LIVRE y, CHAPITRE I
joie : nous appr^endions qu'avant trois jours le véritable fils de Juan Yelez de la Membrilla ne vînt traverser notre bonheur, ou plutôt le détruire en paroissant tout à coup. Cette crainte n'étoit JUS mal fondée. Dès le lendemain, une espèce de paysan, ciiargé 4'aDe valise, arriva chez le père de Florentine. Je ne m'y trouvai peint alors ; mais mon camarade y étoit. Seigneur, dit le paysan au vieillard, j appartiens au cavalier de Calatrava qui doit être votre gendre, au seigneur Pedro de la Membrilla. Nous venons tous deux d'arriver dans cette ville : il sera ici dans un instant ; j'ai pris les devants pour vous en avertir. A peine eut-il achevé tes mots, que son maître parut, ce qui surprit fort le vieillard, 6t déconcerta un peu Morales.
Le jeune Pedro étoit un garçon des mieux faits. Il adressa la parole au père de Florentine ; mais le bonhomme ne lui donna pas le temps de finir son discours, et, se tournant vers mon compagnon, il lui demanda ce que cela signifioit. Alors Morales, qui ne cédoit en effronterie à personne du monde, prit un air' d'assurance, et dit au vieillard : Monsieur, ces deux hommes que vous voyez sont de la troupe des voleurs qui nous ont détroussés sur le grand chemin; je les reconnois, et particulièrement celui qui a l'audace de se dire fils du seigneur Juan Vêlez de la Membrilla. Le vieux bourgeois, sans hésiter, crut Morales; et, persuadé que les nouveaux venus étoient des fripons, il leur dit : Messieurs, vous arrivez trop tard; on vous a prévenus. Pedro de la Membrilla est chez moi depuis hier. Prenez garde à ee que vous dites, lui répondit le jeune homme de Calatrava ; 00 vous trompe; vous avez dans votre maison un imposteur. Sachez que Juan Yelez de la Membrilla n'a point d'autre fils que moi. A d'autres, répliqua le vieillard; je n'ignore pas qui vous êtes. Ne remettez-vous pas ce garçon, et ne vous ressouvenezvous plus de son maitre que vous avez volé sur le chemin de Calatrava? Comment, volé! repartit Pedro; ah! si je n'étoib pas chez vous, je couperois les oreilles à ce fourbe qui a l'insolence de me traiter de voleur. Qu'il rende grâce à votre présence, qui retient ma colère. Seigneur, poursuivit- il, je vous le répète, on ' vous trompe. Je suis le jeune homme à qui votre frère Augustin a promis votre fille. Voulez-vous que je vous montre toutes les lettres qu'il a écrites à mon père au sujet de ce mariage? Hn croirez-vous le portrait de Florentine, qu'il m'envoya quelque temps avant sa mort?
Non, interrompit le vieux bourgeois ; le portrait ne me persuadera pas plus que les lettres. Je sais bien de quelle manière il est tombe entre vos mains, et je vous conseille charitablement de sortir au plus tôt de Merida, de peur d*ëprouver le cbâtimeot que méritent vos semblables. G*en est trop, interrompit à son tour le jeune cavalier. Je ne souffrirai point qu'on me vole impunément mon nom, ni qu'on me fasse passer pour un brigand. Je connois quelques personnes dans cette ville; je vais les chercher, et je reviendrai avec eux confondre Tim'posture qui vous prévient contre moi. A ces mots, il se retira, suivi de son valet, et Morales demeura triomphant. Cette aventure môme fut cause que JérOme de Moyadas résolut de me faire épouser sa fille dès ce jour-là; et sur-le^hamp il alla donner des ordres, néceasaiies pour consommer cet ouvrage.
Quoique mon camarade fût bien aise de voir le père de Florentine dans des dispositions si favorables poiir nous, U n*étoit pas sans inquiétude. Il craignoit la suite des démarches qn'il jugeoit bien que Pedro ne manqueroit pas de faire, et il m'attendoit avec impatience pour m'informer de ce qui se paasoit Je le trouvai plongé dans une profonde rêverie. Qu'y a-t-il» mon ami? lui dis-je; tu me parois bien occupé. Ce n'est pas sans raison, me répondit-il. En môme temps il me mit au fait. Tn vois, ajouta-t-il ensuite, si j'ai tort de rôver. C'est toi, téméraire, qui nous a jetés dans cet embarras. L'entreprise, je l'avoue, étoit brillante, et t'auroit comblé de gloire si elle eût réussi ; mais, selon toutes les apparences, elle finira mal ; et je serois d'avis, pour prévenir les éclaircissements, que nous prissions la fuite avec la plume que nous avons tir^ de l'aile dn bonhomme.
Monsieur Morales, repris-je à ce discours, n'allons pas si vite; vous cédez bien promplement aux difficultés. Vous ne faites guère d'honneur à don Mathias de Cordel, ni aux autres exnr liers avec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on a fait son apprentissage sous de si grands maîtres, on ne doit pas si tellement s'alarmer. Pour moi, qui veux marcher sur les traces de ces héros, et prouver que j'en suis un digne élève, je me roidis contre l'obstacle qui vous épouvante, et je me fais fort de le lever. Si vous en venez à bout, me dit mon compagnon, ]e vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes de Plntarque.