CHAPITRE III
Adoption officielle de la reformation.
Quand depuis long-temps on redoute un malheur, s'il nous frappe, le coup est moins sensible, parce qu'on y est préparé, et que, pour ainsi dire, on s'est affligé et consolé d'avance. C'est ce qui arriva aux Genevois quand les Fribourgeois vinrent à réaliser leurs menaces, tant de fois répétées, d'annuler le traité de i5iÇ>. D'ailleurs Berne leur offrait une protection plus puissante et plus active, et depuis long-temps ils avaient pu juger qu'ils ne pourraient pas se maintenir en harmonie avec les deux villes. Assurément Genève avait des obligations à Fribourg, mais le ton impérieux de ses remontrances, relatives à la réformation, et surtout ses liaisons récentes avec Charles 111 et Pierre de la Baume, avaient singulièrement affaibli l'estime et la reconnaissance qu'on avait pour cette ville. La rupture précéda de peu la désaffection; de sorte que, en réfléchissant un peu sur le passé,
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on revint bientôt du premier étourdissement produit par la nouvelle de l'arrêté de Lausanne.
La nouvelle position de Genève et le départ des députés de la ville catholique, relevèrent les espérances des prédicateurs protestans. Bien que leur doctrine ne fût encore prêchée que dans l'église du couvent de Rive, ils ne s'en arrogeaient pas moins le droit de critiquer les sermons des prêtres romains. C'est ainsi qu'un jour Farel et Yiret parvinrent à faire appeler le vicaire devant les Conseils , pour y soutenir, contradictoirement avec eux, le texte de ses sermons, tous dirigés contre les réformateurs1. Les prosélites augmentaient en raisonde la facilité qu'avait la foi nouvelle à se produire,, et bon nombre de prêtres, à l'exemple du chanoine Bernard2 , posèrent le froc et se marièrent . Ces changemens, toutefois, ne s'opéraient pas sans de graves désordres. La nuit, de jeunes écervellés allaient, dans un zèle outré^ mutiler les statues des saints sculptées sur la façade des églises5; au
1 Le 12 juin on manda le vicaire devant les Conseils , et on lui ordonna de répondre sur les interpellations de Farel et de Viret, qui leur imputaient d'avoir incrimine leurs pre'dications , etc. (registres des Conseils , Gautier.)
2 Le chanoine Bernard fut marie' par Viret à la sœur d'Ami Perrin. (Spon , G au lier , mém. manuscr.)
3 Dans la nuit avant la Pentecôte, on coupa toutes les têtes des saints au portail de l'église de Rive. Ces têtes furent retrouve'es dans un puits; les syndics les firent raccommoder. (Spon , mém. manuscr. )
TOM. II. q
l3o IlISTOlFvE DE GExNÈVE. (l554)
Molard, à la Fusterie, à St.-Gervais cl dans d'autres quartiers, les femmes se permettaient publiquement des danses obcènes ou grotesques1. Cependant de graves dangers pouvaient, d'un instant à l'autre, menacer Genève livrée, pour un moment, à une anarchie presque complète, sous le triple rapport de l'organisation politique, de la religion et des mœurs.
François Ier était loin de favoriser la réformation ou ses apôtres: il avait donné les ordres les plus sévères, pour le cas où quelques-uns des sectateurs voudraient pénétrer dans ses états. Baudiehon de La Maisonneuve et J. Cologny, tous deux ardens réformés, furent les premiers à ressentir les effets de ces mesures: arrêtés près de Lyon, ils furent retenus prisonniers dans cette ville, et ne purent recouvrer leur liberté que quatre mois plus tard, par l'intercession de Rodolphe de Diesbach et de Georges Schœner, ambassadeurs de Berne auprès du roi de France2. Pendant que l'on s'occupait de négocier pour cette affaire, Pierre de la Baume intriguait avec une activité nouvelle. On apprit qu'il s'était rendu à Chambéry pour combiner une attaque contre la ville.
1 Délibération du 2 juin i534 (regist. des Conseils de Grenus, Rocca).
» Délibérations des 10 juin et 17 septembre i554 ( registres des Conseils , Flournois. )
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Plusieurs citoyens en ( retenaient avec lui de coupables intelligences, et lui avaient promis de lui livrer les portes : de sorte qu'il se hâta de réunir quelques troupes, de rallier à lui les fugitifs anciens ou nouveaux, et de s'approcher des murs avec sa petite armée, croyant marcher à une victoire assurée. Heureusement la vigilance des svndics ne fut point en défaut; ils avaient surveillé les démarches de Pierre de la Baume, et se défiant de quelque trahison intérieure, ils avaient fait mettre sous les armes un nombre suffisant d'hommes sûrs; enfin une vedette fut placée en observation au haut des tours de St. -Pierre. La troupe ennemie, trop faible pour tenter un coup de main prévu, se retira sans combattre, mais non sans piller, dévaster et brûler les campagnes des alentours h
Obligé de renoncer aux armes temporelles, Pierre de la Baume, qui aurait bien voulu revenir à Genève, qu'il avait quittée alors qu'il eût pu y faire le bien, eut encore le courage de recourir aux armes spirituelles2. Par une première bulle,
1 Le 24 juin , on apprit que L'évêque était à Chambérv. Le 29 juillet, on découvrit ses projets , et le 3i , comme on sut qu'il s'approchait de la ville avec une petite armée savoyarde et 200 hommes à sa solde, on se disposa à les bien recevoir (registres des Conseils).
