‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 66 sur 103 · LIVRE IIT, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE IIT, CHAP. I

allait, par une prompte fuite, pourvoir à sa sûreté. Je n’espérai plus le revoir, et je doutai si j'irais le soir Vattendre à sa porte, tant j'étais persuadé que dès ce jour-là il sortirait de la ville pour se sauver du péril quile menaçait. Je n’y manquai pas pourtant : ce qui me surprit, mon maitre revint à son heure ordinaire. Il se coucha sans faire paraitre la moindre inquiétude, et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.

Comme il achevait de s’habiller, on frappa tout à coup à la porte. Mon maître regarda par la petite grille. Il reconnait l'alguasil du jour précédent, et lui demande ce qu’il veut. Ouvrez, lui répond l’alguazil ; c’est monsieur le corrégidor. A ce nom redoutable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignais diablement ces messieurs-là, depuis que j'avais passé par leurs mains, et j'aurais voulu dans ce moment être à cent lieues de Madrid. Pour mon patron, il fut moins effrayé que moi, il ouvrit la porte, et reçut le juge avec respect. Vous voyez, lui dit le corrégidor, que je ne viens point chez vous avec une grosse suite; je veux faire les choses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux qui courent de vous dans la ville, je crois que vous méritez quelque ménagement. Apprenesmoi comment vous vous appelez, et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui répondit mon maître, je suis de la Castille- Nouvelle, et je me nomme don Bernard de Castil Blazo. A l'égard de mes occupations, je me promène, je fréquente les spectacles, et me réjouis tous les jours avec un petit nombre de personnes d'un commerce agréable. Vous avez sans doute, reprit le juge, un gros revenu? Non, seigneur, interrompit mon patron, je n'ai ni rentes, ni terres, ni maisons. Et de quoi vivez-vous donc? répliqua le corrégidor. De ce que je vais vous faire voir, repartit don Bernard. En même temps il leva une tapisserie, ouvrit une porte que je n’avais pas remarquée, puis encore une autre qui était derrière, et fit entrer le juge dans un cabinet où il y avait un grand coffre tout rempli de pièces d'or, qu'il lui montra.

Seigneur, lui dit-il ensuite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail; cependant, quelque aversion qu'ils aient pour la peine, je puis dire que j'enchéris sur eux làdessus : j'ai un fonds de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulais ériger mes vices en vertus, j'appel-

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