CHAPITRE IV
Coup-d'œil sur la cinquième époque.
On rencontre dans l'histoire des peuples des époques de régénération où tout se fait avec exagération et comme par secousses. En revenant sur les faits que je viens de rapporter, et qui se passèrent depuis l'adoption officielle de la réforme jusqu'à la mort de Calvin, on ne manquera pas d'y trouver ces caractères. Il y eut sans doute progrès et progrès rapide dans la religion, dans les mœurs, dans les lois, dans l'éducation, mais il n'est pas inutile de remarquer à quel prix tout cela fut acheté. Il sera bon de révéler aussi les profondeurs du rôle de Calvin , cet homme-principe, que presque tous les auteurs ont mal jugé , les uns en fesant de lui un autre Christ, les autres en le peignant sous les traits hideux d'un scélérat.
L'établissement du calvinisme, l'anéantissement du parti des Libertins , la réforme des mœurs , la
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fondation du collège et de l'université, et la révision des édils politiques et civils, tels furent les événemens importons qui occupèrent l'époque que nous venons de parcourir. Jamais année plus fertile en changement pour ainsi dire radicaux. Genève, depuis l'adoption des principes prêchés par Farel, Saunier, Froment et Bernard, n'était plus reconnaissable ni dans les Conseils, ni dans les temples, ni dans les familles, ni dans les lois. Tant de bouleversemens étaient dûs à deux causes réunies , l'influence de Calvin, et la propension ordinaire du peuple, qui, une fois qu'il est lancé dans la carrière des révolutions, est naturellement porté à ne pas s'arrêter.
Lorsque Calvin arriva à Genève, le sort du protestantisme était assuré. La doctrine de Luther était devenue la religion de l'état. Si ce nouvel apôtre se fût contenté d'appliquer ses soins à la morale et au perfectionnement des institutions , la foi aurait fait quelques pas de moins, mais l'esprit de persécution ne se serait pas montré sous un aspect aussi hideux , la ville n'aurait pas été affligée du spectacle sanglant des supplices des Gruet et des Servet. Mais Calvin possédait un esprit aussi tyrannique qu'élevé. Il s'appropria les principes de Zwingli , et les présenta sous une forme nouvelle et avec quelques modifications; il se confia dans ses forces, et se proposa de fonder un culte qui
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portât son nom. L'influence de sa volonté eût été moins directe et moins heureuse dans un grand état ; mais dans Genève , où les convertis n'avaient encore que des idées confuses , où les citoyens ne s'étaient fait protestans que parce que les évêques catholiques et les prêtres les avaient dégoûtés du catholicisme, et par condescendance pour les Bernois ^ où les magistrats étaient loin de pouvoir rivaliser avec lui sous le rapport de l'instruction , on s'habitua peu à peu à sa domination. Dans le premier moment l'empire qu'il prétendit exercer sur les affaires temporelles de la cité, ne s'établit pas sans combats. C'est ainsi qu'il fut exilé à Strasbourg. Il y vécut honoré. Toutefois il lui eût été difficile d'accomplir là le rôle d'avenir que ses facultés l'appelaient à jouer à Genève. Son absence fut regrettée dans cette dernière ville ; chacun le rappelait de ses vœux : car après un changement religieux, lorsque le peuple est fait à l'éloquence de quelques orateurs, ceux qui les remplacent sont presque toujours mal appréciés quand ils n'ont pas un talent transcendant , et la persécution augmente à ses yeux le mérite des victimes. Peut-être la conduite des syndics qui avaient banni Calvin contribua-t-elle aussi beaucoup à son rappel.
