CHAPITRE Ier
De la révision des e'diis politiques et civils à la glorieuse nuit de l'EsCALADE.
A la suite de la révision générale des édits politiques et civils qui venait d'avoir lieu , Genève se trouva sous l'empire d'une législation presque nouvelle, dans laquelle il était aisé de reconnaître trois élémensdifTérens : les vieilles constitutions du pays , les principes réformateurs de Calvin , et pour les édits civils le droit coutumier de la province française que Colladon venait de quitter. La partie politique est la seule dont je juge nécessaire d'exposer quelques dispositions, parce qu'elles servirent de règle et de loi fondamentale jusqu'au
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dix-huitième siècle ^ bien que pendant les années qui s'écoulèrent dans l'intervalle, plusieurs révisions aient eu lieu. L'édit de i568 était constamment pris pour base et presqu'entièrement confirmé.
Le gouvernement de Genève était constitué de la manière suivante : quatre syndics , le Conseil des Vingt-Cinq, celui des Soixante^ celui des Deux- Cents, et le Conseil général. Il y avait en outre un lieutenant avec deux assistans ou auditeurs, un procureur-général , un trésorier , des auditeurs des comptes, unsautier, des châtelains et curiaux,, un contrôleur, un maître de l'artillerie , un général, un garde, un maître et essayeur des monnaies, et un geôlier des prisons. Pour l'assiette des impôts, on nommait des commis, taxateurs des propriétés immobilières , rurales et urbaines. 11 y avait des notaires pour recevoir les actes entre particuliers , et leur donner la forme authentique; enfin pour la police et la surveillance de la force publique, on avait des dizeniers, des guets, des officiers de justice et des capitaines de quartier des lieutenans, des enseignes,, des gouverneurs des boulevards et leurs lieutenans.
La part du petit Conseil dans l'élection de ces divers fonctionnaires, était large. Il nommait seul à presque toutes les places. Quant à celles des syndics, du procureur-général, du trésorier, du lieute-
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nant et de ses auditeurs, il élisait seulement des candidats en nombre double ; le Conseil des Deux- Cents révisait cette présentation , qui ensuite était soumise au Conseil général. L'article, textuellement extrait des édits , donne une idée assez juste de la liberté du choix qui était laissée au peuple : « Si le peuple, y est-il dit, accepte l'un de ceux « qui auront été élus, qu'alors l'élection soit ferme « et tienne, s'il les refuse qu'on procède aune nou- « velle élection, premièrement au Conseil étroit, « puis des Deux-Cents , tellement que nul ne soit « en l'office qu'il n'ait été confirmé et approuvé par « le peuple ou par la plus grande voix. » On voit que le Conseil général n'avait à opter qu'entre huit candidats, pour élire quatre syndics, pris deux dans le haut, et deux dans le bas de la ville. S'il refusait la liste entière , ce n'était pas à lui qu'était laissé le soin de rechercher les hommes qu'il aurait désiré voir arriver au pouvoir; le Conseil étroit recommençait les opérations,, le Conseil des Deux-Cents renouvelait les siennes , et le Conseil général se trouvait encore en présence d'une initiative ennemie de sa souveraineté. Il fallait donc que ce Conseil se soumît à approuver enfin les choix du Conseil étroit,, sous peine de laisser la république sans magistrats. Était-ce bien là appliquer le principe proclamé dans le préam-
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bille, que nul ne devait être en office qu'il ne fût agréable au peuple ?
Certes cette manière d'élire aux premières magistratures n'eût pas présenté de graves inconvéniens, si les syndics et le Conseil étroit n'avaient pas eu une aussi grande influence sur les autres Conseils, c'est-à-dire sur le LX et sur le CC. Mais comme les quatre syndics sortans étaient de droit membres du Conseil étroit, et qu'ensuite le Conseil nommait le LX et le CC, chargés de contrôler les autres nominations de fonctionnaires et les présentations pour les premières charges, il arrivait que le pouvoir était homogène, et que les emplois, tout électifs qu'ils fussent, ne restaient pas moins le partage exclusif de certaines familles. Les résistances du peuple à cet état des choses n'avaient qu'une seule issue, le vote pour une nouvelle élection. Nous avons vu que ce moyen demandait, chez la généralité des citoyens, trop d'esprit de suite, pour inspirer le moindre ombrage aux magistrats. Si d'autre part le peuple s'obstinait de manière à refuser long-temps les élus des Conseils, le désaccord devait infailliblement prendre un caractère révolutionnaire , par cela même que des efforts , mutuellement déployés, aigriraient les esprits et les rendraient inconciliables.
Le petit Conseil était un pouvoir permanent; car il tenait ses séances quatre fois par semaine ,
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les lundi, mardi , jeudi et vendredi, sans convocation. Les autres Conseils ne se réunissaient que lorsqu'il s'agissait d'affaires extraordinaires , de présentations ou d'élections. Tous ces Conseils se nommaient les uns les autres , et si par hasard il y avait quelques membres à remplacer ou à faire sortir, on établissait une sorte d'examen appelé grabeau , dont la forme ne peut guère être comprise que par le texte même des édits.
Une seule disposition résumait la pensée qui avait présidé à la rédaction de ces édits , relativement à l'exercice de la souveraineté et du pouvoir législatif. Il y était ordonné : « que rien ne soit mis « en avant en Conseil desCC, qui n'ait été traité en « Conseil étroit, ni au Conseil général avant qu'a- « voir été traité tant au Conseil étroit , qu'au CC.» Toutes les précautions n'étaient -elles pas bien prises pour que le Conseil étroit exerçât seul l'universalité du pouvoir? Jamais la noblesse ou la féodalité n'avaient eu à Genève le même caractère que dans les puissances monarchiques; mais l'aristocratie des familles était arrivée à s'inféoder pour ainsi dire l'administration publique. Par les édits de i568, elle s'assurait encore mieux cette suprématie. Assurément ce n'était pas par amour pour les revenus attachés aux emplois, qui de tout temps ont été fort minimes, mais afin de cotiser-
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ver lqs honneurs et l'influence que donne la magistrature.
Calvin , s'il eût existé à cette époque, n'eût pas laissé autant d'empire aux magistrats, et il en eût fait accorder davantage aux ministres de la religion, il ne se serait pas contenté de la disposition qui ordonnait d'appeler un pasteur à la séance où devaient se faire les élections des syndics. Cette formalité, digne et belle, méritait en effet d'y trouver place, mais Calvin eût été plus loin. Cependant on tint quelque compte de ses exhortations, et c'est ainsi qu'on décida : « que nulles injures ne « se disent en Conseil de l'un à l'autre, et qu'on « n'entre nullement en contention ou noise , et « qu'on ne dise paroles coutumélieuses ou dés- « honnêtes. » On ordonne aussi : « que , afin que « chaque conseiller se contienne en modestie , le « mercredi de chaque semaine , avant le jour de « la célébration de la Sainte-Cène , tous aient à se « trouver sur le serment qu'ils ont en la seigneu- « rie, en la Maison-de-Ville , avec le lieutenant, h pour là être faites les censures et démonstrations « fraternelles des uns aux autres, des vices et im- « perfections qu'on y pourra savoir, afin de fart mender, et que le semblable se fasse le joursui- « vant en la cour du lieutenant. Que nul ne soit « censuré dans aucun cas qui n'aitété ad visé, par « la plus grande part du Conseil , et que de tout ce
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« qui sera dit, ne se fasse ni écritures ni reproches, « mais que le tout se remontre modestement, et soit <( tenu secret. » Comme on le voit , ces sortes de mercuriales ne pouvaient avoir rien de bien inquiétant pour ceux qui y étaient soumis, parce que Calvin n'était plus là pour les rendre efficaces.
Dans un temps un peu plus éloigné de celui où Ton avait recours aux supplices pour fonder la suprématie du nouveau culte, et reformer les mœurs des citoyens, il eût été permis d'espérer que la rigueur des peines criminelles serait adoucie. L'application de la peine de mort était dans bien des cas laissée à l'arbitraire du juge. Les syndics et le Conseil restèrent investis du droit de prononcer sur toutes les causes criminelles , avec la même latitude. La torture fut maintenue. Ce moyen odieux d'obtenir les aveux des accusés ne devait, dans l'esprit du législateur, être employé que dans le cas où des preuves positives rendraient évidente leur culpabilité. On s'explique alors comment on s'était résolu à de pareilles rigueurs, car il y avait quelque chose de noble et de généreux dans la pensée de ne jamais livrer un homme au supplice qu'il n'eût avoué son crime. Malheureusement on n'en agit pas toujours ainsi. Dans des temps d'agitations et de troubles, la torture fut employée comme premier moyen d'instruction, et il n'était pas rare de voir les malheureux qu'on y
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soumettait avouer des crimes dont ils n'avaient jamais conçu la pensée. On dut une légère modification de ces principes à l'édit de i568 , c'est-àdire qu'il y fut ordonné que la torture ne pourrait être infligée que de l'aveu du Conseil, et jamais devant le juge chargé de l'instruction. Le Conseil devait assister à son application. Le Conseil des Deux-Cents fut doté du droit de faire grâce ^ mais le condamné ne pouvait l'obtenir qu'en se pourvoyant par-devant ce Conseil par une requête où il devait avouer ses crimes.
On voit que les syndics restaient juges principaux des causes criminelles1; ils présidaient le Conseil étroit investi de tant de prérogatives, administraient les affaires de la cité, préparaient les travaux de tous les Conseils , et représentaient enfin la république. Cette centralisation de pouvoirs de nature différente devait nuire à l'expédition des affaires, et surtout à l'indépendance que doit
1 Voici la formule du serment des syndics aux termes de cet e'dit : « Nous promettons et jurons de maintenir l'honneur et la « gloire de Dieu, et la pure religion, et de nous acquitter fidèlece ment du devoir de notre office, de maintenir et défendre de « tout notre pouvoir la liberté, les edits et les droits de la ville, de «bien administrer ce que nous aurons entre mains, d'exercer « bonne et droite justice, rendant à un chacun ce qui lui appar- « tient, soutenant les bons et punissant les mauvais sans haine ni « faveur. Item, plus nous promettons de faire et observer ce qui (f est contenu en l'office des conseillers, que Dieu nous soit te'moiu « de tout cela pour nous punir si nous allons au contraire. » On a peu change depuis à cette formule.
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avoir le magistrat dans ses fonctions. Comment, en effet , concilier l'action du pouvoir exécutif avec l'impassibilité du juge criminel ? La surveillance de celui qui est chargé de faire exécuter les lois, avec la haute mission du citoyen qui les prépare , les discute , les approuve et les promulgue? De cette confusion, de cette complication d'attributions, sont venus des troubles sérieux dans plus d'une occasion. Assurément le pouvoir avait besoin de force à cette époque régénératrice. Passer subitement d'une aristocratie d'évêques, de comies et de protectorats étrangers, à une démocratie pure, aurait peut-être été une transition un peu trop brusque, mais il eût été plus logique et plus prudent de diviser les pouvoirs dès le principe sauf à donnera l'un d'eux une prépondérance marquée , afin de ne pas laisser à l'avenir le soin d'améliorations devenues d'autant plus difficiles à obtenir, que l'effet de ces premiers édits fondait une aristocratie nouvelle, et préparait d'invincibles résistances.
L'importance et les droits du Conseil général, seule assemblée souveraine dans la république, ne pouvaient être contestés, cependant on voit avec surprise que l'édit de i568 ne contient pas un seul paragraphe spécial consacré à en fixer les attributions. Il est vrai de dire qu elles restèrent les mêmes. Le Conseil général continua à donner
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la sanction aux lois et aux impôts, et à élire aux premiers emplois , sans initiative et sans contrôle réel.
Le soin que je prends de donner une esquisse rapide de l'édit que je viens d'analyser , paraîtra sans doute inutile à plus d'un lecteur. Toutefois j'ai cru ne pouvoir mieux faire apprécier aux contemporains les causes qui produisirent les longues luttes du i8mc siècle entre les magistrats et la bourgeoisie , qu'en cherchant à en indiquer les causes. Les agitations politiques prennent toujours leur source dans les lois, dans les mœurs ou dans l'influence d'états voisins sur les affaires des républiques. La connaissance des lois et de leurs vices n'est donc pas indifférente à celui qui cherche à se rendre compte de tous les événemens1.
Au moment où Genève venait de recevoir le bienfait d'une législation nouvelle, cette ville éprouva de terribles désastres par l'invasion de la peste. « On découvrit, dit Spon, comme aux « précédentes des gens qui s'aidaient à infecter la « ville, et qui avaient appris ce malheureux mé- « tier à l'école de Lentilles. On en tenailla et brûla
1 Ces éditsont été imprimés en 1707, par conséquent seulement six ans avant l'édit de 1713. Aussi les édits de i5G8 furent-ils imprimés avec les modifications qui y avaient été apportées dans la lin du seizième siècle et pendant tout le dix-septième.
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« quelques-uns, entr'autres un nommé Le Grimaud a et ses complices; mais nonobstant cela, elle ne k laissa pas de durer jusqu'en \5j2; cette année « acheva de l'éteindre , parce qu'elle fut une des « plus froides qu'on eût vues à Genève de mémoire « d'homme, m Je le répéterai, Le Grimaud, sa famille et ses complices, périrent sans doute victimes d'un préjugé barbare, ainsi qu'avaient péri les Caddoz et les Lentilles dans de pareilles conjonctures. La partie peu éclairée du peuple aime à pouvoir individualiser le fiéau dont elle ressent les atteintes, afin de pouvoir assouvir ainsi sa vengeance. Ce sentiment tient du désespoir brutal des hommes dont l'éducation ne réprime pas les passions et l'histoire des peuples nous apprend qu'il existe et se reproduit même de nos jours. Il n'en est pas de même de la profonde scélératesse qu'il faudrait supposer chez ceux que l'on crut capables d'avoir cherché à activer les ravages du fléau. Qu'une fois un intérêt d'avarice ou de vengeance personnelle eût inspiré à un homme démoralisé, l'idée d'un crime aussi abominable, on le concevrait, mais qu'à chaque attaque, des Caddoz, des Lentilles, des Le Grimaud se soient rencontrés, cela n'est pas possible. Les anciens immolaient des victimes humaines pour appaiser leurs dieux, ou pour obtenir des vents propices, et ces traditions se retrouvent, dans
les mœurs des peuples modernes plus qu'on ne pense. Pour en suivre la trace rappelons- nous les jours de disette, de misère, de choléra ou de grandes réactions politiques chez les peuples même les plus civilisés1. Elles ne cesseront de se laisser apercevoir qu'alors que chaque homme du peuple pourra lire et comprendre les jugemens sévères que les écrivains philosophes portent sur de pareils actes de barbarie. Ce temps ne saurait être éloigné, et déjà nous les voyons s'effacer devant les progrès des lumières.
Ainsi qu'il était facile de le prévoir on ne fut pas long-temps sans ressentir les effets de la trop grande influence accordée par les édits aux Conseils particuliers. Deux années s'étaient à peine écoulées, que déjà ceux-ci cherchèrent à se débarrasser du contrôle du Conseil général en matière d'impôts. La ville avait des besoins devenus plus impérieux, et par la disette qui l'avait affligée, et par les craintes qu'inspirait Emmanuel Philibert, avec lequel les négociations entamées par les Suisses, dans les intérêts de Genève, ne laissaient pas espérer une prompte conclusion. Pendant long-temps
1 On n'a qu'à se rappeler les scènes épouvantables qui se sont passées lors de l'invasion du choléra dans tous les pays où ce fléau a sévi. Faudrait-il rappeler aussi quelques sanglans épisodes de nos dernières révolutions ?
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on n'avait pas songé à augmenter les tailles; mais on s'adressait aux citoyens qui, par des contributions volontaires , couvraient les besoins. Pour cette fois les magistrats résolurent de demander au Conseil général d'investir le Conseil étroit du droit de proposer tous les impôts à créer au Conseil des Deux-Cents, qui les approuverait souverainement. A cet effet le Conseil général fut rassemblé, avec les formes habituelles, à Saint-Pierre, et le secrétaire y lut, par ordre des syndics et la proposition et ses motifs, dont le texte mérite d'être conservé; car c'est là qu'il faut chercher le secret des réclamations que long-temps après firent les citoyens contre l'édit qui en fut la suite. « Mes- « seigneurs, voyant les grandes charges qui sont à « supporter, tant ordinairement qu'extraordinai- « rement, surmonter les facultés et revenus de la «ville, ont, dès plusieurs années, tâché, autant « qu'il leur a été possible, d'épargner, même se « sont abstenus de faire beaucoup de choses qui « étaient requises , afin de serrer le plus qu'on « pourrait d'argent; toutefois on n'a tant su faire (c que tous les ans on ne soit demeuré en arrière « et beaucoup, tellement que s'il n'y est remédié, « on ne pourra longuement subsister et fournir (c aux nécessités du public, et combien qu'on pour- « rait user du remède qu'on a pratiqué ci-devant,
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« fesant des collectes quand la nécessité l'a requis, w cela ne suffirait pas ; car on a expérimenté en cet « endroit petite cha té en la plupart des contri-
« buans.
« Au moyen de quoi et pour prévenir la ruine (( du public et tant de collectes qui sont odieuses, « et de petite efficace, Messeigneurs du petit et « grand Conseil seraient d'avis de penser aux « moyens d'augmenter les revenus de la ville , (c tellement qu'il y eût de quoi fournir aux né- « cessités^ et, pour ce faire, ont trouvé bon d'en « avertir cette compagnie et de savoir s'il lui plaih ra donner puissance à Messieurs du petit Conseil, « de proposer au Deux-Cents les moyens qu'il trou- « vera propres , et avouer et approuver tout ce « qui audit Conseil des Deux-Cents aura été race tifiéet conclu; et par ce moyen sera évitée à cette «compagnie la peine de s'assembler si souvent ^ « qu'il sera possible requis, ce qui serait mal aisé.»
Après ce discours dont l'assemblée n'apprécia pas toute la portée, les secrétaires d'état, Chenalatet Galatin, recueillirent les voix , et leur procès-verbal fut clos par ces mots : «Tous, réservé « trois ou quatre , d'un commun consentement « ont approuvé l'avis de Messeigneurs du petit et « grand Conseil. Dieu y doint sa bénédiction. 1 »
1 Toutes nies cilations sont extraites de l'édition de 1707. Ce premier édit fut approuve en Conseil général le 2 avril 1570.
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Ainsi eut lieu de la part du Conseil général l'abdication du plus précieux de ses droits , celui de voter les impôts. De nos jours > il n'est pas jusqu'aux gouvernemensreprésentatifsquinelereconnaissent au peuple, et n'en confèrent l'exercice à des mandataires élus par lui. Nous verrons que pendant longtemps cet édit n'eut pas les conséquences fâcheuses qu'il semblait faire présager, on en trouvera la raison dans le rare usage qu'en firent les Conseils. En effet, quand, pour la première fois, ils voulurent créer un impôt important, ce fut le signai des luttes de peuple à pouvoir, qui occupèrent le i8'n0 siècle tout entier.
L'année précédente avait été occupée par les négociations ouvertes par les Bernois, pour concilier les différends du duc de Savoie avec Genève. Depuis qu'eux-mêmes avaient traité avec Emmanuel-Philibert y cette ville se trouvait entourée des terres de Savoie, et pour elle l'état de guerre n'était pas tenable. On avait choisi six arbitres qui proposèrent plusieurs accommodemens dontpas un ne put satisfaire les deux parties; enfin fatigués de tant de travaux inutiles , ils les invitèrent à convenir d'un mode de vivre qui, laissant toutes choses et tous droits en leur état, permettrait aux habitais de rétablir leurs anciennes relations. Cette espèce de trêve, dont la durée était fixée à vingt-
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trois ans, fut approuvée de part et d'autre.1 L'avantage était tout pour les Genevois ; car assurer à leur indépendance et à leur liberté une existence tranquille de près d'un quart de siècle , c'était renoncer à la prétention de les anéantir. Pour asservir un peuple il ne faut jamais le laisser jouir de ses droits, parce que s'il prend une fois les mœurs et les habitudes de la liberté, il y puisera toujours la force et la constance nécessaires pour repousser les attaques de celui qui voudrait la lui ravir.
Pendant que Genève s'acheminait vers un avenir de bien-être et de tranquillité, les affaires de la religion paraissaient prendre en France une allure toute semblable. Un nouvel édit de pacification venait d'être rendu, et les protestans du royaume, à la tête desquels on remarquait la reine de Navarre , Henri de Bourbon son fils, devenu depuis roi de France sous le nom d'Henri IV, l'amiral de Chatillon et une foule de seigneurs éminens^ voulurent s'occuper de la rédaction d'une confession de foi, destinée à devenir le lien commun de toutes les Eglises françaises. Ils sentaient le danger de rester désunis en présence d'un ennemi puissant., et ils espéraient se donner assez de force pour pouvoir lutter avec avantage. Telle fut
» Le mode de vivre fut conclu et solennellement approuve' le 23 juillet 1570.
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la pensée qui présida à la convocation du synode de La Rochelle, auquel les chefs des protestans français prièrent Théodore De Bèze de vouloir bien assister. On se rappelait ie rôle brillant et digne qu'il avait joué au colloque de Poissy. De Bèze devint le modérateur ou président de cette assemblée, et quand l'objet de la convocation eut été rempli, il revint à Genève et y rapporta un des trois originaux de la confession de foi qui venait d'y être arrêtée1.
Cependant les ennemis de la réforme, effrayés de ses progrès et de l'esprit d'union qui , depuis le synode de La Rochelle semblait régner parmi ses adeptes, s'apprêtaient à porter à leurs adversaires un coup affreux dont le nouveau culte et ses autels ne devaient jamais se relever entièrement. Je veux parler du massacre de la St.-Barthélemy. Charles IX de sanglante mémoire, Catherine de Médicis et les Guises, avaient ensemble médité cet épouvantable projet pendant près de deux années. Le signal est donné; à la voix du souverain et des prêtres, la moitié de la nation attaque l'autre à l'improviste, le poignard à la main. Dans la capi-
1 Cet original est un des documens les plus curieux que Ton conserve aux Archives. Il est dans la forme d'un diplôme, et trèslisiblement e'crit sur parchemin. On y lit les signatures de la reine de Navarre, des princes de Navarre et de Condé, de Louis de Nassau, de l'amiral de Châtillon, de De Bèze et des autre» ministres assistans.
taie seule plus de soixante et dix mille citoyens tombent martyrs de leur foi, et l'ont voit Charles IX lui-même à l'une des fenêtre de la galerie du Louvre faire eu sur ses sujets protestans. Dans les provinces, mêmes ordres et mêmes exécutions, sauf dans quelques-unes , à Clermont, à Mâcon, à Bayonne, en Dauphiné, en Provence , en Bourgogne, à Nîmes, où les St.-Herem, lesLaGuiche, les d'Orthez, les de Tende, les Gordes , les Charni , les de Villard , refusaient courageusement d'obéir, en répondant que les fonctions de bourreau n'entraient pas dans celles de leur office. On a besoin de reposer son esprit sur de pareils traits, quand d'ailleurs on voit un roi sanguinaire se baigner ainsi dans le sang de ses sujets , des soldats qui lui obéissent, des historiens qui approuvent sa conduite , un Baronius qui considère cet effroyable carnage comme une exécution nécessaire, un Parlement qui fonde une procession pour fêter l'anniversaire de ce grand jour, un pape enfin1 qui entonne unéTe Deum en action de grâces au moment où le cardinal de Lorraine, instruit par un courrier, vient lui apporter la nouvelle de cet horrible attentat !
