LIVRE IV, CHAPITRE ÏV. 20T
aoroit eu moins d'inquiétude s'il eût pu lui parler; mais comment en trouver les moyens, lorsque toute la Sicile^ pour ainsi dire, avoit les yeux sur lui? D'ailleurs, le cruel Siffredi lui en ôta Tespërance» Ce ministre, qui lisoit dans le cœur de ces deux amants, et vouloit prévenir les malheurs que la violence de leur amour pouvoit causer dans l'État, fit adroitement sortir sa fille de l'asseo^Iée, et reprit avec elle le chemin de fiehnonte, résolu, pour plus d'une raison, de la marier au plus tôt.
Lorsqu'ils y furent arrivés, il lui fit connoitre toute l'horreur de sa destinée. Il lui déclara qu'il l'avoit promise au connétable. Juste ciel I s'écria-t-elle, emportée par un mouvement de douleur que la présence de son pfère ne put réprimer, à quels affreux supplices réserviez-vous la malheureuse Blanche! Son transport même fut si violent, que toutes les puissances de son âme en fveiil su^ndues. Son corps se glaça ; et, devenant froide et pâle, elie tomba évanouie entre les bras de son père. Il fut touché de l'état où il la voyoit. Néanmoins, quoiqu'il ressentit vive» ment ses peines, sa première résolution n'en fut point ébranlée. Blanche r^rit enfin ses esprits, plus par le vif ressentiment de sa dcHileur, que par l'eau que Siffredi lui jeta sur le visage ; et, lorsqu'on ouvrant les yeux languissants elle l'aperçut qui s'empressoit à la secourir : Seigneur, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, j'ai honte de vous laisser voir ma faiblesse; mais la mort, qui ne peut tarder à finir mes tourments, va bientôt vous délivrer d'une malheureuse fille qui a pu disposer de son cœur sans votre aveu. Non, ma chère Blanche, répondit Léontio, vous ne mourrez point, et votre vertu reprendra sur vous son empire. La recherche du connétable vous fait honneur ; c'est le parti le plus considérable de l'État... J'estime sa personne et son mérite, interrompit Blanche ; mais, seigneur, le roi m'a voit fait espérer... Ma fille, interriMQQpit à son tour Siffredi, je sais tout ce que vous pouvez dire là-dessus. Je n'ignore pas votre tendresse pour ce I»ince, et je ne la désapprouverois pas dans d'autres conjonctures. Vous me verriez même ardent à vous assurer la main d'finrique, si l'intérêt de sa gloire et celui de TÉtat ne l'obligeoient pas à la donner à Constance. C'est à la condition seule d'épouser cette princesse que le feu roi l'a désigné son successeur. Youlez-vouii qu'il vous préfère à la couronne de Sicile? Croyez que je génûs avec vous du coup mortel qui vous frappe. Cependant, puisque nous ne pouvons aller contre les desUivj^i^
faites un effort généreux : il y va de votre gloire de ne pai» laisser voir à tout le royaume que vous vous êtes flattée d'une espérance frivole. Votre sensibilité pour le roi donneroit môme lira à des bruits désavantageux pour vous, et le seul moyen de vous en préserver, c'est d'épouser le connétable. Enfin, Blanche, il n'est plus temps de délibérer. Le roi vous cède pour un trône, il épouse Constance. Le connétable a ma parole; dégagez-la, je vous en prie ; et s'il est nécessaire, pour vous y résoudre,' que je me serve de mon autorité, je vous l'ordonne.
En achevant ces paroles, il la quitta pour lui laisser faire ses réflexions sur ce qu'il venoit de lui dire. Il espéroit qu'après avoir pesé les raisons dont il s'étoit servi pour soutenir sa verta contre le penchant de son cœur, elle se détermineroit d'ellemême à se donner au connétable. Il ne se trompa point : mais combien en coûta-t-il à la triste Blanche pour prendre cette résolution I Elle étoit dans l'état du monde le plus digne de pitié. La douleur de voir ses pressentiments sur l'infidélité d'Enriqoe tournés en certitude, et d^être contrainte, en le perdant, de se livrer à un homme qu'elle ne pouvoit aimer, lui causoit des transports d'aflliction si violents, que tous ses moments dev^ noient pour elle des supplices nouveaux. Si mon malheur est certain, s*écrioit-elle, comment y puis-je résister sans mourir? Impitoyable destinée, pourquoi me repaissois-tu des plus douces espérances, si tu devois me précipiter dans un abîme de maux? Et toi, perfide amant, tu te donnes à une autre, quand tn me promets une éternelle fidélité! As-tu donc pu sitôt mettre en oubli la foi que tu m'as jurée? Pour te punir de m'avoir si cruellement trompée, fasse le ciel que le lit conjugal, que tu vas souiller par un parjure, soit moins le théâtre de tes plaisirs que de tes remords ! que les caresses de Constance versent un poison dans ton cœur infidèle 1 puisse ton hymen devenir aussi affireux que le mieni Oui, traître! je vais épouser le connétable, que je n'aime point, pour me venger de moi-même, pour me punir d'avoir si mal choisi l'objet de ma folle passion. Puisque ma religion me défend d'attenter à ma vie, je veux que les jours qui me restent à vivre ne soient qu'un tissu malheureux de peines et d'ennuis. Si tu conserves encore pour moi quelque sentiment d'amour, ce sera me venger aussi de toi, que de me jeter à tes yeux entre les bras d'un autre; et si tu m'as entièrement oubliée, la Sicile du moins pourra se vanter d'avoir produit une femme