CHAPITRE X
L'abbé Pierre ajoute qu'a la vérité il a fait don volontaire 1133 et par charité de quelques dîmes, en certains lieux , a ses frères de Citeaux ; mais que, grâce à Dieu , le nombre de ces derniers et des autres religieux s'est tellement multiplié autour des monastères de l'ordre de Cluny, que, si ee dernier cédait les dîmes à tous ces nouveaux venus, il perdrait la dixième partie de ses moines, lesquels mêmes, en certains lieux, seraient obligés d'abandonner leurs monastères. Il prie ensuite le pape de ne pas renoncer ses premiers enfants qui n'ont pas démérité, par amitié pour les derniers nés, et il termine en le suppliant de ne point empêcher la célébration de l'office divin a Gigny, le jour même de Noél, et de suspendre au moins son interdiction jusqu'à Pâques, afin qu'on puisse lui envoyer des sages négociateurs de ce différend.
S 8. Dans sa lettre au chancelier Aimeric, l'abbé de Cluny c. ». garda encore moins de ménagements envers le pape. Après avoir reproduit la plupart des observations contenues dans la précédente lettre , après avoir parlé de la dignité de l'abbaye de Cluny et de la protection spéciale que le saint Siège lui avait accordée depuis sa fondation, il ajoute : De quel droit un pape peut-il dépouiller, non pas une église ou un monastère, mais un simple particulier ? De quel droit peutil prendre le bien de l'un pour le donner à l'autre, sans le consentement de celui auquel il appartient?... Mais, dit-on, en se faisant généreux du bien d'autrui, ceux de Cluny sont riches et ceux de Citeaux pauvres!... Bienl Mais qu'on fasse attention : la richesse et la pauvreté sont relatives et non absolues ; un pauvre dans sa chaumière est quelquefois plus riche qu'un roi sur son trône. Il faut comparer les revenus et les dépenses de chacun des deux établissements, pour juger lequel est plus riche ou plus pauvre. Or, le monde entier sait à quel usage Cluny emploie ses dimeset ses revenus. Qu'on suppose encore cette plus grande richesse :' est-ce
44 HISTOIRE DE <51GNV.
1133 donc une raison pour que les pauvres dépouillent les riches, au Heu de leur demander l'aumône? Parce que ceux de Cluny ont donné par charité quelques dîmes à ceux de Citeaux, s'ensuit-il que ces derniers puissent se les approprier par force?...
Après avoir ensuite témoigné son étonnement de la sentence prononcée contre les religieux de Gigny, sans les avoir appelés, sans les avoir entendus dans leurs moyens de défense, l'abbé Pierre ajoute que les moines de son ordre croyaient avoir mieux mérité du pape, en raison des sacrifices qu'ils avaient faits pour lui, et des bienfaits qu'ils ne voulaient point lui reprocher, mais qu'ils lui laissaient sur la conscience. Qu'il se rappelle, dit-il, que, par une faveur qui aurait flatté plusieurs de ses prédécesseurs , il a consacré de ses propres mains l'église de Cluny, et que maintenant il ne détruise pas lui-même son ouvrage. Ses nombreux ennemis continueront à nous insulter, comme ils ont déjà mit, en disant : Religieux de Cluny, voilà votre pape , celui que vous avez choisi, que vous avez même préféré à Anaclet, votre propre confrère ; vous obtenez la juste récompense de votre conduite.... Enfin, Pierre-le- Vénérable termine cette lettre comme la précédente, en sollicitant un prompt sursis jusqu'à Pâques à la sentence d'interdiction, de manière que le monastère de Gigny ne soit pas privé de l'office divin le jour même de Noël
§ 9. Dans sa lettre au chapitre de Citeaux, l'abbé de Cluny discute, comme dans les deux autres, la question des dîmes ; il répond aux objections et finit par engager les religieux de cet ordre à renoncer à leurs prétentions. Vous perdrez,
(aj) Pcudtnt l'interdit, il était défendu de célébrer l'office divin, d'inhumer le* morti en terre sainte, et d'administrer d'autres sacrements que le baptême. Le son des cloches cessait | on descendait les statues et les tableaux des saints dans les églises ; on lus voilait de noir ; on les couchait, ainsi que les reliques, sur la cendre cl les épines. EnBn tout prenait un Mpect lugubre.