Les protestans, décimés dans la nuit de la St.- Barthélemy, s'aperçurent trop tard qu'ils n'a-
1 Buon compagno , Grégoire XIII (voy. Voltaire, Histoire du Parlement de Paris, çhap. XXYIIÏ).
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vaient de salut à espérer que de leur courage, ou d'une prompte retraite. Les uns courent aux armes, les autres quittent la France, les premiers périrent en grande partie sur divers champs de bataille, ou dans les murs de Sancerre; quanta ceux qui émigrèrent, ils se dirigèrent presque tous vers la Suisse, où la conformité de foi devait leur faire trouver un accueil fraternel. Ainsi au moment où Charles IX bourrelé de remords meurt de la mort de Jean de Savoie, laissant échapper par tous les pores et dans des douleurs atroces le sang dont il s'est abreuvé, les protestans atteignent par milliers la frontière, et vont porter sur une terre amie leurs maux à soulager, et les trésors de leurs connaissances et de leur industrie.
Genève recueillit une bonne partie des religionnaires fugitifs échappés au massacre de la St.-Barthélemy. Parmi eux on remarquait les fils de l'amiral de Châtillon oui avait donné tant de marques d'intérêt à la république, les docteurs en droit Ottoman et Daneau, et une foule d'autres Français distingués par leurs talens ou leur naissance. On n'était pas tout-à-fait sans inquiétude dans le premier moment. On craignait que Catherine de Médicis ou Charles IX ne fit réclamer les plus éminens des réfugiés ; aussi est-ce dans cette crainte qu'on fit éloigner les fils de l'amiral de Châtillon. On prit d'ailleurs la résolution de
contraindre les étrangers à prendre des lettres d'habitation sous peine de se voir renvoyer , et de recevoir, en cas de résistance , trois coups d'estrapade1. Les appréhensions inspirées par l'acharnement que mettait la cour de France à poursuivre les protestans devinrent de jour en jour moins inquiétantes , grâces aux préparatifs des Suisses, qui redoutant de semblables persécutions se préparèrent à une résistance désespérée. Genève était un point trop important à défendre pour que les ligues songeassent à l'abandonner ; dès lors on y reprit un peu de tranquillité et l'on s'y occupa de mettre à profit la présence des nouveaux hôtes.
L'étude du droit était reetée le patrimoine presque exclusif des docteurs que les Conseils appelaient dans leur sein quand il s'agissait d'une question sujette à controverse. Leur influence était d'autant plus grande que jusqu'à la publication des édits de i568^ le droit romain seul régissait les intérêts civils des Genevois. Depuis ces dernières lois, il devenait nécessaire d'avoir des jurisconsultes ou avocats. A cet effet deux professeurs réfugiés , Ottoman et Daneau , furent invités à donner des leçons publiques , qui réunirent un
' Le i5 octobre iSj2, on donne ordre aux étrangers qui ne se sont pas fait recevoir liabitans de vider la ville dans les vingtquatre heures, sous peine de trois coups d'estrapade (reg. des Conseils, de Grenus).
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bon nombre d'auditeurs. La Compagnie des pasteurs ne vit pas sans jalousie s'élever cette chaire ; elle montra une grande répugnance à permettre que les leçons continuassent. On a de la peine à croire au langage que tenait le Consistoire d'alors à ce sujet. Il représentait : « Que quoiqu'il y eût « apparence que l'établissement d'une chaire de « droit tournerait au profit de cette ville , cepen- « dant il n'était pas sans difficulté, comme par « exemple que l'étude du droit ôterait de leur lus- « tre aux autres sciences, comme cela arrivait « dans les universités; que de plus, ceux qui s'ap- « pliquent à cette étude sont pour la plupart dé- « bauchés, étant pour l'ordinaire des jeunes gens « de qualité , qui ne seraient pas d'humeur à s'as- « sujettir à la discipline de cette église. » Il faut conclure de ces motifs allégués par les ministres, que les familles nobles étaient celles qui étaient les plus lentes à réformer les mœurs, et que professeurs eux-mêmes , ils craignaient de voir d'autres branches d'enseignement prendre le pas sur la théologie, et leur suprématie s'évanouir. Cet égoïsme exclusif et jaloux est malheureusement de toute époque. Hâtons-nous d'ajouter que les Conseils ne se laissèrent pas effrayer par les craintes fantastiques que la Vénérable Compagnie voulait lui inspirer. Essayons, dirent-ils^ et ils cher-
chèrent un professeur capable, auquel ils attribuèrent des appointemens convenables h
Si dans cette occasion l'intérêt personnel poussait les ministres à une sotte résistance, ils n'en rendaient pas moins d'immenses services en cherchant à abattre l'orgueil naissant des magistrats. L'édit de i5yo portait ses fruits. Les syndics et les membres des Conseils, débarrassés du contrôle populaire, fondaient insensiblement les bases de cette aristocratie de naissance, de fortune et d'emplois , qui va bientôt être appelée à jouer dans le long drame du i8me siècle un rôle ai fatigant. Sous Calvin les ministres auraient probablement obtenu l'avantage. DeBèze avait pour lui le jugement qui sonde jusqu'aux plus secrètes profondeurs du cœur humain , le talent qui donne la vie de l'expression aux pensées fortes, et le courage qui les produit au grand jour; mais il lui manquait cette énergie tant soit peu brutale qu'il eût fallu déployer pour balancer les influences contraires. Il arriva que De Bèze et les ministres furent tourà-tour morigénés par les Conseils , toutes les fois quils voulurent eux-mêmes donner des avis aux magistrats. Le premier avait écrit un ouvrage sur les droits et les devoirs des citoyens en charge,
1 Le professeur que l'on établit fut un sieur Bonuefoy. Tous ces détails sont extraits du procès-verbal de la délibération des Conseils du 3 mars \5j3 (rcg. des Conseils).
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intitulé De jure magistratuum ; grande rumeur parmi les syndics et les conseillers; on s'assemble^ on discute, et l'on résout d'interdire le livre, par la raison qu'il contenait des vérités odieuses l. Comme si la vérité devait être mise sous l'interdit, parce qu'elle n'était pas agréable à Messieurs des Conseils ! Un autre ministre de son côté, comprenant sans doute la charité chrétienne autrement que les magistrats qui venaient d'ordonner l'expulsion de tous les étrangers pauvres, avait eu le courage de dire en chaire : « Que dans Genève il « n'y avait pas deux personnes de vraiment cha- « ritables, et que si Jésus-Christ revenait à présent « sur la terre, et qu'il voulût être reçu habitant « de cette ville, on ne voudrait ni l'écouter ni « l'admettre qu'il n'eût des répondans, et que la « devise après les ténèbres la lumière, ne conve- « naît pas du tout aux Genevois, etc., etc. » îl fut censuré 2: c'était encore aux expressions près une vérité ; et bien que les mesures prises dans ce moment par les Conseils, aient produit des résultats profitables pour la cité, on ne devait pas moins déplorer la nécessité ou l'on se trouvait de chasser de ses murs les victimes les plus malheureuses des
1 Ce sont les propres termes du procès-verbal de la séance où l'interdiction du livre7de Calvin fut prononcée. On avait chargé les spectables Pioset, Warro et Bernard de l'examen du livre. Y. la délibération du 10 août idjô (reg. des Conseils).
3 Délibération du 1er décembre i5y3 (reg. des Conseils).
persécutions religieuses. Il y avait sans doute beaucoup d'avantage à ne recevoir que des riches ou des savans , mais aux yeux d'un ministre de l'Evangile il ne pouvait exister de privilège parmi les hommes échappés au même désastre.
Les sujets de reproches que les ministres avaient à adresser aux citoyens ne se bornaient pas là. Depuis que la main de fer de Calvin ne s'appesantissait plus sur ceux d'entre ces derniers qui affichaient des mœurs scandaleuses, du luxe dans les vêtemens, et un éloignement marqué pour les pratiques du culte, tous ces vices étaient revenus en honneur parmi certaines classes. La Vénérable Compagnie ne manquait ni de zèle ni de courage pour en demander la répression ; mais les magistrats ne punissaient pas les coupables, ou ne leur appliquaient que des peines légères: cependant il y aurait eu moyen de concilier les droits de la justice et ceux de l'humanité; il ne fallait pas plus relever les échafauds ou les bûchers de Calvin, que laisser perdre par une faiblesse sans exemple, les traces de la régénération morale qu'il avait opérée. Tel fut le sujet de nombreuses représentations présentées aux Conseils [ ar les ministres, et qui n'obtinrent que des résultats insignifiant *.
» Les ministres firent une de ces représentations le 8 juin i574- On remarque dans le procès-verbal de cette séance qu'ils se plaignent de ce que le peuple n'assiste plus aux sermons, à Texcep-
(i5y4) SIXIÈME époque.
Ce n'était plu9 le temps où la femme d'un ancien syndic se voyait forcée de faire amende honorable à genoux devant, les Conseils, portes ouvertes, pour avoir chanté avec ses compagnes une simple chanson, en dépit des défenses ecclésiastiques; où un membre du Deux Cents portait sa téte sur l'échafaud, pour crime d'adultère î La liberté démocratique avait succombé avec les Libertins, le libertinage leur avait survécu en partie.
Si l'influence de la religion nouvelle avait produit de salutaires résultats pour l'organisation intérieure de la cité, les idées exclusives des ministres éloignèrent le moment où les relations avec les cantons suisses devaient prendre une assiette plus sûre. Genève, après le massacre de la Saint- Barthélémy^ courait d'assez grands dangers. Ses murs s'étaient ouverts devant des milliers de réfugiés que l'esprit fanatique et persécuteur de Charles IX ne pardonnait pas , parce qu'ils avaient franchi les limites de ses états. Aussi chercha-t-on à se fortifier et à se tenir en garde contre des attaques attendues d'un moment à l'autre. Tous les citoyens en état de porter les armes furent divisés, en quatre régimens qui prirent le nom des places où ils se rassemblaient, et qui étaient celles du
tion de ceux de De Bèze, ce qui les afflige ; de ce que les procureurs embrouillent lesprocès, de la dc'bauche desjeunes gens, etc. (Reg. des Conseils.)
JBourg-de-Four, de Rive, de la Porte-Neuve et de St.-Gervais. Toutefois ces préparatifs étaient peu de chose, si Genève ne se voyait pas soutenue par les Suisses, ses alliés naturels. Il existait à la vérité un traité avec Berne , mais cette protection unique pouvait rester insuffisante , et coûtait toujours fort cher. Ces raisons poussèrent les magistrats à ouvrir des négociations dans le but de s'unir avec la généralité des cantons et spécialement avec ceux de Fnbourg et de Soleure. Les choses étaient assez avancées pour laisser espérer un résultat favorable, quand les ministres s'avisèrent de se jeter à la traverse. Ils prétendirent que l'on ne pourrait contracter un pareil traité sans s'exposer aux terribles effets de la justice divine. «En effet, disaient-ils, comment oseriez- (( vous violer aussi ouvertement les réglemens (( ecclésiastiques , en permettant aux Fribourgeois « et aux Soleurois de relever dans la ville les au- (( tels du catholicisme, sans craindre d'attirer la « malédiction de Dieu sur l'état, et d'être exposés aaux reproches des autres églises réformées?» Le parti de l'intolérance l'emporta sur les véritables intérêts du pays et pour n'avoir pas voulu permettre que d'anciens alliés et de nouveaux amis restassent fidèles à leur culte quand par hasard ils viendraient à Genève. Cette ville rompit les négociations, et, suivantla parolede sesministres: ((elle
(l 57 7) SIXIÈME ÉPOQUE. 287
se confia dans la Providence, qui déjà avait tant fait pour elle.
Pendant qu'on était à peine remis des ravages de la peste, des misères produites par des froids excessifs et des désastres amenés par deux tremblemens de terre, dont le premier renversa la porte de Cornavin dans les fossés, les Conseils firent un premier essai du pouvoir de créer ou d'augmenter les impôts, qu'ils devaient à l'édit de 1670, et cela sans la participation du Conseil général. Le Conseil étroit proposa au CC de doubler les gabelles , vu les charges extraordinaires du public , à l'exemple de plusieurs villes libres et républiques d! Allemagne et de Suisse, lesquelles par ce moyen sont devenues riches et opulentes. Le CC accéda au désir du Conseil étroit, et les gabelles furent doublées. A la suite de cette augmentation , qui sans doute était nécessitée par la dépréciation du numéraire, les honoraires des magistrats furent portés à un taux plus élevé, sans que toutefois ils pussent suffire à leur assurer une position indépendante.
Peu de temps après, les ministres, de leur côté, participèrent à cette augmentation ; et personne ne devait s'en étonner, car ils étaient auparavant si mal rétribués, que, s'il faut en croire le langage qu'ils tinrent devant les Conseils à ce sujet, nul ne voulait faire étudier ses en fan s pour le ministère , tom. ir. 19
de peur qu après eux ils ri allassent a l'hôpital , ce qui se voyait tous les jours ï.
Pour mettre à profit la tranquillité que laissait au pays le calme momentané dont jouissaient la France et la Savoie, les Genevois s'occupèrent de la révision des édits ecclésiastiques et du règlement des écoles. Ils se donnaient en même temps beaucoup de soins pour faire observer les édits somptuaires. Cependant de plus graves intérêts appelaient l'attention des hommes chargés de veiller aux destinées politiques de la république nouvelle. Peu d'années auparavant un projet d'alliance avec Soleure avait été rejeté, grâce à la malencontreuse intervention des ministres, qui prédisaient à la cité une ruine certaine, si jamais elle permettait, même à des étrangers, d'y pratiquer le culte catholique. Aujourd'hui les choses avaient changé de face : on avait été grandement inquiété du passage des troupes espagnoles, qui, venant de l'Italie , se dirigeaient vers les Pays-Bas, en passant par la Savoie et la Franche-Comté, comme aux temps où le duc d'Albe allait remplacer dans les Pays-Bas Marguerite de Parme et le cardinal Granvelle. Ce ne fut qu'une fausse alerte. Toutefois Genève s'était vue à deux doigts de sa perte ; car au moment du passage de cette armée,
'«Remontrance du Consistoire extraite (1rs registres du Conseil.
(1578) sixième époque. 289
les Bernois seraient sans doute arrivés trop tard au secours de leurs alliés y et on se défiait d'autant plus des dispositions des troupes de Philippe II , que ce prince armait pour la même cause qu Emmanuel-Philibert, et que tous deux avaient ensemble des relations assez intimes. Genève n'avait pourtant pas désespéré de son salut : on avait augmenté la garnison , réparé les murailles et mis l'artillerie sur un bon pied. Tout cela ne devail servir à autre chose qu'à tenir le patriotisme des citoyens en haleine, et à leur faire apprécier toute l'importance d'un traité que l'esprit méticuleux du clergé avait fait ajourner.
Dans les restitutions qu'ils avaient faites au duc de Savoie , les Bernois avaient toujours refusé de comprendre le pays de Vaud , à la possession duquel ils tenaient beaucoup pour le conserver, soit contre la France , soit contre les ducs de Savoie auquels ils l'avaient enlevé en i536 ; il entrait dans leur politique que Genève n'appartînt à aucune de ces deux puissances, et fût assez forte pour résister aux attaques dont elle pourrait être l'objet. Ce motif engagea les Bernois à prêter l'oreille aux propositions du roi de France , Henri III. Ce souverain , effrayé des succès de la ligue , et ne sachant à qui s'allier, envoya à Soleure Hauteforl de Bellièvre^ afin d'y négocier un traité avec les cantons suisses ; dans cette extrémité il ne re-
2QO HISTOIRE DE GENEVE. (l&79)
poussait pas plus les cantons protestans que ceux qui étaient restés fidèles au catholicisme. Berne accueillit ses ouvertures avec empressement; Soleil re suivit cet exemple: mais ces deux seules républiques donnèrent les mains aux négociations. On conçoit que Genève ne devait pas manquer de demander son admission dans le traité ; les circonstances étaient d'autant plus favorables , que les Bernois, dans leur propre intérêt, exigeaient que l'indépendance de Genève fût garantie. Les choses furent si habilement conduites , que le traité qui intervint, et qui avait été sollicité par Henri 111 pour s'assurer des auxiliaires, contint pour stipulation principale que Genève y serait comprise , et que les trois parties contractantes s'engageaient à concourir à sa défense. Les mandataires de Genève étaient Michel Roset, historiographe de la république, et Ami Warro, tous deux anciens syndics. La diplomatie de l'époque n'était pas inaccessible à la séduction. On se rappelle que dans le temps où Charles III avait fait tomber à Genève les têtes des hommes généreux qui s'opposaient à ses usurpations, l'or., qu'il versait à pleines mains, rendait vaines les réclamations des Genevois en Suisse, et que Besançon Hugues était forcé d'user des mêmes armes. Il en était de même au moment du traité de Soleure; mais il ne fallait pas regretter les riches cadeaux faits à de Bellièvre, ambassa-
{ f 579) SIXIÈME ÉPOQUE. 2QI
deur français, et à l'avoyer Mullinen; il s'agissait pour Genève d'être oa de n'être pas , et les plus grands sacrifices ne pouvaient être mis en balance avec tout un avenir d'indépendance et de liberté. 1
Les stipulations du nouveau traité portaient que, dans le cas où Genève viendrait à être menacée , Berne et Soleure seraient tenues d'y envoyer une garnison auxiliaire de quinze cents hommes, pour la solde et l'entretien desquels le roi de France devrait fournir une somme de six mille cinq cents écus par mois ; deux mois de cette solde devaient rester toujours déposés à Soleure à cet effet ; le tout afin de veiller à la conservation de la métropole du calvinisme. La conclusion de ce traité olfre un exemple frappant des concessions que la politique arracbe parfois aux souverains et aux peuples. Long- temps les rois de France avaient persécuté les protestans ; long-temps , Berne réformée avait été en guerre avec Soleure, restée fidèle au catholicisme. La politique dicte ses volontés , et soudain le roi de France , Berne et Soleure se réunissent pour proléger Genève, véritable centre d'impulsion dans la carrière régénératrice , ouverte par la réforme. Toutefois il
\ Cç traite fut conclu à Soleure le 8 mai 1679. Il est textuellement rapporte' aux Preuves de Spon avec toutes les pièces y relatives , pouvoirs , ratifications , etc.
2()2 HISTOIRE DE GENEVE. (l^7(j)
ne fallait pas que Genève fit reposer son avenir sur la base chancelante de pareils traités , aussi faciles à rompre qu'à conclure. Ils ne devaient servir qu'a rendre un peu de confiance au peuple , et à inspirer quelques craintes au duc de Savoie ; et dans des temps bien rapprochés, Genève, imprudente dans son zèle allait se trouver abandonnée de tous ses nouveaux alliés , après s être vue par eux poussée au sein des plus graves dangers.
Bien que les circonstances plaçassent Genève dans une dépendance presque absolue vis-à-vis des Suisses et du roi de France, puisque le traité s'était négocié sans l'intervention directe de ses représentai, la république mit cependant beaucoup de dignité dans son acceptation. Les précédens de Henri III étaient assez connus pour que l'on pût craindre qu'il voulût exercer des persécutions contre ses sujets réformistes accueillis à Genève ; aussi ne saurait-on donner trop d'éloges à cette clause de l'acceptation du traité , aux termes de laquelle la république , tout en s'interdisant de donner asile aux ennemis du roi de France , déclarait qu'elle n'entendait pas comprendre dans cette catégorie ses sujets persécutés pour fait de religion. Il n'est pas inutile de remarquer que les lettres d'acceptation du traité de Soleure furent souscrites au nom du Conseil général , que cependant on ne prit pas la peine de convoquer à cet
(l57<)) SIXIÈME ÉPOQUE. 20,5
effet. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis que les Conseils inférieurs s'étaient fait accorder le droit d'établir des impôts ; ils ajoutèrent alors à cette première conquête une notable usurpation , en enlevant au souverain l'approbation ou le rejet des traités proposés.
S'il fallait remonter à la source des empiétements déjà nombreux de l'aristocratie nouvelle , il serait facile de la signaler. Uéja en i55g, pendant l'exil de Calvin, les Conseils avaient proposé au peuple de leur laisser l'initiative des lois, mais le Conseil général n'eut garde d'y consentir. Lorsque Calvin, qui d'abord avait lutté contre les classes élevées , fut rappelé , il les ménagea un peu plus, et fesant céder l'esprit d'indépendance à la fermeté de son caractère, il façonna insensiblement la cité à l'obéissance la plus absolue. Son triomphe servit merveilleusement les projets de l'aristocratie, qui, peu d'années après sa mort, fit approuver sans peine les édils de i568, où fut consacré le principe, que rien ne pût être porté au Conseil des Deux-Cents qu'il n'eût été traité en Conseil étroit , et que le Conseil général n'eût à s'occuper que des matières qui lui seraient soumises par les deux Conseils. Vinrent ensuite l'édit de i5yo sur les impôts et le traité de Soleure, il ne restait donc au peuple que l'élection des magistrats et l'approbation des édils. Les présentations et le gra-
294 HISTOIRE DE GENEVE. (*5yC))
beau rendaient ce premier droit presque illusoire; et le peuple s'étant insensiblement accoutumé à prendre les membres de la magistrature parmi ceux du Conseil étroit, ceux-ci arrivaient à réunir en leurs mains toutes les branches de l'autorité. Ils avaient, l'élection presque entière du Conseil des Deux-Cents, et ce dernier Conseil se laissait dominer par celui des Vingt-Cinq , qui destinait les places vacantes dans son sein à l'obséquiosité et au servile dévouement. Si, dans les monarchies, le pouvoir est envahissant de sa nature, il en est de même dans les républiques , lorsque l'établissement de corps administrateurs permanens y est autorisé par la constitution , ou favorisé par l'indifférence des citoyens. En i54o, la république de Berne répondait aux Conseils de Genève, qui lui demandaient communication de son mode de vivre : « Nos institutions^ bonnes pour un pays où « le patriciennat est le pouvoir, ne peuvent vous « être utile puisque chez vous tout est soumis au (( peuple. » En 1-579., Berne eut communiqué ses lois sans réflexions.