2 L'évêque lança sa bulle d'excommunication, le 5o aoûl i554 (reg. des Conseils).
l32 HISTOIRE DE GENEVE. (l 554)
il excommunia la cité tout entière; par une seconde , il décréta que la juridiction ecclésiastique dépendant de son siège serait transférée à G ex. L'excommunication était ce que l'on craignait le moins, quoique cette mesure produisît toujours quelques embarras momentanés. Quant à la translation de r officiai, du vicaire et du tribunal épiscopal, on s'y opposa formellement. En même temps on s'occupa de fortifier la ville, en commençant par le faubourg St.-Victor, qu'il fallut sacrifier , parce que le prieuré et ses domaines étaient devenus la proie de ceux qui ne craignaient pas de se les approprier1.
Ce n'était pas sans avoir eu des intelligences dans la ville que l'évêque avait entrepris de la surprendre. Au moment où le complot devait éclater, les fanatiques qui lui étaient dévoués avaient laissé pénétrer leurs desseins. Quand la tentative eut échoué, plusieurs d'entre eux furent arrêtés pour être jugés ; d'autres en plus grand nombre quittèrent la ville et se réfugièrent au château de Peney, où s'était formé un noyau de mécontens qui détroussaient les Genevois voyageurs et les
1 Bormivard était en prison , et le prieure' de Saint-Yictor était tombé dans le plus grand délabrement. Par delibe'ration du 18 août, le Conseil re'sohit la démolition du prieure', habite encore par les moines , et du faubourg, peuplé de prostitue'es qu'ils v avaient attirées, et de leurs courtiers de débauche (voyez reg. des Conseils).
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emprisonnaient K C'est ainsi qu'ils arrêtèrent un assez grand nombre de réformés^ à titre de représailles pour les traîtres dont le procès s'instruisait à Genève. Les réfugiés de Peney étaient plus particulièrement incommodes , en ce que , aidés des hommes d'arme de l'évêque et des soldats savoyards, ils interceptaient les vivres et tenaient la population en alerte.
Par ordre de l'évêque, comme nous l'avons vu, l'ofïicial et la juridiction épiscopale devaient être transférés à Gex. Le peuple et les Conseils s'y étaient opposés avec peu de succès ; car le grandvicaire et les officiers épiscopaux s'y étaient rendus, le sceau avait seul été retenu2. Pierre de la Baume, dans son obstination, intima Tordre à tous ses ressortissans de comparaître à Gex. Les choses ne pouvant rester en cet état, les syndics et les Conseils , après avoir envoyé des ambassadeurs à Berne , s'adressèrent directement au chapitre. Ils exposèrent à cette assemblée que l'évêque
1 Yoici les noms des bannis ou re'fugie's de Peney : Baud, Besançon de Mara, Claude et Nicolas Pennet, Dunant, P. Malbuisson, Ducrest, Suchet, Mersier, Descliamps , Pouyal , J. Porral, Régis, Guillet, F. Roy, J. de Fabrica, L. Dufour, P. Mermet. de Prato , Grandchamps , Verdelet, J. Foissia, C. Veillard, J. Goy, Delacre , La Palud, etc., etc. Voyez délibération des Conseils du 6 avril i535 (registres des Conseils).
a Voir délibérations des Conseils des 3 décembre i534 et 20 avril 1 535 (registres des Conseils, Gautier, Mémoires manuscrits) .
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n'était plus désormais considéré comme prince et pasteur, mais comme ennemi déclaré de la cité , que, par conséquent, ils venaient lui demander de créer des officiers, tels que vicaire, officiai , juge des excès, etc., et de s'arranger à l'avenir pour que les prédicateurs ne marchassent pas sur les traces de Furbiti , auteur de tant de troubles h Le chapitre reçut assez mal cette ouverture. Les chanoines qui le composaient sentirent bien qu'il ne pouvait exister sans évêque , et que , s'ils acceptaient la déclaration delà vacance du siège épiscopal, présentée par les Conseils . leur tour serait bientôt venu. Aussi firent- ils secrètement leurs dispositions pour transférer le chapitre à Annecy. Les syndics prévenus empêchèrent l'exécution de leur projet. Dans l'espoir de mettre un terme à toutes ces menées, les Conseils interjetèrent un appel à Rome , tant contre l'évèque que contre ses fauteurs. Ce n'élait qu'un moyen purement dilatoire ; en effet Rome aurait-elle donné raison contre ses représentais, aux Genevois, près d'abjurer la foi catholique et de secouer le joug de la suprématie papale?
