CHAPITRE Ier
Nouvelles hoslilite's. — Les Artichauds. — Mort de Pierre de la Baume. — Ravages de la peste. — Calvin.
Réduire les partis an désespoir n'appartient pas toujours à une saine politique ; c'est s'attirer souvent de graves embarras. Genève venait de prononcer une sentence sévère contre les réfugiés du château de Peney. L'adoption du culte protestant procura quelques auxiliaires à ceux-ci > qui , n'ayant plus aucune espérance de se voir pardonnés 9 résolurent de faire payer cher à la ville sa dureté inexorable envers eux. Ils recommencèrent donc leurs attaques avec beaucoup d'audace et
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d'activité , et s'arrangèrent de manière à intercepter les vivres. Le duc de Savoie, soit de son propre mouvement , soit par les inspirations de Pierre de la Baume, leva aussi des troupes et retint les approvisionnemens destinés à Genève. S'il ne s'était agi que de se défendre , les citoyens y auraient suffi ; mais ils durent songer à demander du secours à Berne, parce qu'à chaque instant il fallait faire des sorties, et conquérir, pour ainsi dire, les vivres à la pointe de l'épée. Les Bernois ne se hâtant pas beaucoup d'accéder à cette requête , on s'adressa à Neuchâtel. Le gouvernement de cette ville ne voulut pas envoyer le secours demandé. Toutefois les habitans n'écoutèrent que leur zèle ; ils se réunirent au Val-de-Travers et marchèrent sur Genève. Arrivés à Gingins, ils y rencontrèrent les troupes du duc de Savoie et se battirent bravement. Cependant, exposés à rencontrer des ennemis trop nombreux, ils s'arrêtèrent près de Nyon, et firent parvenir à Genève la nouvelle de leur po^ sition et de leur danger ; soudain trois compagnies, organisées à la hâte, volèrent à leur secours, sous les ordres de Baudichon, récemment élu capitainegénéral à la place de Jean Philippe K Les Sa-
1 Tous ces détails sont extraits du manuscrit de Gautier et du procès-verbal de la délibération des Conseils du 11 octobre i535. D'après ce procès-verbal , les Savoyards auraient perdu 376 hommes dans cette escarmouche. Les Neuchâtelois n'avaient que 45o hommes (registres des Conseils , Flournois , de Grenus).
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voyards avaient été battus par les Neuehàtelois ; aidés des trois compagnies, ceux-ci eussent certainement percé la ligne et fussent arrivés à Genève ; mais des envoyés bernois s'étaient rendus auprès du gouverneur de Vaud pour tàcber d'arranger ces différends. Ils vinrent au-devant du détachement genevois et arrêtèrent sa marche près de Coppet. Sur leur demande, Tocquet, d'Arlod et Lambert s'avancèrent vers cette petite ville où ils devaient être respectés, et prendre part aux négociations ouvertes pour - conclure la paix. Charles III, malgré la parole donnée, fit arrêter ces trois envoyés, ce qui n'empêcha pas les Bernois de signer un accord insignifiant , aux termes duquel les Neuehàtelois se retirèrent. On n'obtint même pas la liberté des députés. Les Genevois n'avaient pourtant pas cessé de protester contre tout arrangement, tant qu'on ne mettrait pas ordre aux désastres occasionés par les bannis de Peney I.
Pour réparer l'oubli des Bernois, qui avaient négligé de faire relâcher d'Arlod, Lambert et Tocquet, les Genevois trouvèrent le moyen de se
1 Les envoyés bernois, qui firent cet accord, et vinrent en rendre compte à Genève, étaient Louis de Diesbach et Rodolphe Naiguelay. Voir la délibération du 12 octobre (registres des Conseils). Berne avait long-temps possédé Neuchâtel, puisque ce n'est qu'en 1529 que cet état fut rendu à Jeanne d Hochberg, veuve de Louis d'Orléans, à la sollicitation de François Ier : c'est ce qui explique le reste d'autorité que les Bernois avaient conservé sur ceux de Neuchâtel.
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saisir d'un sieur de Montfbrt , et peu de jours après de M. de Vufïlens , gouverneur du pays de Vaud, qui était venu présenter un projet de traité, assisté de L. de Diesbach, de Graffenried et d'Auspurguer> envoyés bernois. Ces derniers réclamaient avec instance la mise en liberté de Vufïlens et de Montfort ; ensuite ils demandaient à quelles conditions ils pourraient offrir la paix au duc , dans la conférence qui , par leurs soins , se réunissait à Aoste. Les Conseils répondirent qu'ils ne refusaient nullement de rendre M. de Vufïlens , mais à condition qu'on relâcherait les envoyés genevois pris dans les mêmes circonstances , qu'on n'accéderait jamais à aucun traité qui eût pour objet le moindre rapprochement avec les traîtres de Peney et de Jussy; qu'enfin on ne voulait s'accorder que d'après les bases des préliminaires de Saint- Julien et de la sentence de Payerne. Les envoyés bernois ne s'accommodèrent pas de cette réponse, parce qu'ils étaient spécialement chargés par les bannis de leur ménager une réconciliation ; alors ils crurent devoir en appeler au Conseil général , où la haine du peuple contre les bannis se révéla par l'approbation énergique et unanime de la réponse des Conseils l. On conçoit que les bannis, condamnés à être écartelés , ne donnèrent pas les
1 Procès- verbaux des de'libe'rations des 20 et 24 octobre i535; (registres des Conseils, Flournois, de Grenus).
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nains à un accord où cette sentence serait mainenue ; ils agirent au contraire pour tout rompre , ît ils avaient d'autant plus de hardiesse qu'ils se ;entaient soutenus par le duc., qui avait levé des :roupes contre Genève , et par Févêque , qui velait de leur ouvrir les portes de son château de Fussy. Les négociations restèrent sans résultat^ et le part et d'autre on se disposa à la guerre.
A Genève, pour pou voir se défendre avec succès, le magistrat prenait toutes les mesures nécessaires, tant d'organisation intérieure qu'en préparatifs guerriers. C'est ainsi que, d'un côté, il acceptait le secours offert par de Verey, au nom de François IorI, et sollicitait celui des Bernois, tandis que de l'autre il instituait un établissement des monnaies2, réduisait les hôpitaux et les prisons 5, chas-
1 Délibérations des i4 novembre et 16 de'cembre i535 (registres des Conseils). — C'est sans doute à cause de ce secours de 700 hommes , qui furent de'pouille's et disperses par les Savoyards avant d'arriver à Genève , que certains auteurs ont avance' que François Ier avait contribue' puissamment au soulèvement des Genevois contre le duc de Savoie. Rien n'appuie cette opinion; il suffit d'ailleurs de consulter tous les monumens historiques pour se convaincre que l'indépendance de Genève et même la reformation étaient établies avant que François Ier ne s'occupât des affaires de Genève. Il ne songea a aider les Genevois que quand il eut Vidée de de'clarcr la guerre à Charles TU.
2 Claude Savoye , syndic , fut charge de la frappe des monnaies. Il proposa pour inscriptions ces mots : Geneva civitas ; post tenebras lucem; et pour le revers : Deus nos ter pugnat pro nobis (registres des Conseils).
3 Délibérations des 12, iq et 2"» novembre i555 (registres des Conseils, de Grenus, Flournois).
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sait les familles des bannis , et balayait du pavé de la ville ces hordes de prostituées que l'influence du clergé avaient protégées1. Les forces militaires reçurent aussi une meilleure direction. P. Vandel fut fait capitaine général, ayant sous ses ordres Claude Bernard, II. de Dolens, capitaines des compagnies nationales , et Granson commandant les étrangers2 . Rien de tout cela n'était inutile, car il y eut aux portes de la ville plusieurs escarmouches , dans lesquelles on eut le bonheur de repousser vigoureusement les assaillans 3.
Cependant le danger devenait de jour en jour plus menaçant et plus réel. Le duc de Savoie augmentait son armée ; ce n'était pas pour le compte des bannis qu'il ouvrait les hostilités , car il les avait chassés du château de Peney pour s'y retrancher. Désormais c'était aux Genevois qu'il en voulait; à l'entendre il allait châtier cette ville rebelle. Avec les forces qu'il avait à sa disposition , cette conquête lui devenait facile , d'autant plus que les vivres y manquaient, et que les moyens de défense n'étaient nullement en proportion avec l'ar-
1 Délibération du 10 de'cembre 1 535. (registres des Conseils).
2 Chacune des compagnies nationales avait 100 hommes, celle des e'trangers e'tait composée de soldats de toutes les nations. De'libération du 29 décembre 1 535 (registres des Conseils).
3 Notamment auprès du pont d'Arve le 7 de'cembre. C'est le lendemain 8 que Vandel fut nomme' capitaine gé.iéral (registres des Conseils).
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mée ennemie. Genève est à deux doigts de sa perte. Déjà les soldats de Savoie se sont emparés de Notre-Dame-de-Grace , que toutefois ils abandonnent dès le lendemain et que les syndics font raser avec les maisons environnantes ; déjà on avait eu à repousser une attaque simultanée aux portes de Rive , de Saint- Victor et de Saint-Gervais K On avait demandé l'assistance des Bernois, mais on n'en recevait même pas une réponse. Non î Genève ne sera point ainsi abandonnée au duc qui la menace et d'avance proclame la victoire ! Un messager de Berne arrive , et de sa bouche on apprend que , à la nouvelle des périls imminens de leurs combourgeois , renonçant à des négociations inutiles , les Bernois ont résolu de rompre le traité qui les liait avec le duc et de lui déclarer la guerre. Le jour même où les Conseils recueillaient avec reconnaissance les consolantes promesses de l'envoyé , les Bernois les réalisaient , et le duc recevait à la fois leur défi et la nouvelle de leur entrée en campagne 2. Les choses vont changer de face. Voyez comment déjà les rôles sont intervertis. Les
1 Dans la nuit du 5 au 4 janvier i556 les Savoyards s'emparèrent de Notre-Dame-de-Grace. C'est le i4 janvier qu'ils attaquèrent aux trois portes (Gautier, Spon, Mémoires manuscrits , registres des Conseils).
