LIVRE IV, CHAPITRE IV
cioegaerrequi fut dangereuse et sanglante: mais il eut le malheur de perdre deux batailles et de tomber entre les mains du roi, qui se contenta de lui ôter la liberté, pour le punir de sa révolte. Cette clémence ne servit qu'à faire passer Roger pour un barbare clans Tesprit d'une partie de ses sujets. Ils disoient qu'il n'avoit sauvé la vie à son frère, que pour exercer sur lui une vengeance lente et inhumaine. Tous les autres, avec plus de fondement, n'imputoient les traitements durs que H^infroi souffroit dans sa prison, qu*à sa sœur Mathilde. Cette princesse avoit en effet toujours haï ce prince, et ne cessa point de le persécuter tant qu'il vécut. Elle mourut peu de temps après lui, et Ton regarda sa mort conmie une juste punition de ses sentiments dénaturés.
Mainfroi laissa deux fils ; ils étoient encore dans l'enfance. Bôger eut quelque envie de s'en défaire, de crainte que, parvenus à un âge plus avancé, le désir de venger leur père ne les portât à relever un parti qui n'étoit pas si bien abattu, qu'il ne pût causer de nouveaux troubles dans l'État. Il communiqua son dessein au sénateur Léontio Siffredi son ministre, qui ne l'approuva point, et qui, pour l'en détourner, se chargea de l'éducation du prince Enrique, qui étoit l'aîné, et lui conseilla de confier • au connétable de Sicile la conduite du plus jeune, qu'on appeloit don Pèdre. Roger, persuadé que ses neveux seroient élevée par ces deux hommes dans la soumission qu'ils lui dévoient, les leur abandonna, et prit soin lui-même de Constance, sa nièce. Elle étoit de l'âge d'Ënrique, et fille unique de la princesse Mathilde. Il lui donna des femmes et des maîtres, et n'épargna rien pour son éducation.
Léontio Siiïredi avoit un château à deux petites lieues de Palerme, dans un lieu nommé Belmonte. G'étoitlà que ce ministre s'attachoit à rendre Enrique digne de monter un jour sur le trône de Sicile. Il remarqua d'abord dans ce prince des qualités si aimables, qu'il s'y attacha comme s'il n'avoit point eu d'enfant: il avoit pourtant deux filles. L'aînée, qu'on nommoit Blanche, plus jeune d'une année que le prince, étoit pourvue d'une beauté parfaite; et la cadette, appelée Porcie, après avoir, en naissant, causé la mort de sa mère, étoit encore au berceau. Blanche et le prince Enrique sentirent de l'amour l'un pour l'autre, dès qu'ils furent capables d'aimer ; mais ils n'avoient pas la liberté de s'entretenir en particulier. Le prince néanmoins ne laissa quelquefois pas d'en trouver l'occasion ; il sut môme si bl^vi
profiter deces moments précieux, qu'ilengageala fille de Sîffredi à Vuipermettred'exëcuterun projet qu'il méditoit.B arriva justement dans ce temps-là que Lëontio fut oblige, par ordre du roi, de faire un voyage dans une province des plus reculées de Tile. Pen» dant son absence, Enrique fit faire une ouverture au murdesoo appartement qui rëpondoit à la chambre de Blanche. Cette ouyerture ëtoit couverte d'une coulisse de bois qui se fermoit et 8*00vroît sans qu'elle parût, ^arce qu'elle étoit si étroitement jointe au lambris, que les yeux ne pouvoient apercevoir l'artifice. Un habile architecte que le prince avoit mis dans ses intérêts fit œt ouvrage avec autant de diligence que de secret.
L'amoureux Enrique s'introduisoit par là quelquefois dans la chambre de sa maîtresse; mais il n'abusoit point de ses bontés. Si elle avoit eu l'imprudence de lui permettre une entrée secrète dans son appartement, du moins cen'avoit été que sur les assurances qu'il lui avoit données qu'il n'exigeroit jamais d'elle que les faveurs les plus innocentes. Une nuit il la trouva fort inquiète ; elle avoit appris que Roger étoit très-malade, et qu'il vendt de mander Siffredi comme grand chancelier du royaume, pour le 'rendre dépositaire de ses dernières volontés. Elle se représentoit déjà sur le trône son cher Enrique; et, craignant de le perdre dans ce haut rang, cette crainte lui causoit une étrange agitation ; elle avoit même les larmes aux yeux lorsqu'il parut devant elle. Vous pleurez, madame, lui dit-il: que dois-je penser delà tristesse où je vous vois plongée ? Seigneur, lui répondit Blanche, je ne puis vous cacher mes alarmes ; le roi votre oncle cessera bientôt de vivre, et vous allez remplir sa place. Quand j'envisage combien votre nouvelle grandeur va vous éloigner de moi, je vous avoue que j'ai de l'inquiétude. Un monarque voit les choses l'un autre œil qu'un amant; et ce qui faisoit tous ses dé^ quand il reconnoissoit un pouvoir au-dessus du sien, neletouche plus que foiblement sur le trône. Soit pressentiment, soit raison, je sens s'élever dans mon cœur des mouvements qui m'agitent, et que ne peut calmer toute la confiance que je dois à vos bontés. Je ne me défie point de la fermeté de vos sentiments ; je ne medéfie que de mon bonheur. Adorable Blanche, répliqua le prince, vos craintes sont obligeantes, et justifient mon attachement à vos charmes ; mais l'excès où vous portez vos défiances ofiense wtoû amour,' et, si je l'ose dire, l'estimeque vous me devez. Non, noDi ne pensez pas que ma destinée puisse être séparée de la vôtre.