‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 15 sur 103 · LIVRE 1, CHAP · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP

Tolède ; i] passait avec justice pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma mère n’avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à l’envi l'un de l'autre ; j'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais bean demander grâce les larmes aux yeux et protester que je me repentais de ce que j'avais fait, on ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait, ma mère, comme s'il ne s’en fat pes bien acquitté, se mettait de la partie, au lieu d’intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d’aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j’eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon, et me rendis à Saragosse en demandant l’aumône. Là, je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m’apprirent à contrefaire l’aveugle, à paraitre estropié, à me mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables , et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m’associai avec des chevaliers d’indusirie. Ils m'apprirent à faire de bons tours ; mais il nous fallut bientôt sortir de Saragoæe, parce que nous nous brouillames avec un homme de justice qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi, qui me sentais de la disposition à faire des coups hardis, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageurs; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, trèsbon gré à mes parents de m’avoir si maltraité; car, s'ils m'avaient élevé un peu plus doucement, je ne serais présentement, sans doute, qu’un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'honneur d’être votre lieutenant.

Messieurs, dit aiors un jeune voleur qui était assis entre Je capitaine et le lieutenant, sans vanité, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si composées ni si curieuses

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les pierreries de la femme de don Rodrigue, et ce vol ne laissait pas d'être assez considérable; puis, allant chercher ma belle Hélène, qui s'était retirée chez une blanchisseuse de ses amies, je l'enlevai en plein midi, afin que personne n'en ignorat, Je passai plus avant: je la menai dans son pays, vb je l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Herrera que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce beau mariage, j'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fus pas irsensible à cette nouvelle; car je me rendis promptement à Séville pour demander son bien; mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'était plus, et, en mourant, elle avait cu l'indiscrétion d'avouer tout, en présence du curé de son village et d'autres bons témoins. Le fils de don Rodrigue tenait déjà ma place, vu plutôt la sienne, et il venait d'être reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on était moins satisfait de moi; de que, n'ayant rien à espérer de ce câté-là et ne me sentant plus de goût pour ma grusse femme, je me joignis à des chevaliers de la fortune, avec qui je commencai mes caravanes,

Le jeune voleur ayant achevé son histoire, on autre dit qu'il était Oils d'un marchand de Burgos; que dans sa jeuesse, poussé d'une dévotion indiscréte, il avait pris l’habit et fait professiun dans un ordre fort austère, et apostasié quelques années après. Enfiu les huit voleurs parlèrent tour a tour; et, lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir eusemble. Us changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour la campagne prochaine; et, après avoir formé une résolution, ils se levérent de table pour s'aller œucher. Ils allumèrent des bot » ct se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, peadant que je l'aidais à se déshabille : Eh bien, Gil Blas, me dit-il d'un air gai, tu vois de quelle manière nous tivurs. Nous sommes toujours dans la joie; la haine ni l'euvie ne xe glissent point parmi nous; nous n'avons jamnis ensemble le moindre déméié ; nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon eülaut, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te cruis pas assez sot pour te faire we peine d’éire avec des voleurs. Eh! voit-on d'autres gens

dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment & s'approprier Je bien d'autrui: c'est un sentiment général; Ip manière seule de le faire en est différente. Les conquérants, par exemple,s’emparent des États de leurs voisins, Les personnes de qualité empruntent, et ne rendent point. Les bai inésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas for! rupuleux. Pour les gens de justice, je n’en parlerai point n'iguore pas ce qu'ils

Je ne pouvais manger, et,

que j'avais sujet de l'être, ces deux figui

prirent de me consoler; ce qu'elles firer

propre à me meltre au désespoir qu’ là soulagi

Pourquoi vous aflligez-vous, mou fils? me aie la vieille; vous

devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune et

vous paraissez facile; vous vous seriez hientôt perdu dans le

monde. Vous y auriez indubitahlement rencontré des libertiné

qui vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches, au

| Hien que votre innocence se trouve ici dans un port assuré,

La ee Léonarde a raison, dit gravement | à son tour le views

nègre, et Pon peut ajouter à cela qu'il n’y a dans le monde que des peines. Rendez grâces au ciel, mon ami, d'être tout

ne dalterdidon pécils, des embarras et des afflictions

de la vie.