2 Le 16 janvier l'envoyé de Berne était à Genève , et la lettre de défi au duc fut expédiée le même jour de Berne (registres des Conseils, Fiournois, de Grenus).
Ï76 HISTOIRE DE GENEVE. (l535)
Genevois, auparavant bloqués dans l'étroite enceinte de leurs murailles , hasardent des sorties, et partout ils triomphent ; entre Chêne et Cologny, ils détruisent un corps de cinq à six cents Savoyards; ils pillent Genthod et Versoix, ils mettent garnison au château de Sacconnex, font sauter celui de Peney, si long-temps fatal à la tranquillité de Genève , et reçoivent la soumission des châteaux de Jussy et de Gaillard. De leur côté les Bernois avaient brûlé ou détruit toutes les forteresses du pays de Vaud ; Gex et Thonon s'étaient rendus à eux et quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la déclaration de guerre , que , dissipant devant eux comme une vaine fumée les troupes savoyardes, les Bernois étaient aux portes de Genève. Le duc alors avait perdu son orgueilleuse arrogance, et, loin d'entrer en vainqueur, il en était réduit à solliciter la permission de faire traverser la ville aux envoyés qu'il dépêchait aux Suisses pour demander la paix. Pouvait-il en effet ne pas trembler à l'aspect de tant de désastres? Aussi rapide dans son cours qu'une avalanche détachée de la cime des Alpes, les Suisses ne laissaient que cendres , sang ou misère sur leur passage. Dix ans de paix ne devaient pas suffire à relever les forts qu'ils brûlaient , à cicatriser les plaies laites par leur épée , à rendre aux villes qu'ils laissaient debout la dure rançon qu'ils en
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exigeaient. Ainsi échappée à une ruine à peu près certaine, Genève reçut dans son sein l'armée libératrice de Berne , sous les ordres du brave Hanls Franz Neiguely , et les compagnies auxiliaires de Neuchâtel et de Lausanne , tandis que la terreur était si grande parmi les ennemis, que personne ri osait , de ce côté , avouer quil était Savoyard1.
Une aussi heureuse issue de cette guerre , qui s'annonçait sous de fâcheux auspices , ne pouvait rester sans résultat. Genève devint presque conquérante pendant que les troupes suisses y séjournèrent. Les villages environnans , fatigués des exactions continuelles des bannis ou des ducaux , se soumettaient à l'envi, tels Puplinge et liermance. C'est alors que la ville commença à avoir des sujets qu'elle ne tarda pas à classer par ordre de châtellenies 2. Cependant les Bernois s'étaient.
1 Ce sont les expressions traduites du registre des Conseils.
a Les Genevois établirent des châtelains dans leurs nouvelles conquêtes, c'est-à-dire à Thiez, Jussy, Peney, Gaillard, Bellerive, Hermance, Seligny et Puplinges. Ils considéraient si bien les habitans des Mandemens comme leurs sujets, quJon lit dans la de'libe'ration des Conseils du 21 fe'vrier i556 que : Jà a été parlé défaire des châtelains ès terres de V église , à nous par droict de guerre et autres bons et justes titres appartenantes , etc. (registres des Conseils). Il existe aux Archives un manuscrit fort curieux qui donne la formule des criées adoptées pour ces châtellenies. Elles se fesaient au nom de très-redoublés seigneurs et princes de Genève. J'y lis entr autres articles celui-ci : Item , que nul desdits sujets fie soit si osé ni si hardy de porter heures papistiquès ni tom. 11. 12
If S HISTOIRE DE GENEVE. (l55G)
misa la disposition de la cité. Ils demandèrent s'ils devaient pousser plus avant sur les terres de Charles III , et , sur la prière qu'on leur en fit , ils se remirent en campagne , et les Genevois mirent sous leur drapeau de l'artillerie , commandée par À. Gervais, de la cavalerie sous les ordres d'E. de Chapeaurouge , cinquante pionniers et bon nombre de fourgons pour le service des vivres. Avant de partir, les Suisses demandèrent et obtinrent la grâce du médecin Patron , de Baud , et de Perceval de Pesmes, condamnés avec ceux de Peney. Dans l'état des choses , pouvait-on n'être pas généreux !
Les Bernois poussèrent rapidement leurs conquêtes, et bientôt Lausanne et Yverdun se soumirent à eux; ils attaquèrent aussi le château de Chillon , que les Genevois assaillirent de leur côté par la voie du lac. Ce château fut pris après quelque résistance l, et l'on y trouva, parmi les prisonniers qui y gémissaient depuis plusieurs années, Bonnivard, prieur de Saint- Victor, auquel Charles III ne pouvait pardonner d'être chanoine, et d'avoir servi à Genève les intérêts populaires. Ce n'était pas seulement au pays de Vaud que se pas-
faire aucune cérémonie papistique, et que les hommes et les femmes ne puissent porter chapelets auxdits Mandemens sur la peine de ï indignation des susdits seigneurs (Archives).
' Ia> cliàtcnu de Chilloo fut pris le 29 mars i536 à midi.
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saient des événeniens désastreux pour ce duc, naguère si menaçant. François Ier s'était emparé de la Savoie, de la Presse et du Piémont; les Frihourgeois occupèrent le comté de Romont , et il n'y eut pas jusqu'aux Vallaisans qui ne voulussent avoir part à la curée , en fesant la conquête de la partie du Chablais , qui de leur frontière s'étend jusqu'au pont de la Drance.
Pendant que Charles III éprouvait ces revers , Genève usait dignement de la victoire , en cherchant à faire disparaître jusqu'à la trace des divisions qui l'avaient si long-temps agitée. On réunit le Conseil général pour l'élection des syndics , mais la délibération ne se borna pas à ce soin. Chacun jura de rejeter dans l'oubli les qualifications insultantes adoptées pendant les troubles ; on interdit de nouveau leculte romain, et comme, après la chute du duc de Savoie et de l'évêque, il ne devait plus exister de classe privilégiée , on résolut d'ordonner : « que tous obéissent indifférentce ment aux syndics et Conseils , sans aucun égard (( aux riches ni aux pauvres , aux grands ni aux « petits, et sans avoir de support pour personne; « mais qu'il y ait pour tous une justice égale1. » Certes ils avaient le véritable sentiment de leur dignité , ces citoyens qui , le lendemain de la vic-
• Procès-verbal de la délibération du Conseil géne'ral du 6 îévner i536 (registres des Conseils).
l8o HISTOIRE DK GENÈVE. (l536)
toire , oubliaient leurs ressenti mens, et s'occupaient d'abord de fonder à jamais le principe de l'égalité devant la loi !
Bien que la réformation fût adoptée avec un grand enthousiasme , cependant il restait encore quelques hommes recommandables qui persistaient à suivre clandestinement les pratiques de la foi catholique. On ne les persécuta pas, et peu à peu chacun d'eux se convertit au culte nouveau , sans qu'on eût à rougir de les y avoir contraints. La tolérance fut si grande alors, qu'on ne voulut pas même les priver de leurs emplois. Le même esprit ne présida pas à la détermination des Conseils à l'égard des prêtres catholiques des villages conquis. Ils furent convoqués pour recevoir l'injonction de se conformer au culte réformé. Vainement exposèren(-ils qu'il convenait de les laisser s'instruire avant de leur imposer un changement de religion , Farel insista pour que Y ouvrage de Dieu s'opérât immédiatement par l'autorité des Conseils, et l'on interdit l'ancien culte dans les chàtellenies. Malgré l'adhésion du dernier Conseil général à l'adoption de la réforme , la cité fut encore consultée au sujet de la religion l. L'assemblée fut unanime pour déclarer quelle embrassait de tout cœur la doctrine et le culte êvangèliques , et
« Ce fut le 21 mai que le Conseil gëne'ral fut re'uni à cet effet
(registres des Conseils).
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quelle renonçait pour toujours aux erreurs de ï église romaine. Elle approuva ensuite la fondation d une nouvelle école publique
Il paraît que les Bernois , appréciant à sa juste valeur le service immense qu'ils venaient de rendre à Genève , élevèrent bien haut leurs prétentions, quand il s'agit de régler ce qu'elle pourrait leur offrir en dédommagement. A vrai dire, ils ne pouvaient jamais demander trop ; mais , si l'on considère l'importance de leurs conquêtes et la valeur du butin dont ils étaient chargés, on se dira qu'ils eussent peut-être dû ne pas exiger autre chose. De graves difficultés s'élevèrent au sujet de leurs demandes. Ils prétendaient être substitués, par le droit de la guerre, aux droits de souveraineté , et aux revenus de l'évêque et de l'église, comme aussi au vidomnat. Ils voulaient en-
1 Voici dans quels termes s'exprime le procès-verbal de la séance au sujet de l'e'cole : « Ici a e'te' proposé l'article des écoles, « et sur icelui , par une même voix , est re'solu que Ton tâche « d'avoir un homme à cela faire sçavant, et qu'on le salarie telle- « ment qu'il puisse nourrir et enseigner les pauvres sans leur rien « demander de salaire , et aussi que chacun soit tenu d'envoyer « ses enfans à l'école , et les faire apprendre , et tous écoliers et « aussi pédagogues soient tenus aller faire la résidence à la grande « école où sera le recteur avec ses bacheliers, etc., etc. » — On lit dans le même procès-verbal le discours du premier syndic , Claude Savoye , au sujet de la religion. Il demandait «Si tres- « tous ne veulent pas vivre selon l'Evangile de Dieu, ainsi qu'il
« nous est prêché sans plus aspirer ou vouloir messes, images,
« idoles ni autres abusions papales, quelles qu elles soient. » (registres des Conseils).
