LIVRE V, CHAPITRE I
povr vom pmnr de lui avoir refuse Bt^atrix, elle a formé la rësoiotion d'avertir le bacba de votre fuite. Je ne doutai pas un mo* ment que Lucinde ne fût femme à faire ce cpie mon esclave me disoit. J'avois eu le temps d'étudier la dame, et je m'étois aperçu qu'à forée de jouer des rôles sanguinaires dans les tragédies, elle s'étoit familiarisée avec le crime. Elle m'auroit fort bien fait briW 1er tout vif; et je ne crois pas qu'elle eût été plus sensible à ma mort qu'à la catastrophe d'une pièce de théâtre.
Je ne voulus donc pas négliger l'avis qui me donnoit mon esclave. Je pressai mon embarquement. Je pris des Turcs, selon la coutume des corsaires d'Alger qui vont en course; mais je n'en pris seulement que ce qu'il m'en falloit pour ne me pas rradre suspect, et je sortis du port le plus tôt qu'il me fut posâble, avec tous mes esclaves et ma sœur Beatrix. Vous jugez ïxien que je n'oubliai pas d'emporter en même temps ce que j'avois d'argent et de pierreries ; ce qui pouvoit monter à la valeur de six mille ducats. Lorsque nous fûmes en pleine mer, nous commençâmes par nous assurer des Turcs. Nous les enchaînâmes facilement, parce que mes esclaves étoient en plus grand nom* bre. Nous eûmes un vent si favorable, que nous gagnâmes en peu de temps les côtes d'Italie. Nous arrivâmes le plus heureusement du monde au port de Livourne, où je crois que toute la ville accourut pour nous voir débarquer. Le père do mon esclave Azarini se trouva, par hasard ou par curiosité , parmi les spectateurs. Il considéroit attentivement tous mes captifs à mesure qu'ils mettoient pied à terre ; mais , quoiqu'il cherchât en eux les traits de son fils, il ne s'attendoit pas à le revoir. Que de transports, que d'embrassements suivirent leur reconnoissance, quand ils vinrent tous deux à se reconnoitre!
Sitôt qu'Azarini eut appris à son père qui j'étois et ce qui m'amenoit à Livourne, le vieillard m'obligea, de même que Beatrix, à prendre un logement chez lui. Je passerai sous silence le détail de mille choses qu'il me fallut faire pour rentrer dans le sein de l'Église; je dirai seulement que j'abjurai le mahométisme de meilleure foi que je ne Tavois embrassé. Après m'ôtre entièrement purgé de ma gale d!Alger , je vendis mon vaisseau, et donnai la liberté à tous mes esclaves. Pour les Turcs, on les retint dans les prisons de Livourne, pour les échanger contre des chrétiens. Je reçus de l'un et de l'autre Azarini toutes sortes de bons traitements; le fils épousa même ma sœur B^Vxv!^
qui n*ëtpit pas à la vérité un mauvais parti poor lid, ëtoit fille d'un gentilhomme, et qu'elle avoifc le cbâteau de Xerica, que ma mère avoit pris soin de donner à bail à un ridw laboureur de Paterna, lorsqu'elle voulut passer en Sicile*
De Livourne, après y avoir demeuré quelque temps, je partb pour Florence, que j-'avois envie de voir. Je n'y allai pas sans lettre de recommandation. Azarini le père avoit des amis à b cour du grand-duc , et il me recommandoit à eux comme lu gentilhomme espagnol qui étoit son allié. J'ajoutai le don à mon nom, imitant en cela bien des Espagnols roturiers qui prennent sans façon ce titre d'honneur hors de leur pays. Je me ùSam donc effrontément appeler don Raphaël ; et, comme j*avois ap* porté d'Alger de quoi soutenir dignement ma noblesse, je paras à la cour avec éclat. Les cavaliers à qui le vieil Azarini avoit écrit en ma faveur y publièrent que j'étois une personne decpa* lité : si bien que leur témoignage et les airs que je me donnois me firent passer sans peine pour un homme d'importance; Je me faufilai bientôt avec les principaux seigneurs, qui me préseatèrent au grand-duc. J'eus le bonheur de lui plaire. Je m'attadui à faire ma cour à ce prince et à l'étudier. J'écoutois attentivement ce que les plus vieux courtisans lui disoient, et par lews discours je démêlai ses inclinations. Je remarquai, entre autres choses, qu'il aimoit les plaisanteries, les bons contes et les bons mots. Je me réglai là-dessus. J'écrivois tous les matins, sur mes tablettes, les histoires que je voulois lui conter dans la journée. J'en savois une grande quantité ; j'en avois, pour ainsi dire, on sac tout plein. J'eus beau toutefois les ménager, mon sac se vidi peu à peu, de sorte que j'aurois été obligé de me répéter, oa de faire voir que j'étois au bout de mes apophthegmes, si mon génie fertile en fictions ne m'en eût pas abondamment fourni ; mais je composai des contes galants et comiques qui divertirent fort le grand-duc; et, ce qui arrive souvent aux beaux esprits de pro* fession, je met-tois le matin sur mon agenda des bons mots que je donnois l'après-dlnée pour des impromptu.
Je m'érigeai même en poëte, et je consacrai ma museto^ louanges du prince. Je demeure d'accord de bonne foi que mes vei^ n*étoient pas bons; aussi ne furent-ils pas critiqués : mais, quand ils auroient été meilleurs, je doute qu'ils eussent été mieux reçus du grandnluc. Il en paroissoit très-content. La matière peut-être Vempêchoit de les trouver mauvais. Quoi qu'il en soitt