‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 167 sur 429 · UVRE V, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

UVRE V, CHAPITRE I

ce prince prit insensiblement tant de goût pour moi, que cela donnade l'ombrage aux courtisans. Ils voulurent découvrir qui j'étois. Hs n*y réussirent point. Ils apprirent seulement que j'avois été renégat. Ils ne manquèrent pa^ de le dire au prince, dans l'espérance de me nuire. Ils n'en vinrent pourtant pas à bout; au contraire, le grand-duc un jour m'obligea de lui faire une relation fidèle de mon voyage d'Alger. Je lui obéis, et mes aventures, que je ne lui déguisai point, le réjouirent infiniment.

Don Raphaël, me dit-il après que j'en eus achevé le récit, j'ai de l'amitié pour vous, et je veux vous en donner une marque qui ne vous permettra pas d'en douter. Je vous fais dépositaire de mes secrets ; et, pour commencer à vous mettre dans ma confidence, je vous dirai que j'aime la femme d'un de mes ministres. C'est la dame de ma cour la plus aimable, mais en môme temps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestique, uniquement attachée à un époux qui l'idolâtre, elle semble ignorer le bruit que ses charmes font dans Florence. Jugez si cette conquête est difficile! Cependant cette beauté, tout inaccessible qu'elle est aux amants, a quelquefois entendu mes soupirs. J'ai trouvé moyen de lui parler sans témoins. Elle connoit mes senti*ments. Je ne me flatte point de lui avoir inspiré de l'amour ; elle ne m'a point donné sujet de former une si agréable pensée. Je ne désespère pas toutefois de lui plaire par ma constance et par la conduite mystérieuse que je prends soin de tenir,

La passion que j'ai pour cette dame, continua-t-il , n'est connue que d'elle seule. Au lieu de suivre mon penchant sans contrainte et d'agir en souverain, je dérobe à tout le monde la connoissance de mon amour. Je crois devoir ce ménagement à Mascarini : c'est l'époux de la personne que j'aime. Le zèle et l'attachement qu'il a pour moi, ses services et sa probité m'obligent à me conduire avec beaucoup de secret et de circonspect tion. Je ne veux pas enfoncer un poignard dans le sein de ce mari malheureux, en me déclarant amant de sa femme. Je voudrois qu'il ignorât toujours, s'il est possible, l'ardeur dont je me sens brûler; car je suis persuadé qu'il mourroit de douleur, s'il savoit la con&dence que je vous fais en ce moment. Je cache donc mes démarches, et j'ai résolu de me servir de vous pour exprimer à Lucrèce tous les maux que me fait souffrir la contrainte que je m'impose. Vous serez l'interprète de mes &^w\i-

ooents. Je ne doute point que vous ne vous acquittiez à merveille de cette commission. Liez commerce avec Mascarini ; attachezvous à gagner son amitié. Introduisez-vous chez lui, et vousmé* nagez la liberté de parler à sa femme. Voilà ce que j'attends de vous, et ce que je suis assuré que vous ferez avec toute Fadresse et la discrétion que demande un emploi si délicat.

Je promis au grand-duc de faire tout mon possible pour répondre à sa coiiûance et contribuer au bonheur de ses feur. Je lui tins bientôt parole. Je n'épargnai rien pour plaire à Mascarini, et j'en vins à bout sans peine. Charmé de voir son amitié rechercliée par un homme aimé du prince, il fit la moitié du chemin. Sa maison me fut ouverte, j'eus un libre accès auprès de son épouse ; et j'ose dire que je me composai si bien, qu'il n'eut pas le moindre soupçon de la négociation dont j'étoi» chargé. Il est vrai qu'il éloit peu jaloux pour un Italien ; il se reposoit sur la vertu de sa Lucrèce; et, s' enfermant dans son cabinet, il me laissait souvent seul avec elle. Je fis d'abord les choses rondement. J'entretins la dame de l'amour du grand-duc, et lui dis que je ne venois chez elle que pour lui parler de ce prince. Elle ne me parut pas éprise de lui, je m'aperçus néanmoins que la vanité l'empôchoit de rejeter ses soupirs. Elleprenoit plaisir à les entendre sans vouloir y répondre. Elle avoitde la sagesse, mais elle étoit femme; et je remarquois que sa vertu cédait insensiblement à l'image superbe de voir un souverain dans ses fers. Enfin, le prince pou voit justement se flatter que, sans employer la violence de ïarquin, .il verroit Lucrèce rendue à son amour. Un incident toutefois, auquel il se sermt le moins attendu, détruisit ses espérances, comme vous l'allei apprendre.

Je suis naturellement hardi avec .les femmes ; j'ai contracté cette habitude, bonne ou mauvaise, chez les Turcs. Lucrèce étoit belle. J'oubliai que je ne devois faire que le personnage d'ambassadeur. Je parlai [)our mon compte. J'offris mes services à la dame, le plus galamment qu'il me lut possible. Au lieu de paroître choquée de mon audace et de me répondre avec colère, elle me dit en souriant : Avouez, don Raphaël, que le grand-duc a fait choix d'un agent fort fidèle et fort zélé! Vous le servez avec une intégrité qu'on ne peut assez louer. Madame, dis-jesur le même ton, n'examinons pointles choses scrupuleusement. Laissons, je vous prie, les réflexions ; je sais bien qu'elles ne ïïib

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