LIVRE Y, CHAPITRE I
sont pas favorables; mais je m'abandonne au sentiment. Je ne crois pas, après tout, être le premier confident de prince qui ait trahi son maître en matière de galanterie. Les grands seigneurs ont souvent dans leurs Mercures des rivaux dangereux. Gela se peat, reprit Lucrèce; pour mol je suis fière, et tout autre qu'un prince ne sauroit me toucher. Rëglez-vous là-dessus, poursuivitelle en prenant son sérieux, et changeons d'entretien. Je veux bien oublier ce que vous venez de me dire, à condition qu'il ne vous arrivera plus de me tenir de pareils propos : autrement, vous pourriez vou» en repentir.
Quoique cela fût un avis au lecteur, et que je dusse en profiter, je ne cessai point d'entretenir de ma passion la femme de Hascarini. Je la pressai môme avec plus d'ardeur qu'auparavant de répondre à ma tendresse, et je fus assez téméraire pour vou* l(Hr prendre des libertés. La dame alors, s'offensant de mes discours et de mes manières musulmanes, me rompit en visière. Bile me menaça de faire savoir au grand-duc mon insolence, en m'assurant qu'elle le prieroit de me punir comme je le méritois. Je fus piqiié de ces menaces à mon tour. Mon amour se changea en haine; je résolus de me venger du mépris que Lucrèce m'avoit témoigné. J'allai trouver son mari, et, après l'avoir obligé de me jurer qu'il ne me commettroit point, je l'informai de l'intelligence que sa femme avoit avec le prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse* pour rendre la scène plus intéressante. Le ministre, pour prévenir tout accident, renferma sans autre forme de procès, son épouse dans un appartement secret, où il la ût étroitement garder par des personnes affidëes. Tandis qu'elle étoit environnée d'Argus qui l'observoientet l'empéchoient de donner de ses nouvelles au grand-duc, j'annonçai tfmi air triste à ce prince qu'il ne devoitplus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avoit sans doute découvert lout, puisqu'il s'avisoit de veiller sur sa femme ; que je ne savois pas ce qwpouvoit lui avoir donné lieu de me soupçonner, attendu que jeeroyois m'ôtre toujours conduit avec beaucoup d'adresse ; que la dame peut-être avoit elle-même avoué tout à son époux, et qne, de concert avec lui, elle s'étoit laissé renfermer pour se dérober à des poursuites qui alarmoient sa vertu. Le prince parut fort affligé de mon rapport. Je fus touché de sa douleur, et je me ^ntis plus d'une fois de ce que j'a vois fait; mais il n'étoit plus *^ps. D'ailleurs, je le confessé, je sentois une maligne ^i»^
quand je me reprësentois la situation où j'avois réduit l'oignei-» leuse qui avoit dédaigné mes vœux.
Je goùtois impunément le plaisir de la vengeance, qui est ri doux à tout le monde, et principalement aux Espagnols, lorsqu'il jour le grand-duc, étant avec cinq ou six seigneurs de sa gmt ' et moi, nous dit : De quelle manière jugeriez-vous à propos qu*on punit un homme qui auroit abusé de la confidence de nom. prince et voulu lui ravir sa maîtresse? Il faudroit, dit un de M. . courtisans, le faire tirer à quatre chevaux. Un autre îa% û'wàk : qu'on Tassommât et le fît mourir sous le bâton.. Le moins ciMt de ces Italiens, et celui qui opina le plus favorablement ^loar le coupable, dit qu*il se contenteroit de le faire précipiter du hmt d'une tour en bas. Et don Raphaël, reprit alors le grand-dnc^ de quelle opinion est-il? Je suis persuadé que les Espagnols M sont pas moins sévères que les Italiens dans de semblables eoûr . jonctures.
Je compris bien, comme vous pouvez penser, que Masctriân'avoit pas gardé son serment, ou que sa femme avoit troufé moyen d'instruire le prince de ce qui s'étoit passé entre elle flt moi. On remarquoit sur mon visage le trouble qui m'agitmt C^ pendant, tout troublé que j'étois, je répondis d'un ton ferme ai grand-duc : Seigneur, les Espagnols sont plus généreux; ils p•^ donneroient en cette occasion au confident, et feroient naitre^ par cette bonté, dans son âme un regret éternel de les avoir trahis. Eh bien! me dit le prince, je me sens capable de cetto générosité; je pardonne au traître : aussi bien je ne doism'oi prendre qu'à moi-même d'avoir donné ma confiance à un hommi que je ne connoissois point, et dont j'avois sujet de me déte, après tout ce qu'on m'en avoit dit. Don Raphaël, lyouta-t-il, voici de quelle manière je veux me venger de vous. Sortez incessamment de mes Étals, et ne paroissez plus devant moi. Ji me relirai sur-le-champ, moins afiligé de ma disgrâce, que ran d'en être quitte à si bon marché. Je m'embarquai dès le lendemain dans un vaisseau de Barcelone, qui sortit du port de livourne pour s'en retourner.