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core garder les biens forains des bannis , la bâtie de Cholex, Gaillard, Bellerive, etc., enfin tous les biens dépendans du clergé ou des couvens. Toutes ces demandes étaient exagérées , peut-être même peu dignes de la bonne foi suisse ; car, réduire à la sujétion des alliés qu'on avait prétendu défendre, et ajouter à d'immenses conquêtes celle du pays ami, c'était abuser étrangement de sa force. Il est permis de douter que les Bernois aient jamais songé sérieusement à remplacer, dans la souveraineté de Genève et dans le vidomnat, et l'évêque et le duc ; mais ils voulaient obtenir une large part dans les conquêtes de la cité. On envoya des députés à Berne pour mener à fin ces difficultés, et l'on eut la satisfaction d'apprendre que l'indépendance de Genève était maintenue , le traité de combourgeoisie renouvelé , et la part respective de cbacun , dans le territoire conquis , amiablement fixée K Aux termes de la transaction sur la question territoriale, les Bernois restaient propriétaires de la Bâtie-Cholex , du couvent de Bellerive , de la seigneurie de Gaillard , sauf une portion de son territoire , et le droit d'exécution des criminels qui y était attaclié , enfin de tous les biens , droits et revenus , qui appartenaient tant au duc qu'aux bannis , hors des murs de la ville.
1 Ces deux actes furent signes à Berne le 7 août i536. Ils sont rapporte's aux. Preuves de Spou , sous les nos 61 et fi.
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Genève voyait accroître son territoire de tout le prieuré de Saint-Victor, des Mandemens , et de quelques parties notables du pays de Gex et des dépendances de Gaillard. De plus le vidomnat et tous les revenus de l'évèque lui demeuraient acquis. Bien que les Bernois eussent pu montrer plus de générosité , il est juste de dire qu'ils n'en manquèrent pas tout-à-fait dans cet accord. La loi d'un protecteur puissant est souvent plus dure.
Le renouvellement du traité de combourgeoisie eut lieu le même jour par un acte séparé. 11 résulte évidemment, des expressions positives employées dans ce traité, que l'adoption de la ré formation entrait pour beaucoup dans les résolutions de MM. de Berne , particulièrement , y est-il dit, parce quil a plu au Dieu éternel et tout-puissant , par sa grâce que nous , susdits de Genève , nous soyons conformés dans la foi à noj susdits combourgeois de Berne. L'infériorité de puissance s'y fait encore sentir d'une manière plus frappante que dans la transaction. En effets il y est stipulé que Berne enverra des troupes au secours de Genève, si la cause de la guerre lui paraît mettre le bon droit du côté de cette ville. Les frais d'armement seraient payés par Genève. Ainsi tout dépendait de la volonté de MM. de Berne. Genève, au contraire , devait, sans s'enquérir du sujet de la guerre ^ envoyer des compagnies auxiliaires à
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ses propres dépens. Berne conservait la faculté de contracter d'autres alliances, Genève se l'interdisait. Enfin les Genevois étaient tenus d'acquitter, sur les terres de Berne ou sur les pays conquis , les péages et passages , dont les Bernois ne devaient pas supporter le payement sur les terres de Genève. Tout le reste avait pour objet de régler, par des arbitrages très-sagement entendus , les différends qui pourraient s'élever entre les ressortissans des deux états. En approfondissant un peu les motifs de ces préférences accordées à Berne , il est facile de les expliquer en-dehors des exigences d'un égoïsme outré de sa part. Le secours des troupes de ce canton était décisif pour Genève , tandis que celui de Genève ne pouvait que peu pour le salut de Berne. Il fallait donc que Berne pût s'allier à des amis plus puissans, tandis que cela devenait inutile pour Genève. Quant à la clause facultative, elle ne devait jamais porter le moindre ombrage ; le passé répondait de l'avenir.
Ces deux traités réglant les rapports extérieurs de Genève, le Conseil des Deux-Cents crut devoir centraliser un peu plus le pouvoir administratif de la cité. Il proposa de créer un magistrat , investi de la mise à exécution des lois et réglemens, et qui aurait dû consacrer exclusivement ses instans aux affaires de l'état. Le Conseil général ne vit, dans rétablissement d'un pareil fonctionnaire,
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qu'un acheminement à la fondation du pouvoir d'un seul, et, pour échapper à cet inconvénient . , il se borna à donner de plus forts émolumens au premier syndic afin qu'il pût travailler plus utilement à l'accomplissement des devoirs de sa charge l. Les idées monarchiques furent toujours antipathiques au pays.
Les affaires de la religion continuaient à être dirigées au profit de la ré formation, bien que de temps à autre les villages des Mandemens réclamassent la liberté de faire dire la messe ; on leur répondait d'envoyer leurs prêtres à Genève, d'où ils revenaient convertis. C'est dans le courant de cette année qu'arriva le fils du tonnelier de Noyom, Jean Cauvin, plus connu sous le nom de Calvin. Ce théologien célèbre jouissait déjà d'une réputation bien établie. Ayant puisé de profondes connaissances dans les leçons de l'abbé de Saint-Eloi, des professeurs de la faculté de Paris , de Robert Olivetan , d'Alciat et de Melchior Wolmar, Jean Calvin avait quitté une cure et des bénéfices que de zélés protecteurs lui avaient fait obtenir, pour embrasser le protestantisme avec tout le zèle d'une ame ardente , et toute la confiance qu'inspi-
1 Le 6 septembre i536 le Deux-Cenls fit cette proposition , et le Conseil ge'néral délibe'ra le 10. Le même jour le Conseil ordinaire de'cre'ta l'établissement des notaires publics (registres des Conseils).
l86 HISTOIRE DE GENEVE. (l556j
rent la fermeté du caractère et la puissance du génie. Pendant que François Ier condamnait les réformistes aux flammes, Calvin ne craignait pas de prêcher leurs doctrines à Nérac , en présence de la reine Marguerite, sœur de ce monarque, et dans la capitale même 9 d'où toutefois il fut bientôt forcé de s'exiler. Il se rendit à Baie, et y publia son livre de Y Institution chrétienne , qu'il eut la hardiesse de dédier à 1 François Ier. Farel eut occasion de le voir à son passage à Genève, et il parvint à le décidera s'y fixer. 11 allait bientôt imprimer le sceau de son génie à la religion nouvelle, à lui devait appartenir la gloire de fonder un culte plus dégagé des traditions catholiques, et de préparer l'immuabilité de la foi , en harmonisant avec elle les mœurs et les lois.
Calvin avait des doctrines plus larges que celles de Luther, plus rationnelles que celles de Zwingli, bien qu'elles eussent plus de rapport avec les principes de ce dernier. Il ne reconnaissait ni l'autorité des papes ni celle des conciles ; à ses yeux l'homme n'était pas doué du libre arbitre dont il était déchu par le péché; il ne voyait qu'une tyrannie dans tous les vœux , hors ceux du baptême ; il proscrivait le culte extérieur, le purgatoire, les indulgences, la messe, l'invocation des saints, la su-
' Voir Promeut , Ruchat , Meyners , etc. Calviu arriva à Geuève à la fin de l'auue'e i536.
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prématie du chef visible de l'église , le caractère officiel des évcques et des prêtres , la croix et les bénédictions. Deux seules choses étaient sacremens pour lui : le baptême et la cène. Apôtre de tels principes , Jean Calvin avait l'avantage d'offrir à ses prosélytes une religion simple et plus facile à distinguer du catholicisme que la doctrine de Luther. C'était beaucoup auprès des esprits paresseux ou peu éclairés.
Depuis la fin de l'année l, sur la demande de Farel , le Conseil avait résolu la suppression générale des images , lorsqu'arrivèrent à Genève Herman de Liège et Benoît, prédicans anabaptistes. Ils avaient à invoquer de récens exemples; aussi demandèrent-ils à ouvrir une discussion publique sur les doctrines religieuses. On leur accorda d'abord de l'entamer devant le Conseil ; mais, à la sollicitation des ministres Farel et Calvin , on leur permit de l'indiquer au couvent de Rive. Cette dispute, suivie par un grand concours de citoyens , fut fort animée. L'effet eût pu en devenir très-fàcheux , car le protestantisme n'était pas encore assez avant dans les convictions populaires, pour que beaucoup d'esprits superficiels ne fussent
1 Le 10 novembre i536 Farel fit approuver par le Conseil des Deux-Cents plusieurs articles réglementaires relatifs à la religion et au culte. Entr'autres se trouvait celui qui abolissait les images , statues et autres symboles de la foi romaine (voir registres dea Conseils, Rocca).
