LIYRS VU, CHAPITRE VII
eorr^gidor, le plus sévère de ses pareils, averti de notre intelligence, se hâta d'en prévenir les suites. Il me fit enlever par une troope d*alguazils qui me menèrent, malgré mes cris, à l'hôpital de la Pitié.
Là, sans autre forme de procès, la supérieure me fit ôter ma bague et mes habits, et revêtir d'une longue robe de serge grise, ceinte par le milieu d'une large courroie de cuir noir, d'où pendoit on rosaire à gros grains qui me descendoit jusqu'aux talons. On me conduisit après cela dans une salle où je trouvai un vieux fliome de je ne sais quel ordre, qui se mit à me prêcher la péniteoce, à peu près comme la dame Leonardo t'exhorta dans le 8oaterrain à la patience. Il me dit que j'avois bien de l'obligation IQX personnes qui me .faisoient enfermer ; qu'elles m'avoient lendu un grand service en me retirant des filets du démon, dans lesquels j'étois malheureusement engagée. J'avouerai franchement mon ingratitude : bien loin de me sentir redevable à ceux qui m'avoient fait ce plaisir-là, je les chargeois d'imprécations. le passai huit jours à me désoler; mais le neuvième, car je comptois jusqu'aux minutes, mon sort parut vouloir changer de face. En traversant une petite cour, je rencontrai l'économe de la maison, personnage à qui tout étoit soumit; la supérieure même lui obéissoit. 11 ne rendoit compte de son économat qu'au corrégidor, de qui seul il dépendoit, et qui avoit une entière confiance en lui. Il se nommoit Pedro Zendono; et le bourg de Salsedon, en Biscaye, l'avoit vu naître. Représente-toi un grand homme pâle et décharné, une figure à servir de modèle pour peindre le bon larron. A peine paroissoit-il regarder les sœurs. Tu n'as jamais vu de figure si hypocrite, quoique tu aies demeuré à l'archevêché.
Je rencontrai donc, poursuivit-elle, le seigneur Zendono, qui m'arrêta en me disant : Consolez-vous, ma fille, je suis touché de vos malheurs. Il n'en dit pas davantage, et il continua son chemin, me laissant faire les commentaires qu'il me plairoit sur on texte si laconique. Comme je le croyois un homme de bien, je m'imaginai bonnement qu'il s'étoit donné la peine d'examiner pourquoi j'avois été enfermée; et que, ne me trouvant pas assez coupable pour mériter d'être traitée avec tant d'indignité, il voulait me servir auprès du corrégidor. Je ne connoissois pas le Biscayen ; il avoit bien d'autres intentions. Il rouloit dans son esprit un projet de voyage dont il me fit confidence quelques
jours après. Ma chère Laure, me dit-il, je suis si sensible à vos peines, que j'ai résolu de les finir. Je n'ignore pas que c'est vouloir me perdre ; mais je ne suis plus à moi, et je ne veux vivre que pour vous. La situation où je vous vois me perce l'âme. Je prétends dès demain vous tirer de votre prison et vous conduire moi-même à Madrid. Je veux tout sacrifier au plaisir d'être votre libérateur.
Je pensai m'évanouir de joie à ces paroles de Zendono, qui, jugeant par mes remerciments que je ne demandois pas mieux que de me sauver, eut l'audace, le jour suivant, de m'enlever devant tout le monde, ainsi que je vais le rapporter. U dit à U supérieure qu'il avoit ordre de me mener au corrégidor. qui étdt à une maison de plaisance à deux lieues de la ville, et il me fit effrontément monter avec lui dans une chaise de poste tirée par deux bonnes mules qu'il avoit achetées exprès. Nous n'avions pour tout domestique qu'un valet qui conduisoit la chaise, et qui étoit entièrement dévoué à l'économe. Nous commençâmes à rouler, non du côté de Madrid, comme je me l'imaginois, mais vers les frontières du Portugal, où nous arrivâmes en moins de temps qu'il n'en falloit au corrégidor de Zamora pour apprendre notre fuite et mettre ses lévriers sur nos traces.
Avant que d'entrer dans Bragance, le Biscayen me fit prendre un habit de cavalier, dont il avoit eu la précaution de se pou^ voir; et, me comptant embarquée avec lui, il me dit dans une hôtellerie où nous allâmes loger : Belle Laure, ne me sachez pas mauvais gré de vous avoir amenée en Portugal. Le corrégidor de Zamora nous fera chercher dans notre patrie, comme deux criminels à qui l'Espagne ne doit point accorder d'asile. Mais, ajouta-t-il, nous pouvons nous mettre à couvert de son ressentiment dans ce royaume étranger, quoiqu'il soit maintenant soumis à la domination espagnole. Nous y serons du moins plus en sûreté que dans notre pays. Laissez- vous persuader, mon ange; suivez un homme qui vous adore. Allons nous établir à Goimbre.' Là, je me ferai espion du saint office ; et, à l'ombre de ce tribunal redoutable," nous verrons impunément couler nos jours dans de tranquilles plaisirs.
Une proposition si vive me fit connoître que j'avois affaire à un chevalier qui n'aimoit pas à servir de conducteur aux infantes pour la gloire de la chevalerie. Je compris qu'il comptoit beaucoup sur ma reconnoissance, et plus encore sur ma misère.
