‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 59 sur 103 · LIVRE 11, CHAP. Vil · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAP. Vil

Elle dit une infinité d’autres choses encore qui marquaient ‘bien l'excès de son amour, qu’elle ne fit pas moins éclater par ses actions; car, tandis que Marcos s’occupait à m'essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une ‘boîte remplie de toutes sortes de parfums. Elle brila des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l'aspersion finies, cette charitable femme alla chercher ellemême, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu’elle avait mis à part pour moi. Elle m'obligea de manger; ct prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupait ma viande, et tantôt elle me versait à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l'en empêcher. Quand j'eus soupé, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leur guitare. Nous fimes un concert qui charma Mergeline. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattaient son amour; et il faut remarquer qu’en chantant je la regardais quelquefcis du coin de Veil, d’une manière qui mettait le feu aux étoupes; car le jeu commençait à me plaire. Le concert, quoiqu'il durât depuis longtemps, ne m’ennuyait point. Pour la dame, à qui les heures paraissaient des moments, elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne l'eût fait souvenir qu'il était déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus; il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu'il voyait sa maitresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu'il ne nous arrivat quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu'il se doutât de quelque intrigue secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l'avait respecté jusqu'alors, voulit l’agiter, s’avisa de blâmer nos concerts. Il fit plus; il les défendit en maitre; et, sans dire les raisons qu'il avait d'en user de cette sorte, il déclara qu'il

le costene d'ane pareille cemoletis, versé d'un quatrième étage. « Dieu soit loud, > Cécria-Lil. — Eh! de quoi? lui observart-om ; de ce qu'ane servante viost de vous > ablmer ainsi? — Eb! ne suis-je pes trop heureux ? ne posrait-elle pas jeter le pot Davec?>

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fl confondit même ses larmes avec celles de sa maltresse , et Jui dit d’un air attendri : Ah! madame, que vous êtes séduisante! Je ne puis tenir contre votre douleur; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promels mon secours. Je ne m’étonne plus si l'amour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m’écarter du mien. Ainsi donc l’écuyer, malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergeline. 11 vint un matin m’instruire de tout cela; et il me dit, en me quittant, qu’il concertait déjà dans son esprit ce qu’il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. ll ranima par là mon espérance; mais j'appris, deux heures après, une très-mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour se faire faire la barbe. Tandis que je me disposais à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer Marcos de Obregon, votre ami? Savez-vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso? Je répondis que non. C’est une chose certaine, reprit-il : on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maitre et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur conversation. Seigneur Apuntador!, a dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d’un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d’une duègne* fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maitre. Vous auries besoin de la dame Mclancia, qui a servi de gouver- Bante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Quoiqu'elle me sit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur, Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n’ai pas vu l'ombre d’un galant dans ma maison. Ob! vive Dieu! il

+ Apentador, calui qui marque, qui pointe, ot qui braque. . * Dubgne, qu'on pronouce dovigne, vieille femme qui veille sar la conduite d'un 2e, Dune de honor, dame d'honneur.

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