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pas enclins à se laisser entraîner par l'attrait de principes nouveaux. Ces dangers n'échappèrent pas au Conseil des Deux-Cents^ qui^ usant promptement de son pouvoir, trancha la querelle, déjà fort envenimée, par un arrêté de bannissement contre les deux anabaptistes flamands, en sanctionnant la peine de mort s'ils n'obéissaient surle-champ1. Herman et Benoît n'aspiraient pas au martyre, ils s'éloignèrent, et leur passage ne laissa pas de traces.
Une religion ne peut se conserver dans sa pureté , et se graver profondément dans le cœur de ceux qui la suivent, que lorsque les principes en sont formulés d'une manière claire et précise. Pénétrés de cette pensée, et surtout éclairés par le succès des anabaptistes auprès de quelques citoyens , Farel et Calvin travaillèrent de concert à une confession de foi^ propre à asseoir la réformation sur une base positive et d'une facile appréciation. Ils demandèrent ensuite au magistrat de protéger de leur autorité ces articles de foi , leur fesant sentir que chaque jour la cité se verrait exposée à de nouveaux désordres si l'on ne réunissait tous ses membres sous l'empire des mêmes doctri-
1 Ce fut le 19 mars i5ôy que fut prononce' cette sentence. Ainsi fut arrête'e dans ses premiers progrès la secte des anabaptistes. A Berne on en décapita plusieurs , ce qui acheva d'effrayer ces sectaires.
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nés, dont le principe fondamental était d'ailleurs généralement adopté. Le Conseil entra dans leurs vues, mais peut-être eut-il tort de ne pas en corriger l'intolérance. Il prononça le renvoi de la ville de tous ceux qui ne se soumettraient pas à la confession de Farel et de Calvin l. Ne valait-il pas mieux convaincre qu'exiler? fallait-il sitôt rentrer dans les traditions romaines?
Jamais intentions ne furent plus pures que celles de Farel , de Calvin , et de Corault leur nouveau confrère. Ils voulaient éteindre les ressentimens de famille à famille , réformer les mœurs de la cité et faire arriver le culte à l'extrême simplicité. C'est ainsi que d'un côté Calvin , qui commençait à prendre beaucoup d'influence sur les autres ministres, attaquait la démoralisation des Genevois , tandis que de l'autre il n'admettait de fêtes que le dimanche , renversait les fonds baptismaux, et distribuait la cène avec du pain ordinaire , sans y attacher, comme Luther, l'idée de la présence réelle. Les Bernois n'étaient pas satisfaits de voir s'élever à Genève une nouvelle école, qui rejetait les cérémonies et les pratiques qu'ils s'obstinaient à conserver. Ils prétendaient exercer l'influence d'une métropole, et, pour la fonder, ils convoquèrent un synode à Lausanne. Un grand nombre de ministres s'y rencontrèrent, et, parmi eux, Farel et Calvin. Les Bernois y virent triom-
igo HISTOIRE DE GENEVE. (i 53y)
pher leurs prétentions. Toutefois la confession de Genève avait été jurée , et les trois ministres ne continuaient pas moins à prêcher, en s'y conformant. Ils s'élevaient avec force contre les citoyens dont les mœurs étaient le plus scandaleuses , et contre la faiblesse des magistrats , qui ne savaient pas faire justice de ces afïligeans désordres. D'abord les exhortations des ministres , relatives aux mœurs , avaient produit quelque effet ; mais la résolution du synode de Lausanne, et l'âpreté du langage de Farel -, de Calvin et de Corault , fournirent des armes à leurs ennemis , qui obtinrent bientôt qu'on leur interdît de s'occuper de l'administration et du gouvernement. Corault ne tint compte ni de cette injonction ni de la défense qu'on lui intima de monter en chaire, et il fut conduit en prison.
Cependant les Conseils prétendaient ramener le culte aux termes précis de l'arrêt du synode de Lausanne^ et, à cet effet, ils mandèrent Farel et Calvin, qui refusèrent obstinément de renoncer à la confession jurée , et depuis quelque temps mise en pratique. On leur fit alors les mêmes défenses qu'à Corault, et ils ne se montrèrent pas plus obéissans ; car on leur avait interdit de prêcher le jour de Pâques , et ce jour-là même ils montèrent en chaire chacun deux fois, Farel à Saint-Gcrvais , Calvin à Saint-Pierre. Les magistrats indignés réu-
(i 558) CINQUIÈME ÉPOQUE. igi
nirent d'abord le grand Conseil, et ensuite le Con. seil général , pour prendre tant au sujet du culte que des ministres, une résolution définitive. Le peuple, ainsi réuni, se décida en faveur de l'arrêt du synode ; quant à Calvin et à Farel , ils furent bannis1. Tel devait être le sort de ceux qui osaient se déclarer les ennemis de tous les vices, et attaquer de front l'immoralité.
Dès que Farel et Calvin se furent éloignés , on s'empressa de rétablir les fonds baptismaux et les autres pratiques prescrites par le concile de Lausanne2. Relever ces usages était plus facile que de remplacer les deux éloquens apôtres , dont le mérite n'avait jamais été mieux apprécié que depuis qu'on les avait bannis. Corault les suivit de près. Cependant, remplis du même zèle pour le peuple qui les exilait, et pour la religion au succès de
' C'est le 23 avril 1 538 que l'arrêt des Deux-Cents, portant îentence de bannissement contre Calvin et Farel, fut confirmé par le peuple, re'uni en Conseil général. Les deux ministres reçurent la notification , que leur en fit le sautier, avec beaucoup de courage. Ils partirent sur-le-champ, et furent bientôt suivis de Corault , qui était resté en prison , et que les Conseils firent mettre en liberté (voir registres des Conseils et Gautier). — Il est a remarquer que presque tous les ministres qui vinrent à Genève commencèrent par en être exilés, et que presque tous y rentrèrent peu de temps après.
a On releva les fonds baptismaux ; on résolut de fêter les quatre grandes fêtes de Tannée , et on ordonna de distribuer la cène avec lu pain sans levain, connu sous le nom d'azymes (Gautier, Mënoir-es manuscrits).
ig2 HISTOIRE DE GENEVE. O^Ç))
laquelle ils s'étaient voués , ils se rendirent tous trois au synode de Zurich , où ils n'eurent pas de peine à se justifier, d'autant mieux qu'ils reconnurent avec beaucoup de loyauté qu'ils étaient prêts à se ranger aux cérémonies adoptées à Berne. Deux députés de cette ville partirent immédiatement avec Viret , afin de solliciter auprès des Conseils leur rappel à Genève. Malheureusement beaucoup de gens avaient intérêt à les en tenir éloignés : les catholiques d'abord , ensuite les hommes sans mœurs, et il y en avait beaucoup , enfin les prédicans qui reconnaissaient la supériorité de leurs talens. Aussi le Conseil général lui-même refusa-t-il de les rappeler1. Peu de temps après, on eut au contraire l'occasion de bannir aussi Saunier, Cordier et quelques autres ministres, qui s'obstinaient à suivre les pratiques enseignées par Calvin.
Ainsi Genève, naguère éclairée par les plus habiles pasteurs de l'époque, n'avait plus alors que quelques ministres sans volonté comme sans génie. Pas un d'entre eux ne fut en mesure de répondre convenablement à l'épître que Sadolet, évêque de Carpentras, venait de faire parvenir aux syndics. Ce prélat avait cru le moment bien choisi pour
' C'est le 22 mai i53q que les députés arrivèrent à Genève. Les Conseils commencèrent par refuser le rappel des trois réformateurs; ensuite ils portèrent la question au Conseil ge'néral , qui confirma leur décision à la presque unanimité (registres des Conseils, Gautier, Mémoires manuscrits).
(l53()) CINQUIÈME EPOQUE. I Cp
tenter de ramener au catholicisme une population à peine convertie. Sa lettre, véritable modèle d'habileté rhétoricienne et de logique ascétique , embarrassa fortement les magistrats et les pasteurs ; toutefois ceux-ci, dans le seul but de gagner du temps, répondirent en fesant espérer à Sadolet une réplique prochaine. Quelqu'un eut l'idée de faire parvenir cette lettre à Calvin^ qui s'empressa d'y répondre avec cette supériorité de talent et de raison que ses ennemis ne lui contestaient pas. La victoire de Calvin fut décisive, et Sadolet renonça au projet dont il avait espéré l'accomplissement. Ce trait de Calvin n'est pas sans quelque générosité. Sa grande ame s'irritait d'une injustice et cherchait à la combattre, surtout quand il ne s'agissait pas de lui. Une pareille conduite le rapprochait plus de Genève que la députation officielle des Bernois et l'empressement de Viret. Calvin , qui ne perdait pas de vue les affaires de cette ville, donna une nouvelle preuve de son véritable esprit de tolérance , en écrivant aux citoyens de respecter davantage les ministres qui l'avaient remplacé. A Strasbourg où il était, il jouissait déjà d'une grande considération.