Rentrant à Genève avec ce prestige de faveur qui s attache toujours à l'homme que le vœu du
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pays y ramène après un exil du à des amourspropres individuels, Calvin s'y trouva dans une position mille fois plus favorable à ses projets. Aussi sut-il en profiter, souvent avec peu de générosité. On a reproché de la dureté à Luther; Calvin , sous ce rapport, ne lui cédait en rien. Aussi l'accusa-t-on avec justice d'avoir introduit dans l'exercice de la foi nouvelle la même intolérance dont le catholicisme avait vu ses ennemis faire contre lui le plus terrible grief aux yeux des masses. Etait-il bien d'une ame chrétienne de dresser sur le seuil des temples de l'Evangile des bûchers, véritables auto-da-fé de la foi nouvelle ? était-il bien conséquent de forcer les citoyens, lents à se convaincre, à professer une religion qui n'était pas dans leur cœur, lorsque le protestantisme venait de triompher par la liberté de discussion et par l'indulgence dont on usa envers ses premiers prédicans?
Des hommes d'une très-haute portée ont prétendu que Calvin avait paralysé, plutôt qu'il n'avait servi l'élan de la réformation, en divisant l'église naissante. Je ne partage pas leur opinion. Zwingli avant lui avait émis d'autres principes que Luther, plus de vingt sectaires avaient créé autant de partis ; il y avait véritable anarchie dans la religion , parce que sur les débris de la hiérarchie papale attaquée de toutes parts , d'ambitieux
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apôtres aspiraient à fonder le règne de leurs propres idées. La ré formation était l'expression d'un affranchissement moral devenu inévitable par les abus de la cour de Rome, l'immoralité des prêtres, le progrès des lumières, et les prétentions du successeur de Pierre à la suprématie universelle. Comme Rome ne voulut pas céder, et comme d'ailleurs les réformateurs enorgueillis de leur triomphe y trouvaient la satisfaction de leur amour-propre , ce qui devait être une réforme devint une religion. A Genève Calvin fit pour le culte luthérien ce que Luther avait fait pour le catholicisme. Cependant il n'arrêta pas pour cela les progrès de la réforme; ses travaux au contraire les activèrent en réunissant dans ses mains tous les fils du pouvoir spirituel. Sa réputation ne tarda pas à s'étendre au loin; des contrées les plus reculées on venait chercher ses élèves pour occuper les chaires évangéliques dont le nombre allait croissant. En France, le luthérianisme n'avait fait encore que peu de prosélytes^ mais à la voix de Calvin la nation s'émut et en peu d'années deux mille églises réformées s'étaient déjà ouvertes au calvinisme , et si la politique du monarque ne l'eût porté à se jeter tout d'un coup dans le parti contraire, on ne lirait pas dans les chartes de ce pays que la religion catholique est celle de la majorité des Français.
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Genève, par les nombreux ministres quelle envoyait en France , s'acquit la reconnaissance de tous les protestans de ce royaume, et lorsque François Ier s'avisa, tout en s'alliant aux princes allemands réformistes, défaire massacrer et brûler ses sujets calvinistes , la réputation de Calvin attira dans cette ville les religionnaires fugitifs les plus distingués dans les diverses branches des connaissances humaines. On leur prodigua des secours , en échange desquels ils firent part à leurs bienfaiteurs de leur instruction et de leur industrie. De quelque affaire importante qu'il s'agît, Calvin était consulté; il était un oracle en matière de controverse dogmatique , et son immense correspondance finit par centraliser à Genève tout ce qui tenait à la religion. Assurément cette espèce de dictature morale ne manqua pas de rendre Calvin plus entier dans ses volontés, plus actif dans ses vengeances; mais il avait l'habileté de dissimuler son despotisme sous des formes austères et simples. Que sa conduite eût été celle d'un ambitieux ordinaire, ami du luxe mondain, des douceurs de la vie ou des agrémens que procure la fortune , son pouvoir eût été brisé par les résistances. Vivant pauvre et modeste, se dévouant tout entier à la triple réforme des mœurs ) de la religion et des lois, exposant sa vie pour aller prodiguer des consolations aux pestiférés,
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auprès desquels plusieurs de ses collègues ne se rendaient qu en tremblant, prêchant, professant, punissant par des remontrances publiques, le riche et le pauvre, le puissant et le faible, il devait obtenir et obtint en effet la confiance du peuple, auprès duquel on peut tout , quand on lui prouve qu'on sait voir les hommes de toutes les classes, sans admettre ni préférence , ni distinctions, ni privilèges.
