de bizarre , c'est qu'en 1675 Sarrazin entra au syndicat avec trois des syndics qui étaient en charge en 1667, Grenus, Dupan et de Normandie, pour occuper la place d'Esaïe Colladon , qui avait eu lui-même la plus grande part à sa condamnation. Le Conseil général, dans lequel Sarrazin fut libéré, eut lieu le dimanche 8 décembre 1667.

Page 1