Cependant on continuait à négocier de part et
1 La supplique des Conseils et du chapitre se terminait ainsi : « Pourquoi sommes e' te' es oui S à vous en dire ceci comme une j>ar- «r lie des doléances de la cite, afin qu'en soyez recordans , et veuil- « lez en dire la vérité , et vous plaise e'lire ofliciers , etc. , etc., vu « que la se'de vaque. » (Registres des Conseils, dcCrenus, Rocca).
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d'autre. Après la Diète de Bade était venue celle de Thonon ; à celle-ci succéda celle de Lucerne. Devant chacune de ces assemblées , le duc se montrait fort irrité de ce qu'on l'avait dépouillé du vidomnat, et de ce que son autorité n'était plus qu'un objet d'insultes et de mépris. Les Genevois ne manquaient pas de rappeler les conditions de l'accord de Saint-Julien et de la sentence de Payerne inexécutées par Charles III , et les usurpations de ce duc et de l'évêque. Les Suisses auraient pris un parti prompt et décisif, s'il s'était agi de vider la querelle sur un champ de bataille. Ils n'étaient pas aussi habiles en matière de négociations diplomatiques , ou plutôt ils ne voulaient pas continuer à entendre sans utilité des gens qui ne voulaient pas s'accorder. Aussi terminèrent-ils la Diète de Lucerne en déclarant qu'ils s'en remettaient à Dieu pour mener à bonne fin toute cette affaire. De nos jours la diplomatie ne constaterait pas son impuissance par de semblables aveux.
Tout le temps que durèrent ces négociations , les bostilités se trouvaient suspendues de fait ; toutefois on ne cessait pas pour cela de s'inquiéter réciproquement et de se faire des prisonniers. Malbuisson (Jacques) et bon nombre d'autres étaient retenus à Genève , une vingtaine de Genevois étaient prisonniers au château de Peney , Saunier avait été pris sur les terres de Piémont, de sorte
l56 HISTOIRE DE GENEVE. (l555)
que de tous les côtés on était irrité au dernier point. Quand les Suisses eurent renoncé à concilier ces différends , on sentit à Genève qu'il fallait se préparer à résister à des attaques sérieuses , et la démolition des faubourgs fut résolue. Elle éprouva d'abord beaucoup de difficultés , parce que près de sept mille ames habitaient en-dehors des murs. Cependant elle avança bientôt assez rapidement, grâce au dévouement des uns et à la crainte qu'inspirait aux autres la sévérité des magistrats. Dans une ville moins jalouse de son indépendance et de sa liberté , une pareille mesure eût été inexécutable.
Le carême approchait, et les réformés avaient fait venir un prédicateur qui professait leurs principes , mais n'avait pas dépouillé le costume de son ordre. Celui-ci se présenta aux syndics afin d'obtenir l'autorisation de prêcher ; les syndics le renvoyèrent au chapitre -, mais les chanoines, instruits des doctrines du cordelier, l'ajournèrent indéfiniment sous le prétexte impertinent que, occupés de leur office et du soin des processions , ils n'avaient pas le temps d'examiner sa demande1. Les syndics en furent choqués, et comme trois
' C'est le 12 février i535 que le Conseil, sur la demande du cordelier, envoya deux de ses membres au chapitre, auxquels les chanoines repondirent qu'ils n'avaient pas le temps de s'en occuper à cause de leur long office et de la procession (registres des Conseils).
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d'entre eux étaient réformés , ils autorisèrent le prédicateur à s'emparer de la chaire de Saint-Germain. Vandel , curé de cette paroisse, n'y consentit pas d'abord ; les citoyens de ce quartier se joignirent à lui et persistèrent à repousser le cordelier. De son côté le Conseil maintint sa décision. Le zèle fanatique des femmes jouait un très-grand rôle dans l'opposition des paroissiens de Saint- Germain. Cependant le curé n'osa pas refuser après l'intimation formelle des syndics; les femmes ne voulurent pas en tenir compte ; elles se rendirent à l'église au moment du prêche , et là , stimulant leurs maris , elles firent un tel tapage que le cordelier ne put continuer. Au milieu du tumulte se fesait remarquer une dame Pernette , surnommée la toute-ronde , qui , montée sur sa chaise , et un pilon de bois à la main , semblait la prêtresse de ces saturnales ou le général de cette émeute populaire. Les réformés voulaient défendre leur protégé, mais dans cette paroisse ils n'étaient pas les plus forts. Les Conseils punirent sévèrement les auteurs de ces troubles , ils bannirent les citoyens les plus coupables , annulèrent les lettres de bourgeoisie de plusieurs, et chassèrent honteusement celles des femmes qui y avaient pris part, et dont les mœurs déréglées rendaientt leur scandaleuse complicité moins inexplicable l. Le cordelier prêcha
1 Délibérations des i3, i4 et ai février i535 (registres des Conseils).
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ensuite sans obstacle, et fut même logé chez le curé Vandel qu'il convertit. Farel et Viret, logés aussi par ordre des Conseils chez les cordeliers de Rive, recrutèrent parmi eux de nombreux prosélites. D'après ces précédens, on ne s'explique pas la conduite des Conseils , qui refusèrent alors aux habitans du quartier Saint-Gervais la permission d'avoir dans leur église un prédicateur qui leur expliquât l'Évangile, et continuèrent à punir de peines sévères ceux qui tenaient leurs boutiques ouvertes le dimanche, et brisaient les statues de saint Grégoire et de saint Jean-Baptiste.