Sous le règne d'Emmanuel-Philibert, Genève avait joui d'assez de tranquillité du côté de la Savoie. Ce prince, destiné d'abord à l'état ecclésiastique ^ était monté sur le trône ducal dans un moment où tout semblait désespéré. Il sut conjurer la mauvaise fortune par beaucoup de prudence et
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quelque peu d'habileté. Ses états lui furent en partie rendus par les traités.; mais dans un désordre tel, qu'il dût déployer une grande activité pour y effacer les traces des longues guerres qui venaient de les désoler. Il fortifia Turin, éleva quelques forteresses, établit l'administration sur des bases régulières , et consacra enfin trois jours par semaine à des audiences publiques, pendant lesquelles le peuple était admis à solliciter à titre de grâces ce que les Savoyards du treizième siècle eussent demandé à une souveraineté concitoyenne. Pourquoi faut-il avoir à ajouter à cette courte biographie d'Emmanuel-Philibert, qu'il dirigea ou laissa diriger d'atroces persécutions contre ses sujets des Vallées, d'Angrogne, de St. -Martin, de la Pérouse , de Luzern, par cela seul qu'ils persistaient à servir Dieu sur les autels élevés par leurs pères ! Tant de gages donnés à la foi catholique et aux fanatiques représentais de la papauté^ le rendirent cher au clergé , qui se pressait autour de son trône , autant pour le faire persévérer dans ces voies, que pour mettre à profit la faiblesse de ses dernières années. Aussi , dans les temps les plus rapprochés de sa mort, sa cour ressemblait-elle plutôt à celle d'un prince ecclésiastique, régnant sur un peuple d'évêques, de prêtres et de moines, qu'à celle d'un duc ami de ses sujets , guerrier par tradition , et protecteur des sciences et des lettres
296 HISTOIRE DE GENEVE. (ï58o)
par inclination et par goût. Emmanuel Philibert mourut près d'un an après la conclusion du traité de Soleure 1 , laissant les rênes du pouvoir à son fils Charles-Emmanuel Ier, que ses complaisans historiographes ont surnommé le grand, avec autant de raison qu'ils en avaient de donner le titre de bon à son aïeul, couvert du sang des Lévrier, des Naviz et des Blanchet. Les Genevois auront bientôt l'occasion de le décorer d'un autre titre, de celui de héros de l escalade ; celui-là seul lui appartient et résume assez exactement l'histoire de sa vie, qui se passa en entreprises fanfaronnes et en paroles violées. Emmanuel-Philibert était loin de prévoir les périlleuses destinées de son fds, lorsque près d'expirer il lui adressait avec fermeté ces paroles remarquables: « Apprenez, mon fds, (( par ma mort quelle doit être votre vie, et par « ma vie quelle doit être votre mort; l'âge vous a « rendu capable de gouverner les états que je vous « laisse, conservez-les aux vôtres; craignez Dieu , (( il sera votre protecteur.... » — Vaines exhortalions ! ni les désastres de 1 556, ni les avis d'un père mourant n'empêcheront Charles-Emmanuel de recommencer Charles III. Rien n'est lumière pour les princes, ni leçon pour les ambitieux.
1 Ce souverain mourut à Turin des suites d'une hydropfsie le 3o juin i58o. Charles-Emmanuel Ier, qui lui succe'da, e'tait né à Rivoli en i562 : il e'tait donc âge' seulement de dix-huit ans quand il monta sur le trône ducal.
( 1 58 1 ) simljik époque. 297
Dès que le nouveau duc se vit au pouvoir, il réorganisa complètement l'administration dans ses états, il concentra les branches du gouvernement, et commença à armer secrètement. Parmi les conquêtes qu'il méditait, celle de Genève l'occupa la première ; mais avant de l'attaquer à force ouverte, il voulut essayer de s'en emparer par surprise, et dans ce but il chercha à corrompre quelques citoyens. Il est rare que la population la mieux composée ne renferme pas de ces hommes chez lesquels la soif de for étouffe les sentimens patriotiques. Tels furent successivement les Desplans > les Taravel, les Bâtard^ les Ami Lambert, qui payèrent de leur tète la part qu'ils prirent à des complots dirigés contre la liberté de leur patrie. On connaissait les projets secrets du duc de Savoie ; aussi la surveillance du gouvernement ne fut-elle pas prise en défaut.
Cependant le duc , qui ne conservait plus l'espoir de s'emparer de Genève par trahison , ne renonçait pas à celui de la prendre d'assaut. Heureusement ses premières tentatives avaient éclairé les Genevois, et déjà cinq cents Français, quelques compagnies de Berne et de Neuchâtel, et la cité tout entière sous les armes, étaient prêts à bien recevoir l'armée que le duc de Savoie avait confiée au comte de Kaconiz pour cette expédition. Cette campagne ne fut pas de longue durée; les intelli-
298 HISTOIRE DE GENEVE. (l582)
gences que les Savoyards croyaient avoir dans la ville n'étaient qu'un piège; il y eut une légère escarmouche près du pont d' Arve , et cette armée qu'à grand frais Charles-Emmanuel venait de mettre sur pied, ces quinze cents Suisses, qu'à force de sollicitations il avait obtenus des cantons catholiques , se retirèrent vaincus sans combattre , avant même que Genève se vît forcée à invoquer le traité de Soleure ; car les secours qu'elle avait reçus n'étaient composés que de volontaires. Toutefois Charles ne regardait pas cette retraite comme un échec : il était parvenu à jeter quelques germes de désunion parmi les cantons divisés par la religion ; il avait bravé Henri III , c'était une première satisfaction d'amour-propre à laquelle il attachait assez de prix.
Les corps permanens ne laissent jamais échapper une occasion d'augmenter leurs prérogatives. Fiers des bénédictions dont leurs concitoyens les environnaient , les membres du Petit Conseil voulurent faire tourner la reconnaissance nationale au profit de leur ambition personnelle. Ils demandèrent à être seuls chargés de la révision des édits, et que de plus., le grand Conseil, à l'approbation duquel ils la soumettraient, ne fût pas tenu de demander celle du Conseil général. L'abdication de ce dernier Conseil, le seul qui méritât le titre de souverain , eût été entière dans le cas où cette
(i 583) sixième Époque. 299
nouvelle proposition eût été accueillie; elle fut repoussée comme l'avait été par des influences contraires celle d'un conseiller du Deux-Cents,, Jacques Boutillier, qui , six ans auparavant, avait voulu obtenir l'initiative pour le grand Conseil , et quelques nouvelles garanties en faveur du peuple dans le jugement des affaires criminelles. Le grand Conseil , en repoussant la demande du Sénat, prenait sa revanche de l'échec qu'il avait éprouvé en 1577, et ^ ajournait ainsi les projets aristocratiques du Sénat , qui ne vit plus d'autre moyen de les faire réussir que celui de rendre tous les jours le Deux-Cents plus dépendant de lui.
Parmi les démarches que Charles-Emmanuel avait faites pour brouiller entre eux les cantons fidèles à la foi romaine et les cantons évangéliques, une seule pouvait être funeste à Genève , si elle avait eu le succès espéré : c'était celle à l'aide de laquelle il avait poussé les cantons catholiques à ne consentir au renouvellement de l'alliance de la ligue helvétique avec la France, dont le terme était arrivé, qu'à la condition que Henri III renoncerait à la défense de Genève. Ce souverain était faible, et dominé par l'esprit fanatique des hommes qui l'entouraient; il eût sans doute cédé sur ce point, si la guerre de la ligue, et le langage ferme des cantons protestans ne lui avaient inspiré la crainte d'augmenter dans un pareil mo-
300 HISTOIRE DE GENEVE. (l584)
ment le nombre de ses ennemis, sans pouvoir compter beaucoup sur l'appui de ceux qui voulaient l'entraîner à cette démarche. Il refusa donc d'abandonner Genève: toutefois cette résolution , précédée de longues incertitudes, fit entrevoir à la république la nécessité de chercher des alliés plus fermes , et irrita le duc de Savoie à tel point, qu'il se jeta ouvertement dans les bras de Philippe II , dont il épousa la fille Catherine d'Autriche, alors infante d'Espagne.
Charles-Emmanuel et le fils de Charles V, enchantés de s'unir contre le roi de France , que tout deux haïssaient de toute la puissance des haines politiques, donnèrent à ce mariage une solennité extraordinaire , une splendeur et un éclat inimaginables. Les fêtes durèrent près d'un mois, et avant de rentrer dans ses états, Philippe II combla son gendre de riches cadeaux , parmi lesquels il lui fit remarquer l'épée que portait François IC1 à la bataille de Pavie, Funeste présent ! il pouvait flatter l'orgueil de Charles-Emmanuel, mais le moment n'était pas éloigné où cette épée ne devait pas même lui être bonne à défendre ses propres états de l'invasion française. Pendant que le duc s'amusait ainsi à parader auprès de sa nouvelle épouse avec l'épée de François Ie' , Iloset et Chevalier, magistrats genevois, négociaient au nom de la république une alliance perpétuelle, qu'il?
( 1 584) SIXIÈME ÉPOQUE. 3oi
auraient voulu conclure avec tous les autres cantons, mais qui du moins fut convenue et arrêtée avec Berne et Zurich, et bientôt solennellement jurée en Conseil général l. Ce traité fut maintenu jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Il est peu d'alliances entre souverains qui aient duré aussi long-temps. Les hommes ont des caprices, les peuples ont des intérêts.
Si quelque chose pouvait égarer le duc de Savoie et le pousser dans le parti opposé au roi de France , c'était assurément la position des choses en Europe. Philippe II armait sa flotte invincible, Sixte V semblait donner les mains à tous ses projets, les cantons étaient loin d'être unis, l'Angleterre et la Hollande ne pouvaient que songer à se défendre , et Henri III tremblait sur son trône, ébranlé par les ligueurs. Tout cela devait bientôt changer; un coup de vent détruit ou disperse l'immense tlotte de Philippe II, la liberté des Provinces-Unies s'affermit par des triomphes, le sang coule en France, sans que Henri III soit abattu, les secours promis par l'Espagne se font attendre , ceux envoyés par le pape sont retirés, et Charles Emmanuel se trouve seul face à face avec des ennemis irrités , les Bernois sur lesquels il a voulu prendre
1 Celte nouvelle alliance fut approuvée et jurée solennellement en Conseil général le 8 octobre 1 5 84 • Le traité est rapporté aux Preuves de Spon.
3o2 HISTOIRE DE GENEVE. (l588)
Lausanne par surprise, les Genevois auxquels il a coupé les vivres, et Henri 111 contre lequel il a conquis le marquisat de Saluées. Après tant de griefs , il paraissais probable qu'instruit par lui à savoir exploiter les événemens, le roi de France, Berne et Genève s'occuperaient de lui faire la guerre dans lé moment où elle devenait moins périlleuse pour eux. C'est en effet ce qui ne manqua pas d'arriver, et ce qu'il y a de plus remarquable dans le commencement de cette guerre, c'est que Genève, qui avait dans le principe été la cause des mésintelligences, se précipita la première sur le champ de bataille et, le quitta la dernière.
Dans l'entreprise que Sixte V voulait diriger contre Genève et contre la France^ d' accord avec l'Espagne et Charles-Emmanuel, on était loin de s'entendre sur le sort à venir de cette ville. — Le pape voulait après la conquête y rétablir la foi romaine, et faire monter un sien neveu sur le fauteuil épiscopal, tandis que le duc de Savoie prétendait la réunir à ses états ; il allait même jusqu'à promettre secrètement à Henri III qu'il la ferait raser au besoin, pour ne pas lui donner de l'ombrage. A tous ces beaux projets bien dignes de leurs auteurs, il ne manquait que la prise de Genève, et cette république, quoique fort inquiétée par une rude famine, due en partie aux prohibitions du-
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cales, ne se trouva pas moins en position de se défendre et même d'attaquer.
Henri III, depuis la prise du marquisat de Saluées par Charles-Emmanuel , ne songea plus qu'à entraîner les Suisses et les Genevois dans la lutte qu'il voulait engager avec lui. Sanci fut chargé de négocier dans ce sens; il se rendit d'abord à Berne où il réussit, de là il revint, et n'eut pas de peine à résoudre les Conseils à entrer dans cette ligue , Genève étant la partie la plus intéressée dans le grand procès qui allait se débattre sur le champ de bataille. Cependant le duc armait, Sanci n'avait point amené de troupes , il sollicitait un emprunt, les Bernois n'étaient pas entrés en campagne, et le duc armait de toutes parts et s'approchait du Chablais. On prit le parti le plus hardi , mais le plus sage dans cette occasion , ce fut celui d'aller porter le théâtre de la guerre sur les états ducaux l. Guitri , officier français,, élu général de la petite armée genevoise , à peine forte de neuf cents hommes , rompit les ponts d'Etrambières et de Buringe , s'empara en quelques jours de Bonne^ du château de Saint-Joire et de Gex , et revint à Genève, n'ayant perdu que quelques hommes dans sa dernière conquête. Dans la ville , le zèle des ci-
1 Cette résolution fut définitivement prise le iri avril 1589, après de nombreuses délibérations entamées le 29 mars entre les grand et petit Conseils (registres des Conseils).
tom. 11. 20
5o4 HISTOIRE DE GENEVE. (^So,)
toyens s'était réveillé, on réparait les fortifications, on élevait une tête de pont près de l'Arve et telle était la confiance de la cité dans la bonne foi des Français et des Bernois,, que chacun s'empressait de verser son offrande , pour remplir l'emprunt négocié par Sanci, et que le château de Gex fut remis sans difficulté aux Bernois, qui n'avaient pas encore envoyé une seule compagnie. Il est vrai qu'aux termes d'un traité , signé par Sanci , Berne devait recevoir à titre d'indemnité de guerre le bailliage de Gex et le Chablais. Le Sénat de Genève en obtint un semblable, qui assurait à la république , d'abord l'incorporation de tout le pays compris entre Bonne et le torrent des Housses, et entre le Salève et le Rhône ; en second lieu, la souveraineté du Faucigny jusqu'au remboursement des sommes avancées ou dépensées pendant la guerre ; enfin , il y était stipulé que la paix ne pourrait se faire que d'un commun accord , et que Genève serait comprise à l'avenir dans le traité de paix perpétuelle , existant déjà entre la France et les ligues suisses. On voit que l'ambassadeur était généreux,* mais n'était-il pas aussi présomptueux que Charles - Emmanuel , en fesant d'avance le partage de ce qu'on avait à conquérir ? Aussi , ni les uns ni les autres ne virent-ils leurs prévisions se réaliser. Quant à la bonne foi de Sanci , il est permis de la suspecter; car il est évident que dans
(l5S(j) SIXIEME ÉPOQUE. 5o5
tout ceci il songeait beaucoup plus à faire une vigoureuse diversion aux entreprises de Charles- Emmanuel, déjà maître du marquisat de Saluées, et à attirer une armée suisse en France au secours de son maître, aux prises avec la ligue, qu'à agrandir le territoire du canton de Berne ou de la république. C'est ce qu'on appelle de la diplomatie.
Le Sénat avait souscrit au traité proposé par Sanci, mais il ne l avait pas d'abord communiqué au Conseil général ; le grand Conseil même n'en avait pas été instruit ; il n'en reçut communication que quelque temps après. On voit qu'il importait beaucoup à ceux qui prenaient la responsabilité de cette convention , d'amener les choses au point où elle pourrait recevoir son exécution. Tel fut le motif qui décida le Sénat dans les expéditions dirigées contre le Fort-del'Ecluse, important à conquérir, puisqu'il était la clé du bailliage de Gex et de la plaine promise aux Genevois. Plusieurs compagnies de Berne étaient arrivées, et la petite armée s'achemina vers le fort. Trois attaques successives n'eurent aucun résultat , parce que le fort était défendu par une garnison suffisante , et par un corps de cavalerie, commandé par Sonas. Après avoir échoué de ce côté , l'armée genevoise considérablement augmentée se mit en marche vers Ripaille , ancienne
5o6 HISTOIRE DE GENEVE. (^89)
retraite d'Ame VIII , premier duc de Savoie y et tour-à-tour duc, ermite, pape, évêque et moine. Charles-Emmanuel l'avait transformée en citadelle , avec un port et des galères armées. Thonon et quelques châteaux furent soumis en passant, et bientôt la garnison de Ripaille se vit forcée à capituler. Le fort fut rasé, le port comblé, et les galères détruites.
Si la guerre eût continué avec cette vigueur , assurément le duc de Savoie aurait été bientôt contraint de faire la paix à tout prix ; malheureusement il n'en fut pas ainsi: l'infatigable Sanci, courut à Berne , où il parvint à faire entendre aux Conseils que l'armée pourrait sans danger entrer en France pour y secourir Henri III, dont la chute entraînerait la ruine de la coalition. Que pouvait faire Genève après le consentement des Bernois ? On se soumit, et la république, compromise avec un ennemi dont l'armée comptait huit mille hommes de troupes , dut s'apprêter à lutter seule contre lui avec un millier de soldats et sa milice citoyenne. Qu'on se figure les appréhensions des Genevois à l'aspect de ces dix mille hommes aguerris, armés pour sa défense, et qui^ l'abandonnant, traversent ses murs et emmènent avec eux l'artillerie qu'on leur a prêtée ! Les capitaines qui ont mérité leur confiance , Sanci , Guitri , Villeneuve et Beau jeu , partent tous; il ne leur
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reste plus qu'à improviser des soldats, des canons et des généraux ; loin de se désespérer, on résout, au contraire , de continuer la guerre ; car , quelle paix attendre dans un pareil moment! A peine avait-on appris que les négociations des envoyés bernois de Buren et d'Erlach , qui étaient venus se joindre à Michel Roset et à Varro , n'avaient pu retarder d'un instant le départ de l'armée , que tout était disposé pour organiser la défense. Le syndic Ami Varro est élu général , le conseiller Duvillard devient son lieutenant, et les conseillers Andrion et Barillet sont faits sergens -majors. D'Erlach de son côté obtint des seigneurs de Berne, qu'on laisserait quinze cents hommes pour garder le pays de Gex et le Chablais. Peu de temps après , les auxiliaires bernois furent portés à quatre mille cinq cents hommes. En attendant ces renforts ^ ii était impossible de songer à prendre l'offensive ; aussi se borna-t-on à attendre l'ennemi ; on détruisit une partie des châteaux conquis , et l'on ne conserva de garnison que dans ceux de Ternier , de Bonne , de Monthoux , de Boëge et de Saint-Joire.
Comme on l'avait prévu , Charles ne tarda pas à s'avancer pour réparer les désastres de la première campagne, il divisa ses forces, et pendant que le baron d'Hermance mettait le siège devant les châteaux où les Genevois avaient laissé des
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garnisons , un autre corps attaquait le fort du pont d'Arve. D'Hermance fut plus heureux que le duc ; il prit Boége et Saint-Joire , et menaça Bonne et Marcossey , tandis que Charles-Emmanuel , à la tête de deux mille hommes d'élite , se fesait battre au pont d'Arve. Ce prince, prenant des défaites pour des affronts , tourna ses armes contre le château de Ternier , sous les murs duquel il arriva avec plusieurs pièces de canon. La garnison ne comptait que cinquante-huit hommes, elle se défendit vaillamment; mais cédant au nombre et à la vive canonnade qui déjà avait fait brèche, elle capitula, se reposant sur la foi de la parole ducale. Ces braves allaient se retirer, quand le loyal Charles-Emmanuel donna l'ordre de les faire pendre tous. . . . Une aussi atroce vengeance ne rétablissait pas les affaires du duc. Son armée a beau se recruter, vainement il réunit huit mille hommes pour donner l'assaut à la tête du pont d'Arve, il est de nouveau repoussé, et ses troupes, quoique fortes en cavalerie, sont encore battues peu de jours après dans la plaine du Plan-les-Ouates.
Jusque-là , la guerre n'avait présenté que des chances assez heureuses aux Genevois , et ils avaient lieu de penser qu'elle serait bientôt plus glorieuse, puisque de Watteville, à la tête des trois mille hommes promis , s'approchait du champ
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de bataille. Charles-Emmanuel eut le bon esprit de juger sa position , et il s'empressa de conjurer le danger , en fesant aux Bernois les offres les plus avantageuses, à la seule condition d'abandonner leur alliance avecGenèveet avec la France. Ceux-ci n'étaient pas disposés à se fier beaucoup à la parole de Charles-Emmanuel ; ils avaient pu juger de sa bonne foi dans les innombrables diètes, inutilement réunies depuis six années pour concilier ses différends avec Genève. Ils acceptèrent une trêve de trois semaines , et ne firent pas moins avancer le corps commandé par de Watteville , nonobstant les amusemens de paix dont il les berçait; car telles furent leurs propres expressions, assez peu honorables pour le duc de Savoie.
Rien n'est plus propre que les succès à étourdir les hommes, et à leur faire oublier leur faiblesse relative. Tout fiers de leurs premières victoires, les Genevois ne se laissèrent pas décourager par la trêve qui leur enlevait plus de quatre mille combattans, et prétendirent prendre encore l'initiative des hostilités. Peu à peu ils s'étaient formés à la guerre, et bien que toujours nférieurs en nombre, ils surent balancer les avantages, s'ils ne furent vainqueurs dans toutes les rencontres. C'est ainsi qu'ils assaillirent les Savoyards, et les mirent en déroute àSacconnex et aux Plan-les-Ouates, et que
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jamais ils ne reculèrent devant une agression , bien que souvent ils eussent pu s'apercevoir qu'on les attirait dans une embuscade. Presque tous ces combats se ressemblent ; en donner le récit détaillé paraîtrait fastidieux. Je ne parlerai donc que de quelques-uns de ces faits d'armes, afin de donner une juste idée de l'ensemble de la campagne.
Beaucoup de Genevois avaient des propriétés dans le mandement de Ternier, et voulaient aller en recueillir la moisson ; il ne fallait songer à faire cette récolte qu'au moyen d'une sorte de conquête. A cet effet on se disposa à diriger de ce côté une expédition protégée par des troupes, et on choisit le 9 juillet pour le départ. Le duc en fut prévenu ; sur-le-champ il fit embusquer des compagnies d'infanterie et de cavalerie dans le bois de la Bâtie, dans les vignes du bas de Lancy, à Pesey, et sur tous les points qui avoisinent le pont d'Arve, Ensuite il fit avancer un corps isolé sur les hauteurs de Pinchat. Les Genevois, au lieu de renoncer à leur projet, donnèrent tête baissée sur ce corps; surpris par les autres ils firent bonne contenance et se défendirent avec un avantage marqué pendant toute la journée. Leur perte fut faible, et celle des Savoyards considérable. Toutefois ils ne purent aller faire la moisson ; mais il avait été glorieux pour eux de disputer ainsi le
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champ de bataille contre des forces dix fois plus considérables que les leurs. Les dispositions prises dans cette journée annonçaient dans les chefs genevois quelques principes de tactique militaire remarquables pour l'époque. On avait placé une pièce de canon sur les hauteurs de St. -Jean, et son feu balayait les cavaliers embusqués au bois de la Bâtie ; une autre, placée sur les bords de l'Arve> tirait sur les vignes du bas de Lancy ; une troisième jouait des hauteurs de Champel , et les trois qui garnissaient la tête de pont achevaient de porter le désordre dans les corps savoyards, qui successivement se portaient sur le théâtre du combat. Le capitaine Bois se distingua particulièrement dans cette affaire : il était à la tête de soixante cavaliers , et avait été chargé d'observer un ptos de quinze cents lanciers , dont la coopération eût décidé la victoire en faveur du duc ; il manœuvra si bien, et chargea si vaillamment à plusieurs reprises, que ce corps, inquiété d'ailleurs par le canon, ne put prendre part à l'action.
