‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 160 sur 429 · LIVRE V, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE I

DisoD, qu'ils firent esclaves. L*offîcier eut beau parler d'un air très-sérieux, il ne put nous persuader. Nous crûmes qu'il plaisantoit ,. et dès le lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers de l'équipage. Nous y allâmes môme sans armes à feu, poar faire voir que nous n'appréhendions rien. Le jeune Morales ne voulut point être de la partie; il aima mieux, aussi bien que m frère, demeurer à jouer dans le fort.

Nous descendîmes au fond de l'antre comme le jour précédent, et nous fimes rafraîchir dans les ruisseaux quelques bouteilles devin que nous avions apportées. Pendant que nous les buvions délicieusement, en jouant de la guitare et en nous entretenant avec gaieté, nous vîmes parottre au haut de la caverne plusieurs hommes qui avoient des moustaches épaisses, des turbans et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c'étoit une partie de l'équipage et le commandant du fort qui s'étoient ainsi déguisés pour nous faire peur. Prévenus de cette pensée, nous nous mimes à rire, et nous en laissâmes descendre jusqu'à dix sans songer à notre défense. Nous fûmes bientôt tristement désabusés, et nous connûmes que c'étoit un corsaire qui venoit avec ses gens nous enlever. « Rendez-vous, chiens, » nous cria-t-il en langue castillane, « ou bien vous allez tous mourir ! » En môme temps les hommes qui l'accompagnoient nous couchèrent en joue avec des carabines qu'ils portoient , et nous aurions essuyé une belle décharge, si nous eussions fait la moindre résistance; mais nous fûmes assez sages pour n'en faire aucune. Nous préférâmes l'esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. U nous fit charger de chaînes et conduire à son vaisseau, qui n'étoit pas loin de là; puis, mettant à la voile, il cingla pour Alger.

C'est de cette manière que nous fûmes justement punis d'avoir négligé l'avertissement de l'officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce que nous avions d'argent. La bonne capture pour lui 1 Les deux cents .\ pistoles des bourgeois de Plazerxia, les cent que Morales avoit £: •eçues de Jérôme de Moyadas, et dont par malheur j'élois charge, out cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagr*ons avoient mssi la bourse bien garnie ; enQn c'étoit un excellent coup de iiet. Le pirate en paroissoit tout réjoui ; et le bourreau ne se lontentoit pas de nous enlever nos espèces, il nous insultoit par les railleries que nous sentions beaucoup moins que la Tvéce<&%\\Â

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de les souffirir. Après mille plaisanteries^ et poar se iDeq[aerdft nous d'une autre façon, il se ôt apporter les bouteilles dam que nous avions fait rafraîchir à la fontaine, et que ses gens avoient eu soin d'emporter. H se mit à les vider avec eux et à boire à notre santé par dérision.

Pendant ce temps-là, mes camarades avoient une contenance qui rendoit témoignage de ce qui se passoit en eux. Ils éUM d'autant plus mortifiés de leur esclavage, qu'ils s'ëtoient fait une idée plus douce d'aller dans l'ile de Mayorque, où ils avoient compté qu'ils mèneroient une vie délicieuse. Pour moi, j'eus 11 fermeté de prendre mon parti, et, moins consterné que les antres, je liai conversation avec le railleur ; j'entrai même debooie grâce dans ses plaisanteries : ce qui lui plut. Jeune homme, me dit-il, j'aime le caractère de ton esprit; et dans le fond, au Iieo de gémir et de soupirer, il vaut mieux s'armer de patience et s'accommoder au temps. Joue-nous un petit w, continua-t-îl, en voyant que je portois une guitare : voyons ce que tu sais faire. Je lui obéis dès qu'il m'eut fait délier les bras, et je commençai à jouer de la guitare d'une manière qui m'attira ses applaudissements. Il est vrai que je jouois assez bien de cet instrument. Je chantai aussi, et l'on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tons les Turcs qui étoient dans le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu'ils avoient eu à m'entendre; ce qui me fit juger qu'en matière de musique ils n'étoient pas sans goût Le pirate me dit à l'oreille que je ne serois pas un esclave malheureux, et qu'avec mes talents je pou vois compter sur un emploi qui rendroit ma captivité très-supportable.

Je sentis quelque joie à ces paroles ; mais, toutes flatteuses qu'elles étoient, je ne laissoispas d'avoir deainquiétudes sur l'occupation dont le corsaire me faisoit fête; j'appréhendois qu'elle œ fût pas de mon goût. Quand nous arrivâmes au port d'Algtf» nous vîmes un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir; et nous n'avions pas encore débarqué, qu'elles poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que l'air retentissoit du soa confus des trompettes, des flûtes moresques et d'autres instruments dont on se sert en ce pays-là ; ce qui formoit une sym^ionie plus bruyante qu'agréable. La cause de ces réjouissances étoit un faux bruit qu'on avoit répandu dans la ville. On avoit oui dire que le renégat Méhémet (ainsi se nommoit notre pirate) avoit péri en attaquant un gros vaisseau génois; de sorte que tous

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