Voyant les magistrats et les Conseils dociles aux moindres désirs de Calvin , indignés d'ailleurs des recherches presque inquisitoriales qu'il fesait exercer sur leurs habitudes intérieures et sur leurs mœurs, plusieurs des citoyens qui avaient le plus contribué à fonder l'indépendance de la cité, se réunirent pour s'opposer à l'affermissement d'un pouvoir qui leur inspirait de l'ombrage. Etait-ce bien pour tomber sous le joug des pasteurs que nous avons secoué celui des prêtres ? se disaient-ils ; et, s'encourageant à la résistance , ils rendirent longtemps inutites les efforts de Calvin. Les Libertins , si injustement jugés de leur temps et de nos jours, n'étaient pas tels que Bonnivard nous les dépeint. Ils occupaient les emplois publics avec distinction , et cela par le droit des services rendus au pays. .Calvin parvint à les perdre dans l'opinion publique, en les signalant comme des hommes qui prétendaient persister dans leur immoralité , par
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une sorte de privilège. Dès lors ce parti, qui sous le rapport des mœurs n'était pas irréprochable, se vit peu à peu abandonné par le peuple. Par deux fois il fut poussé à descendre sur la place publique, et deux fois il y fut vaincu. La première, Jean Philippe y périt,, et avec lui la charge de capitaine général ; la seconde porta le coup de grâce aux Libertins. Ainsi le pouvoir suprême resta à Calvin après qu'il eut fait brûler ou décapiter ses contradicteurs en théologie, et bannir ses rivaux en politique.
Si, par les inspirations de Calvin, tout prenait à Genève une couleur réformatrice , lui-même sentait bien que cette civilisation forcée ne produirait qu'un éclat factice et éphémère. Aussi voulut-il régénérer le peuple par l'éducation. Il savait que nul édifice social ne peut s'élever que sur cette base , pour avoir quelque solidité. Telle fut la pensée qui présida à la fondation de l'université, à laquelle Bonnivard et de Bèze prirent une part secondaire , l'un par ses bienfaits,, l'autre par ses leçons. On se rappelle que plus d'un siècle auparavant Charles IV avait, de son autorité impériale, concédé une université à Genève , qui devait s'élever sous le protectorat du comte de Savoie, Amé VI, vicaire de l'empire. Cette bulle de déception resta inexécutée, et ce ne fut que longtemps après que Versonnay fonda l'école publique,
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qui exista seule jusqu'après la réformatîon. Il était donné à Calvin de favoriser par cette fondation l'émancipation intellectuelle des Genevois. Cette université, incomplète à son origine,, ne devait recevoir son entier développement qu'au moment où les persécutions religieuses des pays voisins lui envoyèrent successivement des notabilités pour toutes les chaires demeurées vacantes.
Dans le mouvement général des esprits vers le perfectionnement, on devait nécessairement songer à l'organisation des pouvoirs de l'état, à celle des tribunaux chargés de rendre la justice^ et à la révision des lois. Beaucoup de réglemens particuliers avaient été émis pour les besoins du moment, lorsque la cité s'était trouvée tout d'un coup délivrée des fonctionnaires ducaux ou ecclésiastiques. Les lois romaines réglaient les différends entre particuliers, et l'on sent que de cet amalgame de lois, faites pour un autre peuple ou votées à la hâte, devait résulter une véritable confusion^ fatale à l'intérêt de tous. En i543 des édits furent promulgués ; mais cette première œuvre resta fort au-dessous de la nécessité qui l'avait imposée, et ce ne fut qu'après la mort de Calvin qu'eut lieu la révision générale, et que Genève eut un premier code général complet . Le nom de Germain Colladon est attaché à l'émission de cet immense travail. C'était un réfugié français dont la
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famille ne quitta plus le pays. Dès cet instant la république prit une attitude plus digne et plus régulière ; elle eut une religion née dans son sein , des mœurs nouvelles et originales, et des lois particulières. Comment n'aurait-elle pas pris un rang honorable parmi les états. Sa population était bornée , son territoire égalait à peine en étendue celui d'une ville française du troisième ordre ; qu'importe ! Cette ville s'est affranchie, par elle le protestantisme a pris un caractère nouveau, elle ouvre ses murs à toutes les infortunes , son université s'élève, elle fournit d'éloquens pasteurs aux églises les plus lointaines ; c'en est assez pour lui donner les honneurs de l'époque , et pour placer son avenir sous la sauvegarde de l'honneur des nations. Le dévouement héroïque de Besançon Hugues, les folies de Charles III^ les atroces persécutions de Jean de Savoie, et la stupide versatilité de Pierre de la Baume,, affranchirent Genève ; Farel , Saunier, Bernard , Froment et les Bernois , y firent adopter la réformation; Calvin fonda sa gloire, en lui donnant le sceau républicain.