J'interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire. Pour un homme d'esprit, lui dis^e, vous fîtes, ce me semble, une grande faute de ne pas quitter Florence immédialemeat après avoir découvert à Mascarinii'amour du prince pourLucrèco. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc ne tarderait
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as à savoir votre trahison. J'en demeure d'accord, répondit le Is de Lucinde : aussi, malgré Tassurance que le ministre me 3nna de ne me point exposer au ressentiment du prince, je me roposois de disparoi tre au plus tôt.
J'arrivai à Barcelone, continua-t-il, avec le reste des richesses ne j'avois apportées d* Alger, et dont j'avois dissipé la meilleure Eurtie à Florence en faisant le gentilhomme espagnol. Je ne deleorai pas longtemps en Catalogne. Je mourois d'envie de revoir [adrid, le lieu charmantde ma naissance, et je satisfis le plus tôt u'il me fut possible le désir qui me pressoit. En arrivant dans cette ille, j'allai loger par hasard dans un hôtel garni où demeuroit me dame qu*on appeloit Camille. Quoiqu'elle fût hors de minoité, c'étoit une créature fort piquante : j'en atteste le seigneur jil Bias, qui l'a vue à Valladolid presque dans le même temps. SUe avoit encore plus d'esprit que de beauté, et jamais aventurière n'a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressembloit point à ces coquettes qui mettent à profit la reconnoiasance de leurs amants. Yenoit-elle de dépouiller un homme d'affaires, elle en partageoit les dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu'elle trouvoit à son gré. Nous nous aimâmes l'un l'autre dès que nous nous vîmes, et la conformité de nos inclinations nous lia si étroitement, que nous fiimes bientôt en communauté de biens. Nous n'en avions pas, à la vérité, de considérables, et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions, par malheur, tous deux qu'à nous plaire, sans faire le moindre usage des dispositions que nous avions à vivre aux dépens d'autrui. La misère enfin réveilla nos génies, que le plaisir avoit engourdis. Mon cher Raphaël, me dit Camille, faisons diversion, mon ami ; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche veuve, je pais charmer quelque vieux seigneur : si nous continuons à nous être ûdèles, voilà deux fortunes manquées ! Belle Camille, lui répondis-je, vous me prévenez; j'allois vous faire la même proposition. J'y consens, ma reine. Oui, pour mieux entretenir notre mutuelle ardeur, tentons d'utiles conquêtes. Les infidélités que nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous.
Cette convention faite, nous nous mîmes en campagne. Nous nous donnâmes d'abord de grands mouvements, sans pouvoir fencontrer ce que nous cherchions. Camille ne trouvoit que des petits-maîtres, ce qui suppose des amants qui n'avoieut. ^^s» \^
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sou; ei moi, que des franmes qui aimoieni mieui: tovtr te tributions que d'en payer. Gomme l'amour se refusoii à no soins, nous eûmes recours aux fourberies. Nous en fimes U tant, que le corrëgidor en entendit parler; et ce juge, sévè diable, chargea un de ses alguazils de nous arrêter; inaii gnazil, aussi bon que le corrëgidor étoit mauvais, nous lai loisir de sortir de Madrid pour une petite somme que iw donnâmes. Nous primes la route de Vailadolid, et nous al nous établir dans cette vUle. J*y louai une maison où je 1 avec Camille, que je Gs passer pour ma sœur, de peur de dale. Nous tînmes d'abord noire industrie en bride, et nous mençâmes d'étudier le terrain avant que de former aucun treprise.
Un jour, un homme m*aborda dans la rue, me salua civilement, et me dit : Seigneur don' Raphaël, me reconooi vous? Je lui répondis que non. £t moi. reprit-il, je vous v parfaitement. Je vous ai vu à la cour de Toscane, et^ëtoy garde du grand-duc. U y a quelques mois, ajouta-t-il, qi quitté le service de ce prince. Je suis venu en Espagne an Italien dos plus subtils; nous sommes à Valladolid depsia semaines. Nous demeurons avec un Castillan et un Gai qui sont, sans contredit, deux honnêtes garçons. Nous i ensemble du travail de nos mains. Nous faisons bonne chè nous nous divertissons comme des princes. Si vous voulei joindre à nous, vous serez agréablement reçu de mes cooA car vous m'avez toujours paru un galant homme, peu sa leux de votre naturel, et profès dans notre ordre.
La franchise de ce fripon excita la mienne. Puisque voi parlez à cœur ouvert, lui dis-je, vous méritez que je m'ai| de même avec vous. Véritablement je ne suis pas novice votre profession ; et si ma modestie me permettoit de conte exploits, vous verriez que vous n'avez pas jugé trop aVanb sèment de moi; mais je laisse là les louanges, et je me co terai de vous dire, en acceptant la place que vous m'ofifirei votre compagnie, que je ne négligerai rien pour vous pr que JQ n'en suis pas indigne. Je n'eus pas sitôt dit à cet f dextre que je consentois d'augmenter le nombre de ses c rades, qu'il me conduisit où ils étoient, et là je ûs connoîs avec eux. C'est dans cet endroit que je vis pour la premièf l'illustre Ambroise de Lamella. Ces messieurs m'iuterrogèm