Les hommes qui avaient beaucoup contribué à faire exiler Farel , Calvin , Corault et les autres,, se réunirent en faction après leur départ, célébrant cet odieux triomphe par des chansons grossières et
TOM. II. l3
IC)4 HISTOIRE DE GENEVE. (l^9)
de méchantes fanfaronnades; ils n'avaient réussi dans cette affaire que par l'effet de la décision du sinode de Lausanne, mais ils arrivèrent facilement à discréditer les nouveaux prédicans. Tous ceux de ce parti étaient au pouvoir, et trois d'entre eux furent choisis pour aller tâcher de concilier à Berne quelques différends que cette ville avait avec Genève relativement aux terres de Saint- Victor et du chapitre. Ils n'étaient ni bons citoyens ni bons diplomates, ce qui fit qu'ils signèrent presque aveuglément le traité proposé par les Bernois ; accord aux termes duquel Genève semblait reconnaître la souveraineté de Berne. Les idées d'indépendance et de liberté étaient loin d'avoir été altérées par l'adoption du culte réformé. Aussi les auteurs de ce pacte honteux reçurent-ils un désaveu positif au lieu de l'approbation qu'ils attendaient. Peu de jours après le Conseil général adopta un édit aux termes duquel la peine de mort devait être portée contre quiconque oserait proposer de changer la forme du gouvernement, ou d'invoquer la protection d'un prince étranger1. Les députés et leurs adhérens formèrent dès lors une faction dite des slrticlous ou Artichauds. Les
' Cet édit fut porté dans la séance du Conseil général du i5 novembre i559 (registres des Conseils). — C'est deux ou trois jours auparavant que le même Conseil désavoua les députés qui avaient conclu l'accord avec Berne (Spon , Gautier , Mémoires manuscrits).
(l55()) CINQUIÈME EPOQUE. Iq5
premiers furent condamnés au dernier supplice, mais ils étaient absens.
Mieux éclairés par les excès et les trahisons des Artichauds, les partisans de Calvin et de Farel relevèrent la tête et s'avouèrent leurs défenseurs. C'est à ces ministres que l'on devait et le dernier édit et le jugement des députés prévaricateurs; toutefois ceux-ci avaient des amis puissans parmi lesquels se fesait remarquer Jean Philippe revêtu de la charge de capitaine général. Cet officier avait beaucoup de pouvoir et une grande popularité , aussi n'eut-il pas de peine à exciter en faveur des Artichauds une violente sédition. Le peuple ne se laissa point aller en aveugle aux allocutions de Jean Philippe, la plus grande partie se rangea au contraire du côté des Conseils. Cependant on en vint aux mains, et deux citoyens périrent dans le tumulte, l'un d'eux fut tué par le capitaine général lui-même. Mais bientôt les rangs des Artichauds s'éclaircirent, de toutes parts ils fuyaient, lorsque d'ailleurs le nombre de leurs adversaires grossissait à chaque instant. Jean Philippe, s'apercevant enfin du danger d'une plus longue résistance, songea à la retraite, il s'enfuit à toutes jambes, puis, s'introduisant dans une maison, il grimpa jusque sur les toits et trouva le moyen d'aller se cacher sous des bottes de foin au logis de la Tour-perce. Il y fut bientôt découvert et les
ig6 HISTOIRE DE GENEVE. (l54°)
syndics le firent conduire en prison , avec de grandes précautions, car le peuple, dont peu de jours auparavant il était l'idole, l'eût infailliblement mis en pièces ï, Richardet, l'ami et le compagnon de Jean Philippe, voulut fuir en descendant à l'aide d'une corde le long des remparts, mais il se tua. Pour Jean Philippe, il fut condamné à mort et exécuté , malgré l'intercession des Bernois. Les trois députés, dont les négociations avaient ainsi compromis la liberté et la tranquillité du pays, finirent par obtenir leur grâce moyennant une amende honorable à laquelle ils se soumirent. Depuis ce moment le parti des Artichauds ne se releva plus , son existence ne fut ni longue ni honorable, il naquit d'une trahison diplomatique et mourut d'une émeute.
Tant de troubles et d'intrigues, auxquelles les prescripteurs de Calvin avaient pris la part la plus active , et que les pasteurs actuels n'avaient su ni prévenir ni réprimer, ramenèrent les esprits à de meilleurs sentimens envers ce digne apôtre de PEvangélisme. Dès ce moment on ne songea plus
1 Cette e'meute eut lieu le 5 juin i54o. Sa mauvaise issue tua le parti des Artichauds. Les trois députés , premiers auteurs de tout le mal , n'obtinrent leur grâce que plusieurs anne'es après, c'est-àdire le 19 février i544 ■> a" moyen de l'accord conclu entre Berne et Genève, en remplacement de celui qu'ils avaient fait, et qui avait été désavoué (registres des Conseils, Gautier, Mémoires manuscrits) .
(l540 CINQUIEME ÉPOQUE. IQ7
qu'aux moyens de le replacer à la tête du clergé réformé de Genève, où les effets de son absence avaient été si fâcheux. Calvin était à Worms pendant qu'Ami Perrin, député par les Conseils, avait été le chercher à Strasbourg. On lui écrivit; il fit d'abord de grandes difficultés et se contenta de faire replacer Farel , Viret et Jacques Bernard , mais enfin, satisfait de la résolution solennelle du Conseil général qui révoqua l'édit de bannissement rendu contre lui, il revint combler les vœux de ses amis et réaliser les brillantes espérances que ses premiers travaux avaient fait concevoir.
Calvin trouva les affaires de la religion en fort mauvais état par la faute des ministres qui pendant trois ans lui avaient été substitués. 11 sentit qu'il fallait un zèle surhumain pour raviver la foi prête à s'éteindre ; aussi déploya-t-il une activité incroyable. On le vit prêcher régulièrement trois fois par semaine, faire des remontrances presque tous les jours, donner habituellement des leçons de théologie , être assidu aux réunions du Consistoire qu'il fonda, demander des mesures d'ordre et de moralité pour le régime intérieur de la ville, et entretenir, au milieu de ce dédale d'occupations, une correspondance suivie avec les réformateurs les plus célèbres de l'Europe. Ainsi vinrent converger à Genève les rayons de la foi nouvelle, par la seule puissance du génie de Calvin.
IC)8 HISTOIRE DE GENEVE. (l^4^)
Avec un caractère ferme comme le sien , cet habile apôtre ne pouvait plus éprouver de résistances de la part des magistrats. Son pouvoir devint presque dictatorial : d'un côté il régla la discipline ecclésiastique 1 , de l'autre il fut associé aux commissaires chargés de former un code d édits politiques et civils, pour régler les nouveaux rapports des citoyens entre eux et le mécanisme d'un gouvernement indépendant et libre 2. Enfin, il présida aux arrêtés somptuaires destinés à imposer aux mœurs la réforme radicale que la religion venait de subir. A peine ces édits organisateurs avaient-ils été adoptés , que Pierre de la Baume , ancien évêque de Genève , ennemi plus méprisé que redoutable , mourut en Franche- Comté , après avoir survécu à son épiscopat. Peu d'hommes politiques commirent autant de fautes que lui dans l'exercice du pouvoir. L'avarice et la faiblesse de caractère le rendirent méchant et faux , et le conduisirent de sottise en sottise à des crimes, dont les effets retombèrent sur la religion
1 Les magistrats confièrent à Calvin, sur sa demande, le soin de rédiger des ordonnances ecclésiastiques pour réformer les abus qui, déjà, s'étaient glissés dans l'organisation du clergé protestant. Son travail fut soumis au Conseil général, et approuvé le 20 novembre i54i (registres des Conseils, Gautier, Froment, etc.).
2 C'est au mois de janvier 1 543 que les édits civils et politiques furent adoptés. Ils servirent de règle jusqu'en i568, époque à laquelle, comme nous le verrons, ils furent révisés.
(l544) CINQUIÈME EPOQUE. IQO,
presque autant que sur lui. Rome prétendit le remplacer , mais ses successeurs ne furent évêques de Genève que comme, de nos jours , certains prélats sont faits évêques de Samosate ou d'Herrnopolis.
En ce temps , la peste revint exercer de terribles ravages dans la cité. Déjà deux ans auparavant ce fléau avait enlevé quelques victimes , parmi lesquelles on citait Pierre Blanchet , ministre , que le Conseil avait indiqué pour consoler les pestiférés, à la place de Calvin qui sollicitait ce périlleux emploi. Mais le mal était plus grave cette fois; il avait été communiqué par des soldats suisses qui se dirigeaient vers la France, et il prit un développement effrayant. Les mêmes causes amenèrent les mêmes résultats. Le peuple, décimé par cette affreuse maladie , chercha ailleurs le secret de ses épouvantables progrès; il en accusa des hommes , qu'il dit formés à l'école de Caddoz , et qu'il chargea du crime atroce de favoriser la propagation du fléau. Lentilles aurait été le chef de ce complot homicide ; il se serait donné pour complices les hommes et les femmes employés au service de l'Hôpital. S'il fallait en croire les traditions, ces misérables auraient empoisonné de virus pestilentiel des objets destinés à un usage habituel , et se réjouissant entre eux des succès de leur trame, ils se seraient à tout instant complimentés par d'infà-
200 HISTOIRE DE GENEVE. (ï 544)
mes plaisanteries 1 . Les prétendues révélations d'un nommé Bernard Tallent servirent de base à la procédure qu'on instruisit contre Lentilles. Celuici fut arrêté et appliqué à la torture ; il eut les membres brisés , et mourut sans rien avouer ; on prétendit seulement qu'il avait dit que , pour guérir le mal, il fallait surveiller tous ceux qui servaient l'Hôpital. Ce mot seul, interprété dans un sens rigoureux, devint un arrêt de mort contre sept hommes et vingt-quatre femmes qui furent brûlés vifs, après avoir avoué leur crime dans les tortures; dans ce nombre n'étaient pas compris le médecin et deux aides qui furent écartelés. Ces malheureux furent , sans doute , tout autant de victimes des mêmes préjugés qui trois siècles plus tard devaient n'être point déracinés2. On dit que la peste cessa peu-à-peu depuis lors. Ce fléau n'en avait pas moins enlevé deux mille personnes , et de nos jours aussi le choléra diminua d'intensité après le massacre de plusieurs citoyens dans les rues de Paris , parce que ces maladies prennent une fin après avoir frappé quelques milliers de têtes.
