‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 120 sur 429 · LIVRE IV, CHAPITHE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITHE IV

toute la Sicile en flammes , et ses sillons inondés de

je bien entendu? s'écria Léontio. Ah I Segn'Mr, que me ous envisager? Quelles terribles menaces ! luuis je m' al arme propos, continua-t-ii en changeant de ton. Vous chérissez >s sujets, pour leur procurer une si triste destinée. Vous s laisserez point surmonter par l'amour; vous ne ternirez \ vertus en tombant dans les foiblesses des hommes ordi- Si j*ai donné ma fille au connétable, je ne l'ai fait, seique pour acquérir à Votre Majesté un sujet vaillant, qui 3uyer de son bras et de l'armée dont il dispose vos inté- Qtre ceux du prince don Pèdre. J'ai cru qu'en le liant à dille par des nœuds si étroits... Et ce sont ces nœuds, le prince Enrique, ce sont ces funestes nœuds qui m'ont Cruel ami , pourquoi me porter un coup si sensible ? Vous e chargé de ménager mes intérêts aux dépens de mon Que ne me laissiez- vous soutenir mes droits moi-même? é-je de courage pour réduire ceux de mes sujets qui voui'y opposer? J'aurois bien su punir le connétable, s'il iésobéi. Je sais que les rois ne sont pas des tyrans, que leur de leurs peuples est leur premier devoir; mais doi- 3 être les esclaves de leurs sujets? et du moment que le choisit pour gouverner, perdent-ils le droit que la nature 5 à teus les hommes de disposer de leurs affections ? Ah ! en peuvent jouir comme les derniers des mortels, repreiffredi, cette souveraine puissance que vous m'avez voulu • aux dépens de mon repos.

: ne pouvez ignorer, seigneur, répliqua le ministre, que 1 mariage de la princesse que le feu roi votre oncle attaiuccession de la couronne. Et quel droit, repartit Enrique. l lui-môme d'établir cette disposition ? Avoit-il reçu cette j loi du roi Charles son frère, lorsqu'il lui succéda ? De- »us avoir la foiblesse de vous soumettre à une condition jte? Pour un grand chancelier, vous êtes bien mal ine nos usages. En un mot, quand j'ai promis ma main à ice, cet engagement n'a pas été volontaire. Je ne prétends 3nir ma promesse ; et si don Pèdre fonde sur mon refus mce de monter au trône, sans engager les peuples dans un qui coûteroit trop de sang, l'épée pourra décider entre lï des deux sera le plus digne de régner. Léontio n'osa \q

«s 1 8 GIL BLAS.

presser davantage, et se contenla de lui demander à genoux I9 liberté de son gendre ; ce qu'il obtint. Allez, lui dit le roi, retournez à Belmonte ; le connétable vous y suivra bientôt. Le ministre sortit, et regagna Belmonte, persuadé que son gendre marcheroit incessamment sur ses pas. U se trompait. Enrique vouloit voir Blanche cette nuit, et pour cet effet il remit au lendemain matin rélargissement de son époux.

Pendant ce temps-là, le connétable faisoit de cruelles réflexions. Son emprisonnement lui avoit ouvert les yeux sur la véritable cause de son malheur. Il s'abandonna tout entier à sa jalousie, et, démentant la fidélité qui Tavoit jusqu'alors rendu si recommandable, il ne respira plus que vengeance. Gonune il jugeoil bien que le roi ne manqueroit pas cette nuit d'aller trouver Blanche, pour les surprendre ensemble, il pria le gouverneur du char teau de Palermo de le laisser sortir de prison, l'assurant qu'il y rentreroitle lendemain avant le jour. Le gouverneur qui lui ëtoit tout dévoué, y consentit d'autant plus facilement, qu'il aveitdéjà su que Siffredi avoit obtenu sa liberté, et môme il lui fit donner un cheval pour se rendre à Belmonte. Le connétable, y étant arrivé, attacha son cheval à un arbre, entra dans le parc par une petite porte dont il avoit la clef, et fut assez heureux pour se glisser dans le château sans rencontrer personne. Il gagna l'appartement de sa femme, et se cacha dans Tantrchambre, derrière un paravent qu'il y trouva sous sa main. Il se proposoit d'observer de là tout ce qui se passeroit, et deparoitre subitement dans la chambra de Blanche, au moindre bruit qu'il y entendroit. Il en vit sortir Nise, qui venoit de quitter sa maîtresse pour se retirer dans un cabinet où elle couchoit.

La fille de Siiïredi, qui avoit pénétré sans peine le motif de l'emprisonnement de son mari, jugeoit bien qu'il ne reviendroit pas cette nuit à Belmonte, quoique son père lui eût dit que le roi l'avoit assuré que le connétable partiroit bientôt apr^ loi. Elle ne doutoit pas qu'Enrique ne voulût profiter de la conjoneture, pour la voir et l'entretenir en liberté. Dans cette pensée, elle attondoit ce prince, pour lui reprocher une action qui pouvdt avoir dr terribles suites pour elle. Effectivement, peu de tempe après la rctraile de Nise, la coulisse s'ouvrit, et le roi vint se jeter aux genoux de Blanche. Madame, lui dit-il, ne me condamnei point sans m'entendre. Si j'ai fait emprisonner le connétable, songez que c*éloit le seul moyen qui me restoit pour me justifioff