Pendant que la réforme fesait ainsi de rapides progrès , depuis la rupture avec Fribourg , Pierre de la Baume avait fait indirectement des ouvertures aux magistrats , pour qu'il lui fut permis de revenir s'asseoir sur le siège épiscopal de Genève , si sottement abandonné par lui. La réponse des Conseils se trouvait dans la résolution qui déclarait le siège vacant. Il paraît que Pierre de la Baume chercha à intéresser à sa cause le pape^ préoccupé de soins plus importans, et qui d'ailleurs avait connaissance de ses maladresses et de sa pusillanimité. Le prélat ne sollicitait rien moins que la concession d'une dime à percevoir sur les provinces voisines , pour en employer le produit à lever une armée l. Le pape refusa , et Pierre de la Baume fut
1 Voir Bcsson , Mémoires manuscrits , Gautier.
éduit à ourdir des trames odieuses avee ses parsans qui étaient restés à Genève, et les traîtres ue leurs méfaits en avaient fait bannir. Ainsi était formée la garnison du château de Peney. ies familles des bannis ne les avaient pas suivis, t elles ne cessaient de les tenir avertis de toutes 3S expéditions qui se préparaient contre eux. C'est la suite d'une de ces attaques , vigoureusement epoussée l, qu'on résolut de clorre, par une senmce exemplaire, la procédure instruite à leur liarge. Ils furent tous condamnés à mort, et sodairement à une amende de cent mille écus. eurs familles furent chassées et leurs biens seuestrés2. La veuve de Bertheliciv, remariée à l'un es bannis , sollicita vainement avec ses corn panes. On n'excepta de l'arrêt d'exil que les fils du îartyr de la liberté. Que devait-on à la femme ui n'avait pas craint de perdre un si beau nom ! Du coté de Charles 111 , on n'avait pas eu moins se plaindre. Les troubles de ses états ne lui
' Le 5 mai i55j les Genevois sortirent avec de l'artillerie pour 1er enlever le château de Peney. Ils trouvèrent les assiege's prêts les recevoir. Néanmoins ils les attaquèrent, et furent repousses >pon, registres des Conseils).
2 Ce fut le lendemain de la défaite , c'est-à-dire le 6 mai i535 , u'on ajourna les bannis de Peney, et qu'on chassa leurs failles qui entretenaient avec eux des relations préjudiciables' au eu de la cite. On leur donna six heures pour quitter la ville. On iclara que les enfans de Berlhelier étaient excepte's de cet édit ; n'on ne saisirait pas leurs biens , et qu'au contraire on les aidelit au besoin. Le G juillet on prononça contre les bannis la senuce qui les condamna à être décapite's et écartele's après (reg. ?s Conseils).
l4o HISTOIRE DE GENEVE. (i 535)
avaient pas permis de beaucoup nuire aux Genevois. Mais il leur fesait tout le mal qu'il pouvait leur faire. Les souvenirs des exécutions sanglantes de i5i9 n'étaient point effacés. Ce fut donc avec joie que la cité vit ses magistrats prendre le soin de recueillir en un cahier spécial la longue série des griefs qu'on avait à lui reprocher 2. C'était prononcer aussi la déchéance. On voit que la position de Genève se dessinait plus fortement. On n'y reconnaissait plus ni duc, ni évêque, ni comte. Des ennemis acharnés étaient à ses portes. Laisez faire! les Genevois sauront se défendre. Voyez ces faubourgs rasés , ces citoyens qui veillent en armes. Telle est l'abnégation qui ne recule devant aucun sacrifice, tel le courage inébranlable de ceux dont la seule ambition est de n'avoir pas de maîtres ; ils connaissent leurs droits et leur force, on ne les vaincra pas !
Comme nous l'avons déjà vu, les relations habituelles des réformés avec les cordeliers du couvent de Rive , enlevaient chaque jour des défenseurs à la foi romaine. Une des conversions les plus remarquables fut celle du cordelier Jacques Bernard, dont les deux frères s'étaient jetés dans les
• Le 22 février i535 il fut ordonné qu'on chercherait dans les livres du Conseil ce que le duc a fait contre Genève pour en faire un livre (registres des Conseils, Rocca, de Grenus, Mémoires manuscrits) .