1 S'il faut en croire Spon et nos chroniqueurs , lorsque les complices se rencontraient, ils se demandaient des nouvelles de la peste, qu'ils nommaient Clauda, la boiteuse, à l'exemple d'Horace et d'autres auteurs qui donnent ce nom à la fièvre et à la mort.
2 Voir ce que j'en ai dit dans mon premier volume en parlant de la condamnation de Caddoz.
(l546) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2C)T
Les réformes apportées par Calvin dans les habitudes et dans les mœurs , n'obtenaient pas l'assentiment général. Calvin était entier dans ses volontés , caustique dans ses expressions , et sévère dans la répression des infractions aux édits. Un certain nombre de citoyens , qui avaient longtemps combattu pour l'indépendance et la liberté de Genève , et qui ne comprenaient pas toute la portée des institutions de ce grand génie , s'indignèrent de l'autorité illimitée qu'il s'arrogeait. Ils redoutaient de voir se fonder une suprématie religieuse à l'instar de celle du pape , et aigris d'ailleurs par des réprimandes publiques, ils formèrent un parti qui se mit en opposition avec lui, Calvin ne s'en effraya pas, et ne respecta pas plus le conseiller que le simple citoyen dans l'application exemplaire des lois ecclésiastiques sur les mœurs , ou le respect dû à la religion. Pierre Ameaux , membre du Deux-Cents en fit l'expérience ; car s étant avisé de tourner publiquement en ridicule la doctrine de Calvin , il fut condamné à faire amende honorable, la torche au poing, dans les rues de la ville: on comprend facilement qu'une pareille exécution dut profondément blesser tous
1 Ce fut le 8 avril i546 que Pierre Ameaux fut condamné à faire amende honorable la torche au poing. Spon rapporte cette condamnation à i548, c'est-à-dire deux ans trop tard (registres des Conseils, Gautier).
202 HISTOIRE DE GENEVE. i1^^)
les amis d'Ameaux. Ils en conçurent un tel dépit , qu'ils épièrent dès lors l'occasion de se venger, en brouillant Calvin avec les Conseils. C'est ainsi qu'ils détournèrent et livrèrent à la publicité une lettre, qu'il écrivait à Farel, où il se plaignait de 1 hypocrisie de plusieurs Genevois ; il n'eut pas beaucoup de peine à parer ce coup maladroitement porté par ceux-là même dont les manœuvres l'excusaient et servaient à justifier ses soupçons.
Malheureusement les ennemis de Calvin, connus dans l'histoire sous le nom de libertins , attaquaient en même temps et sa personne et ses principes, de telle sorte qu'ils s'exposaient à des peines graves ^ d'après la rigueur des édits toujours appliqués, grâce à son inflexibilité. Gruet était un des libertins les plus zélés. Un jour 1 il s'avisa de placarder sur la chaire de Saint-Pierre un écrit contenant, entr'autres choses, ces phrases menaçantes : « Qu'on ne veut pas avoir tant de « maîtres ; qu'ils avaient assez censuré ; que des « prêtres reniés comme eux , n'avaient que faire « de désoler ainsi le monde ; que quand on l'a « long-temps enduré , à la fin on se revenche ; que (( s'ils continuent, on les mettra en tel lieu qu'ils
1 Gruet afficha sou placard le 27 juin i547« Il paraît que Gruet avoua dans ses interrogatoires qu'il avait espe're par là faire peur aux ministres, et les empêcher de prêcher contre les habitudes licencieuses de ses amis.
(i 547) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2o5
« maudiront l'heure où ils sont sortis de leur moi- « nerie , et qu'ils prennent garde qu'on ne leur en (( fasse autant qu'à Yerli de Fribourg1. » Ce n'était autre chose qu'une menace d'assassinat ; cet écrit ne produisit d'autre effet, que démettre les magistrats à la recherche de son auteur. Certains précédens fâcheux firent porter les soupçons sur Gruet; la fouille de ses papiers vint les confirmer: on y trouva entr autres écrits peu orthodoxes , des lettres et des notes , où il tournait la religion et ses ministres en ridicule ; il paraît aussi que Gruct professait le matérialisme le plus complet. De notre temps , on eût plaint l'insensé enclin à des opinions qui bornent la carrière de l'homme à une vie sans avenir meilleur; à cette époque , on n'était pas aussi tolérant. Une procédure fut instruite contre Gruet. A la manière dont Calvin l'accusait, sa sentence était facile à prévoir2; il fut condamné à avoir la tête tranchée, et subit sa peine avec courage.
1 Ce sont les termes mêmes du pl acard (voir Gautier, Mémoires manuscrits , etc . ) .
2 Voici ce que Calvin disait de Gruet : « Il renonce et abo-
« lit toule religion et divinité', disant que Dieu n'est rien, fesaut « les hommes semblables aux bètes brutes , niant la vie e'ternclle, « et dégorgeant telles exe'crations dont les cheveux doivent dres- « ser sur la tête à tous , et qui sont infections si puantes , qu'elles « peuvent rendre tout un pays maudit, tellement que toutes gens, « ayant conscience, doivent reque'rir pardon à Dieu de ce que « son nom a e'te ainsi blasphe'me' entre eux. » (Manuscrits de Calvin , Gautier, Mémoires manuscrits, etc.).
L'habitude des disputes sur la religion , qui avait fait triompher les principes professés d'abord par Farel, s'était perpétuée. Il y avait dans la semaine un jour, le vendredi, qui était consacré à des sermons dits de congrégation. Après que le prédicateur avait fini de parler, chacun des assistais avait le droit de prendre la parole et de le combattre. Dans l'état des choses la controverse offrait de graves dangers pour l'imprudent interlocuteur. Plus d'un en fit l'épreuve. Bolzec assistait à l'une de ces prédications. C'était le pasteur deJussy, St. -André , qui occupait la chaire. Bolzec se leva après lui, et combattit avec chaleur ses opinions sur la prédestination. Calvin, qui était resté confondu dans l'auditoire, répondit immédiatement à Bolzec, qui répliqua à son tour en termes peu mesurés. Un auditeur crut devoir intervenir, et Bolzec fut conduit en prison. On procéda envers lui comme à l'ordinaire, toutefois avec plus de solennité , car on lui présenta des articles auxquels il répondit par écrit. On l'admit à les discuter avec les pasteurs en présence des magistrats, et des procès-verbaux du tout fui ent adressés aux églises de Zurich, de Berne et de Baie. Le clergé suisse n'avait pas les mêmes principes d'intolérance que celui de Genève ^ et l'on ne saurait trop admirer les réponses qu'il fit parvenir au sujet de ce bizarre procès. Malheureusement l in-
(l 548) CINQUIÈME ÉPOQUE. 2o5
fluence de Calvin l'emporta sur les Conseils de la modération ; cependant Bolzec ne fut pas condamné à mort, il se vit seulement censuré et banni. Il est probable que le sort de Gruet lui était réservé , si les églises suisses eussent marché dans les voies rigoureuses ouvertes par Calvin1. L'affaire de l'ancien ermite Troillet fit aussi quelque bruit. Elle ne mérite pas une mention spéciale. A chacune de ces condamnations le parti des Libertins prenait plus de consistance, parce que beaucoup de citoyens dévoués au pays s'y ralliaient, de peur de voir la république soumise au joug théocratique , aussi bien sous les couleurs de la réformation, qu'elle l'avait été dans le temps sous les derniers évêques , membres ou créatures de la maison de Savoie. Ce parti se trompait sur les vues ambitieuses qu'il prêtait à Calvin, bien qu'en réalité celui-ci exerçât une sorte de pouvoir suprême dans l'ordre politique comme dans l'ordre ecclésiastique. Ce réformateur n'était pas compris, et lui-même ne concevait pas que la charité chrétienne devait, dans des temps éloignés, assurer le maintien de son culte sur des bases plus stables qu'une sévérité outrée ,
1 On pourra juger de l'esprit tole'rant de leglise de Berne par
ce seul passage: « Simtdtamen obsecramus ut cogitatis quant
« sit proclive ad errandum hominis ingenium , rursus quant sit ge~ « nerosum ; idioque facilius in ordinem ntansuetudine spirilus « reducatur quant severitate trahatuv. » (Gautier).
206 HISTOIRE DE GENEVE. (l552)
par trop semblable aux persécutions et aux supplices que le catholicisme adoptait pour auxiliaires.
Une occasion vint se présenter à Calvin pour exciter contre lui les haines populaires et le pousser à de nouvelles rigueurs. Ce fut l'arrivée de Michel Servet, théologien aragonnais, qui s'était d'abord livré à l'étude de la religion, et s'était ensuite voué à la pratique de la médecine. Servet arrivait de Vienne , où il avait été jeté dans les prisons à cause de la publication de son livre des Erreurs de la Trinité. Calvin n'était pas étranger à l'incarcération de Servet , dont il avait dénoncé les doctrines pernicieuses au magistrat de Vienne. Peu rassuré sur les dispositions de ses juges, Servet s'évada, et fit bien, car à peine hors de ces prisons il fut condamné à être brûlé vif et subit sa sentence par effigie. Même sort l'attendait à Genève.