Livr.E iv, ciiAi'iTiii: i\. ttH

N'imputez donc qu'à vous seule cet artiûce. Pourquoi ce matin refusiez-vous de m'entendre? Hélas 1 demain votre époux sera libre, et je ne pourrai plus vous parler. Écoutez-moi donc pour la dernière fois. Si votre perte rend mon sort déplorable, accordezmoi du moins la triste consolation de vous a(3prendre que je ne me suis point attiré ce malheur par mon infidélité. Si j'ai confirmé à Constance le don de ma main, c'est que je ne pouvois m'en dispenser dans la situation où votre père avoit réduit les choses. Il falloit tromper la princesse, pour votre intérêt et pour le mien, pour vous assurer la couronne et la main de votre amant. Je me promettois d'y réussir ; j'avois déjà pris des mesures pour rompre cet engagement ; mais vous avez détruit mon ouvrage, et, disposant de vous trop légèrement, vous avez préparé une éternelle douleur à deux cœurs qu'un parfait amour auroit rendus contents.

Il acheva ce discours avec des signes si visibles d'un véritable désespoir, que Blanche en fut touchée. Elle ne douta plus de son innocence : elle en eut d'abord de la joie; ensuite le sentiment de son infortune en devint plus vif. Ah! seigneur, dit-elle au prince, après la disposition que le destin a faite de nous, vous me causez une peine nouvelle en m'apprenant que vous n'étiez pas coupable. Qu'ai-je fait, malheureuse? mon ressentiment m'a séduite; je me suis crue abandonnée ; et dans mon dépit j'ai reçu la main du connétable, que mon père m'a présentée. J'ai fait le crime et nos malheurs. Hélas ! dans le temps que je vous accusois de me tromper, c'étoit donc moi, trop crédule amante, qui rompois des nœuds que j'avois juré de rendre éternels? Vengez-vous, Seigneur, à votre tour. Haïssez Tingrate Blanche... Oubliez... Eh! le puis-je, madame? interrompit tristement Enrique : le moyen d'arracher- de mon cœur une passion que votre injustice même ne sauroit éteindre ! Il faut pourtant vous faire cet effort, seif'neur, reprit en soupirant la fille de Siffredi... Et serez-vous Capable de cet effort, vous-même? répliqua le roi. Je ne me promets pas d'y réussir, repartit-elle; mais je n*épargnerai rien pour en venir à bout. Ah ! cruelle, dit le prince, vous oublierez facilement Enrique, puisque vous pouvez en former le dessein. Quelle est donc votre pensée? dit Blanche d'un ton plus ferme. Vous flallez-vous que je puisse vous permettre de continuer à me rendre des soins? Non, seigneur, renoncez à cette espérance. Si je ti'étois pas née pour être reine, le ciel ne m'a non plus fonxvéô

pour écouter un amour illégitime. Mon époux est comme vous, seigneur, de la noble maison d'Anjou ; et quand ce que je lui dob n'opposeroit pas un obstacle insurmontable à vos galanteries, ma gloire m'empôcheroit de les souffrir. Je vous conjure de vous retirer : il ne faut plus nous voir. Quelle barbarie! s'écria le roi. Ah ! Blanche, est-il possible que vous me traitiez avec tant de rigueur ? Ce n*est donc point assez, pour m'accabler, que \ous soyez entre les bras du connétable, vous voulez encore mlnterdire votre vue, la seule consolation qui me reste t Fuyez plutôt, répondit la fille de Siffredi en Versant quelques larmes ; la vue de ce qu*on a tendrement aimé n'est plus un bien, lorsqu'on a perdu Tespérance de le posséder. Adieu, seigneur, fuyez-moi; vous devez cet effort à votre gloire et à ma réputation. Je vous le demande aussi pour mon repos; car enfin, quoique ma vertu ne soit point alarmée des mouvements de mon cœur, le souvenir de votre tendresse me livre des combats si cruels, quil m'en coûte trop pour les soutenir.

Elle prononça ces paroles avec tant de vivacité, qu'elle renversa, sans y penser, un flambeau qui étoit sur une table derrière elle; la bougie s'éteignit en tombant. Blanche la ramasse; et, pour la rallumer, elle ouvre la porte de l'antichambre, et gagne le cabinet de Nise, qui n'étoit pas encore couchée : puis elle revient avec de la lumière. Le roi, qui attendoit son retour, ne la vit pas plus tôt, qu'il se remit à la presser de souffrir son attachement. A la voix de ce prince, le connétable, Tépée à la main, entra brusquement dans la chambre presque en même temps que son épouse ; et s* avançant vers Enrique avec tout le ressentiment que sa rage lui inspiroit : C'en est trop, tyran, lui cria-t-il, ne crois pas que je sois assez lâche pour endurer l'affront que tu fais à mon honneur. Ah I traître, lui répondit le roi en se mettant en défense, ne t'imagine pas toi-môme pouviDir impunément exécuter ton dessein. A ces mots, ils commencèrent un combat qui fut trop vif pour durer longtemps. Le connétable, craignant que Siffredi et ses domestiques n'accovrussent trop vite aux cris que poussoit Blanche, et ne s'opposassent à sa vengeance, ne se ménagea point. Sa fureor lui ôta le jugement ; il prit si mal ses mesures, qu'il s'enferra lui-même dans l'épée de son ennemi ; elle lui entra dans le corps jusqu'à la garde. Il tomba, et le roi s'arrêta dans l6 moment.

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