Peu de jours après il s'engagea un nouveau combat sur le même champ de bataille ; le duc y prit part en personne , sans que pour cela l'avantage restât à son armée. Elle était forte de six mille hommes, parmi lesquels figuraient les gardes du prince en uniforme écarlate. Les Genevois ne pouvaient mettre en ligne que sept cents hommes;
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mais ils se conduisirent avec tant de courage et d'habileté , que la victoire leur resta. Le capitaine Bois se distingua de nouveau dans ce combat ; malheureusement ce brave ne survécut pas longtemps à ces premiers succès.
La trêve que les Bernois et le duc avaient conclue pour quelques semaines venait d'expirer, et bien que les Genevois eussent été pendant toufc ce temps réduits à leurs propres forces, ils avaient su se maintenir. Cependant les négociations, ouvertes depuis le commencement de la trêve , étaient restées sans résultat. Les Bernois s'ébranlèrent donc, et traversèrent Genève pour rentrer en Faucigny, et y rouvrir la campagne. Les premières hostilités eurent lieu entre Bonne et St.- Joire , dans le voisinage du prieuré de Peillonnay. Le baron d'IIermance était rentré dans son château de St.-Joire, et pour s'opposer aux progrès des Suisses , il s'était avisé d'élever un fortin sur la montagne des Chalets ; il en avait fait barricader les abords , et sous la protection de ces retranchemens , où il avait fait placer les troupes savoyardes et piémontaises qu'il commandait, il crut pouvoir disputer le passage aux ennemis. L'action devint sérieuse après une escarmouche engagée depuis le matin, et l'honneur en resta tout entier aux Genevois. Ceux-ci avaient passé la nuit au village de Vieu : arrivés près de l'ennemi,
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et ayant appris depuis quelque temps à ne pas le redouter, ils n'attendirent pas que les Bernois fussent en ligne ; attaquer les Savoyards et les mettre en déroute fut l'affaire d'un moment. Valpergue et St. -Martin, capitaines savoyards, tombent sur le champ de bataille; d'Hermance fuit, et va cacher sa honte derrière les murs de son château de St.-Joire, pendant que ses soldats errent de rochers en rochers sur les hauteurs du Môle ou de la montagne de Vieu. C'est dans cette action que le brave capitaine Bois perdit la vie l. Pas de victoire qui ne coûte du sang et des larmes !
Si les capitaines bernois, qui avaient près de dix mille hommes sous leurs ordres, eussent voulu profiter de leurs avantages , Charles - Emma nuel aurait pu se bien repentir d'avoir, par la prise du marquisat de Saluées, attiré la guerre sur ses peuples. L'incertitude des Suisses le sauva; conçoit-on en effet qu'une armée pareille borne toutes ses opérations à la capitulation d'une garnison de dix-neuf hommes , renfermée dans le château de St.-Joire, lorsque les Genevois seuls venaient de mettre en fuite les principales forces de l'armée Savoyarde! Les Bernois arrêtèrent là le cours de leurs exploits; ils prêtèrent de nouveau l'oreille aux propositions de Charles-Emmanuel ,
■ Ce combat eut lieu le 20 juillet i5#9 (Gautier, Simon Goulardj Mémoires manuscrits).
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et forcèrent pour ainsi dire les Genevois à accepter avec eux une trêve qui devait durer jusqu'au 19 août. On en revint à des conférences qui se tinrent à Bonneville , et auxquelles les Genevois ne furent pas admis. Pendant ce temps l'armée bernoise rentra dans le pays de Vaud, ne laissant dans le bailliage de Gex que deux compagnies, sous les ordres de Diesbach.
Pendant qu'on avait obtenu quelques avantages sur les Savoyards dans le Faucigny, ceux-ci avaient envahi le bailliage de Ternier, où ils avaient commis d'effroyables atrocités; le viol , l'incendie, le pillage, ils se permirent tout; ce qui fesait dire aux malheureux habitans de cette contrée , que mieux aurait valu les défendre que d'aller en Faucigny commettre les mêmes dégâts. Ceux qui se plaignaient ainsi étaient forcés par le vainqueur à travailler au fort Sainte-Catherine , que le duc fesait élever au village de Songy pour contenir les Genevois.
La trêve que l'on venait d'accepter ne laissait à la république aucun espoir de voir se conclure un traité définitif. Tant de conférences , tant de diètes inutilement réunies avaient éclairé sur la bonne foi qu'apportait Charles-Emmanuel aux négociations; on n'avait donc rien à attendre que d'une coopération plus franche et plus énergique des Bernois, ou des événemens. L'assassinat de
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Henri III par Jacques Clément vint raviver les espérances des deux partis. D'une part , le duc de Savoie comptait sur de nouveaux troubles en France, pour envahir la Provence et le Dauphiné, tout en conquérant Genève sur son passage; de l'autre, les Genevois saluaient de tous leurs vœux l'avènement du roi de Navarre au trône de France, parce que ce souverain leur avait toujours témoigné le plus vif intérêt, et professait la même religion. Sous le règne de Henri III , la France n'avait été ni forte ni unie. Quand ce prince revint de Pologne, il trouva le trône ébranlé. Politique inhabile, il déclara la guerre aux protestans, ne put la soutenir et fut obligé de traiter avec eux , et de leur accorder le libre exercice de leur religion , des temples , des synodes , des parlemens. C'était sans doute une dure nécessité pour un des royaux complices de la St.-Barthélemi , que d'être ainsi forcé d'avouer sa faiblesse , et de faire réparation aux victimes échappées à cette horrible boucherie. Les guerres de la ligue finirent la vie de ce prince, et Jacques Clément, par un crime , débarrassa la France d'un roi sans énergie, sous l'empire duquel le retour de la tranquillité était désormais impossible. Le roi de Navarre, Henri de Bourbon, qui lui succéda plus tard sous le nom d'Henri IV, avait sucé avec le lait les principes de la réformation. Il était facile de
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prévoir que la ligue chercherait à leloigner du trône, en le traitant d'hérétique, et que même elle aurait de grandes chances de succès. Moins Henri de Bourbon avait de probabilités en sa faveur , moins aussi les Genevois avaient à compter sur des secours efficaces de sa part. C'est après avoir pesé toutes ces considérations , que Charles-Emmanuel , s'appuyant sur ce qu'il était fils unique de Marguerite, tante des derniers rois de France, et que Henri III était mort sans descendance mâle, se mit sur les rangs pour obtenir la couronne de ce vaste royaume.
Bien qu'Henri de Bourbon ne put fournir à Genève des secours effectifs dont lui-même aurait eu le plus grand besoin , il s'empressa néanmoins de faire preuve de bon vouloir , en y envoyant Lurbigny , gentilhomme fort expérimenté dans l'art de la guerre. Le syndic Warro, plus habile dans les conseils que sur le champ de bataille , se démit alors de l'emploi de général des troupes de la république, dans lequel il fut immédiatement remplacé par Lurbigny. Les premières dispositions des Genevois étaient à peine prises, que déjà l'avant- garde de l'armée de Savoie avait passé le Rhône au pont de Grezin, et cherchait à se frayer un passage jusqu'au pays de Gex^ malgré la résistance des deux compagnies bernoises, commandées par Diesbach , et de trois compagnies
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genevoises envoyées à leur aide. Le passage ne put être forcé, mais bientôt l'armée entière étant arrivée , force fut de se retirer et d'abandonner tout ce bailliage à l'ennemi, qui le pilla et le saccagea de son mieux. Après ce premier succès le duc marcha contre Bonne. Cette forteresse était gardée par trois compagnies de Genève , et quelques troupes suisses n'en étaient pas éloignées. Si celles-ci eussent fait une diversion, peut-être la place aurait-elle été sauvée. Elles ne la tentèrent pas, et la garnison , après avoir essuyé plusieurs centaines de coups de canons, consentit à capituler, se réservant la vie et l'épée. Les malheureux! ils ont oublié leurs camarades égorgés peu de mois auparavant malgré la sainteté d'une capitulation semblable! Pareil sort les attend, ils sortent l'épée au côté ; mais à l'instant même, une nombreuse cavalerie les entoure,, les piétine et les massacre tous jusqu'au dernier ^ sans en excepter ni le ministre Guillaume Maigre, ni le conseiller Aubert. Nul doute que si le duc avait mis à profit la terreur que ces victoires avaient inspirée aux Suisses et aux Genevois^ il eût éprouvé peu de résistance dans le pays de Vaud, enlevé à ses ancêtres en 1 536. Il eut bien la volonté de diriger ses forces de ce côté, mais l'ambassadeur d'Espagne ne voulut jamais permettre que les troupes de son souverain , qui formaient le noyau de l'armée
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savoyarde, fussent employées à autre chose qu'à l'aider à se défendre. Il fut ainsi obligé d'y renoncer; alors il chercha à traiter avec les Bernois , et leur demanda d'envoyer des plénipotentiaires à JNyon. Berne n'avait jamais mis assez d'importance à cette guerre, et dans cette occasion ses Conseils s'empressèrent d'envoyer Bonstetten et d'Erlach , pour traiter de la paix. Il est bon d'observer que les patriciens de cette ville étaient seuls d'avis de suspendre les hostilités; le peuple au contraire pensait que Genève ne verrait jamais son indépendance respectée , tant que Charles-Emmanuel n'aurait pas reçu d'aussi sévères leçons que Charles III. On commença par conclure une troisième trêve , dans laquelle les Genevois furent compris, malgré la résistance du duc, et l'on entama la grande question du traité définitif, dont Roset; Warro et Gallatin furent chargés d'aller discuter les clauses au nom de la république.
Ce n'était rien pour la république que de voir le duc rendre cette conférence nouvelle aussi inutile que les autres y en exigeant des modifications fondamentales dans le gouvernement de Genève l;
1 Ce qui s'opposait aux arrangemens proposés , c'est que le duc de Savoie prétendait toujours qu'on lui restituât le vidomnat et la possession du château de l'Ile; on lui répondait avec raison que le vidomnat était une charge dépendante de l'épiscopat, puisque le vidomne était obligé de prêter foi et hommage à Pévêque, son souverain ; que par conséquent l'épiscopat ayant
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mais quels dangers ne courra-t-elle pas si les Bernois traitent seuls et l'abandonnent. Il parait que de Bonstetten et d'Erîach ne crurent pas devoir s'arrêter à ces considérations ; car ils signèrent un traité par lequel Genève se vit lâchement sacrifiée. Pendant que d'infidèles mandataires compromettaient à ce point les véritables intérêts de leur pays, le duc prenait des mesures fort inquiétantes pour le commerce genevois. Il employa son armée, les paysans et soixante- dix forçats turcs à élever au bourg de Yersoix un fort bien retranché et muni d'une terrasse, sur laquelle il fit placer deux couleuvrines destinées à couler bas les barques de vivres ou de marchandises qui se dirigeraient vers Genève. Il y laissa de plus quatre pièces de canon et une garnison commandée par le baron de Lasarraz. Qu'on se figure les Genevois entourés des états de Savoie, bloqués au nord par Yersoix, au midi par le château de Sainte-Catherine,, menacés par une armée nombreuse , et n'ayant pour alliés qu'Henri IV, roi sans royaume, et les Bernois, dont le traité de Nyon laissait présager la défection.
De long-temps le danger n'avait été aussi imminent. Cependant l'ambition démesurée de Charles- Emmanuel vint au secours des Genevois. Ce prince
ete aboli, il n'y avait plus lieu à errer un vnlomne. Cette difficulté ne put jamais être aplanir.
tom. ir. 11
croyait s être ménagé en Provence et en Dauphiné des intelligences assez puissantes pour pouvoir se rendre facilement maître de ces deux provinces, et commencer par là sa prise de possession des états de la couronne de France, qu'il osait espérer de porter bientôt. La conquête de Genève ne lui parut plus qu'un objet de peu d'importance; il crut l'avoir mise, par la construction des deux forts, hors d'état de prendre l'offensive , ou même de se soutenir long-temps ; il avait détaché les Suisses de l'alliance, il espéra donc pouvoir sans danger faire repasser les monts à une partie de son armée. Dès que la république apprit cette nouvelle, elle donna l'ordre à Lurbigny de rentrer en campagne ; ce général ne manquait ni de hardiesse , ni de talens, et ses premières armes furent heureuses ; il prit et brûla en peu de jours les châteaux de Veigy , d'Etrambières et de l'Hermitage sur le Salève.
Les maladies contagieuses, et l'envoi d'un corps assez considérable sur les frontières de France , avaient déjà réduit l'armée savoyarde à la moitié de sa force ; le duc la désorganisa entièrement en la quittant , et en se fesant suivre en Provence par ce qui pouvait y rester de bonnes troupes. Lurbigny, profitant de cette circonstance, et de l'enthousiasme que son courage inspirait aux Genevois, résolut, d'accord avec les Conseils, de donner l'as-
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saut au fort de Versoix. Ruiner de petits châteaux , rançonner les paysans savoyards , piller les récoltes, telles étaient les expéditions habituelles des Genevois, qui, du reste, n'exerçaient en cela que des représailles; celle-ci avait une toute autre portée. La ville ne recevait plus de vivres du pays de Yaud depuis l'érection du fort qu'on allait attaquer. L'entreprise était téméraire, mais son succès laissait du moins présager d'immenses résultats.
Depuis plusieurs jours la garnison de Versoix , forte de sept cents hommes , et pourvue de vivres et de munitions en abondance, était continuellement sur pied. Lurbigny avait voulu la fatiguer, et à cet effet il avait envoyé rôder quelques compagnies autour du fort. La nuit du vendredi 7 novembre ayant été choisie pour l'expédition, ce général se mit en marche à dix heures du soir, suivi de cinq cents hommes de pied , et de cent cinquante volontaires ; sa cavalerie se composait de deux compagnies d'argoulets et de deux autres de gendarmes. Ils passèrent la Versoix, et se trouvèrent le 8 au pied de la forteresse à deux heures du matin. La troupe alors se divisa en quatre petits corps ; quatre cents fantassins se dirigèrent vers la porte dite de Copet, pour la pétarder et envahir la place de ce côté; la cavalerie dépêcha une partie de ses gendarmes, qui avaient mis pied à terre vers un point des remparts où ils
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devaient tenter l'assaut , pendant que dix-sept autres suivaient un paysan, qui, le levier sur l'épaule, les conduisait à une entrée secrète, pratiquée entre te lac et la place. Le quatrième corps servit de réserve. Le paysan qui dirigeait les dixsept Genevois ne les avait pas trompés ; il les introduisit sur les murailles, et s'y élança le premier, les encourageant par son exemple; ils se trouvèrent ainsi dans le fort avant que la garnison ne se fût aperçue de l'attaque. Toutefois une sentinelle ayant donné l'éveil, les dix-sept gens d'armes se précipitèrent sur les Savoyards et les Piémontais, pêle-mêle endormis dans les corps-degarde, et les égorgèrent. D'autre part quelques officiers s'étant réveillés, crièrent aux armes , et parvinrent à mettre sur pied une partie de la garnison, mais ils périrent presque tous dans la mêlée. Le gouverneur arriva, et déjà il ralliait le reste de ses troupes, quand la porte de Copet ayant sauté, il se vit assailli non-seulement par les fantassins qui entrèrent de ce côté, mais encore par les argoulets, qui avaient donné l'assaut du côté de l'avenue. Cette attaque imprévue lui rendit la résistance impossible , et il ne vit d'autre parti à prendre que celui de se retirer avec les siens dans la citadelle. La nuit favorisa l'exécution de ce projet. L'action avait été meurtrière, et lorsque le jouivin t éclairer le théâtre du carnage, on compta
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près de trois cents Savoyards ou Piémontais étendus sur la place, sans comprendre dans ce nombre les blessés. Une centaine avaient fui en se laissant glisser le long des murs. Tout le reste se trouvait, avec le baron de Lasarraz, enfermé dans le château.
Ni l'artillerie, ni les armes, ni les munitions, ne manquaient à Lasarraz; mais il n'avait pas de vivres, et ses soldats étaient à demi nus. Cependant il voulut résister, et commença à faire tonner son artillerie , dans le double but d'effrayer les vainqueurs et de se faire entendre des garnisons de Bonne , de Gex , de Sainte-Catherine oit de Thonon , qui certes ne devaient pas manquer de venir à son secours. Cette journée coûta cinq à six hommes aux Genevois , et quinze ou seize blessés ; mais le lendemain Lasarraz ayant tiré vainement une centaine de coups de canon , et ses soldats tombant d'inanition , il demanda a capituler, et sortit avec les siens, bannières ployées et mèches éteintes. Lasarraz méritait bien cette humiliation ; car il disait insolemment, peu de jours avant l'assaut : « Nous forcerons bientôt les Genevois à venir quérir merci la hart au col. » Il voulait affamer la république % et lui-même fut contraint par la famine à s'humilier devant elle. Le duc, aussi fanfaron que son général , ne disaitil pas, en parlant des deux couleuvrines de Yvi-
sbix, qu'elles étaient les clés de Genève! Il ne se doutait guère , en les y plaçant, que les habitans de cette cité iraient bientôt les conquérir pour les amener en triomphe dans leurs murs. Lurbigny fit raser le fort et détruire le bourg, et il rentra clans Genève aux acclamations unanimes de la population entière, qui, grâce à cette victoire, vit renaître l'abondance et la sécurité.
L'arrivée des vivres et des marchandises , rendue facile par la conquête de Versoix , ne fut pas le seul résultat de ce coup de main : des négociations venaient de s'ouvrir sous les auspices des trois cantons, de Zurich, de Bàle et de Schaffhouse , dans le but de parler encore de paix avec Charles-Emmanuel. Celui-ci en avait pris l'initiative, et Berne qui déjà rougissait d'avoir vu ses plénipotentiaires signer les traités de Nyon, s'était jointe à ses trois confédérés pour engager Genève à maintenir les offres qu'elle avait déjà faites de remettre à un arbitrage le jugement de ses différends avec le duc. La bonne foi de ce prince ne présentait pas plus de garanties qu'auparavant; car en envoyant des saufs-conduits aux députés des quatre cantons, qui devaient à sa demande se réunir de nouveau à Nyon , il n'en avait pas joint pour ceux de Genève. Ces tentatives étaient déjà bien éloignées des résolutions auxquelles on devait le traité de Nyon; mais les circonstances
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avaient changé en peu de jours ; le duc avait retiré presque toute son armée; les Genevois avaient rasé Veigy, Étrambières et rilermitage; et l'opinion publique, à Berne, éclairée par les communications de Roset, commençait à se prononcer contre le lâche abandon qui livrait à la merci d'un ennemi puissant une république amie. On disait tout haut que les députés bernois avaient été achetés par le duc, et plus d'un citoyen se promenait dans ce canton avec des chaînes de paille ou d'oignons, pour signaler et flétrir la bassesse des députés qui portaient des chaînes d'or à eux données par le duc. De pareilles manifestations ne pouvaient manquer d'éclairer les conseils de Berne; aussi, effrayés d'une opposition à laquelle ils ne s'attendaient guère, ajournèrent-ils la ratification du traité.
Le peuple a une espèce d'instinct qui n'égare presque jamais ses jugemens. Dans cette occasion, il ne s'était pas trompé; le traité de Nyon était en contradiction avec les traités ex is tans, et surtout avec les intérêts et la dignité de la république de Berne. D'une part, plusieurs des communes conquises en r536 étaient sacrifiées sous le rapport de la religion; de l'autre, Genève, ville alliée, pour la conservation de laquelle on venait de signer avec la France et Soleure un traité positif, et avec Zurich un traité d'alliance perpé-
326 HISTOIRE DE GENEVE. O^St))
tuelle, était indignement abandonnée. L'article 3 portait en effet que k comme la guerre avait été « commencée par les citoyens de Genève contre « Son Altesse, laquelle prétendait avoir des droits « sur ladite ville, et entr'autres actions celle du « vidomnat qui lui avait été adjugé il y a longce temps, par sentence des seigneurs des ligues , « rendue à Payerne en i53i , et ensuite par avis « et abscheid , confirmés en la ville de Lucerne « par lesdits seigneurs des ligues l'an i535, « tant pour ledit vidomnat que pour d'autres (( prétentions, et que lesdits de Genève persis- « tent à refuser lesdits droits, et en particulier la (( réintégrande dudit vidomnat, il a été dit et ex- « pressément déelaré par lesdits seigneurs de « Berne , qu'au cas que son altesse voulût pource suivre ses droits et ses prétentions par force « d'armes ou de justice, contre lesdits de Genève, « lesdits seigneurs de Berne ne leur aideraient <( en aucune manière, mais se départiraient et se (( départaient entièrement de la guerre1.» Pour
' J'ai voulu transcrire ici textuellement l'article qui regarde Genève, parce que les historiens qui m'ont précédé ont donné peu de détails sur ce traite', et que tout ce qui s'y rapporte est d'un grand intérêt historique. Gautier seul, dans son manuscrit, donne le traité en entier, et il y ajoute des développemens précieux.
Ce traité fut signé à Nyon le ier octobre 1089. Voici les signatures qui se trouvent au bas de cette pièce : pour le duc, Louis Millet, baron de Faverges, Jean-François Berliot , René de Lu-
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que l'abandon fut plus complet, le même jour les députés bernois signèrent un traité d'alliance défensive avec le duc.
On voit que les chances étaient devenues bien défavorables aux Genevois ; Henri IV avait eu beau ratifier les promesses de Sanci, et leur assurer après la conquête la possession d'une partie du territoire enlevé à la Savoie, tout cela ne pouvait entrer en balance avec la trahison des négociateurs de Berne; une seule ressource leur restait, c'était de combattre et de vaincre; ils la tentèrent, et réussirent avec une promptitude étonnante. Le traité fut signé le ier octobre, le gros de l'armée ducale partit vers la fin de ce mois, et le 8 de novembre Lurbigny recevait en rentrant à Genève les félicitations du syndic de Chapeaurouge, au sujet de la prise de Versoix. Par un hasard singulier les députés des quatre cantons se trouvaient dans la ville, au moment où cette expédition fut résolue et exécutée. Ils avaient beaucoup insisté pour que la république offrit de désarmer, et reprît les négociations précédemment entamées; mais après la victoire ils virent éclater un tel en-
cinges, Jérôme de Lambert, Jean-François de Bellegarde et Humbert de Ville; pour Berne , Tavoyer Mellunes, de Graffenried , le général Louis d'Erlacli , Statxellofer, tre'sorier, Ulrich de Bonslelten clNicolas Moratel, secrétaire {Archives, Manuscrits, de Gautier). De Vatteville, qui ne signa pas le traite, en fut ce~ pendant un des principaux négociateurs.
5^8 HISTOIRE DE GENEVE. O^g)
thousiasme chez les citoyens, qu'ils jugèrent le moment peu opportun , et répartirent pour leurs cantons respectifs, bien convaincus qu'en abandonnant de pareils alliés, les députés bernois avaient agi avec autant de maladresse que de déloyauté1. Une seule victoire avança beaucoup plus les affaires de la république que trente diètes n'auraient pu le faire. Des succès militaires valent toujours mieux que des argumens diplomatiques.