Jusqu'au moment où le catholicisme ultramontain fut attaqué par une religion rivale , Genève n'avait eu que rarement des rapports directs avec la France. Son existence politique lui fesait toujours envisager la Savoie et la Suisse comme les deux états d'où elle devait voir surgir tour à tour
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des ennemis et des protecteurs. Les choses avaient changé de face, le cercle de ses relations s'était agrandi. Il n'est donc pas inutile de dire un mot des événemens qui ensanglantèrent le sol français à cette époque.
François Ier, roi troubadour, dont les mœurs dissolues et les habitudes chevaleresques fesaient un mauvais souverain^ donna le signal des persécutions, après avoir paru tolérer l'adoption du protestantisme jusque dans le sein de sa propre famille. Sa politique fut aussi déloyale que maladroite ; il fesait massacrer les réformés et livrait plusieurs milliers de captifs catholiques aux fers de Barberousse. François Ier était en rivalité avec Charles V; il avait des prétentions sur le Milanais. Telles furent les raisons qui le poussèrent à se faire le chevalier du catholicisme, telles étaient celles qui devaient lui faire adopter le parti contraire ; car, s'il eût joué le rôle que dédaigna maladroitement cet empereur pour ne pas perdre l'Espagne, en se plaçant à la tête du mouvement réformateur, il eût écrasé l'influence de l'empire, et fait prendre à la France l'attitude forte qui convient à une nation généreuse et éclairée. Que de sang épargné, que de désastres évités, si les choses avaient pris ce cours !
Henri II fut plus intolérant encore que son père, et le premier effet de ses sévères ordonnances fut
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de réduire les protestans à l'isolement d'une faction dont les membres se tenaient constamment unis et en éveil, afin de n'être pas écrasés. Le supplice du vertueux Anne Dubourg, du Parlement de Paris, produisit un résultat contraire. Le sang des martyrs aida toujours le protestantisme. Beaucoup de conversions s'opérèrent , et la France compta à peu près cinq millions de réformés sous le règne de François II \ c'est-à-dire au moment où le génie de Calvin redonnait un essor plus puissant à la foi nouvelle. Après ce règne trop court et sous la minorité de Charles IX, d'éxécrable mémoire, la reine mère, Catherine de Médicis, cédant aux conseils du chancelier De l'Hôpital , convoqua le célèbre colloque de Poissy. Genève, devenue le foyer du protestantisme, y fut représentée par De Bèze. On y disputa long-temps en vain sur l'unité de l'église et sur la Cène, mais rien n'y fut arrangé; il n'en résulta que des incertitudes pour l'avenir, de l'honneur pour De Bèze et du ridicule pour le général italien des jésuites, Lainez. Cependant les partisans de la réforme concevaient l'espoir de voir s'établir le régime de la tolérance , à la nouvelle d'un édit qui leur permettait de se réunir aux prêches, lorsque le massacre de Vassy vint leur apprendre qu'ils devaient courir aux arm^s, s'ils ne voulaient périr tous sous le poignard des Guise. Ils se rangè-
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rent alors sous les ordres du prince de Condé. Jamais guerre plus atroce; ce ne fut bientôt que pillages , assassinats , incendies. A Dreux , à Jarnac , à Moncontour les protestans furent défaits, à St-Denis les succès furent balancés. Guises contre Bourbons, catboliques contre calvinistes , c'était une horrible mêlée, dont la politique machiavélique de Catherine de Médicis se plaisait à entretenir les fureurs, afin de maintenir son pouvoir. Ce qu'il y avait de plus affreux dans cette effrovable lutte, c'est que la trahison, la cruauté, la perfidie, avaient remplacé dans l'âme des combattans la loyauté et tous les senti mens généreux qu'on se plaisait à accorder aux Français, même pendant la guerre, tant il est vrai que les guerres de dogme et de religion sont toujours signalées par des haines implacables et par un acharnement qui semblent toutefois si éloignés de la charité et des vertus que revendiquent tous les cultes, et que tous oublient sur le champ de bataille !