mgs des proteslans, mais qui était resté zélateur ardent du catholicisme , qu'il avait soutenu une ispute publique contre Farel et Viret. Convaincu îfin de la portée de la foi évangélique , Jacques ernard se crut obligé de combattre hautement s erreurs que lui-même avait professées. Il affila des thèses , et vint demander au Conseil d'ourir une discussion solennelle sur les points de Dctrine religieuse qu'il y indiquait. On approuva m projet, et les Conseils, pour arriver plus sû- >ment à trancher la question en parfaite connaismce de cause, ordonnèrent que la discussion sourirait dès que les ecclésiastiques et le chapitre aulient eu le temps de s'y préparer. Les thèses leur irent communiquées K
Il est difficile de se faire une idée de l'influence mnense qu'exerça sur la généralité la conversion e Jacques-Bernard. Jusque là les apôtres de la }i évangélique , prêchant à Genève , n'étaient que es étrangers envoyés par les Bernois, ou des noines sans nom convertis par eux. Jacques Berlard; au contraire, était Genevois , et appartenait
l'une des familles les plus considérables de la ité. Il avait du talent et de ¥ énergie , et il entra ans la lice avec de grandes chances de succès. En
1 C'est le 23 avril que Bernard lut ses thèses au Couseil , qui xa l'ouverture de la discussion au 3o mai suivant (registres des lonseils , Gautier).
l42 HISTOIRE DE GENEVE. (l555)
effet, lorsque depuis quelque temps une réforme s'opère péniblement, ses progrès sont toujours hâtés quand l'un de ses plus rudes adversaires en adopte franchement les principes. Le peuple aime tout ce qui tient du prodige , les esprits éclairés se convertissent, les masses sont entraînées , elles se confient.
L'abbé de Bonmont n'était nullement satisfait de la résolution des syndics , et surtout de la persévérance qu'ils mettaient à garder en prison un chanoine, Ilugonin d'Orsières, compromis dans l'affaire de l'empoisonnement tenté contre Farel, Viret et Froment, par une servante bressoise. Bonmont , dans le double but d'obtenir la liberté du chanoine, et d'éviter, par une grande cérémonie religieuse , l'ouverture de la discussion , s'adressa aux syndics , et leur demanda s'ils ne s'opposeraient pas à la célébration de la Fête-Dieu et à la procession générale , à laquelle il les invitait à assister suivant l'usage. Les scènes du Molard , de la Madelaine et de Saint-Germain n'étaient pas encore oubliées. Aurait-on pu répondre que le fanatisme aigri des catholiques , ou le zèle outré des zélateurs du nouveau culte, ne les eussent pas renouvelées? De fâcheux précédens laissaient redouter des excès de la part des deux partis. Les syndics répondirent, quant à d'Orsières, qu'ils étaient seuls juges des causes criminelles ; ils ajournèrent
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ensuite la célébration de la Fête-Dieu jusqu'après la dispute théologique. En effet , disaient-ils , la sainteté de cette cérémonie étant contestée , attendons pour la faire qu'elle soit prouvée. Toutefois ils laissèrent les prêtres libres de faire ce qu'ils voudraient dans leurs églises1. Les esprits étaient aigris à ce point, qu'on ne pouvait s'empêcher d'applaudir les magistrats d'avoir pris une aussi grave détermination.
Lorsque des conciles généraux s'étaient réunis, pour s'occuper de questions de controverse, la discussion était loin de cette liberté large et digne , qui provoque tous les argumens et protège les opinions diverses. Souvent il n'y avait qu'un pas du concile au bûcher , et les imprudens adversaires de l'orthodoxie exclusive de Piome apprenaient au monde chrétien, par leur supplice, quel fond il y avait à faire sur la tolérance du clergé , qui brûlait au lieu de répondre. Ce n'était point ainsi qu'à Genève allait s'engager la lutte entre le catholicisme, vaincu dans les mœurs, et le protestantisme, qui voulait lui enlever son existence légale. Les Conseils s'érigèrent en tribunal d'équité; ils firent publier solennellement un appel à tous les docteurs, moines, prêtres, prédicans, etc., afin
1 Délibération du 25 mai i555 (registres des Conseils). Les syndics alle'guèrent que le temps n'e'tant pas propre pour de telles ce'rémonies, les prêtres devaient faire comme au temps de peste.
l44 HISTOIRE DE GENEVE. (l555)
que, sous la sauvegarde de l'honneur national, ils vinssent prendre part à la discussion , et nommèrent huit commissaires pour diriger les débats et quatre secrétaires chargés d'en diriger un procès-verbal exact1.
Il est un sentiment intime, mobile de toutes les grandes pensées ^ et qui ne nous trompe jamais , c'est la conscience de la force et du bon droit; supposez une conviction contraire , et vous ne trouverez que vues étroites et faux calculs. De là cette différence entre l'attitude généreuse et franche des syndics ^ et la conduite pusillanime et sottement maladroite de Pierre de la Baume et du duc de Savoie. Ceux-ci interdirent à leurs ressortissans ou sujets de se présenter à l'assemblée où allaient se débattre des intérêts dont un évêque et un prince catholique auraient dû se montrer les plus ardens défenseurs. Au jour fixé, il ne parut pas un seul ecclésiastique ; le cordelier Bernard , Farel , Viret et Froment , se présentèrent pour soutenir la réformation et ses principes. Il ne pouvait y avoir de dispute sans que les deux doctrines fussent repré-
1 Les commissaires étaient Michel Sept , Claude Savoye , Chàteauneuf, Chapeau-Rouge et Jean Ami Curtet, connus pour réformés, et Hichardet, Balard et de lia Rive, catholiques zélés. Les secrétaires furent aussi pris en égal nombre dans les deux partis : c'étaient André Viennois, Richard Yellut, François Warrin , notaires, et Claude Roset, secrétaire de la ville (registres des Conseils, Gautier.