Michel Servet n'avait pas l'intention de se fixer dans cette ville. Il y était venu en passant pour se rendre à Naples, et s'y était tenu caché pendant quelque temps. Le hasard l'ayant fait découvrir, un nommé De la Fontaine, élève en théologie, zélateur enthousiaste de Calvin, dénonça sa présence aux magistrats, et se porta son accusateur en demandant à entrer en prison avec lui, jusqu'à ce que le jugement fut rendu. Toutefois il ne tarda
(l553) CINQUIEME ÉPOQUE. 2O7
pas à être élargi , le procureur général s'étant emparé de l'instruction. Le premier acte de la procédure fut de soumettre à l'accusé une série d'articles rédigés par Calvin pour qu'il eût à s'expliquer sur leur contenu. Il le lit avec modération, mais aussi avec fermeté. Il se plaignait vivement d'être poursuivi pour des opinions religieuses partagées par beaucoup de savans , et que d'ailleurs il n'avait ni publiées ni propagées à Genève ; il demandait instamment à être mis en liberté et à pouvoir faire proposer ses défenses par un avocat ou un procureur. Rien de tout cela ne lui fut accordé ; le procureur général l'interrogea de nouveau , et l'instruction se termina par la proposition de nouveaux articles signés de tout le clergé genevois, auxquels il répondit, non comme un hérétique dépourvu de sens ou de raison, mais comme un homme fort au-dessus du vulgaire. Il faut convenir que si , sous le rapport de la religion, ses réponses étaient mesurées, il se permettait de vigoureuses sorties contre Calvin , auteur avoué de sa condamnation à Vienne , et artisan secret de ce qui se fesait aujourd'hui contre lui. Un seul espoir lui restait : on avait envoyé la copie de la procédure aux églises suisses, et si elles eussent pris sa défense, peut-être en eût-il été quitte pour un bannissement comme Bolzec; mais soit que l'hérésie de Servet leur eût été présentée sous des couleurs
208 HISTOIRE DE GENEVE. (l535)
chargées , soit que ces églises partageassent alors les sentimens d'intolérance de celle de Genève, elles penchèrent pour la sévérité1. Aussi, peu de jours après , Servet lût-il condamné et brûlé vif2. Sa mort est une page fâcheuse dans l'histoire de Calvin. En la lisant, on serait tenté de s'écrier: Pourquoi faut-il que les plus grands caractères présentent toujours quelque tache, pour prouver à Thomme que rien de ce qui le touche n'est et ne peut être parfait! Il y eut cependant un homme assez courageux pour blâmer, dans ses écrits, la sévérité atroce qui présidait aux jugemens rendus contre les hérétiques ; c'était Castalion. Ce généreux citoyen publia un livre où il soutenait que ce n'était pas par le glaive qu'il fallait les ramener. Un autre , Matthieu Gribalde , professa les sentimens de Servet; mais menacé d'être appelé à disputer avec Calvin, il prit la fuite, et fit bien, car
1 C'est ce qui a fait penser à quelques auteurs que les églises suisses avaient pris part à l'arrêt de condamnation. Voici Tune des dernières phrases de la réponse du clergé de Berne : « Oramus « dominum ut det vobis spiritum prudentice consilii et fortiludinis , « ut et pestem hanc , ab ecclesiis cum vestrâ , tum aliis avertatis , « ut simul nihil remittatis, quod magistratui christiano inconveniens « censeri possit, etc. Nous prions le Seigneur de vous donner la « résolution, la prudence et le courage nécessaires pour éloigner « à jamais cette peste de votre église et des nôtres, et ne rien parer donner de ce qui peut paraître pernicieux à tout magistrat « chrétien. »
2 C'est le 27 octobre i553 que Servet fut brûlé (registres des Conseils).
(i553) cinquième Époque. 209
le bûcher ou l'échafaud formaient toujours le dénouement de pareils drames.
De semblables persécutions mécontentaient chaque jour davantage cette portion de la population que nous avons appelée la faction des Libertins. Les citoyens qui en fesaient partie s'élevaient avec force contre des exécutions qui déshonoraient la foi nouvelle , plutôt qu'elles ne pouvaient la faire respecter. D'un autre côté, ils voyaient avec une certaine défiance arriver à la bourgeoisie bon nombre de Français religionnaires fugitifs qui étaient venus chercher un asile à Genève. Si l'on veut se former une idée juste de l'opinion des Libertins on peut admettre qu'ils craignaient l'ambition du clergé protestant, et l'altération du caractère national, et que d'ailleurs ils rejetaient comme indiscrète la surveillance des ministres sur leurs mœurs et sur leurs habitudes. Calvin et le clergé ne les signalaient à la vindicte publique que sous ce dernier rapport. On verra que pour avoir voulu soutenir en même temps leurs principes politiques et leurs désordres moraux, les Libertins fournirent de puissantes armes à leurs adversaires, et se préparèrent d'amères persécutions et une chute terrible.
Philibert Berthelier , le capitaine général Ami Perrin et Pierre Vandel^ étaient les principaux chefs des Libertins. Le premier était d'autant pJus
TOM. II. l/t
2lO HISTOIRE DE GENEVE. 0554)
irrité que Calvin l'avait excommunié, et que depuis long-temps il sollicitait vainement des Conseils une mesure qui enlevât au Consistoire le droit de refuser la Cène à un citoyen. Tous trois agissaient de concert pour restreindre l'autorité des pasteurs, et à cet effet ils cherchaient à se concilier une majorité dans la magistrature et dans le Deux-Cents. Calvin s'appliqua à les combattre précisément par le moyen qu'ils voulaient paralyser, c'est-à-dire en fesant recevoir beaucoup d'étrangers comme bourgeois , et en les fesant arriver aux Conseils. On conçoit que les réfugiés, tous persécutés pour la religion ^ étaient dévoués au réformateur^ de sorte qu'ils lui assurèrent un appui sûr. Le crédit des Libertins donnait de graves inquiétudes ; dès lors il fut fortement ébranlé. Ceux-ci jugèrent toute la portée de ces démarches et voulurent les arrêter. Dans cette intention ils poussèrent IIudriol du Molard à venir réclamer au Conseil contre les récentes admissions de bourgeois. On lui répondit que le Sénat avait usé d'un droit non contesté et continuerait d'en user, lorsque le bien de la république le lui indiquerait. Hudriol du Molard revint le lendemain, mais pour cette fois il était suivi d'une foule de ses partisans. Perrin et Vandel eurent beau parler dans le même sens , le Sénat persista dans sa première réponse et adressa même quelques remontrances menaçan-
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tes aux pétitionnaires. Ce résultat fut loin de satisfaire les Libertins. Ils se retirèrent fort irrités, se promettant bien d'obtenir raison par d'autres voies. Perrin et Vandel ne ptirent plus cacher leur alliance avec ce parti.
La première levée de boucliers des Libertins leur devint fatale. Un jour1 ils s'étaient réunis en divers lieux où ils se rendaient habituellement pour s'y livrer aux plaisirs de la table. Echauffés par le vin, ils se portèrent tumultueusement devant la maison de Jean Baudichon , connu pour être le zélé protecteur des Français, et proférèrent quelques cris insultans ; plusieurs même mirent l'épée à la main, et semblaient menacer d'envahir cette maison, où ils prétendaient qu'on avait caché des armes. Le guet survint et voulut les forcer à se retirer, mais leur nombre était trop supérieur pour qu'il pût espérer de les y contraindre. L'un des syndics, Aubert, s'y porta aussi; toutefois, dans le désir d'éviter de plus grands désordres, il fit retirer les gens du guet qui se réfugièrent dans la maison de Baudichon. Les Libertins, croyant leurs soupçons fondés, firent contre cette maison
1 C'était le i5 mai i555. Cette émeute me parait d'un caractère tout autre que celle qui aurait e'te' le re'sultat d'un complot arrête'. Il est facile de s'en convaincre par ses de'tails, qui tiennent presque du ridicule. On conçoit que Calvin et ses amis durent saisir avec empressement l'occasion d'en finir avec les Libertins ; mais il est e'vident qu'on fit plus de bruit que la chose ne me'ritait.
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une nouvelle tentative aussi inutile que la première. Le syndic Aubert continuait à les exhorter de son mieux pour les apaiser. C'est dans ce moment qu'on accusa Perrin d'avoir voulu lui arracher son bâton syndical, en lui disant: « Donne- « le moi, que je le leur montre ; tu es trop petit ou « trop faible pour le porter; ne suis je pas capitaine « général? » Les efforts de Perrin ne devaient pas être bien considérables, puisque Aubert, seul au milieu des Libertins, conserva son bâton , et ne fut pas maltraité. Cependant le syndic Bonna s'était empressé de rassembler le Conseil , afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce tumulte. Il se rendit aussi sur le lieu de la scène , et en^a^ea Perrin à venir avec lui à l'Hôtel-de-Ville , où l'appelaient les devoirs de sa charge. Perrin n'hésita pas à le suivre ^ et on l'accusa encore de lui avoir enlevé son bâton que cependant il lui aurait rendu avant d'entrer au Conseil. Au résultat, l'émeute fut apaisée sans qu'on en vîntauxmains, et l'on n'eut pas à reprocher à cette faction d'avoir répandu une seule goutte de sang.