Le traité de Nyon continuait à beaucoup occuper les esprits dans les cantons allemands, et l'ambassadeur français contribuait de tous ses moyens à le rendre impopulaire. Les patriciens de Berne ne partageaient pas cette opinion ; car tel est le propre des classes aristocratiques, qu'elles se croient solidaires des actes de leurs membres. Ils voulurent tenter un dernier effort, pour résoudre les Genevois à se contenter d'un adoucissement au traité du ier octobre. Bonstetten et d'Erlach vinrent de nouveau à Genève ; mais on les éconduisit, en leur répondant que la guerre
1 L'historien de Thou a fle'tri consciencieusement la conduite des Bernois pendant toute cette guerre, et surtout dans le combat de Peillonnay et dans la conclusion du traite' de Nyon. Me'zeray attribue une cause fausse à l'abandon des Bernois ; il suppose que ceux-ci, après la mort de Henri III, auraient voulu que les Genevois les reconnussent pour leurs protecteurs, et que, voyant leur demande rejete'e, ils se seraient se'pare's d'eux en s'alliant avec Charles-Emmanuel. Cette version n'est même pas vraisemblable.
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ayant commencé d'accord avec le roi de France et à sa sollicitation, on ne voulait rien faire sans lui. Il est vrai que pendant le cours de la guerre, toutes les fois que les Genevois sommaient une place de se rendre ou en prenaient possession, c'était au nom de S. M. Très-Chrétienne. Henri IV apprit ce qui se passait, et il s'empressa de témoigner à la république combien il était touché de son inébranlable fidélité et de sa courageuse résistance. Ce prince ne pouvait rien faire de mieux ; car Sanci , qui avait promis en son nom de laisser en passant une partie des troupes qu'il levait en Allemagne , ne parvint pas à en faire entrer en France un seul bataillon.
Dans les temps ordinaires, l'esprit des citoyens est tout naturellement porté à s'occuper des libertés publiques et des droits de chacun à participer à l'exercice de la souveraineté nationale. La paix permet à l'industrie de se développer , et l'indépendance matérielle, qui tient au bien-être et à l'aisance, active puissamment les développemens d'un esprit d'indépendance plus digne et plus élevé. Le pouvoir alors tend à se décentraliser chaque jour davantage. En temps de guerre , l'idée du danger commun absorbe l'attention générale : on ne songe qu'à se défendre, on ne contrôle plus les impôts ; le pouvoir est toujours obéi,, la plainte toujours muette. On dirait que le peuple appelle
33o HISTOIRE DE GEJNEVE.
d'instinct une dictature temporaire, centre unique de force, seule ressource qui puisse imprimer aux armées l'élan qui triomphe., et la prévision qui assure des résultats à la victoire. Suivant les événemens ou d'après les ressources individuelles des hommes, ce sont ou des individus, ou des corps qui font leur profit de cette disposition des esprits ; alors un seul danger reste à prévoir, c'est celui de voir ceux qui sont au pouvoir chercher à conserver cette sorte de dictature exceptionnelle après que la guerre a cessé. Malheureusement j comme l'a dit l'historien Bérenger, le peuple sent beaucoup et prévoit peu ; ce qui fait , qu'en accordant au gouvernement , dans les momens de péril , une force extraordinaire , qui suspend les droits des citoyens , il ne songe presque jamais à en marquer irrévocablement le terme au rétablissement de la paix. Ces précautions seraient d'autant plus salutaires, qu'après la victoire ou la paix conclue, la reconnaissance populaire oublie de songer à l'avenir , parce qu'elle ne voit dans le passé que des services rendus.
Depuis le commencement des hostilités, la république avait confié la direction des opérations militaires à un Conseil de guerre, composé de sept membres. Ce Conseil toutefois n'agissait que de concert avec les autres Conseils et les syndics. Les membres du Sénat aspiraient déjà à concen-
(i5go) SIXIÈME ÉPOQUE. 5T>1
trer tous les pouvoirs entre leurs mains. Dans les premiers jours de cette année, au moment où l'on devait élire les syndics., ils proposèrent de permettre aux magistrats qui étaient sortis de charge, il y avait deux ans, d'y rentrer, sans attendre les quatre années voulues par l'édit. Cette dérogation à une loi fondamentale fut repoussée ; mais peu de jours après le Sénat obtint que le Conseil de guerre fût désormais composé de cinq membres pris dans son sein , et de deux pris dans le Deux-Cents. Cette résolution fut arrêtée sur la proposition du procureur général Philibert Blondel, et les sièges du Conseil de guerre furent occupés par les syndics Chabrey et Andrion, les sénateurs Varro, Duvillard et Chevalier, et les conseillers du Deux-Cents, Louis Lefort et Jean Sarraztn.
Pendant que ces manœuvres intérieures occupaient les Conseils et le peuple, la guerre continuait avec assez d'activité; non plus une guerre d'armée à armée , mais une suite non interrompue d'escarmouches, de combats partiels et de sièges de châteaux. L'année s'ouvrit par une expédition heureusement dirigée contre un parti de cavaliers savoyards, qui furent mis en fuite après avoir perdu le sieur de Saint-Cergue et une trentaine d'hommes. Peu de jours après les Genevois attaquèrent et prirent le château f}cï la
332 HISTOIRE DE GENEVE. O&jo)
qu'ils démolirent sur-le-champ. Encouragés par ces succès , ils tentèrent toujours, sous les ordres de Lurbigny, une entreprise plus hardie. Depuis que l'armée bernoise avait abandonné le pays de Gex , le duc s'en était emparé sans résistance , et, pour le conserver, il avait fait fortifier le château, et y avait laissé une garnison de cent quarante hommes. Lurbigny crut pouvoir s'en rendre maître. A cet effet il s'approcha de la ville le plus secrètement possible : en un clin d'œil la porte fut pétardée, une barricade enlevée, et la garnison eut à peine le temps de s'enfermer dans le château. Lurbigny la somma de se rendre, et sur son refus il commença à faire jouer son artillerie, sans toutefois rendre la brèche praticable. Cependant le lendemain, dans le moment même où, sur la demande de Lurbigny, on délibérait à Genève pour savoir si l'on convertirait le siège en blocus ; les canons, mieux dirigés, ayant abattu un pan de muraille, la garnison demanda à capituler et vida la place. L'événement prouva que les prévisions du général n'étaient point fausses ; car déjà un assez bon nombre de compagnies espagnoles s'avançaient sous les ordres du marquis de Treffort, pour secourir le château, qu'elles trouvèrent au pouvoir des Genevois, à leur grand désappointement1. Les habitans de Gex se félici-
' Pendant le mois de décembre i589 , on fit quelques courses,
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tèrent d'être conquis, et Jean Rilliet fut installé gouverneur de la ville et du bailliage1. On resta long-temps incertain sur la question de savoir si l'on raserait le château ; enfin on s'arrêta à ce parti, malgré l'ambassadeur de Fiance Silleri. La république avait trop perdu à vouloir conserver Ternier , Bonne et Monthoux y pour se résoudre à exposer de nouvelles garnisons. Les Conseils de Silleri auraient eu plus de poids , si son souverain avait pu fournir à la république quelques secours d'hommes ou d'argent. Le traité de Nyon dégageait d'ailleurs de tout scrupule envers les Bernois, qui avaient le plus d'intérêt à la conservation du pays de Gex , à eux éventuellement adjugé par le traité conclu avec Sanci.
Réduit aux menées diplomatiques, Charles Emmanuel , préoccupé d'autres soins,, pressait Berne de ratifier le traité de Nyon , ou du moins de rouvrir les négociations avec les Genevois, sous la médiation des autres cantons. Genève se montrant toujours intraitable, on convoqua une Diète à Arau, et l'on y appela l'ambassadeur fiançais et
dont le détail est peu inte'ressant. L'expe'dition dirige'e contre la cavalerie savoyarde eut lieu le ier janvier 15QO. On attaqua le château de la Bâtie dans la nuit du ier au 2 janvier; mais on fut repousse. Il fut pris le 1 1. Le 18 du même mois , on attaqua Gex , dont le château se rendit le lendemain.
1 C'est le 3o janvier que Jean Rilliet fut installe' comme gouverneur de ce bailliage.
HISTOIRE DE GENÈVE. (l$9°)
des députés de la république l. Roset s'y présenta, et y exposa les motifs qu'avait Genève de ne pas se fier aux propositions du duc de Savoie, assez connu pour ne pas se croire lié par sa parole. Vigier, secrétaire de Silleri, déclara formellement que bientôt deux mille Français allaient arriver au secours de Genève, et qu'ainsi il n'y avait pas lieu d'écouter les ouvertures du duc. La Diète, fort embarrassée de prendre une décision, se contenta d'engager les Genevois à ne pas refuser d'assister à de nouvelles conférences, et les Bernois à suspendre la ratification du traité de Nyon , et à anéantir le cinquième article de ce traité , aux termes duquel ils rompaient l'alliance négociée par Sanci, le traité de Soleure et celui de Zuricli.
Le digne mandataire de la république, Roset, dont la présence était constamment nécessaire à Berne, s'occupa avec succès de déjouer les machinations des patriciens bernois , auprès des habitans des communes ressortissant de cette république. Ces braves montagnards, peu habitués aux finesses diplomatiques, écoutèrent plutôt le langage franc et énergique de Roset que la voix de leurs nobles. A leurs yeux le traité de Nyon ne fut plus qu'un pacte infâme de trahison et de lâcheté, contre lequel ils s'élevèrent hautement.
1 La Diète se réunit à Arau le 26 janvier.
(i5go) SIXIÈME ÉPOQUE. 555
Telle fut leur réponse aux suggestions des Mel* lunes, des de Watteviiie, qui avaient espéré les ébranler en leur peignant les malheurs et les charges que fesait peser sur eux la guerre avec le duc. Les patriciens crurent trouver plus de docilité dans les notables des communes du pays de Vaud, évidemment intéressés à la cessation d'hostilités qui les ruinaient. Ils firent donc engager ces communes à envoyer des députés, chargés de donner leur avis sur le traité. Cet avis ne fut que la répétition des argumens déjà présentés.
Il était difficile de résister à une pareille manifestation de l'opinion publique. Les négociateurs du traité le sentirent, et se résolurent à donner au refus de ratification qu'ils prévoyaient devoir être fait par le grand Conseil , l'apparence d'un acte de condescendance pour les cantons de Zurich , de Bâle et de Schafïhouse, et pour l'ambassadeur français. Les Conseils se réunirent, et à l'unanimité ils refusèrent la confirmation du traité de Nyon, et assignèrent, à quelques jours de là, une Diète, afin d'aviser aux moyens de continuer la guerre avec succès1. Pendant l'intervalle,
1 Je vais transcrire ici l'extrait des delibe'rations qui fut remis aux envoyés de Zurich, Bâle , Schaflfhouse et Genève, parce <\ue ce document peut seul donner une ide'e jusîe de toute cette a (Faire.
« Sur les amiables remontrances de leurs fe'aux et très-chers « alliés des villes de Zurich , Bâle , ScliafFhouse et Genève , sur la
ils crurent devoir tenir la rupture du traité de Nyon secrète à l'égard du duc , de peur qu'il n'envahît subitement le pays de Vaud avant qu'on ne lût prêt à le défendre. Ainsi se termina à l'honneur des Genevois la lutte diplomatique engagée par la corruption, et qui devait se clore par le triomphe de la bonne foi. Roset, par son éloquence et son infatigable dévouement ; prit une belle part
« dernière alliance et traite' de paix , passe avec le duc de Savoie , « mes susdits seigneurs , s'étant solennellement assemble's pour * entendre les réponses de leurs féaux et très-chers sujets de leur « ancien et nouveau pays, tendantes à quitter la susdite alliance k et traite de paix , où. e'tant aussi comparu monseigneur de Silleri, « ambassadeur ordinaire pour le roi de France aux ligues, et les k honorables ambassadeurs de nos susdits allies , lesquels nous « ont exhortés et prie's, tant de bouche que par écrit, de refuser « à son altesse de Savoie l'alliance, ou, pour le moins, le cin- « qui è me article du traité de paix , et de vouloir prendre en mains « la défense de la ville de Genève contre une inique violence, « selon les alliances; sur ce , mes susdits seigneurs et supérieurs, « ont résolu de remercier très-affectueusement lesdils ambassa- « deurs au nom de leurs supérieurs , tant de leurs offices amiables « que de leurs peines , et de leur déclarer qu'encore que leurs « dit s sujets de mesdits seigneurs fussent contraires à ladite alliance « et traité de paix; cependant, ayant encore plus d'égard aux re- « mon transes et prières de leurs dits très-chers alliés, ils ont été par icelles portés à se résoudre unanimement de se déporter de « ladite alliance et traité de paix avec ladite altesse, et de réparer, « avec laide de Dieu, ce à quoi la nécessité urgente les avait « contraints.
« Fait le 3 mnrs i5t)0.
« Les syndics et Conseils rie la république de Berne. »
(Archives, Gautier).
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à cette œuvre réparatrice. Le respect qu'il inspirait en Suisse Lui conciliait tous les esprits , ei pendant que de Watteville se fesait justice, en fuyant sa patrie et en se démettant de tous ses emplois, Iloset, au nom d'une faible république, lésait plier le patriciennat bernois sous les volontés populaires des communes, dont il sut habilement remuer les simpathies.
Tout fiers d'avoir réussi à faire rompre un traité qui les avait mis à deux doigts de leur perte , les Genevois poussaient leurs avantages avec une activité nouvelle. Ils avaient une grande confiance dans les talens de Lurbigny , et s'étaient d'ailleurs habitués aux dangers comme aux profits de ce genre de guerre. Dans le principe, le pillage et la dévastation leur étaient peu familiers : peu à peu ils s'y accoutumèrent, de telle sorte qu'à la cruauté près , leurs soldats se livraient aux mêmes excès que les Savoyards. Le vénérable Théodore de Bèze voyait avec douleur cette démoralisation se nationaliser à Genève; il fit des remontrances, le clergé en corps en apporta aux Conseils ; mais en temps de guerre on ne convertit pas la soldatesque , et l'on n'ose pas user envers elle de trop de sévérité. L'honneur des remontrances reste à de Eèze, bien qu'elles n'obtinssent aucun résultat. On continua à piller et à ravager , quoique chacun fût de l'avis des ministres, quand ils disaient:
558 HISTOIRE DE GENEVE. (l$9°)
« quelque juste que soit la guerre., si l'on veut t< tout ruiner et ravager , ce ne sera pas conquérir « le pays sur son ennemi, ce qui est cependant une « des fins de la guerre ; mais en être destructeur « plus que barbare, et comme ennemi de tout le « genre humain. Ce sera même se ruiner soif< même, en se privant volontairement, et par une « passion brutale, des hommes, des fruits et des « avantages qu'on peut tirer des pays ravagés1. »
Pendant que la république, épuisée d'hommes et d'argent, prenait jusqu'aux deniers des pupilles, déposés en justice ^ pour subvenir aux frais de la guerre, que seule elle soutenait, Henri IV battait la ligue à Ivry , et cherchait à s'excuser auprès des Genevois de ce qu'il ne leur envoyait pas les secours promis depuis si long-temps. De leur côté , les Suisses montraient plutôt de léloignement que de la bienveillance , et la Diète , qui avait été résolue , se réunit à Berne au jour indi-
1 Remontrance pre'sente'e le 20 février i5cjo par les minisires, en réponse à la question que leur avaient faite les Conseils sur les droits de la guerre {Archives, Gautier).
Vers le même temps, et après plusieurs escarmouches, les Conseils prirent une re'solution fort sage : ce fut de raser tous les châteaux du pays de Gex et du voisinage de Genève. L'ennemi ne put plus y trouver de refuge, et s'il voulait attaquer^ il devait se pre'senter en rase campagne. Les châteaux dont la démolition fut résolue , et en partie exécutée , furent ceux de Pouilly, Vesanci, Vernier, Toire , Tournay, Divonne, Grand-Sacconnex , Corsinges, Compesières , Laconnay, Beaumont, La Grave, Yillars , Laperrière , Ogny-Confignon et Sacconnex (Ibid.).
(iSgo) SIXIÈME époque. 33g
que, pour se séparer, sans avoir rien conclu. Le patriciennat bernois , froissé par le refus de ratification du traité de Nyon , eut beaucoup de part à l'inutilité des délibérations de la Diète. L'avoyer de Mellunes était à la tête de ce parti , et, dans le dessein d'entraver la marche des négociations, il proposa de consulter, avant tout, le Conseil des Deux-Cents , devant lequel l'ambassadeur de France et les députés des cantons évangéliques seraient admis à s'expliquer. Mellunes tint devant ce Conseil un langage rempli d'aigreur et de dépit. « Vous vous laissez repaître ^ dit-il à l'assemblée^ « de belles paroles par messieurs de Genève ; ils ne « parlent que de Dieu et de la religion : cependant
« ils ne se soucient ni de l'un ni de l'autre En
« un mot , ce sont gens sans raison , il serait bon (c de les laisser; si vous vouliez, vous auriez un « prétexte bien plausible de les abandonner à prête sent, car ils ne peuvent satisfaire à l'engagement « où les met l'alliance de payer la moitié des dé- « pens ! »
Rien n'était plus vrai que l'impossibilité dans laquelle se trouvaient les Genevois de payer la moitié des frais de la guerre; mais les Bernois n'auraient-ils pas dû rougir de leur en faire un reproche, eux qui par un lâche abandon les avaient exposés seuls aux dangers et aux frais d'une campagne entreprise d'accord avec eux î Si
34° HISTOIRE DE GENEVE. (l$9°)
Mellunes ne réussit pas tout-à-fait dans ses projets, du inoins parvint-il à faire tout ajourner.
Les Genevois^ inquiets de voir se rompre toutes les négociations, et ne sachant comment paver leurs soldats, n'avaient d'autre parti à prendre que celui de les occuper continuellement à guerroyer et à piller les terres de l'ennemi. Chaque jour Lurbigny dirigeait quelque expédition nouvelle : tantôt c'était le château de Monthoux, pris d'assaut, et dont la garnison était passée au fil de l'épée; tantôt les Savoyards , repoussés du pont d'Arve, étaient poursuivis jusqu'à près d'une lieue; tantôt c'étaient des compagnies détachées qui allaient piller à Chaisery ou à Thonon1. Cependant Lurbigny voulait tenter un coup de main, dont le succès devait être plus profitable à la république : c'était l'attaque du fort de l'Ecluse, devant lequel on avait échoué peu de mois auparavant. Tout ayant été sagement disposé , le général se mit en marche avec ses troupes : trois compagnies furent envoyées pour fermer les passages par où des secours pouvaient arriver, et plusieurs autres gravirent le Jura, et furent char-
1 Le château de Monthoux fut attaque' le 29 mars i5c)0, et pris le lendemain. Les Savoyards attaquèrent la téte du pont d'Arve dans la nuit du 3o au 3i mars , et furent vigoureusement repousse's. Le 3 avril eut lieu l'expe'dition de Chaisery (pays de Gex) , et le i3 celle de Thonon (Gautier, Simon Goulard, Mémoires manuscrits).
(l5ç)0) SIXIÈME ÉPOQUE. 34 1
gées de faire pleuvoir sur les assiégés des masses de rocher et d'énormes bottes de paille enflammée. Depuis trois jours les travaux du siège étaient poussés avec une activité incroyable, et déjà tous les ouvrages extérieurs avaient été enlevés. Il ne restait plus aux assiégés que l'espoir d'être secourus à temps par Amédée, bâtard de Savoie, qui s'approchait avec une armée. Prêts à recevoir l'assaut , ils promirent de rendre la place le lendemain s'ils n'étaient secourus à une heure désignée. Les Savoyards , épuisés par des marches forcées , s'étaient reposés pendant quelques heures : cependant ils n'étaient qu'à une très-petite distance du fort quand l'heure arriva. Lurbigny les avait aperçus; mais pour qu'on n'entendit pas leurs cris de la place, ni ceux de leurs amis du fort du Wache il fit battre les tambours et sonner les trompettes jusqu'à ce que la place lui fut remise aux termes de la capitulation. Dom Amédée comptait si peu sur ce résultat, qu'il s'approcha des murs du château, appelant par son nom le commandant de la garnison. On lui répondit à coups de mousquet. Les balles genevoises , sifflant à ses oreilles , lui apprirent la vérité *. La prise du fort de l'Ecluse sauva la petite armée
t Le château ou fort de 1 Écluse fut sérieusement attaqué le dimanche 19 avril. Il se rendit le mardi 21 (Gautier, Simon Goulard , Mémoires manuscrits).
54^ HISTOIRE DE GENEVE. (l^9°)
genevoise; car elle allait se trouver environnée par les Savoyards lorsque la place se rendit. Lurbigny y laissa une garnison suffisante, qui, ayant ouvert le feu contre l'armée d' Amédée, laissa le temps à ses troupes d'opérer leur retraite. Plus on avait attaché d'importance à prendre le château de l'Ecluse, plus on devait mettre de prix à sa conservation. Les Conseils résolurent de tout sacrifier pour le défendre, et il ne fallait pas perdre de temps, puisque dom Amédée l'avait immédiatement attaqué. Le canon du fort du Wache tirait sans cesse sur la garnison , exposée encore au feu d'une nouvelle batterie élevée par Amédée sur la route de Lyon. Malgré cette canonnade, le fort pouvait se défendre, si l'armée genevoise tenait le gros de l'armée savoyarde, occupé et hors d'état de faire un siège régulier. Malheureusement le capitaine de Gaillon , que Lurbigny avait chargé de garder un défilé , se croyant assailli par des forces supérieures , quitta son poste avec sa compagnie , et découvrit ainsi le flanc des Genevois. Cet échec se pouvait réparer : les forces d' Amédée n'étant pas de beaucoup supérieures à celles que commandait Lurbigny ; mais de Gaillon, voulant excuser sa lâcheté, prétendit avoir eu à combattre près de cinq mille hommes. Le soldat, démoralisé , ne songea plus qu'à la retraite, et Lurbigny prit le parti de faire sauter les forti-
(l5c)o) SIXIÈME ÉPOQUE. 343
fications, de retirer la garnison, et de rentrera Genève. On sut bientôt après que de Gaillon avait exagéré le nombre des ennemis. Il paya cette faute de sa tète l. Les habitans du pays de Gex en furent aussi les victimes. Dom Amédée, maître du fort de l'Ecluse, le fit réparer, envahit le bailliage, et porta le fer et le feu jusque dans les moindres chaumières.
Après cette victoire, si promptement suivie d'une défaite, les Genevois, plus rapprochés des troupes ennemies, engageaient à tout instant de nouveaux combats avec elles. Tantôt vainqueurs , tantôt battus , ils avaient fini par se faire à la vie aventureuse des camps. Une circonstance fâcheuse vint porter la désorganisation parmi les troupes. Les Savoyards commettaient de continuelles déprédations dans le pays de Gex ; un jour, entr autres, ils avaient tué quelques paysans, et s'en retournaient avec plusieurs centaines de pièces de bétail. Lurbigny les attaqua, leur tua cent vingt hommes, mit le reste en fuite, et rapporta à Genève des tambours, des guidons et des armes.