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sentées ; peut-être était-ce là le suceès que s'était promis Charles III ; mais les syndics firent tant de démarches auprès du clergé , qu'enfin quelques prêtres vinrent occuper la chaire catholique -, ceux qui se lirent le plus remarquer étaient le docteur Pierre Caroli et le chanoine Jean Chapuis, né citoyen de Genève. Pour avoir enfin trouvé des défenseurs, la foi romaine n'obtenait pas plus de succès. Un concours immense de Genevois et d'étrangers suivait les conférences avec un empressement incroyable ^ et pas un jour ne s'écoulait sans que le parti des réformés ne s'accrût de quelques centaines de convertis. Quelquefois mèrae^ après la réplique des apôtres de la foi nouvelle^ leurs contradicteurs se déclarèrent convaincus et passèrent dans leurs rangs. Ainsi firent Caroli et Chapuis , après un discours de Jacques Bernard, qui lui-même leur avait donné l'exemple d'un pareil changement.
Cependant , après un mois de discussions publiques ? et la presque totalité des assistans et des prédicateurs catoliques s'étant convertis 9 la dispute fut close *. Immédiatement les protestans se présentèrent aux Conseils pour solliciter son jugement définitif; mais ils ne purent l'obtenir aussi promp-
1 La dispute finit le 55 juin i552 (registres des Conseils, Gautier). Le surlendemain les prédicateurs réformes demandèrent le jugement; mais on les ajourna.
tom. ir. 10
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tement. Us invoquaient l'impression profonde produite par la libre exposition de la doctrine protestante ; on leur répondit que les procès-verbaux étaient longs à rédiger, comme si , en matière de conviction morale., la décision devait dépendre d'un examen d'argumens , pratiqué à la façon des rbéteurs î Ce n'était qu'un prétexte , et dans le fond , les syndics et les Conseils ne voulaient que gagner du temps , afin de laisser se révéler l'opinion générale avant de prendre sur eux de déclarer aboli le culte romain , dont l'existence dans Genève datait d'aussi loin que l'indépendance de la cité. Farel et Bernard ne se trompèrent pas sur le sentiment qui déterminait ces incertitudes. Pour les faire cesser, ils cherchèrent à provoquer quelques manifestations populaires, la meilleure des éloquences à ajouter à celle de leurs preuves. La chose ne présentait plus de difficultés. Quand les masses sont ébranlées , les diriger dans le sens qu'elles adoptent est chose aisée.
Depuis que la dispute avait été fermée, l'église de Saint-Germain et celle du couvent de Rive ne pouvaient plus contenir les partisans de la foi nouvelle. Les prédicateurs ne manquaient pas de laisser apercevoir leur mauvaise humeur de ce que les catholiques , devenus les moins nombreux , avaient encore six églises à leur disposition. On ne s'occupait guère plus que de religion, en sorte
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que le peuple , avide d'écouter les instructions des prédicateurs , ne tarda pas à s'emparer des églises dont les Conseils lui refusaient les portes. C'est ainsi qu'un jour les réformés^ s'étant réunis en grand nombre à la Madelaine, envoyèrent prier Farel de venir leur prêcher l'Évangile. Celui-ci ne manqua pas de s'y rendre. Vainement le curé et ses vicaires réclamèrent-ils ; vainement les Conseils intimèrent-ils à Farel et à ses confrères la défense expresse de renouveler cette usurpation l; ils ne continuèrent pas moins à s'y rendre et à y instruire chaque jour leurs nombreux auditeurs. Le Conseil ordinaire parut blessé de cette obstination et manda Farel. Cet apôtre de la réforme avait trop de lumières et de portée pour ne pas juger sa position. Il parut, mais en juge, et non en accusé. On voulut Lui parler de sa résistance aux ordres du magistrat ; il répondit en gourmandant le Conseil sur sa lenteur à juger la dispute dont les procès-verbaux étaient enfin dressés: « Donnez gloire « à Dieu, s'écriait-il , et faites partout triompher, « en magistrats chrétiens, la vérité de l'erreur et « du mensonge , puisque les plus zélés défenseurs « du papisme , confondus , se sont vus contraints
' C'est le 25 juillet i555 que Farel occupa la chaire de la Madelaiue. Le lendemain il fut appelé devant le Conseil. N'ayant pas cesse' d'y prêcher, il fut encore mande le 27 (registres des Conseils).
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« de se convertir à nos doctrines. » Il finit par demander la convocation du Conseil des Soixante et de celui des Deux-Cents. Le Conseil ordinaire se borna à lui recommander plus d'obéissance à ses ordres. Farel n'avait rien obtenu en apparence ; en réalité il avait vaincu les magistrats , puisque des intimations formelles , ils en étaient venus aux prières. Quelques efforts de plus, le but sera atteint !