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Cependant, quoique ces deux choses me parlassent en sa faveur, je rejetai fièrement ce qu'il me proposoit. Il est vrai que^ de mon o6té, j'avois deux fortes raisons pour me montrer si réservée : je ne me sentois point de goût pour lui, et je ne le croyois pas riche. Mais lorsque, revenant à la charge, il offrit de m'épouser ta préalable, et qu'il me fit voir réellement que son économat l'avoit mis en fonds pour longtemps, je ne le cèle pas, je commençai à Técouter. Je fus éblouie de Por et des pierreries qu'il (iUla devant moi, et j'éprouvai que l'intérêt sait faire des métamorphoses aussi bien que l'amour. Mon Biscayen devint peu à peu un autre homme à mes yeux. Son grand corps sec prit la ibfme d'une taille fine; son teint pâle me parut d'un beau blanc; je donnai un nom favorable jusqu'à son air hypocrite. Alors j'acceptai sans répugnance sa main devant le ciel qu'il prit à témoin de notre engagement. Après cela, il n'eut plus de contradiction à essuyer de ma part. Nous nous remimes à voyager; et Goimbre vit bientôt dans ses murs un nouveau ménage.
Mon mari m'acheta des habits de femme assez propres, et me fit présent de plusieurs diamants, parmi lesquels je reconnus celui de don Félix Maldonado. 11 ne m'en fallut pas davantage pour deviner d'où venoient toutes les pierres précieuses que j'avois vues, et pour être persuadée que je n'avois pas épousé un rigide observateur du septième article du Decalogue. Mais, me considérant comme la cause première de ses tours de main, je les lui pardonnois. Une femme excuse jusqu'aux mauvaises actions que sa beauté fait commettre. Sans cela, qu'il m'eût paru un méchant homme !
Je fus assez contente de lui pendant deux ou trois mois. Il avoit toujours des manières galantes, et sembloit m' aimer tendrement. Néanmoins les marques d'amitié qu'il me donnoit n'étoient que de fausses apparences : le fourbe me trompoit, et me préparoit le traitement que toute fille séduite par un malhonnête homme doit attendre de lui. Un matin, à mon retour de la jnesse, je ne trouvai plus au logis que les murailles ; les meubles, et jusques à mes hardes, tout avoit été emporté. Zendono et son fidèle valet avoient si bien pris leurs mesures, qu'en moins d'une heure le dépouillement entier de la maison avoit été fait et parfait; de manière qu'avec le seul habit dont j'étois vêtue, et la bague de don Félix, qu'heureusement j'avois au doigt, je me vis, comme une autre Ariane, abandonnée par un ingrat. Mais je
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t'assure que je ne m'amusai point à fmre des élégies sur nn infortune. Je bénis plutôt le ciel de m'avoir délivrée d'un soélént qui ne pouvoit manquer de tomber tôt ou tard entre les mann de la justice. Je regardai le temps que nous avions passé eisemble comme un temps perdu, que je ne tarderois guère i réparer. Si j'eusse voulu demeurer en Portugal, et m'attacberi quelque femme de condition, j'en aurais trouvé de reste; miii, soit que j'aimasse mon pays, soit que je fubse entraînée ptrh force de mon étoile qui m'y préparoit une meilleure fortune, je ne songeai plus qu'à rmw l'Espagne. Je m*adressai à un joiÔlier qui me compta la valeur de, mon brillant en espèces d*or,(lt je partis avec une vieille dame espagnole qui alloit à Seville âa» une chaise roulante.
Cette dame, qui s'appeloit Dorothée, revenoit de voir une de ses parentes établie à Gotmbre, et s'en retoumoit à Seville oi elle faisait sa résidence. II se trouva taqjL de sympathie «otn elle et moi, que nous nous attachâmes l'une à Tautre dès la première journée; et notre liaison se fortifia si bien sur la route, qpe la dame ne voulut point, à notre arrivée, que je logeasse aiUeoi que dans sa maison. Je n'eus pas sujet de me repentir d'avoir fait une pareille connoissance. Je n'ai j&maîs vu de femme d'un meilleur caractère. On jugeoit encore à ses traits et à la vivacité de ses yeux, qu'elle devoit avoir fait racler bien des guitares. Aussi étoit-elle veuve de plusieurs maris de noble race, et vivoit honorablement de ses douaires.
Entre autres excellentes qualités, elle avoit celle d'être trèscompatissante aux malheurs des filles. Quand je lui fis confidence des miens, elle entra si chaudement dans mes interdis, qu'elle donna mille malédictions à Zendono. Les chiens d'hom* mesl dit-elle d'un ton à faire juger qu'elle avoit rencontré en SOB chemin quelque économe : les misérables! il y a comme œil dans le monde des fripons qui se font un jeu de tromperies femmes. Ce qui me console, ma chère enfant, continua-t«De, c'est que, suivant votr^ récit, vous n'êtes nullement liée au ptf>jure Biscayen, Si votre mariage avec lui est assez bon pour vous servir d'excuse, en récompense il est assez mauvais pour voos permettre d'en contracter un meilleur, quand vous en trouvotf l'occasion.
Je sortois tous les jours avec Dorothée pour aller à l'église, oo bien en visites d'amis; c'étoit le moyen d'avoir bientôt quelque