Echappés au danger, les conseillers et les syndics se plurent à l'exagérer. Ils se hâtèrent de rassembler le Deux-Cents et de solliciter la répression exemplaire des auteurs de la sédition. Perrin ne craignit pas d'assister aux deux séances , mais effrayé des dispositions hostiles qui se manifes-
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taient à son égard , il prit le parti de fuir. Pierre Vandel et Berthelier ne tardèrent pas à le suivre. Ces chefs une fois partis , on instruisit leur procès et celui de leurs amis. La sentence portée contre eux fut terrible, on prononça la peine de mort contre tous; quant à Perrin, il devait avoir la main droite coupée , pour avoir voulu arracher le bâton syndical à Bonna et à Aubert. La plupart des condamnés bravèrent cet arrêt sévère, en rendant par leur fuite son exécution impossible : cependant quelques-uns se laissèrent prendre, et furent, ainsi qu'il avait été ordonné , décapités et écartelés l; la charge de capitaine général fut supprimée, et les Libertins se virent chassés des Conseils.
La grande quantité de réfugiés qui étaient venus habiter Genève, amena insensiblement un grand changement dans la position des choses. Nous avons vu que Calvin s'était fort habilement servi de leur influence pour modifier l'esprit des Conseils et contrebalancer le crédit de la faction des Libertins; nous allons les voir prendre part aux affaires de la religion. Depuis peu d'années les Italiens avaient obtenu l'autorisation de fonder une église dont le premier ministre fut Maximilien de Martinenque; les Anglais obtinrent la même fa-
1 Ceux qui furent exécutes e'taient les deux frères Comparet, pâtissiers, Claude Genève, capitaine de Longemalle, et François- Daniel Berthelier, l'un des fils du martvr de la liberté'.
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culte , dont toutefois ils ne profitèrent pas longtemps ^ ayant été rappelés dans leur patrie par la reine Elisabeth , qui fit asseoir le protestantisme sur le trône de la Grande-Bretagne. Cependant de graves divergences d'opinions en matière de dogmes se manifestaient parmi les protestans italiens. Un certain Gentiîis de Cosence professait des principes peu en harmonie avec ceux de l'église nationale. Le ministre italien, appuyé par plusieurs hommes respectables de sa nation, se rendit auprès de Calvin et le sollicita de formuler une profession de foi qui pût fixer à jamais les bases de la religion. Calvin porta cette demande aux Conseils qui l'autorisèrent à ouvrir immédiatement une conférence avec ceux qui avaient quelques doutes. Cette dispute théologique dura plusieurs heures, et sur-le-champ la confession de foi fut rédigée et signée par l'assemblée. Les dissidens hésitèrent quelque temps à signer ; toutefois ils se soumirent, de peur d'être bannis ou persécutés. Ils se rappelaient la fin tragique des Gruet et des Servet. Gentilis, bien qu'il eût signé la confession de foi, ne continua pas moins à professer publiquement ses principes éthérodoxes. C'était s'exposer à un jugement sévère ; aussi fut-il emprisonné. A peine l'instruction de son procès fut-elle entamée , qu'il parut se repentir de son imprudence. Il demanda à se rétracter, et à expliquer le véritable sens de
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ses paroles qu'on avait, disait-il, faussement interprétées. Malheureusement pour lui, sa rétractation portait le cachet de son esprit malin et sarcastique. «J'ai changé de sentiment, ajoutait-il, <( parce que, en dissentiment avec des personnes a aussi sages et des juges aussi éclairés que les mi- (( nistres , j'estime que mon opinion est erronnée, » et que je dois plutôt les en croire ,, quand même (( ils dormiraient et songeraient, que de m'en rap- « porter à ce que je jugerais, même bien éveillé.1 » Cette plaisante déclaration irrita les magistrats; ils consultèrent cinq avocats, et bientôt le condamnèrent à perdre la tête2. Peut-être le peuple se montra-t-il éloigné ou fatigué de ces exécutions sanglantes ; peut-être les avocats consultés reculèrent-ils devant l'idée du sang à répandre pour des querelles purement dogmatiques; dans tous les cas ils demandèrent un sursis qui donna à Gentilis le temps de présenter une rétractation plus convenable. La peine de mort prononcée contre
1 Ce sont à-peu-près les expressions qu'emploie Gentilis dans sa requête du 7 août adresse'e aux Conseils. Il demandait aussi pardon aux ministres , et en particulier à Calvin , dont il cherchait à de'sarmer la colère en vantant son sublime et incomparable mérite.
2 II fut condamne' à mort le i5 août i558 (registres des Conseils, Gautier, Mémoires manuscrits) . — Les avocats avaient conclu au supplice du feu. Il paraît que Calvin, e'claire' par le fâcheux effet qu'avaient produit les pre'ce'dentes exe'cutions , fut pour quelque chose dans la de'marche toute humaine des avocats.
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lui fut changée en une simple amende honorable, subie en plein Conseil. Gentiiisne fut pas corrigé pour cela ; il colporta ses doctrines à Berne , en Polo gne , en Moravie et en Savoie ; enfin arrêté par le bailli de Gex, il se vit reconduit à Berne, où il périt sur un échafaud lf
Dans le commencement de cette année, en partie occupée par le procès de Valentin Gentilis, les négociations suivies depuis près de deux ans auprès de MM. de Berne , pour obtenir le renouvellement de l'alliance jurée en i52Ô , obtinrent un succès beaucoup plus complet qu'on n'avait osé l'espérer, d'après toutes les difficultés qui en avaient, pendant si long-temps ^ entravé le cours2. Le nouveau traité contint des stipulations plus égales et plus favorables que les premières ; Genève s'était passée d'alliés pendant assez de temps pour qu'elle ne fût pas obligée de se soumettre aux conditions qu'en i52Ô elle ne devait même pas discuter.
Calvin sut habilement profiter de la tranquillité qui commençait à régner pour appliquer à l'instruction publique les réformes qu'il venait d'opérer dans les mœurs , dans les lois et dans la reli-
1 Voir Bayle, Dictionnaire critique , article Gentilis (Valentin) , remarque F.
2 En effet , dès le principe les Bernois refusèrent , parce qu'ils prote'geaient les Libertins. Quand ce parti fut vaincu , ils hésitèrent, mais finirent par se rendre. Le renouvellement du traite' fut juré en Conseil ge'ne'ral le 9 janvier i558.
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gion. Il avait depuis long-temps demandé avec instance aux magistrats de mettre les écoles en harmonie avec les besoins nouveaux. Genève possédait beaucoup de réfugiés étrangers , mais outre cela., il y arrivait de toutes parts une grande quantité d'élèves pour lesquels la réputation du réformateur était un puissant attrait. Les Conseils^ convaincus et entraînés par Calvin, entrèrent dans ses vues et acquiescèrent à son désir d'établir un collège sur une large échelle. Dès qu'il eut obtenu leur assentiment , il s'empressa de faire élever le bâtiment qui de nos jours encore est consacré au même usage. On aurait dit que les ouvriers aussi avaient pris quelque peu de l'activité de Calvin. Les murs s'élevèrent avec rapidité , et le moment où l'établissement fut résolu ne fut que de peu de mois séparé de celui où tout était prêt pour le recevoir. Il n'était pas aussi facile de trouver des professeurs habiles dans toutes les branches d'enseignement dont Calvin voulait faire établir des chaires dans la nouvelle université qu'il voulait fonder en même temps. L'art de la médecine, loin d'avoir des maîtres expérimentés , avait à peine des élèves. La science de la jurisprudence n'était pas mieux connue ; on avait des ergoteurs et des légistes, mais pas un jurisconsulte. Il fallut donc renoncer à compléter toutes les facultés. Calvin, qui depuis son retour de Strasbourg avait
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professé la théologie, continua à rester chargé de ce soin , de moitié avec le vénérable Théodore de Bèze^ auquel on fit quitter l'académie de Lausanne ; Antoine Chevalier fut fait professeur d'hébreu y François Béral enseigna le grec^ et Jean Tagaut la philosophie. De Bèze eut de plus le titre de recteur de cettejeune académie; Calvin, infatigable dans ses travaux , en fut le législateur. Il rédigea des statuts et un règlement complet qui reçurent bientôt la sanction des magistrats. L'ouverture du collège et de l'académie eut lieu avec beaucoup de solennité. Les ministres, les Conseils et les écoliers furent réunis dans le temple de Saint-Pierre, pour entendre une lecture des statuts ; Théodore de Bèze lut un discours latin sur l'utilité de l'institution, et les études commencèrent1. Depuis ce jour la même solennité eut lieu tous les ans. Nous verrons ce premier germe de haute instruction se développer dans les siècles suivans. Il y avait déjà bien loin de cette université et de ce collège à la première école publique fondée par Versonnay. Il est bon cependant de remarquer combien on avait sacrifié dans cette institution aux habitudes et aux préjugés du temps. La littérature, l'histoire, la langue, les sciences, n'y trouvaient pas une aussi large place que l'hé-
< L'installation eut lieu le 29 mai i55q (registres des Conseils).
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breu, le grec, la théologie et la philosophie. Il était facile de prévoir, qu'à moins de grandes améliorations , il ne pouvait en sortir que des rhéteurs y des pédans ou des fanatiques. Calvin avait une pensée qui chez lui dominait toutes les autres, c'était d'assurer le triomphe de ses opinions religieuses, et de faire du culte le principal objet de l'enseignement, la base de l'éducation. Ses vœux se réalisèrent, et depuis l'institution vint à se perfectionner par la seule force des choses. Le temps est un grand maître.
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