Du couvent des cordeliers , la réforme avait transporté son siège à l'église de Saint-Germain par l'autorité des magistrats. Malgré eux, la Madelaine avait été envahie ; leur volonté cesse d'être celle du peuple , et voilà que, non content de cette dernière chaire , Farel s'empare de celle de Saint- Pierre. Ainsi, dans peu de jours, le catholicisme se vit dépossédé de deux églises et de sa cathédrale. Le Conseil étroit^ étonné d'autant de hardiesse , manda de nouveau Farel , qui se contenta de rappeler qu'il préférait la loi de Dieu à celle des hommes, et qu'il réclamait de nouveau et avec instance la convocation du Conseil des Deux-Cents. Pour cette fois, il fallut bien accéder à ses désirs. Le jour fut donc indiqué où on devait l'entendre et prononcer1.
Le jour où Farel avait été prêcher à Saint-
1 C'est le 8 août que Farel prêcha à Saint-Pierre , et on lui accorda le grand Conseil pour le îo (registres des Conseils).
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Pierre, ses disciples , loin d'imiter sa modération, s'étaient livrés à quelques excès. Nouveaux iconoclastes ils avaient mis en pièces statues , tableaux et reliques. C'est dans ce désordre que fut brisée la statue de Conrad-le-Salique , qui décorait le portai] de la cathédrale. Le lendemain Baudichon, Pierre Vandel et Ami Perrin , capitaines des trois exercices > allèrent , tambour battant , avec leurs compagnies , faire les mêmes dégâts à Saint-Gervais et à Saint-Dominique. De là ils couraient à jNotre-Dame-de-Grace pour y démolir la chapelle du bâtard Réné de Savoie , quand les syndics arrivèrent sur les lieux et firent cesser ces inutiles dévastations1. Des monumens ne soutiennent pas un culte. Le paganisme s'est-il perpétué pour nous avoir légué ses statues ? Si le vieil édifice de la papauté romaine venait à s'écrouler demain, faudrait-il anéantir tous les chefs-d'œuvre des arts dont s'enorgueillit sa capitale?
Cependant le terme fixé étant arrivé, Farel , Jacques Bernard et Viret, se présentèrent à la séance du grand Conseil2. Ce fut le premier qui
1 Le 8 août i535 on brisa tout à Saint-Pierre ; le 9 à Saint-Dominique, à Saint-Gervais et à Notre-Dame-de-Grace , où on voulait démolir la chapelle de Re'ne'-le- Bâtard , dont la me'moire e'tail en horreur à Genève (Spon, Gautier, registres des Conseils, Mémoires manuscrits).
2 C'est le 10 août que Farel parut devant les Conseils; les demarches auprès des prêtres et la de'libe'ration durèrent jusqu'au 12, jour où la résolution fut prise (registres des Conseils).
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porta la parole. Il commença par rappeler les circonstances qui avaient amené la dispute et celles qui l'avaient signalée ; il chercha à établir que les prêtres catholiques n'avaient pu justifier par l'Évangile , ni la messe , ni le culte des images , ni les autres points controversés. « Nous sommes « prêts, ajoutait-il, à sceller de notre sang la rea ligion que nous annonçons , la mort la plus « cruelle ne nous effraie point ; s'il faut nous y ex- « poser pour soutenir la bonne cause , nous vouu Ions bien la subir, et nous nous y condamnons w nous-mêmes , si les prêtres peuvent nous con- « vaincre d'avoir avancé un seul point que nous « ne soyons prêts à justifier par les saintes Écrite tures. » Sa péroraison fut une éloquente invocation adressée à Dieu , pour qu'il éclairât le Conseil dans cette occurrence solennelle, où il s'agissait de la gloire et de l'avenir de la cité. Les touchantes paroles de Farel, son accent inspiré, avaient profondément ému les membres du Conseil ; mais le nouveau défi qu'il portait aux prêtres les engagea à ajourner encore leur décision jusqu'à ce que le clergé eût été appelé une dernière fois à réfuter la doctrine évangélique. Cependant on ordonna, d'un côté, que la célébration de la messe serait suspendue; de l'autre, que les images et statues seraient respectées, et enfin qu'on donnerait connaissance aux Bernois de tout ce qui se passait. Il
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est probable que,, avant d'abolir le culte romain , les Conseils , convaincus que Genève ne manquerait pas d'être bientôt attaquée par des forces supérieures , voulurent s'assurer auprès de MM. de Berne s'ils n'abandonneraient pas leurs combourgeois devenus réformés, grâce à leurs inspirations. Les premiers désordres des compagnons de la bande des Baudicbon , des Perrin et des Yandel , pouvaient bien être aussi pour quelque chose dans ces hésitations.
Le clergé ne répondit pas mieux après la dispute qu'il ne l'avait fait auparavant. Douze moines furent appelés au Conseil 9 et se déclarèrent trop ignorans pour discuter. Les syndics , Ami Bandières, du Molard et Jean Philippin^ allèrent, avec quelques conseillers , interroger l'abbé de Bonmont et son chapitre, qui ne les satisfirent pas davantage. Alors on leur déclara qu'ils eussent à cesser de célébrer la messe dont ils ne savaient pas justifier l'institution. Cette résolution futmaintenue , et l'on rejeta la demande de plusieurs citoyens , bien qu'ils menaçassent de grands troubles si on ne les autorisait à faire dire la messe *.