Tessuyai mt ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en fâcher. Je ne doute pas même, si je me Meiite apelogia ironique da vol est placée dans la bouche do Rolando. Si Le Sage

plat tard, il serait pu reaver, dans quelques vuvrages trop célébres, des dé = À propridad ; et peut-être ebt-il ers adcemalre d' jolndra sans lequel on ne doit jamais énoncer des maximes si dougereugts.

vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu’il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. I s’est laissé mourir à la fleur de son âge; ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions, 0 ciel! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil; et, comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts! Ces pensées, qui me semblaient très-mortifiantes, et qui I’étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maygis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à Salamanque; je me repentis d’avoir craint la justice de Cacabelos; j'aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumuis en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver, et je me dis en moi-même : Est-il donc impossible de me tirer d'ici ? Les voleurs dorment; la cuisinière et le nègre en feront bientôt autant : pendant qu’ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer ? li est vrai que je ne me crois pas assez fort pour lever la trappe qui est à l'entrée. Cependant voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prétera des forces, et j'en viendrai peut-être à bout.

Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe, et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pes sans peine que je démélui les détours de ce nouveau labyrinthe. J’arrivai pourtant à La porte do

arn earner

sen ram anton: -

. LIVRE 1, CHAP. VII. 27 nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie; et je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.

CHAP. VII. — De ce que St Gil Bias, ne pouvant ire miear.

Je pensai succomber les premiers jours au chagrin qui me dévorait. Je ne faisais que trainer une vie mourante; mais enfin mon bon génie m’inspira la pensée de dissimuler. J'affectai de paraître moins triste; je commençai à rire et à chanter, quoique je n’en eusse aucune envie : en un mot, je me contraignis si bien, que Léonarde et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau s’accoutumait à la cage. Les voleurs s’imaginèrent la même chose. Je prenais un air gai en leur versant à boire, et je me mélais à leur entretien, quand je trouvais occasion d’y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissait. Gil Blas, me dit le capitaine, un soir que je faisais le plaisant, tu as bicn fait, mon ami, de bannir la mélancolie; je suis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d’abord les gens; je ne te croyais pas si spirituel ni si enjoué.

Les autres me donnèrent aussi mille louanges, et m’exhortèrent à persister dans les généreux sentiments que je leur témoignals; enfin ils me parurent si contents de moi, que, profitant d’une si bonne disposition : Messieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre le fond de mon âme. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais paravant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation; j'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession : je meurs d'envie d’avoir l'honneur d'être de vos confrères et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté ; puis il fut résolu tout d’une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation; qu’ensuite on me ferait faire mes caravanes! ; après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais,

4 On appelle caravanes les campagnes de mer que les chevaliers de Malte étaient cbligés de tire, ofa de parvenir anx commenderies et eux digoltés de l'enure. Ici, es met en fort plaisamment appliqué.

et pais ne pouvait, disait-on, refuser à un jeune homme qui raissait d'aussi bonne volonté que moi.

M fallut done continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d’échanson. J'en fus très-mortifié, car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme les autres, et j'espérais qu’en faisant des courses avec eux, je leur

perais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L’attente néanmoins me paraissait longue, et je ne Tais- Sai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo: mais il n'y eut pas moyen; il était trop sur ses gardes : j'aurais défié cent Orphées de charmer ce Cerbére. Il est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne fai sais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. 1 m'observait, et j'étais obligé d'agir gs né me pas trahir, Je m'en remettai

voleurs m'avaient prescrit pour me rl

Rolando dit un soir à ses cavaliers : M parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n’ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là ; il me parait fait pour marcher sur nos traces; je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des lauriers sur Jes grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine ; et, pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce mx il

it de Jes servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait été pour m’en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma première campagne.

GUAP. NAIL, — Git Blas secompagee les voleurs. Quel exploit Il fait eur les grands chenving

Ce fot sur la fin d'une nuit du mois de septembre que jo sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme

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