Du côté de la Savoie , les événemens politiques avaient favorisé le cours des négociations entamées par Emmanuel Philibert. Les Bernois, occupés aussi par les querelles de religion, qui souvent les forcèrent à combattre contre leurs anciens amis des cantons catholiques, finirent par lui rendre, comme nous l'avons vu , presque toutes leurs
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conquêtes, à l'exception toutefois du pays de Vaud. C'était beaucoup pour l'héritier de Charles III , dont les fautes avaient tellement compromis la puissance , qu'elle semblait presque impossible à relever. Bien que le traité conclu entre les Bernois et le duc de Savoie, n'eut aucun trait direct avec les affaires de Genève, il n'en avait pas moins une grande importance pour cette ville. Le duc avait long-temps insisté pour que les prétendus droits de souveraineté sur elle fussent maintenus dans ce traité. Les Bernois s'y refusèrent et la clause fut omise. D'ailleurs le traité de combourgeoisie ayant été renouvelé dans des temps beaucoup plus favorables qu'en l'année i52Ô, l'alliance avec ces courageux amis assurait un appui à la république naissante, dont l'indépendance se voyait aussi garantie par les troubles politiques et religieux qui agitaient l'Europe tout. entière.
Pendant que Genève , république au berceau , saisissait le sceptre du calvinisme et marchait la première dans la carrière de l'émancipation intellectuelle des peuples auxquels elle communiquait son élan, la Suisse perdait son influence parla division que la séparation des cultes venait de produire dans son sein. Tant qu'ils furent unis, les cantons présentaient une force homogène d'un grand poids dans la balancedes intérêts européens. Dès qu'ils furent séparés et ennemis entre eux ,
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cette prépondérance , fondée sur leur courage et l'étroite alliance de leurs habitans, alla s'affaiblissant, pour ne se relever jamais, et ne plus laisser à la confédération helvétique qu'un avenir de neutralité inactive. Toutefois cette décadence facile à prévoir ne devait être que graduelle. Les Suisses ne pouvaient, avec leurs frontières bornées et leur faible population, conserver parmi les peuples de l'Europe le rang qu'ils occupaient encore au seizième siècle, car le perfectionnement des institutions et le progrès des lumières allaient faire prendre à la France la place que la fertilité de son sol, la bravoure et le nombre des habitans lui assuraient.
Si nous revenons plus spécialement à Genève, nous y retrouvons les institutions, les lois, les mœurs et les lumières , en progrès. Théodore De Bèze a recueilli le brillant héritage de Calvin , mais plus humble dans ses prétentions il n'a pas voulu succéder à sa dictature ; loin de là, il en a hautement signalé les inconvéniens. A sa voix se dissipent les craintes des amis de la liberté qui redoutaient de voir le fauteuil d'un premier pasteur ambitieux , remplacer le siège catholique qui venait de se briser sous l'évêquePierre de la Baume. Les citoyens préparés par leurs longues luttes avec les comtes et les ducs de Savoie , aux guerres qui les attendent , ont dépouillé l'homme dissolu du
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moyen âge, pour se plier à l'austérité des habitudes républicaines. Charles IX grandit et se dispose à montrer à l'Europe le héros de la Saint- Barthélémy , et Genève se hâtera, comme elle l'a déjà fait, de recueillir les débris échappés aux massacres , qu'ils soient poursuivis par les poignards de la fille de Henri VIII, de Philippe II, ou du pénitent de Letellier.