1 De Gaillon fut condamné par le petit Conseil , et il eut recours au Deux-Cents. Lurbigny présenta une requête en sa faveur; mais la prise du fort de l'Ecluse , et la joie qu'elle avait causée , n'ayant fait que rendre plus vive la douleur de l'avoir perdu par la faute de ce capitaine , le grand Conseil confirma La sentence, qui fut exécutée le 20 mai. La retraite avait eu lieu le 11 (Archives , registres des Conseils).
344 HISTOIRE DE GENEVE. O^o)
Mais, emporté par son courage, ce brave général, s'étant précipité pour sauver un de ses cavaliers entouré d'ennemis, fit une chute de cheval, qui le força à s'aliter pendant quelque temps. Les opérations militaires devaient en souffrir, parce que l'armée genevoise, composée presque entièrement d'étrangers, manquait de discipline; la confiance que tous avaient dans Lurbigny en tenait lieu. Il était actif, vaillant, ingénieux, et l'on sait qu'en temps de guerre un bon général, aimé du soldat , vaut à lui seul presque une armée.
L'absence de Lurbigny ne tarda pas à se faire sentir. Une première défaite fut essuyée par les Genevois entre Vourban et Berney. Peu de jours après ils perdirent la bataille de Châtelaine. La déroute fut si complète dans cette journée, que presque tous ceux qui prirent part au combat furent tués sur le champ de bataille , ou moururent des suites de leurs blessures. Une seule compagnie perdit seulement sept ou huit hommes. Celle-là avait été engagée la première : elle se battit toute la journée; mais, mieux disciplinée, elle ne se débanda pas, et rentra le soir à Genève en bon ordre, comme pour apprendre à ses concitoyens que le fuyard est plutôt atteint par le fer ennemi que le brave que le danger n'ébranle pas. Lurbigny , à la nouvelle de ce désastre , ne consulta que son dévouement : il courut aux portes
(i5go) SIXIÈME époque.
de la ville , où il parvint à rétablir l'ordre. Sans lui peut-être les Savoyards auraient pu entrer dans la cité pêle-mêle avec les fuyards, tant la terreur avait anéanti le courage de ses défenseurs1. Il est des momens où la frayeur d'un lâche disperse une armée; il en est où le sang-froid d'un brave conjure les plus terribles dangers.
Quoique le duc de Savoie s'occupât plus particulièrement de ses intrigues dans le midi de la France , il trouvait le moyen de tourmenter les Bernois , et de leur susciter des reproches de la part du roi d'Espagne , son beau -père, relativement au traité de Nyon. Il agissait même directement , et fier des avantages que son armée venait de remporter , il crut le moment favorable pour ouvrir une conférence qu'il désirait voir convoquer à Saint-Claude. Les cantons évangéliques voulurent , suivant leur lente habitude , convoquer une diète. Elle se tint à Arau , et l'on y décida qu'on se rendrait au désir de Charles-Emmanuel, à la condition que les conférences se tiendraient à Saint-Maurice. Le duc y consentit, mais en attendant il chercha à intimider les Genevois , en leur fesant écrire par le comte de Mont-Majeur,
1 La bataille eut lieu entre Châtelaine et le Bouchet le 29 juin 1590. Lurbigny prit sur-le-champ des mesures de'fensives qui sauvèrent Genève; quand il arriva, souffrant, et en robe de chambre, sur les remparts, l'ennemi e'tait aux portes, et il n'y xivait ni canonniers ni munitions.
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une lettre menaçante , véritable forfanterie de Matamore. (( Comme il vous fut facile , » écrivait-il , « lorsque vous secouâtes la juste domination de « son altesse , procédé qui était d'autant plus in- « supportable devant Dieu et devant les hommes , « que ladite domination était des plus douces , « tant plus vous sera- 1 — il difficile présentement « de pouvoir résister à monseigneur , qui est ré- « solu de recouvrer ce qu'on lui a usurpé,, et qu'on <( lui retient si injustement dans cette ville ; nous (f venons donc vous proposer un accord et une «bonne paix avec son altesse, en rendant quœ (( sunt cœsaris cœsari, et nous vous offrons de nous « employer de tout notre pouvoir auprès de la (( dite altesse, en ce qu'en lui donnant due satis- (( faction, il lui plaise d'en user envers vous autres « messieurs avec sa bénignité et douceur accou- « tumée , en vous laissant jouir de vos équitables (( et justes prétentions. Plus vous vous rendrez (( difficiles à prendre une si sainte et si salutaire (( résolution , plus vous aurez de peine à obtenir (( de son altesse un parti avantageux , et plus vous (( le porterez à vous traite?* avec sévérité. » Qu'on juge de l'indignation que dut soulever dans le cœur des Genevois cette insolente épître. Leurs pères avaient pu sans crainte prendre l'Eternel à témoin de leurs efforts pour secouer la domination usurpatrice de Charles III , couvert du sang
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des meilleurs citoyens ; pour eux les massacres des garnisons de Ternier et de Bonne leur disaient assez que la bénignité et la douceur promises par Charles-Emmanuel vaudraient bien la mansuétude de Charles III, tant vantée par le comte de Montmajeur.
D'après ces manœuvres stupides , on aurait pu juger combien les conférences demandées seraient inutiles. Cependant la république y envoya Roset, Warro et Chevalier, dont les instructions présentèrent d'abord quelques difficultés 1 > ils critiquèrent à leur tour les pouvoirs des envoyés ducaux. On discuta longuement , et la Diète , après avoir reçu de part et d'autre des volumes de mémoires, se sépara sans rien déterminer. Quelle position pour Genève , qui depuis quelque temps ne pouvait se soutenir qu'au moyen des collectes faites en son nom , à Colmar , à Strasbourg , à Baden , à Fribourg en Brisgau , et dans les provinces françaises !
Si les conférences de Saint- Maurice n'avaient servi qu'à envenimer les esprits, la Diète d'Arau
11 Les conférences de Saint-Maurice s'ouvrirent le 4 juillet. Les difliculte's que firent les envoye's du duc, Montre'al et Lambert, portaient sur ce que les de'putés genevois devaient prendre le référendum sur le re'sultat. De plus , ils prétendaient que toutes confe'rences seraient inutiles tant qu'on n'aurait pas abroge l'e'dit, aux termes duquel celui qui proposerait de changer la nature du gouvernement devait être puni de mort. C'était dire que le duc ne renonçait pas à faire reconnaître sa souveraineté.
qui les suivit n'eut pas d'autre résultat. Il y fut question d'une trêve , pour l'observation de laquelle le duc refusa de donner des sûretés. Les Genevois ne se montrèrent pas fort empressés de l'accepter } parce que Silleri , craignant qu'une trêve n'amenât la paix , intrigua activement auprès de la république pour en éloigner la conclusion. Il promit beaucoup au nom de son maître, et quoique depuis long-temps on sût à quoi s'en tenir sur ce point, on ne se prêta pas de meilleure grâce aux désirs des cantons, qui voulaient absolument faire suspendre les hostilités, et la guerre recommença. Silleri, jaloux de répondre par des faits aux reproches dont il était l'objet, fit verser six mille écus dans les caisses de la république française , et joignit à ce premier envoi un secours de trois compagnies, qui arrivèrent fort à propos pour remplacer celles qu'on avait été forcé de renvoyer , parce qu'on ne pouvait les payer.
Lorsque les Savoyards s'étaient rendus maîtres du fort de l'Ecluse , ils s'étaient précipités sur le pays de Gex, dans lequel ils n'avaient pas laissé pierre sur pierre. lis mirent la dernière main à cette œuvre de destruction, et, passant le pont de Grezin , ils se retirèrent entre Seyssel et le mont de Sion1. Le baron d'Hermance gardait le
1 Les Savoyards quittèrent le pays de Gex le 5 août i5c)o (Gautier, Mémoires manuscrits , Simon Goulard).
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Faucigny avec quelques centaines de cavaliers et près de deux mille fantassins, répartis dans les châteaux du pays. A Genève on s'occupait alors du remplacement de Lurbigny, qui avait témoigné le désir de prendre congé de la seigneurie. On manqua de reconnaissance envers lui; car il avait rendu d'éminens services, et il ne méritait pas d'être abreuvé de dégoûts pour avoir abandonné le fort de l'Ecluse, conquis par sa valeur, et perdu par la lâcheté d'un autre. Il partit, et Guillaume de Clugny, baron de Conforgien , fut placé à la tête de l'armée l.
Le nouveau général entra en campagne une heure après son arrivée : plusieurs combats prouvèrent bientôt qu'il était courageux et habile ; mais sa réputation s'accrut considérablement dans une de ces batailles où la victoire ou la défaite dépendent du chef. Vers le milieu de septembre , les Genevois , naïfs dans leur crédulité , ayant ajouté foi aux rapports des paysans savoyards, jugèrent que le Faucigny était presque entièrement dégarni de troupes, et ils résolurent d'aller vendanger à Bonne. Le baron d'Hermanee, informé de leur projet, fit demander des renforts en cavalerie et en infanterie, et se disposa à investir les
1 Conforgien fut reconnu comme ge'ne'ral des troupes de la re'publique le 23 août : le même jour il les conduisit au combat du côte' d Evian (registres des Conseils, Mémoires manuscrits , Gautier).
55o HISTOIRE DE GENEVE. (^9°)
Genevois de manière à ce qu'un seul d entre eux ne put échapper. Ceux-ci partirent de très bonne heure dans la plus entière confiance. Ils n'auraient même pas songé à se faire escorter, si Conforgien n'eût insisté pour qu'un fort détachement suivît les vendangeurs et leur attirail. Malgré ses efforts il ne put réunir que cent cinquante hommes de pied et cent trente argoulets. D'Hermance tint ses troupes cachées pendant toute l'opération, mais dès que la vendange fut faite^ et qu'il vit les Genevois disposés à s'en retourner, il s'empara de toutes les routes , fit poster quatre-vingts mousquetaires dans un moulin sur la Menoge , et garnit de troupes les hauteurs et les ravins. Les Genevois allaient donner dans cette embuscade, lorsque l'aspect de trois escadrons de hussards vint les éclairer sur leur position ; ils regardent autour d'eux et ne voient que fantassins ou cavaliers ennemis ; là ce sont les hussards , ici des mousquetaires, plus loin c'est d'Hermance qui à la tête de trois cents nobles savoyards vêtus de casaques rouges chamarrées d'or et d'argent , s'avance pour décider la victoire ; des cris de mort s'élancent des rangs ennemis: Pas de quartier ! s'écrientils. Imprudens! cette poignée d'hommes que vous croyez écraser par le nombre, sont des citoyens qui combattent pour la liberté de leur patrie. Voyezles entourer leur général avec confiance et recueil-
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lement. Ils adressent une courte prière à l'Eternel, ils reçoivent des ordres, et dans un instant vous allez vous mesurer avec eux!
Conforgien , d'un coup d'œil , avait mesuré le danger et entrevu le moyen de le conjurer. Sur-le-champ il avait réuni toutes ses troupes, et leur parlant avec cette énergie qui double le courage, et ce sang-froid qui commande la confiance , il leur avait dit : « Suivez mes ordres et « nous vaincrons; n'attendons pas que ces fanfak rons nous assaillent, osons les attaquer. Vous! « engagez l'action avec cinquante hommes de pied. « Vous ! avec cinquante autres , de ces braves les « plus résolus , chassez les ennemis de ce moulin. « Vous ! avec trente cavaliers , soutenez ces deux « compagnies , et tâchez de vous rendre maîtres « des hauteurs ; allez ! Pour moi , je reste avec la (( réserve , et j'irai rétablir le combat partout où « vous aurez besoin de mon secours. » Ainsi commandés , les soldats genevois se mirent en devoir d'exécuter chacun les ordres qu'ils avaient reçus. La première compagnie commença le feu, les cinquante hommes chargés de l'attaque du moulin ; y arrivèrent tête baissée , et firent main basse sur les mousquetaires qui s'y trouvaient ; les trente cavaliers , saisissant le moment où les hussards chargeaient la première compagnie , fournirent sur eux une charge à fond , qui les mit en pleine
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déroute. Un autre escadron de hussards se débanda après avoir perdu quelques hommes; enfin la réserve, ayant donné sur le gros de l'infanterie savoyarde , l'attaqua si vigoureusement,, que la victoire la plus complète couronna les efforts du brave Conforgien, si bien secondé par ses soldats. Ce général eut un cheval tué sous lui pendant l'action. Les Savoyards laissèrent trois cent cinquante morts sur le champ de bataille ou dans les bois environnans ; ils eurent quatre-vingts blessés , et les Genevois leur firent cent prisonniers. Le butin fut considérable; car outre la vendange qui leur resta , les vainqueurs rapportèrent force casaques rouges et de velours richement brodées, et une quantité considérable de superbes armures. — Conforgien , par ce beau fait d'armes, ajouta le glorieux anniversaire de la bataille de la Menoge aux fastes militaires de la république.
Pendant que la guerre continuait avec le même acharnement, Charles-Emmanuel, enivré de ses premiers succès en Provence et en Dauphiné , croyait toucher au moment de voir se réaliser les fantastiques rêves de son ambition. Obligé de renoncer à ses prétentions à la succession de Henri III , il espérait encore en venir à ses fins, en ayant recours à l'intrigue. Ayant été invité par une partie du clergé et de la noblesse de la Provence , à venir appuyer leurs manœuvres par sa présence , il
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passa les monts, et se rendit à Aix , où il fut reçu comme roi de cette partie de la France , avec les honneurs attachés à cette dignité souveraine Henri IV, malgré l'heureuse issue delà bataille d'Ivry , n'était pas moins inquiet du résultat de la guerre qu'il soutenait contre la ligue, toujours maîtresse de la capitale. On sent combien dans de pareilles conjonctures, il devait redouter la nouvelle entreprise du duc de Savoie, qu'il savait être appuyée par le roi d'Espagne son beau-père. Afin de parer le coup qui le menaçait , il dépêcha secrètement auprès de Charles -Emmanuel le cardinal de Gondi , qu'il chargea de lui faire les offres les plus brillantes , dans le cas où ce prince consentirait à rompre avec Philippe II ; il allait jusqu'à lui faire proposer un traité d'alliance offensive et défensive. Le duc, encore abusé sur le compte de son beau-père , qui cependant ne lui avait jamais tenu parole, crut devoir rejeter les offres du cardinal. Quelques nobles et quelques prêtres, traîtres à leur patrie , l'avaient couronné roi de Provence , il se croyait déjà roi de France ; les succès d'Henri IV, et l'obstination de la ligue
1 Charles-Emmanuel se fit reconnaître roi de Provence à Aix le 18 novembre iogo. Guichenon rapporte qu'il eut la modestie de refuser le dais que les nobles voulaient placer sur sa tête pendant la ce're'monie (Guichenon , livre 11 , page 3oo). Il eût mieux fait de ne pas accepter le titre que des intrigans lui vendirent.
5Ô0 HISTOIRE DE GENEVE. (^Cjo)
ne lui paraissaient que de médiocres difficultés , de faibles obstacles ; il ne s'attendait guère à se voir sitôt puni de son aveugle et présomptueuse ambition.
Jusqu'à ce que le duc Charles-Emmanuel l'eût attaqué ouvertement, Henri IV n'avait pas beaucoup donné de soins à faire passer des troupes à Genève. Après il en fut tout autrement. Guitri reçut l'ordre de se diriger vers cette ville avec un corps de près de deux mille hommes , et Sanci fut chargé d'enrôler en Suisse et en Allemagne le plus de troupes qu'il pourrait, pour les y amener de son côté. Guitri fut retenu à Langres par le défaut d'argent ; mais Sanci , plus heureux , fut prévenu qu'un envoi d'argent, appartenant au roi d'Espagne , devait être expédié au travers de la forêt de Rheinfeld : il y aposta quelques hommes résolus, qui s'en emparèrent. Avec ces cent mille écus , il prit à sa solde trois compagnies de cavalerie albanaise, un bataillon de Bâlois, et arriva à Genève en compagnie d'un régiment bernois que Diesbach y conduisait pour passer de là dans le pays de Gex. Ces renforts ne pouvaient arriver plus à propos ; car le nombre des soldats de la république était fort petit, et encore avait-on bien de la peine à les payer, le trésor se trouvant presque entièrement épuisé, malgré les collectes
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que Lect venait de faire en Angleterre et en Hollande l.
Sanci ne prétendait pas être venu à Genève pour rester dans l'inaction. Il disposa sur-lechamp sa petite armée, et se dirigea vers le Faucigny, dans le dessein d'y reprendre les châteaux, abandonnés l'année précédente. Quelques succès couronnèrent ses efforts. Il battit les Savoyards à La Roche, et prit le château de Buringe ; mais^ bientôt réduit à abandonner ce fort, et à ne plus rien entreprendre , parce que ses troupes manquaient de vivres et d'argent, il songeait à rentrer en France, quand l'arrivée de Guitri, suivi de quinze cents hommes de pied et de trois cents cavaliers , vint lui rendre un peu de confiance , et à la république de nouvelles espérances.
Ce n'était plus une armée indisciplinée et sans chefs qui allait s'avancer contre les Savoyards. Guitri en était le général en chef, et sous lui commandaient Sanci , Conforgien et Lurbigny. Les compagnies genevoises, le bataillon bàlois, les quinze cents fantassins amenés par Guitri et les douze cents Bernois du pays de Gex furent réunis pour former une masse compacte d'infanterie,
1 Elisabeth témoignait beaucoup de bienveillance à Lect, mais ne voulut jamais consentir à rien faire personnellement pour les Genevois. Elle permit seulement que Lectfït une collecte dans son royaume. Plus ge'ne'reux que leur souverain, les Anglais donné-, rent beaucoup. Lect en rapporta près de sept nulle écus d'or,
La cavalerie se composait de trois compagnies genevoises, de quatre cents gendarmes albanais et des trois cents cavaliers amenés par Guitri. Enfin ce corps traînait à sa suite les pièces de canon prises à Versoix : aussi dès que cette armée pénétra dans le Chablais ne trouva-t-elle plus de garnison qui ne dût céder, d'ennemi qui osât l'attendre en rase campagne. Ainsi tombèrent au pouvoir du vainqueur la ville et le château de Thonon , la ville et la citadelle d'Evian , quoique défendus par des braves , tels que les Compois et les Bonvillars, sans que le bâtard de Savoie ni ses généraux tentassent d'opérer une diversion pour les secourir.
Cependant l'armée de Guitri, chargée de butin, songea à abandonner le Chablais , et prit sa route vers Bonne. Elle s'empara en passant du château de Polinge, et elle se disposait à aller prendre quelques jours de repos à Genève, quand le général fut prévenu qu'il ne tarderait pas à être at^ taqué par quatre mille hommes de pied et huit cents chevaux, qu'Amédée, Sonas, le marquis de Treffort et Alvarez étaient parvenus à réunir. Une partie de l'armée genevoise était déjà revenue à la ville ; l'autre était plutôt disposée à en faire autant qu'à combattre ; mais Guitri releva le courage de ses soldats, et se disposa, sinon à prendre l'offensive , du moins à bien recevoir l'ennemi s'il
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osait l'attaquer. Il n'était pas sans quelque inquiétude ^ parce que ses troupes venaient de piller à Bonne et à Evian. Le soldat qui s'occupe de son butin tient mal sur le champ de bataille. Afin d'user de toutes ses ressources, Guitri fit brûler les châteaux de Polinge et de Veisery , pour en retirer les garnisons, conserva ses positions jusqu'au lendemain, et ce jour il plaça son armée en-deçà de la Menoge, entre Annemasse et Yille-la-Grand, de peur que les Savoyards ne vinssent lui couper la retraite en le séparant de Genève.
Dès le matin le bâtard de Savoie commença à opérer son mouvement: il passa l'Arve, el distribua ses troupes à la Bergue , à Lucinges et dans les environs de ces villages. Guitri, de son côté , réunit son armée sur la partie la plus élevée de la plaine de Monthoux , espérant que les Savoyards n'oseraient pas l'attaquer dans cette position, ou que cet avantage compenserait en sa faveur l'infériorité du nombre. Un régiment français avait été chargé de se loger dans un taillis, qui, se trouvant au bas du coteau, formait une sorte d'avant-garde du corps genevois. A peine ce régiment se mettaitil en devoir de se barricader, que cinq cents mousquetaires d'élite le chargent avec impétuosité, et le refoulent sur le gros de l'armée. Guitri se hâta d'envoyer un renfort de quatre cents arquebusiers et de trois compagnies, pris dans les régimens de
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Chantai, de Saint- Cheron et de Saint -Remy, parce qu'il sentait toute l'importance de soutenir le régiment ébranlé, qui, dans sa retraite précipitée, pouvait porter le désordre dans tous les rangs. Dom Amédée et Alvarez , reconnaissant cette manœuvre, firent avancer treize cents arquebusiers et mousquetaires vers le taillis , pendant que Sonas et Trefïbrt, pour rendre ce mouvement décisif, se dirigeaient vers le même point avec la cavalerie au travers d'une haie, qu'elle traversait à la file. Conforgien saisit habilement le moment où la cavalerie ainsi étendue prêtait le flanc. Il la chargea si rudement , que Sonas et ses plus braves officiers restèrent sur le champ de bataille. Le reste fut poursuivi à outrance , et ne put se rallier qu'auprès du gros des Savoyards, protégé par une haie, un tertre et un fossé. Cependant les régimens de Saint-Cheron et de Chantai avaient attaqué les treize cents mousquetaires. La victoire fut long-temps disputée , et chèrement achetée sur ce point ; mais la défaite de la cavalerie , sur la coopération de laquelle les mousquetaires comptaient beaucoup, ayant porté le découragement dans leurs rangs , ils cédèrent le terrain , et allèrent se reformer, comme la cavalerie, auprès de la réserve , qui ne prit elle-même aucune part à l'action. Dans le désordre de leur retraite, beaucoup de mousquetaires s'entassèrent dans le fossé, der-
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rière lequel s'abritait la réserve; les uns s'y tenaient couchés: quant aux derniers venus, ils étaient exposés aux arquebusadcs des Genevois , qui en atteignirent un bon nombre l*
Malgré l'avantage signalé que venaient de remporter les Genevois, ils n'eurent pas moins de peine à se rallier. Leur désordre égalait presque celui des vaincus. Cette circonstance les empêcha de poursuivre les Savoyards et d'attaquer leur corps principal , démoralisé par la défaite des mousquetaires et des cavaliers. Cependant le soleil était encore sur l'horizon. Les vainqueurs se bornèrent à dépouiller les morts et à enlever leurs nombreux blessés. L'armée du bâtard de Savoie eut trois cents tués, parmi lesquels on compta SonaS; et près de cent gentilshommes. Il est peu de batailles qui offrent autant de singularités dans les résultats : des vainqueurs qui s'arrêtent au lieu de compléter la défaite de leurs ennemis; des vaincus qui laissent la plus grande partie de leurs troupes dans l'inaction , et n'osent pas tenter de rétablir le combat , et le lendemain deux armées qui se fuient toutes deux, aussi peu disposées l'une que l'autre à recommencer les succès et les revers de la veille. En effet, l'armée savoyarde leva son camp après minuit, et quitta le Faucigny.