Cette détermination, toutefois, était purement provisoire ; en effet on avait voulu consulter les Bernois, aux volontés desquels Genève était évi-
1 C'est le i3 août que plusieurs citoyens portèrent cette demande en Conseil (registres des Conseils).
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demmcnt soumise1. Ceux-ci consentaient bien à secourir au besoin leurs combourgeois, mais ils ne furent pas fâchés de profiter de cette occasion pour se faire payer ce qu'ils leur devaient; on les satisfit, du moins en grande partie, en vendant les objets précieux consacrés au culte catholique2, qui servirent ainsi à assurer des défenseurs au culte rival. Quand les syndics eurent reçu la promesse qu'ils demandaient aux Bernois , ils ordonnèrent à tous les citoyens de suivre la religion réformée et de renoncer à toutes les pratiques de la foi romaine, qui resta sans autels, comme elle était restée sans défenseurs3.
Tous les catholiques ne s'étaient pas encore convertis. Si les cordeliers du couvent de Rive, et le clergé régulier, avaient généralement adopté la réformation , le vicaire général , jadis si aimé de la cité, qui avait voulu le porter à l'épiscopat ., et les chanoines , préférèrent aller servir ailleurs la religion de leurs pères. Des citoyens en assez grand nombre se retirèrent aussi en Savoie, où le duc cherchait à les attirer, pour affaiblir Genève. Une
' On lit dans la délibération du i5 août i555 qu'avant de régler TafFaire du rétablissement de la messe on voulait attendre la volonté de MM. de Berne , etc. , etc. (registres des Conseils).
3 Délibérations des îtj, 20 et 27 août i555 (registres des Conseils, de Grenus, Leclerc).
3 C'est le 27 août que fut confirmée la décision du 12, et qu elle devint définitive (Spon, Gautier, etc.).
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seule des religieuses de Sainte-Claire rompit ses vœux et se maria, toutes les autres, élevées dans l'ignorance des choses de ce monde, demandèrent comme une faveur l'autorisation de partir pour Annecy, où Charles III leur avait fait préparer un couvent. Les vertus de ces sœurs, objet des sarcasmes de quelques médians écrivains ^ inspiraient tant de vénération, que la cité les vit s'éloigner avec peine. Les magistrats firent même des démarches pour les retenir, mais tout fut inutile. A leurs yeux , les réformés étaient des loups dévorans, elles ne pouvaient fuir trop promptement les dangers d'un tel voisinage l. Après leur départ, on fit un hôpital général de leur vaste maison , où les soins et les soula^emens donnés à des maux réels remplacèrent dignement les mortifications
1 Voici quelques phrases du récit de la sœur Jeanne de Jussy : « C'estoit chose piteuse de voir ceste saincte compagnie en tel « estât, tant afflige'e de travail et de douleur, que plusieurs de'-
« fnilloient et se pasmoient par le chemin Il y avoit six pau-
« vres anciennes qui avoient demoure plus de seize ans en la re- «( ligion, et les deux passe soixante-six ans sans avoir jamais rien « veu du monde, qui se esvanouissoient coup à coup, et ne pouce voient porter la force de l'air, et quand elles voyoient quelque « bestail es champs, cuidoient des vaches que fussent ours, et des
« brehis laniies que fussent loups ravissans En tel estât che-
« minèrent jusque près de la nuit, depuis 5 heures du matin «qu'elles sortirent de Genève, jusqu'à Saint- Julien , qui n'est <■( qu'une petite lieue loing. » (Levain du Calvinisme, pag. 201).
Farel avait pris la peine d aller faire un sermon dans leur couvent; mais ni lui ni les protestations des syndics ne purent les rassurer.
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volontaires de la vie contemplative et oisive qu'avaient embrassée ces femmes, vertueuses sans doute , mais coupables de se soustraire aux devoirs et aux travaux que la société impose à tous ses membres.
Les autels de la foi romaine sont donc renversés par les magistrats de Genève? Non, sans doute, la ruine du catholicisme y était consommée depuis long-temps. Les Conseils ne firent que donner une sanction légale à un fait accompli. Que les uns les taxent de lenteur, pour avoir repoussé d'abord les premiers apôtres de la réforme , pour avoir puni les briseurs d'images , pour avoir long-temps délibéré avant de proscrire un culte consacré par douze siècles d'existence ; que d'autres les accusent d'avoir mal défendu la religion catholique, ses principes et ses temples ; ces reproches seront également injustes. Les magistrats d'une ville libre ne doivent pas plus improviser la conversion de leur cité , qu'ils ne peuvent y résister si elle s'opère. Honorerions-nous leur mémoire , si., dans la proportion de leur puissance , ils avaient machiné des dragonnades ou une Saint-Barthélemy ?
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