‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 19 sur 103 · LIVRE 1, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. X

quand j'aurais fait seulement deux ou trois campagnes. Ladessus, toute la compagnie prit mon parti, en disant qu’on devait me le pardonner; que l'action avait été vive, et que, pour un jeune homme qui n'avait jamais vu le feu, je ne m'étais point mal tiré d'affaire.

La conversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nous venions d'amener au souterrain. Il fut arrêté que, le lendemain, avant le jour, nous partirions tous pour les aller vendre à Mansilla, où probablement on n’aurait point encore entendu parler de notre expédition. Ayant pris cette résokution, nous achevâmes de souper ; puis nous retournâmes à la cuisine pour voir la dame, que nous trouvâmes dans la mème situation; nous crimes qu'elle ne passerait pas la nuit. Néanmoins, quoiqu'elle parüt à peine jouir d'un reste de vie,

voleurs ne laissèrent pas de jeter sur elle un œil profane, et de témoigner une brutale envie, qu’ils auraient satisfaite, si Rolando ne les en eût empéchés, en leur représentant qu’ils devaient du moins attendre que Ja dame fût sortie de cet accablement de tristesse qui lui Otait tout sentiment. Le respect qu’ils avaient pour leur capitaine retint leur incontinence : sans cela rien ne pouvait sauver la dame; sa mort même n'aurait peut-être pas mis son honneur en sûreté.

Nous laissimes encore cette malheureuse femme dans l'état où elle était. Rolando se contenta de charger Léonarde d'en avoir soin, et chacun se retira dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne fis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j’en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreurs qui l’attendaient, et je m'en sentais aussi vivement touché que si le sang ou l'amitié m’cût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je révai aux moyens de préserver son honneur du péril dont il était menacé, el de me tirer en mème lemps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, el que, depuis son indisposition, la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m'échauffa l'imagination, et me fit concevoir un projet que je digérai bien; puis j'en commencai sur-le-champ l'exécution de la manière suivante.

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répugnance que je me sentais pour un second mariage, après tous les Ratbone du premier, faisait le seul obstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne se rebuta-t-elle paint ; au con traire, son zèle pour don Ambrosio en redoubla, Elle engagea toute ma famille dans les intérèts de ce vieux seigneur. Mes parents commencèrent à me presser d'accepter un parti si avantageux : j'en étais à tout moment obsédée, importunée, tourmentée. Il est vrai que ma misère, qui d levenalt de jour en jour plus grande, ne contribua pas peu à laisser vainere ma résistance; il ne fallait pas moins que l'affreuse nécessité où j'étais pour m'y déterminer, — de ne pus donc m'en défendre; je cédai instances, et j'épousai le | marquis de Ja Guardia, qui, dès le lendemain de mes noces, m'emmena dans un.tres-beau his teau qu'il a auprès de Burgos, entre Grajal et Rodillas, JL eongut pour moi un amour violent : je : i ses actions une envie de me plaire : il s'étudiait à prévenir mes moindres désirs. Jamais époux n' une femme, et jamais amint n'a fait voir tant de com plais sance pour une maitresse. J'admirais un homme d'un earactéresi aimable, et je me consolais en quelque façon de la perte de don Alvar, puisque enfin je faisais le bonheur d'un scigneurtel que le marquis. Je l'aurai sionnément aimés malgré la disproportion de nos âges, ‘eusse té capable d'aimer quelqu'un après don Alvar. Mais les cœurs constants né sauraient avoir qu'une passion, Le souvenir de mon pretnier époux rendait inutiles tous les soins que le second prenait pour me plaire. Je ne pouvais donc payer sa tendresse que dé purs sentiments de reconnaissance.

J'étais dans cette disposition, quand, preuant l'air nn jour à une fenétre de mon appartement j'aperçus dans le jardin panne paysan Ber ie desc avec attention, Je un garçon j Je pris pen garde à lui; ‘mais le lendemain, m'étant remise à i tendo je le via au vemüroit, et il me parut encore fort attaché à me con= Cela me frappa. Je Venvisageai à mon tour; et, ao observé quelque temps, il me sembla reconnaitre les a matheureux don Alvar. Celie ressemblance excita ‘mes sens un trouble inconcevable : jo poussai un

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