» La bataille de Monlhoux eut lieu le 12 mai s i5qi (Spon , Simon Goularl).
366 HISTOIRE DE GENEVE. ( I 5g I )
Guitri fit aussi sa retraite le lendemain matin, et il demanda , à son retour à Genève, l'autorisation de quitter le pays avec son armée et de retourner en France. La république, trop confiante dans sa propre force, se garda bien de lui adresser des sollicitations : elle voyait s'éloigner sans peine des soldats mal disciplinés, et qui sacrifiaient tout à l'appât du butin ; seulement elle exigea des généraux qui partaient une reconnaissance authentique du compte des deniers déboursés pendant la guerre pour le roi de France , puisqu'il s'était chargé d'en payer les frais. Guitri et Sanci s'y prêtèrent de bonne grâce , et s'éloignèrent avec leur armée \ ne laissant à Genève que les anciennes compagnies sous le commandement du général Chaumont et du capitaine Caron.
On a souvent vu que dès que le duc de Savoie voyait tourner contre lui les chances de la guerre, il en revenait aux négociations , sans y mettre plus de bonne foi. On devait donc s'attendre après la campagne à de nouvelles diètes aussi inutiles que les précédentes. Le duc était d'ailleurs aussi embarrassé de ses troupes que les Genevois. Le Faucigny , le Chablais, les bailliages de Ternier et de Gex, ruinés par la guerre , ne pouvaient plus fournir à leur entretien. Il préféra alors les faire passer
1 L'armée française partit de Genève le il\ mars i5gi (Gautier, registres des Conseils, Mémoires manuscrits).
SIXIÈME ÉPOQUE. 56y
partie en Provence, et partie en Dauphiné, où il voulait tenter le siège des Echelles, que Lesdiguières l'empêcha de faire. Ainsi Genève se vit délivrée de presque tous ses ennemis , dans le moment où leur approche eût été si à craindre. Par les inspirations de Charles-Emmanuel , les Bernois parlèrent d ouvrir une diète à Baden ; elle n'eut pas de résultat ; une seconde la suivit de près ; une troisième eut lieu toujours à Baden, et toutes trois furent inutiles. Il en fut de même des conférences ouvertes, à la demande du sieur d'Avully , qui naïvement proposa aux Genevois ? au nom de son maître, une trêve de quelques années , pendant lesquelles on se conformerait au mode de vivre précédemment conclu , mais à la condition que tout serait remis en l'état où l'on se trouvait avant la réformation. On répondit avec raison à d'Avully que la république n'oubliait pas ses intérêts , au point de sacrifier son indépendance et sa liberté, par une trêve, lorsqu'elle avait su les défendre victorieusement sur le champ de bataille. D'Avully comprit la sottise de ses propositions, et l'on en resta là, en attendant qu'il plût au duc et aux Bernois de se donner l'inutile embarras de quelques nouvelles diètes.
L'abandon des Bernois n'était pas moins complet , quoiqu'ils eussent presque malgré eux renoncé au traité de Nyon. Mais s'ils ne voulaient
568 HISTOIRE DE GENEVE. (l$9l)
pas concourir à l'exécution du traité conclu avec Sanci, en ce qu'il les obligeait à faire la guerre avec la France et Genève contre Charles-Emmanuel , ils ne négligeaient pas une seule occasion d'en rappeler les clauses , quand il s'agissait de réclamer leur part des conquêtes et du butin , ou d'exercer une sorte de protectorat sur les parties du territoire savoyard , conquises par les Genevois , mais qui devaient leur appartenir. Les troupes au service de la république parvenaient-elles à faire prisonnier le baron d'Hermance , l'un des généraux les plus braves et les plus actifs de l'armée ennemie ; voulait-on le mettre en liberté, moyennant une forte rançon , parce qu'on avait besoin d'argent, soudain les Bernois envoyaient une députation, se plaignaient vivement, et menaçaient d'un abandon déjà consommé. Les Genevois s'avisaient-iis de frapper des contributions sur les habitans du Chablais , restés sans défense après la retraite de l'armée du bâtard de Savoie , les Bernois prenaient le parti des Savoyards , et voulaient qu'on épargnât les Ghablaisans, qui, aux termes du traité de Sanci , devaient devenir leurs sujets. Répondre à de pareilles prétentions était facile. Les conquêtes devaient leur appartenir s'ils prenaient part à la guerre , et certes Genève ne pouvait s'épuiser d'hommes et d'argent, pour déposer le fruit de ses victoires en hommage aux pieds de&
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patriciens bernois, qui à Nyon avaient fait marché de leur alliance, les avaient mal secondés à Peillonnay , et successivement avaient retiré toutes leurs troupes dans le moment des plus graves dangers. Aussi ne fit-on pas grand cas de leur insistance ; le baron d'Hermance fut relâché , en payant une forte rançon , et les paysans du Chablais furent tenus de payer les taxes frappées sur eux ; on établit même pour ce pays des châtelains, qui eurent leur résidence dans la ville. Ces contributions et les huit mille écus sol du baron d'Hermance , soulagèrent un peu la république , qui d'ailleurs congédia bientôt, par économie, Chaumont et la plus grande partie des troupes auxiliaires. Elle en avait besoin, car Henri IV promettait de l'argent sans en envoyer, et les cantons suisses en refusaient : je parle de leurs gouvernemens, car les populations de Bâle, Zurich et Saint-Gai fournirent d'abondans secours.
Lorsque Sanci avait d'avance assigné à chacun des alliés qu'il voulait se donner, la part qu'il aurait dans les pays conquis , il n'avait employé ce moyen que pour les engager à prendre l'initiative de la guerre^ qu'Henri III vivant alors ne pouvait pas faire au duc de Savoie. Jamais ce souverain n'avait voulu ratifier ce traité conclu par Sanci avec les Bernois et les Genevois; Henri IV promit d'abord verbalement d'exécuter celui qui avait
HISTOIRE DE GENEVE. i1^2)
rapport à Genève , mais on avait quelque raison d'en exiger une ratification spéciale et écrite , parce que le moment de l'exécution paraissait prochain. Le Chablais était soumis, et le pays de Gex qu'occupaient les Genevois pouvait compenser en leur faveur les terres que Sanci leur avait promises. Chevalier fut envoyé à Paris , et il obtint la ratification désirée. Pourquoi ne fit-il pas ajouter que le pays de Gex resterait aux Genevois qui l'avaient conquis 1 ?
Bien que la guerre ne cessât pas , le cours des hostilités s'était ralenti ; et si l'on fesait quelques expéditions, c'était pour occuper les soldats et le général Conforgien , qui depuis peu était revenu à Genève. Ses entreprises n'eurent ni importance ni résultat, non plus que les conférences qui s'ouvrirent entre le baron d'Hermance et lui , dans le but de négocier la paix. L'intention secrète du seigneur savoyard n'était autre , sans doute, que de corrompre la fidélité de Conforgien , ou du moins de le détacher de la cause de la république : ce qui porte à le croire , c'est que peu de temps après, Chaudet , l'un des capitaines de ce général , convaincu d'avoir entretenu des intelligences coupables avec le baron , fut jugé et
1 L'acte de ratification du traite' conclu avec Sanci est signe' par Henri IV, et date' du château de Saint-Germain du 20 octobre i5q2 [Archives).
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mis à mort à Plainpalais. Conforgien, irrité de quelques mauvais procédés des Genevois envers ses soldats , ne tarda pas à se retirer, promettant, toutefois, de revenir si sa présence devenait nécessaire. Il revint en effet , mais quand le danger qui l'avait fait rappeler fut passé. Pendant son absence , le marquis de Treffort était venu escarmoucher auprès de la tête du pont d' Arve , avec huit cents hommes de pied , trois cents cavaliers et deux pièces de campagne ; il espérait recevoir un renfort d'hommes du Faucigny, et des pièces de position du fort Sainte-Catherine ; il les attendit vainement. Le zèle que mirent les Genevois à fortifier le fort d'Arve, et le courage que déployèrent leurs soldats dans plusieurs rencontres , lui laissaient peu d'espoir de tenter un coup de main avec succès ; aussi s' empressa- t-il de se retirer et d'aller rejoindre les troupes ducales , envoyées pour s'opposer aux progrès de Lesdiguières , qui, après avoir pris Saint-Genis et le Château de Montdragon, menaçait d'envahir le Bugey. La retraite de Treffort calma les vives appréhensions des Genevois. Cependant, comme ils s'étaient aperçus que l'ennemi s'était embusqué à Lancy , ils rasèrent ce village et les beaux hutins qui l'entouraient. On voit combien les exigences de la guerre sont fatales aux intérêts des peuples.
Par une alliance avec une puissance telle que la
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France , Genève s'était soumise à ne pas voir dépendre d'elle-même la conclusion de la paix. Vingt fois les Suisses lui avaient proposé d'ouvrir de nouvelles négociations , toujours elle était forcée de répondre qu'elle ne pouvait rien faire sans le roi. Il ne lui restait donc plus d'espoir que dans l'arrangement des différends qui divisaient Henri IV et le duc. Tant que ce dernier eut quelques chances de succès, il ne voulut entendre aucune proposition ; Philippe II était le maître d'une partie des états du roi français; la ligue était puissante et tenait encore la capitale, et tout semblait multiplier les obstacles devant Henri IV. La politique en décida autrement. Les protestans les plus dévoués au monarque lui dictèrent une de ces résolutions inattendues, qui décident du sort des empires. La ligue le traitait d'hérétique, et ce moyen avait soulevé contre lui toutes les populations soumises à la foi romaine. Le pape et, le clergé s'étaient ouvertement déclarés ses ennemis , et Ton sait quelle portée peuvent avoir les influences religieuses sur l'esprit de masses peu éclairées. On avait persuadé à la France entière qu'Henri , marchant sur les traces d'Elisabeth et de Gustave Wasa, prétendait, imposer sa religion à ses peuples et faire de la pratique du calvinisme une sorte de loi de l'état. Tel était le texte des libelles dont les ligueurs inondaient le pays: « Four être roi de France , » écri-
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vait le fougueux avocat d'Orléans , « il est plus nécessaire d'être catholique que d'être homme; qui «discute cela mérite qu'un bourreau lui réponde «'plutôt qu'un philosophe. »
Il est une puissance d'opinion, qui souvent est plus forte que celle des armes. Henri IV, à demivainqueur de la ligue , voyait néanmoins s'élever entre le trône et lui une barrière insurmontable. Assurément, élevé qu'il avait été dans les principes du calvinisme, il aurait voulu de tout son cœur le faire triompher avec lui, mais sans argent, sans armée , sans parlement , et surtout sans l'appui de cette force morale, qui ne se puise que dans les sympathies populaires, il devait renoncer à ce projet; sa position lui indiquait un plus grand sacrifice y celui de sa conscience. Que le pouvoir , que la possession d'un trône , doivent avoir d'attrait, puisqu'on se résout à les payer à ce prix ! Henri IV se fit catholique et ne se convertit pas. « Il est bon , lui disait Sully , que vous soyez « catholique et que je reste protestant. » La chose se traita ainsi, comme un marché. Le sort et la conscience des rois ne sont pas toujours à envier.
Malgré l'abjuration du roi, la ligue ne déposa pas les armes temporelles non plus que le clergé les armes spirituelles; mais cet acte avait séparé le peuple des ligueurs. Les masses ne scrutent pas les replis de la conscience de l'homme puissant ;
$7 4 HISTOIRE DE GENEVE. (^ÇjS)
Henri IV s'était fait catholique, il ne leur en fallait pas davantage. Ainsi devinrent plus heureux les efforts de l'armée royale dès que la ligue ne fut plus qu'une faction puissante à la vérité , mais destinée à périr parce qu'elle était une faction. Ces événemens réagirent tout naturellement sur la position de Henri vis-à-vis du duc de Savoie. Moins il se voyait occupé par la ligue, plus il pouvait diriger de forces pour l'écraser, les armes espagnoles n'étant pas d'ailleurs aussi heureuses que dans le commencement des hostilités. Charles-Emmanuel commença alors à reconnaître que l'arrogance qu'il avait déployée vis-à-vis du cardinal de Gondi n'était plus de saison ; il proposa une trêve , Henri l'accepta , et les Genevois , que le roi ne manqua pas d'y faire comprendre, s'empressèrent de la ratifier1. Cette trêve n'était à la vérité que de trois mois ; mais comme le duc seul eût été capable de la rompre ou d'en refuser le renouvellement, on pouvait se tenir assuré de ne pas voir recommencer la guerre si le roi de France n'éprouvait des revers d'un autre côté. Cette circonstance ne se réalisant pas , la trêve fut prorogée de trois en trois mois pendant plusieurs années.
1 Le petit Conseil convoqua le Deux-Cents pour lui proposer d'acquiescer à la trêve. Celui-ci se re'unit le dimanche 16 septembre i5g3, et l'approuva. Il ne faut pas perdre de vue que le Conseil geue'ral ne fut même pas consulte' à celte occasion. Le se'nat se passait souvent aussi de l'assentiment du grand Conseil.
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Il est rare que des hostilités continuelles n épuisent pas une nation , quelles que soient ses ressources. Dans quel état devait se trouver Genève, qui y presque seule , avait supporté les charges d'une guerre de quatre ans î Afin de parer à ce désastre financier, Chevalier s'était mis à la piste de la cour nomade du roi français, pour qu'il voulût bien faire payer à la république, ne fût-ce qu'un à-compte sur les trois cent cinquante-sept mille trois cent quarante écus qu'il lui devait, ainsi qu'il voulut bien le reconnaître. Henri fit comme Elisabeth : il recommanda Chevalier aux églises réformées et à ses sujets en général, ce qui valut à cet envoyé un accueil assez productif partout où il se présenta. Il est juste de dire que le roi français avait quelques raisons de ne pas toucher aux deniers de l'état^ en faveur d'une république réformée, au moment où il venait d'abjurer cette religion. La France éclairée ne crut pas pour cela à la bonne foi de sa conversion; car dix ans après, le clergé catholique l'omettait encore dans les prières publiques. A Genève, dans le principe, on avait été consterné à la nouvelle de l'abjuration ; on savait qu'il n'est pas de plus cruel ennemi de ses anciens corréligionnaires qu'un apostat. Henri IV, converti par politique, et pour mettre un terme à la guerre civile qui désolait la France, donna le plus éclatant démenti à ces prévisions; il favorisa
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ses sujets protestans, en leur garantissant plus tard, par l'édit de Nantes , le libre exercice de leur religion , et crut de son devoir de rassurer Genève sur les résultats de son abjuration. Ces déclarations ne restèrent pas tellement secrètes , que les ennemis d'Henri IV ne cherchassent à les publier pour le perdre. Une seule chose en résulta, c'est que l'opinion publique sut à quoi s'en tenir sur la sincérité de la conversion. Le P. Daniel a consigné dans son histoire de France l'expression de la pensée du clergé, en écrivant qu'au moment de sa mort Henri IV n'était pas encore catholique dans le cœur.
Pendant la durée de la trêve , peu d'événemens importans arrivèrent dans la cité. Quelques entreprises de trahison furent déjouées1. On démolit le fort d'Arve; on réduisit la garnison , et l'on s'occupa de remettre un peu d'ordre dans les finances, au moyen des sommes recueillies en Hollande et en Allemagne. La voie des négociations resta constamment ouverte sans autre résultat que de mettre de plus en plus en lumière cette vérité : que le duc ne ferait la paix que lorsqu'il n'aurait plu» rien à espérer de la guerre ou des intrigues.
' Entr'autres celles d'un nomme' Salanche, re'sidant à Annecy, qui avait tente' de corrompre un soldat nomme Moïse, l'un des forçats turcs pris à Versoix. Salanche , dénonce' par Moïse , fut condamne' à mort , et exécuté à Genève le 20 janvier i5g6. Il fut roue', et sa lete attachée à un pieu au-delà de l'Arve {Archives),
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Henri IV continuait à être porté de fort bonne volonté pour les Genevois: il en donna une éclatante preuve en leur concédant les mêmes droits qu'à ses propres sujets en matière de successions. Cette faveur fut due aux pressantes sollicitations de Chevalier, qui ne survécut pas long-temps aux immenses services par lui rendus à la république. Les rapports étant devenus chaque jour plus fréquens entre Genève et la cour de France , on résolut d'y avoir constamment un résident. Le syndic François Dauphin de Chapeaurouge fut le premier investi de cette qualité.
A la suite de quelques ouvertures de paix qui n'aboutirent à rien, Henri, irrité contre le duc de Savoie, avait envoyé Lesdiguières, pour rompre la trêve et attaquer la Maurienne. Ce général remporta des avantages successifs sur les Savoyards, mais l'année suivante le duc reprit cette province, et ses troupes s'avancèrent fort près de Genève. On y craignit pendant long-temps une entreprise sérieuse, dont le général d'Albigny devait être le conducteur. On s'aboucha avec les Bernois àNyon, on se prépara de nouveau à se défendre. Les hostilités toutefois se bornèrent à quelques prisonniers enlevés de part et d'autre. Enfin la paix fut conclue entre la France, l'Espagne et la Savoie. Ce traité, publié à Vervins le 12 juin, comprenait les Suisses et leurs alliés. Il était donc positif (\w
Genève , alliée des Suisses depuis i52Ô, et plus récemment par les traités de Soleure et de Zurich , se trouvait comprise dans celui de Vervins. Ainsi l'avait entendu Henri IV, ainsi l'écrivait-il à la république dans des termes non équivoques : «Nous «pourrons être désormais plus utiles ^ lisait-on « dans sa lettre du 8 juin, à nos bons voisins., amis « et alliés, au rang desquels nous vous prions de « croire que vous tiendrez toujours tel lieu, que « vous pouvez désirer de nous; nous vous assurons « aussi que nous avons eu bonne souvenance de « vous et de ce qui vous concerne, au traité de la « dite paix , de sorte que vous pouvez faire état « de jouir avec nous du fruit d'icelle, etc. » Henri IV se défiait à tel point de la bonne foi de Charles- Emmanuel, qu'il exigea de lui un serment solennel de l'observation du traité, prêté entre les mains du seigneur Bothéon commis pour le recevoir. Les Genevois n'avaient pas en lui plus de confiance. Le traité était bien précis, et cependant ils voulurent faire expliquer le duc , et à cet effet ils lui envoyèrent une députation. Charles la reçut avec cérémonie, et lui fit une de ces réponses de Sibylle qui se prêtent à toutes les interprétations : «Je suis bien aise, leur dit-il, que « Messieurs de Genève se réjouissent de la paix qui « vient d'être conclue entre le roi de France et « moi, et qu'ils connaissent dans la suite combien
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« elle leur est avantageuse. » Henri IV croyait enchaîner la mauvaise foi ducale par un serment, c'était par trop de naïveté chez un souverain qui venait d'abjurer sans se convertir, d'apostasier sans conviction. La conscience politique se prête à de singulières capitulations.
Charles-Emmanuel ne tarda pas à laisser percer ses fâcheuses dispositions envers les Genevois: dans une entrevue qu'il eut à Thonon avec leurs députés , il déclara formellement qu'il n'entendait pas que Genève fût comprise dans la paix de Vervins. Il proposa d'ouvrir des conférences qui en effet furent tenues à Hermance l. On y discuta beaucoup sur les droits respectivement prétendus, des envoyés ducaux vinrent même à Genève compulser aux archives les originaux des bulles, chartes et traités invoqués par la république, et dont elle avait présenté des copies, mais pour la centième fois on se sépara sans rien conclure , le duc s' obstinant à parler aux Genevois de vidommat, de château de l'Ile, de soumission, mots dès long-temps rayés de leur dictionnaire républicain. Pendant que les conférences se suivaient ou venaient de se rompre , Charles-Emmanuel levait des troupes en Espagne, en Italie et en
1 Les conférences d Hermance durèrent depuis le 17 octobre jusqu'au 11 novembre i5r)8 (Archives, Spon, Gautier, registres des. Conseils),
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Piémont, dans le but secret de résister à la France, dans le cas où elle voudrait le forcer à tenir sa promesse de restituer le marquisat de Saluées , et dans le dessein avoué d'attaquer les Bernois, pour reconquérir sur eux le pays de Vaud. Genève, craignant d'être inquiétée, demanda de nouvelles déclarations à Henri IV , afin d'établir qu'elle était comprise dans le traité de Vervins ; le roi les accorda franches et précises, mais elles seraient restées vaines si, froissé lui-même par la déloyauté ducale , il ne se fut résolu à donner à Charles , les armes à la main, une sévère leçon.
Il n'est pas rare de voir les souverains confondre leurs convenances avec leurs droits, et vouloir conserver le fruit de leurs usurpations en dépit des traités qui les condamnent et qu eux-mêmes ont souscrit. Tout cela se pardonne quand l'usurpateur est fort. Charles-Emmanuel n'était pas en position de se soustraire à l'accomplissement de ses promesses par la voie d'une résistance patente. Il traîna en longueur, mit le pape de la partie, et finit par venir lui-même à Paris afin de proposer des équivalens dont le sacrifice pût lui permettre de conserver le marquisat auquel il tenait par amour-propre de conquérant. Genève vit ses destins remis en question par cette nouvelle manœuvre, on y apprit avec douleur que le duc offrait de restituer immédiatement le marquisat si le roi
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consentait, sinon à l'aider clans la conquête de la république, du moins à ne pas la secourir. Henri IV, quoique déjà assez puissant, se montra loyal : «Cet abandonnement , répondit-il, ferait tort à « l'honneur de la couronne et à la sûreté de la « parole d'un roi. » Le cardinal Aldobrandin qui négociait cette affaire, n'y regardait pas de si près : à ses yeux Genève était un repaire d'hérétiques indignes de l'intérêt qu'on leur portait. Il ne craignait pas de présenter la trahison proposée comme un titre que se donnerait Henri IV à la bienveillance du saint Siège , et comme un gage de la sincérité de sa conversion.
Voyant qu'enfin rien ne pourrait résoudre le roi à sacrifier Genève dont le sort était dans ses mains depuis que le patriciennat bernois avait à peu près abandonné cette république, Charles- Emmanuel traita sur d'autres bases, il fut stipulé qu'il pourrait à son choix rendre le marquisat ou le garder en donnant la Bresse , Bourg et son château ^ Barcelonnette , le Val de Sture, Pérouse et Pignerol avec leur territoire. Le traité lui donnait trois mois pour fixer son choix1. On voit qu'à cette époque on disposait des villes sans tenir compte
1 Ce traité fut signé par les deux souverains le 27 février 1600. Plusieurs de nos historiens n'ont parlé que de ceux de Vervins et de Lyon , et il est d'autant plus important de rappeler celui-ci , parce que c'est a ses clauses qu'on dut la guerre . et plus tard le traité de Lyon.
