LIVRE IV. CHAPITRE IX
'avois de nippes et d'argent, et, dès le même jour, je marchai ers Tolède, la bourse assez bien garnie, et le dos chargé d*un taquet composé de toutes mes bardes. Quoique je ne me fusse oint engagé à quitter le séjour de Madrid, je jugeai à propos de l'en écarter, du moins pour quelques années. Je formai la ré- Dlution ce parcourir l'Espagne et de m'arréter de ville en ville, 'argent que j'ai, disois- je, me mènera loin : je ne le dépenserai as indiscrètement; et, quand je n'en aurai plus, je me. remettrai
servir. Un garçon fait comme je suis trouvera des conditions de este, quand il lui plaira d'en chercher; je n'aurai qu'à choisir.
Tavois particulièrement envie de voir Tolède; j'y arrivai au out de trois jours. J'allai loger dans une bonne hôtellerie, où B passai pour un cavalier d'importance, à la faveur de mon labit d'homme à bonnes fortunes, dont je ne manquai pas de me tarer; et, par des airs de petit-maître que j'affectai de me lonner, il dépendit d3 moi de lier commerce avec de jolies femoes qui demeuroient dans mon voisinage : mais, ayant appris [u'il falloit débuter chez elles par une grande dépense, cela brida œs désirs, et me sentant toujours du goût pour les voyages, près avoir vu tout ce qu'on voit de curieux à Tolède, j'en partis in jour au lever de l'aurore, et pris le chemin de Guença, dans 3 dessein d'aller en Aragon. J'entrai la seconde journée dans ine hôtellerie que je trouvai sur la route ; et, dans le temps que 3 commençois à m'y rafraîchir, il survint une troupe d'archers e la sainte Hermandad. Ces messieurs demandèrent du vin, se lirent à boire, et j'entendis qu'en buvant ils faisoient le porrait d'un jeune homme qu'ils avoient ordre d'arrêter. Le cavaer, disoit l'un d'entre eux, n'a pas plus de vingt-trois ans; il a e longs cheveux noirs, une belle taille, le nez aquilin^ et il est lonté sur un cheval bai brun.
Je les écoutai sans paroître faire quelque attention à ce qu'ils isolent, et véritablement je ne m'en souciois guère. Je les laissai [ans l'hôtellerie, et continuai mon chemin. Je n'eus pas fait un lemi-quart de lieue, que je rencontrai un jeune cavalier fort bien ait, et monté sur un cheval châtain. Par ma foi, dis-je en moinêroe, voici l'homme que les archers cherchent, ou je suis bien trompé. Il a une longue chevelure noire et le nez aquilin ; c'est assurément lui qu'on veut pincer. Il faut que je lui rende un bon office. Seigneur, lui dis-je, permettez-moi de vous demander si vous n'avez point sur les bras quelque affaire d'honneur. Le
jeune homme, sans me répondre, jeta les yeux sur moi, et parât surpris de ma question. Je l'assurai que ce n'étoit point par curiosité que je venois de lui adresser ces paroles. J\ en fut bien persuadé quand je lui eus rapporté tout ce que j'avois entendi dans rhôtellerie. Généreux inconnu, me dit-il, je ne vous dissimulerai point que j*ai sujet de croire qu'effectivement c'est i moi que ces archers en veulent; ainsi je vais suivre une autre route pour les éviter. Je suis d'avis, lui rép!iquai-je, que nous cherchions un endroit où vous soyez sûrement, et où nous puissions nous mettre à couvert d'un orage que je vois dans l'air, et qui va bientôt tomber. En même temps, nous découvrîmes et gagnâmes une allée d'arbres assez touffus, qui nous conduisit an pied d'une montagne, où nous trouvâmes un ermitage.
G'étoit une grande et profonde grotte que le temps avdt percée dans la montagne; et la main des hommes y avoit ajouté un avant-corps de logis bâti de rocailles et de coquillages, et toot couvert de gazon. Les environs étoient parsemés de mille sortes de fleurs qui parfumoient l'air ; et l'on voyoit auprès de la grotte une petite ouverture dans la montagne, par où sortoit avec bruit une source d'eau qui couroit se répandre dans une prairie. H y avoit à l'entrée de cette maison solitaire un bon ermite qui paroîssoit accablé de vieillesse. Il s'appuyoit d'une main sur un bâton, et de l'autre il tenoit un rosaire à gros grains, de vingt dizaines pour le moins. Il avoit la tête enfoncée dans un bonnet de laine brune à longues oreilles, et sa barbe, plus blanche que la neige, lui descendoit jusqu'à la ceinture. Nous nous approchâmes de lui. Mon père, lui dis-je, voulez-vous bien qpie nous vous demandions un asile contre l'orage qui nous menace? Venez, mes enfants, répondit l'anachorète après m'avoir regardé avec attention ; cet ermitage vous est ouvert, et vous y pourrez demeurer tant qu'il vous plaira. Pour votre cheval, ajouta-t-H en nous montrant l'avant-corps de logis, il sera fort bien là. Le cavalier qui m'accompagnoit y fit entrer son cheval, et nous suivîmes le vieillard dans la grotte.
Nous n'y fûmes pas plus tôt, qu'il tomba une grosse pluie, entremêlée d'éclairs et de coups de tonnerre épouvantables. L'ermite se mit à genoux devant une image de saint Pacôme qui ëtoit collée contre le mur^ et nous en fimes autant à son exemple. Cependant le tonnerre cessa. Nous nous levâmes ; mais comme la piuie continuoit, et que la nuit n'étoit pas fort éloignée, le vieil-