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des populations. La politique peut-elle prendre en considération les vœux des peuples dont elle dispose ! Le duc partit peu de jours après avoir signé cette nouvelle convention , mais déjà il avait pris la résolution de ne pas s'y soumettre. L'avenir ne pouvait-il pas amener quelque chance favorable aux destins de Henri ! Le délai s'étant écoulé sans que le duc se fût résolu à donner le marquisat ni les équivalens, le roi commença à s'apercevoir qu'il fallait en venir à l'emploi de la force , et surle-champ il se mit en campagne. Son armée ne fut d'abord composée que de huit mille hommes divisés en deux corps, commandés l'un par Lesdiguières , l'autre par le maréchal de Biron. Ce dernier prit en quelques jours Bourg , la Bresse et le Bugey tout entiers. Lesdiguières de son côté prit la Maurienne et la Tarentaise , pendant que le roi lui-même entra dans Chambéry, le comte de Jacob qui défendait la ville , ayant été forcé de capituler. Que faisait le duc au moment où ses états étaient envahis par les Français victorieux sur tous les points ? il dansait à Turin et reçut au bal les dépêches qui lui apportaient la nouvelle de la prise de Chambéry. Le croira-t-on ? ce prince, plus occupé des lois de l'étiquette que du soin de sa gloire^ appliqua tous ses soins à conserver son amabilité pendant la soirée! Peut-être l'histoire lui pardonnerait-elle cet esprit de représentation officielle ,
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ai dès le lendemain il eût couru réparer ses désastres par quelque triomphe éclatant ; il n'en avait ni les moyens ni le courage, et bientôt il n'eut plus qu'à implorer la clémence du vainqueur par l'intercession du nonce Aldobrandrin.
Après la prise de Chambéry, Henri IV s'était approché de Genève et était venu mettre le siège devant le fort Sainte-Catherine , gardé par une garnison de six cents hommes bien résolus à vendre chèrement leur vie. On sait que ce fort avait été construit pour inquiéter les Genevois et les tenir bloqués. Versoix, détruit en 1789, complétait le système ducal à l'égard de la république. On conçoit que les Genevois devaient prendre un vif intérêt à la prise de ce château resté seul debout. Malheureusement pour eux , Henri pouvait se trouver assez mal disposé à les servir. A l'ouverture des hostilités, le gouvernement de Berne les avait poussés à ne pas se mêler de cette guerre, ce qui avait beaucoup contrarié le roi. Cependant Henri leur avait trop d'obligations antérieures pour ne pas faire quelque chose pour eux; il les pria de lui prêter du canon et des pionniers , il prit le fort , le démantela et leur confia le soin de le raser. Les Genevois s'en acquitèrent avec tant de zèle, que vingt-quatre heures après il n'en restait plus de traces.
Pendant que le roi fesait le siège de Sainte-
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Catherine,, il reçut les députations de Genève, qu'il accueillit avec la plus entière bienveillance : « Je « vais , leur disait-il , vous ôter une rude épine « du pied, » et il avait raison , car Sainte-Catherine et Versoix étant démolis, le duc refoulé en Piémont n'était guère plus à craindre. Henri IV parlait beaucoup du vénérable Théodore de Bèze, qu'il avait eu l'occasion de connaître au fameux synode de la Rochelle. Ce vieux doyen du saint ministère s'empressa de se rendre aux désirs du roi, et certes c'était quelque chose pour un homme de son âge, accablé de nombreuses infirmités. Depuis un an il avait été forcé de renoncer à la chaire et même à toutes les autres fonctions actives. Les jésuites, ses ennemis jurés, répandirent le bruit de son abjuration, et allèrent jusques à le faire passer pour mort ; il s'en était vengé en leur donnant un démenti formel , par la publication d'un petit ouvrage, qu'il intitula plaisamment Beza redivivus. Henri IV le combla de prévenances et d'égards , il fêtait en lui l'homme de mérite et le patriarche de l'Eglise réformée.
Le sort des armes ayant été favorable aux Français, Charles-Emmanuel laissa agir le légat Aldobrandin dans le sens de la conclusion d'un traité de paix , qui en effet ne tarda pas à être signé par les deux souverains. Il fut moins désavantageux pour le duc, que, vaincu, il n'aurait pu l'es
pérer , car Henri se contenta de la Bresse , en échange du marquisat1 ; il garda à la vérité le pays de Gex, mais cette contrée depuis onze ans était au pouvoir des Genevois ^ qui seuls auraient eu le droit de se plaindre. Ils essayèrent de réclamer ce bailliage, mais le roi se justifia de cetle disposition, en affirmant que le pape l'avait exigée. C'était un vrai prétexte , car le légat Aldobrandin avait aussi protesté contre la démolition du fort Sainte - Catherine , qui ne fut pas moins rasé. Henri IV aurait eu raison contre tous, puisqu'il était le plus fort. La seule chose qu'oblinrent les Genevois , fut une déclaration du roi, constatant que sous le nom d'alliés des treize cantons il avait toujours entendu comprendre la république, tant dans le traité de Vervins que dans l'accord de Paris , et enfin dans celui qui venait d'être signé à Lyon. C'était quelque chose, car la publicité donnée à cette pièce ne contribua pas peu à faire renoncer le duc à l'entreprise qu'il voulait tenter contre Genève, au moyen d'une armée réunie en Piémont , sous les ordres du comte de Fuentes , espagnol gouverneur de Milan.
Après tant de défaites, Charles-Emmanuel resta
1 Ce traité fut souscrit à Lyon le 17 janvier 1601. M. Albanis Beaumont, dans son ouvrage sur les Alpes grecques et cottiennesy intervertit complètement Tordre des éve'nemens , par rapport aux faits qui amenèrent les traite's de Lyon , de Paris et de Vervins,
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convaincu que désormais, il ne pourrait lutter avec le roi de France ; toutefois , quoique ce dernier prit hautement le parti des Genevois , il ne renonça pas à l'espoir de les soumettre. Il avait la ridicule prétention d'être un grand homme de guerre et un habile politique , aussi se promettait-il de s'emparer de Genève par un coup de main , avant que les Français eussent le temps de la secourir ; l'intrigue le maintiendrait en possession de sa conquête. Ce prince avait trop souvent laissé deviner ses intentions, pour qu'on n'en fût pas instruit à Genève; d'un autre côté, la noblesse et les généraux qui l'entouraient connaissant son idée favorite , ne manquaient pas de lui présenter chaque jour de nouveaux plans d'attaque. C'était un moyen infaillible de s'attirer ses bonnes grâces; en un mot, c'était une entreprise projetée en secret, mais dont Genève , la Savoie, le Piémont, la France et l'Espagne connaissaient les préparatifs. Parmi les plans qui lui avaient été présentés, le duc parut adopter de préférence celui que Brunaulieu avait élaboré, il consistait à surprendre la ville pendant la nuit, à escalader les murs, et surtout, à l'attaquer avec des forces si supérieures que la résistance fût impossible. La nature même des mesures à prendre pour faire réussir l'expédition devait inviter les Genevois à une surveillance plus active , et leurs alliés à se préparer à
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les défendre, ainsi , pendant que le duc de Savoie fesait essayer à Turin les échelles d'assaut; on réparait à Genève l'artillerie et les fortifications, et tandis que des Gordes d'Albigny réunissait des troupes dans les environs, Henri IV fesait avancer près de la frontière un corps d'armée sous les ordres du maréchal Lavardin.
Les raisons qui empêchaient le duc d'entrer ouvertement en campagne , contre la république , devaient aussi l'engager à désavouer les intentions dont chacun ne manquait pas de l'accuser : il ne hésita pas devant la nécessité d'un nouveau mensonge politique , tout en se promettant bien de besoigner plus à la couverte , comme Bonnivard le disait de son aïeul Charles III, au commencement de son règne. Le meilleur indice de la persistance du prince dans ses projets était , aux yeux des hommes qui le connaissaient, son empressement à s'en défendre : la suite devait bientôt justifier leurs appréhensions.
Afin de dissiper tout-à-fait les craintes des Genevois , Charles-Emmanuel recommanda aux seigneurs de sa cour, qui habitaient leur voisinage ? de les accabler de prévenances; il alla même jusqu'à envoyer à Genève le président du Sénat de Chambéry , Rochette , qui parut s'entremettre officieusement , pour amener entre le duc et la république l'établissement d'un nouveau mode de
vivre, et d'un traité de commerce , dont les vexations des officiers de Savoie fesaient vivement désirer la conclusion. Pendant long-temps on avait été dans la plus vive anxiété, mais les négociations ouvertes par Rochette firent renaître la confiance, on cessa de fermer alternativement les portes Neuve ou de Rive , les gardes furent négligées , Lavardin s'éloigna de Genève , et les familles aristocratiques renouèrent des relations intimes avec les seigneurs savoyards des environs. Cependant le langage du président était peu fait pour rassurer la cité ; il promettait seulement d'ébaucher un projet de mode de vivre , de concert avec d'Albigny , lieutenant-général en Savoie ; quant aux troupes qui couvraient le duché , il n'espérait pas obtenir leur retraite , qui ne pouvait dépendre, disait-il, de son maître, mais bien du roi d'Espagne. Le président affectait aussi de répéter que sa mission n'avait aucun caractère officiel. Dans le fait il n'en avait qu'une , celle d'observer l'attitude de la population, ses moyens de défense, et de lui inspirer une entière sécurité. Sous ce rapport, il réussit au-delà de ses espérances. En effet divers avis ayant été donnés par des paysans , relativement à l'attaque projetée, et aux mouvement des troupes ducales et espagnoles, la veille et le soir même du 1 1 décembre , on n'en tint aucun
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compte, tant on croyait pouvoir s'endormir sur la foi des promesses de Rochette.
Il faut convenir que les préparatifs de l'Escalade semblaient répondre du succès , à moins qu'un prodige ne vint sauver Genève. Pendant que tous ses habitans se livraient au sommeil, d'Albigny fesait approcher ses troupes avec les plus grandes précautions, arrêtant tous les paysans que l'on rencontrait, de peur qu'ils n'allassent donner l'alarme. Ainsi se dirigèrent vers Genève de divers points , la compagnie des gardes de d'Albigny , le régiment de la Yal d'Isère, quatre compagnies de cavalerie, trois ou quatre mille hommes de troupes napolitaines et espagnoles, et une centaine de ces nobles Savoyards, qui, la veille encore, s'asseyaient à la même table que les riches de Genève, et se livraient ensemble à toutes sortes de plaisirs, avec l'abandon de l'intimité. Le duc lui-même n'avait pas dédaigné d'honorer de sa présence une victoire qu'il considérait comme certaine; il avait passé les monts incognito, et s'était arrêté au hameau d'Étrembières. Certes sa lâche et présomptueuse ambition lui méritait bien la terrible leçon que la Providence lui destinait.
L'armée entière fut bientôt réunie à Plainpatais. D'Albigny fait alors mettre pied à terre aux trois cents hommes d'élite qui devaient s'élancer les premiers sur les remparts } il les fait suivre de
TOM. II. y.D
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quelques centaines d'hommes résolus , s'approche avec eux de la contrescarpe, et les fait descendre dans le fossé de la Corraterie : le nros reste dans la plaine. Aucune précaution n'a été négligée : des claies s'étendent sur la boue des fossés, pour faciliter la marche du soldat ; on s'assure que les soldats de garde n'ont rien entendu , et déjà trois échelles garnies de poulies sourdes sont assujetties et dressées contre les murailles. Cependant de sinistres pressentimens agitaient l'ame de ces guerriers, bien que forts, nombreux, et armés de toutes pièces; leur conscience timide, comme celle de l'homme qui va commettre une mauvaise action, les rendait accessibles aux craintes les plus puériles. A Champel , un lièvre qui s'élance et fuit, jette l'épouvante dans les rangs. A Plainpalais , ils prennent des pieux pour une armée rangée en bataille. Dans les fossés, une volée de canards leur donne l'alarme. Et vous croyez , vous, soldats de l'absolutisme ducal ; vous, stipendiés de la catholique Espagne; vous, fanatisés du jubilé de Thonon , vaincre des hommes libres , même endormis , vous qui tremblez devant les animaux les plus craintifs ! Ah ! plutôt cent fois vous retirer, puisque vous n'osez pas attaquer les Genevois debout et à la face du soleil ; car si vous succombez , vous ne serez pas à leurs yeux des ennemis vaincus à respecter, mais des scélérats à
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punir, et vos têtes pourront bien dès demain figurer au bout des lances citoyennes , sur ces murs , dont vous allez violer l'enceinte, malgré la foi des traités î Quoi ! vous êtes des hommes, et vous ne serez pas éclairés par cette marche ténébreuse qu'on vous impose , et surtout par l'aspect de tout ce qui vous entoure. Genève est heureuse et libre, elle a reformé sa religion , ses mœurs et ses lois , et, république, elle croit à l'inviolabilité de la parole d'un souverain. Quant à vous, on vous invite à la conquérir , pour la rendre esclave et malheureuse ; et quels sont ceux qui vous guident ? Un d'Albigny, auquel votre maître promet en récompense de sa conquête la main d'une de ses bâtardes! Un jésuite écossais, le père Alexandre , qui vous assure que les échelons que vous allez gravir vous acheminent vers le séjour des bienheureux î Serait-ce donc cette moralité, cette religion que vous allez rétablir à Genève ? Réveille-toi , cité de Calvin , réveille-toi ! quel épouvantable avenir te préparent de pareils hommes ; c'est le paternel gouvernement de i5ig; ce sont les autels catholiques , arrosés de sang par Jean de Savoie et par Pierre de la Baume ; ce sont les mœurs courtisanesques et dissolues de la cour ducale. République , réveille-toi , ou demain tes lois , tes mœurs et la liberté ne seront plus.
Cependant les trois échelles dressées au bout
5o,2 HISTOIRE DE GENEVE. (1602)
du parapet de la Corraterie, près de la porte de la Monnaie , dans un endroit où l'on savait qu'on ne mettait plus de factionnaires, venaient de donner accès à près de deux cents hommes armés de toutes pièces, à la tête desquels marchaient Sonas, fils de celui qui avait été tué à la bataille de Monthoux , et beaucoup de nobles Savoyards , cachés sous des armures sans couleurs, afin de n'être pas reconnus par leurs amis de Genève : « La ville est à nous, » se disent d'Albigny et Brunaulieu ; et soudain ils dépêchent un courrier à Etrambières pour porter au duc la nouvelle de ce premier succès. De son côté , le duc se hate d'informer la Savoie et le Piémont de la victoire que désormais il regarde comme assurée. Toutefois la trahison qui leur avait promis des complices prêts à les recevoir, s'était contentée d'éloigner les corps-de-garde du lieu où se fesait l'Escalade , et les Savoyards, étonnés de ce que les traîtres ne venaient pas leur tendre la main , se tenaient accroupis près du parapet ou sous les arbres du boulevard, en attendant que leurs camarades fussent montés; tandis que leurs chefs s'assuraient, en parcourant quelques rues , que le cri d'alarme n'avait pas encore été poussé. Quoique la surveillance ne fût pas très-active, une sentinelle veillait constamment au haut de la tour de la Monnaie. Vers trois heures du matin , cette senti-
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nelle crut remarquer du mouvement du côté de la Corraterie , et eu lit part au chef du poste, qui envoya en reconnaissance un soldat muni d'une lanterne. Celui-ci s'approche des remparts , et, voyant venir à lui des hommes armés, qui ne répondent pas au qui vive ! crie aux armes ! et lâche son coup d'arquebuse ,- à l'instant même il est étendu sur la place. Mais le signal est donné, la vigie de la tour le répète en tirant aussi son arme. Debout, Genevois! que le sang du brave qui vient de s'immoler pour appeler la cité à la défense de sa liberté menacée , ne reste ni inutile ni invengé ; debout î car le despotisme , l'intolérance et 1 immoralité ont mis le pied dans vos murs ! Hâtez- vous ! ne voyez-vous pas déjà le corps-de-garde de Neuve envahi par vos ennemis î Heureusement que là, encore, le courage inspiré d'un soldat vous ménage quelques instans pour vous rallier. En effet, au moment où ce poste était pris, un de ceux qui le gardaient eut la présence d'esprit d'abattre la herse, qui défendait les approches de la porte Neuve, sous laquelle un pétardier savoyard allait appliquer la mine , pour ouvrir une libre entrée à l'armée réunie à Plainpalais. Devant cette herse vont s'arrêter les efforts des forces principales des assaillans ; devant elle, Charles-Emmanuel î vont se briser ta rage impuissante et ta cauteleuse ambition de conquérant.
3g4 HISTOIRE DE GENEVE. (1602)
Réduits aux trois cents hommes qui étaient successivement montés par les échelles , Brunaulieu et Sonas, fesant de nécessité vertu, se mirent en devoir d'attaquer, tout en se ménageant les moyens de recevoir des secours. A cet effet, pendant que trois détachemensse dirigeaient vers la Tertasse, le poste de la Monnaie et l'avancée de l'Hôtel-de- Ville, un quatrième forçait le poste de Neuve, et le cinquième, servant de réserve, protégeait l'escalade. Le corps-de-garde de la porte Neuve fit peu de résistance ; mais ce succès n'eut pas de résultat , grâce au soldat qui fit choir la herse. Celui de la Monnaie se défendit mieux, et les Savoyards en furent vigoureusement repoussés, tant par les six soldats qui l'occupaient, que par une ronde qui vint les prendre en queue. Quelques bourgeois prirent part à cette action ; ils eurent même un auxiliaire sur lequel ils ne comptaient pas : c'était une femme qui, logeant au-dessus du corps-de-garde de la Monnaie, s'avisa de jeter une marmite de fer sur les assaillans. Ce projectile nouveau cassa la tête à un soldat savoyard.
De moment en moment l'alarme devenait plus générale ; dans toutes les rues le cri : aux armes ! se répétait en échos infinis ; l'airain ébranLé portait la terreur dans le cœur des citoyens , moins encore que dans celui de leurs ennemis. On ne voyait plus que des bourgeois à demi vêtus, mais
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armés , courant à leurs places d'armes, ou volant aux lieux où le bruit du combat les appelait. Là, c'étaient des Savoyards qui s'excitaient en criant au meurtre et au pillage ; ici , des Genevois qui se ralliaient pour opposer enfin une résistance utile aux progrès des lâches qui venaient les surprendre. La lutte commença à s'engager plus vive et plus acharnée du côté de la Tertasse. L'ancien syndic Jean Canal était capitaine de ce quartier ; affaibli par l'âge, il ne consulta que son courage, et, malgré les efforts que fesaient ses soldats pour le retenir , il voulut se précipiter le premier dans la mêlée. Les chaînes sont tendues , et les forces lui manquent pour les soulever ou les franchir. «Par « pitié, s'écrie-t-il, aidez ma vieillesse, et que du « moins je meure, en fesant mon devoir, s'il ne « m'est pas donné de sauver mon pays. » Ses vœux sont accomplis ; mais à peine le combat est- il engagé, qu'il tombe frappé d'un coup mortel, léguant à de plus forts, à de plus jeunes que lui l'exemple d'un dévouement sublime, et un noble sang à venger. Toutefois les Genevois triomphent bientôt sur ce point, et culbutent les Savoyards , qui, songeant à piller autant qu'à vaincre, tentent d'envahir les maisons de la Corraterie , où ils espèrent trouver du butin et une issue pour pénétrer dans la rue de la Cité. Ce coup de main pouvait réparer les échecs partiels qu'ils venaient
3q6 histoire de genève. (1602)
d'éprouver ; car leurs échelles se trouvant vis-àvis des maisons attaquées , et ces maisons leur procurant une entrée facile dans le sein de la ville, ils avaient encore de grandes chances de succès. Par un bonheur inespéré , les moyens de recevoir des secours leur furent enlevés. Un canonnier ayant mis le feu à une pièce du bastion de l'Oie , le boulet, rasant la muraille de la Corraterie., fit voler en éclats les trois échelles, brisant du même coup les audacieux projets du duc de Savoie. L'obscurité de la nuit n'avait pas permis aux troupes de Plainpalais de distinguer d'où partait cet éclat; elles se persuadèrent que le pétard venait de faire sauter la porte Neuve, et sur-le-champ elles s'acheminèrent vers ce point , au bruit des fanfares et des cris de victoire. Etonnées de trouver la herse abattue , elles courent dans le fossé, où le feu de la même pièce les décime et les met en déroute.
Bientôt la nouvelle du bris des échelles se répand , le nombre des citoyens grossit , et celui des assaillans ne peut plus s'augmenter. Dès lors la scène change , et les Genevois songent à prendre l'offensive. Sur un seul point les Savoyards sont encore victorieux, c'est au poste de Neuve qu'il faut reprendre à tout prix ; car d'un moment à l'autre, de ce corps-de-garde on peut parvenir à faire sauter la herse et la porte, et donner entrée à l'armée entière. De Budé de Vérace se met à la tête de
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deux compagnies, et s'avance vers ce poste, que les Savoyards s'obstinent à défendre ; on s'y bat avec acharnement: deux citoyens sont tués, plusieurs autres blessés ; mais les Genevois touchent au moment d'entrer dans le corps-de-garde : de Budé croit reconnaître à la voix le chef des Savoyards , qui s'efforce de les rallier et de les exhorter à une défense désespérée. « C'est vous, dit-il, Sonas ; je « vous reconnais sous ce haubert noir ; vous êtes «perdu; rendez-vous, et je vous garantis la vie « sauve. » C'était en effet ce même Sonas qu'une pierre, fortuitement détachée des remparts, avait frappé , quand il mettait le pied à l'échelle. La résistance était inutile : un bon nombre des siens était étendus sans vie, d'autres avaient fui, et, franchissant les remparts, s'étaient brisés en tombant : il se rendit avec les siens , et de Budé, fidèle à sa parole, le fit conduire dans sa maison, espérant lui sauver ainsi la vie. Il ne restait plus d'ennemis dans la ville que ceux qui avaient péri , et ceux qui venaient d'être faits prisonniers ; pour ceux du dehors , ils étaient glacés d'épouvante. Afin d'achever leur défaite , on braqua de l'artillerie sur la Treille , et quelques volées de canon suffirent pour disperser cette armée, si terrible et si présomptueuse deux heures auparavant1.
' Il est presque inutile de rappeler que l'escalade eut lieu dans la nuit du u au 12 de'cembre 1602 (vieux stvle).
5g8 HISTOIRE DE GENEVE. (1602)
Fuyez donc soldats de Charles-Emmanuel , du père Alexandre et de Philippe IL I Allez annoncer à vos maitres qu'à l'infamie d une lâche entreprise , ils ont à ajouter la honte d'une défaite ; hâtez-vous, car le duc a déjà fait publier sa victoire. Et vous , prince parjure ! que l'aspect de Genève , vivant désormais libre , avec ses lois , ses autels et ses mœurs , vous soit un supplice éternel : que le souvenir de l'Escalade r gravé en trais ineffaçables dans les fastes de la république , revienne à chaque anniversaire demander à votre conscience la célébration du remords !
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