‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 204 sur 429 · LIVRE Vil, CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAPITRE Vil

M nionneur'da monde; on loue sa retenue, et lorsqu'eUe change de galant on la regarde comme une véritable veuve qui se remarie. Encore voit-on celle-ci avec mépris quand elle convole en troisièmes noces; ou diroit qu'elle blesse la délicatesse des liommes : au lieu que l'autre semble devenir plus précieuse, à mesore qu'elle grossit le nombre de ses favoris. Après cent galanteries, c'est un ragoût de seigneur.

A qui dites-vous cela, interrompis-je en cet endroit. Pensez- Toos que j'ignore ces avantages? Je me les suis souvent représentés, et, je ne t'en fais pas mystère, ils ne flattent que trop une fille de mon caractère. Je me sens même de Tinclination pour la oomédie ; mais cela ne suffit pas. Il faut du talent, et je n'en ai point. J'ai quelquefois voulu réciter des tirades de pièces devant Arsénié; elle n'a pas été contente de moi : cela m'a dégoûtée du métier. Tu n'es pas difficile à rebuter, reprit Phénice. Ne sais-tu pas que ces grandes actrices-là sont ordinairement jalouses? Elles craignent, malgré toute leur vanité, qu'il ne vienne des sujets qui les effacent. Enfin^ je ne m'en rapporterois pas là-dessus à Arsénié; elle n'a pa3été sincère. Je te dirai, moi, sans flatterie, que tu es née pour le théâtre. Tu as du naturel, l'action libre et pleine de grâces, le son de la voix doux, une bonne poitrine, et avec cela un minois! Ah l friponne, que tu charmeras de cavaliers, si tu te fais comédienne l

Elle me tint encore d'autres discours séduisants et me fit déclamer quelques vers, seulement pour me faire juger moi-même de la belle disposition que j'avois à débiter du comique. Lorsqu'elle m'eut entendue, ce fut bien autre chose. Elle me donna de grands applaudissements et me mit au-dessus de toutes les actrices de Madrid. Après cela, je n'aurois pas été excusable de douter de mon mérite. Arsénié demeura atteinte et convaincue de jalousip et de mauvaise foi. 11 me fallut convenir que j'étois un sujet tout admirable. Deux comédiens qui arrivèrent dans le moment, et devant qui Phénice m'obligea de répéter les vers que j'avois déjà récités, tombèrent dans une espèce d'extase, d'où ils ne sortirent que pour me combler de louanges. Sérieusement, quand ils se seroient défiés tous trois à qui me loueroit davantage, ils n'auroient pas employé d'expressions plus hyperboliques. Ma modestie ne fut point à l'épreuve de tant d'éloges. Je commençai à croire que je valois quelque chose, et voilà mon esprit tourné du côté de la comédie.

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Oh cà, ma cèère, dis-je à Pfaënice, c'en est Mï; je toux snirre ton conseil et entrer dans ta troupe, si elle l'a pour agrâMe.! ees paroles, mon amie, transportée de joie, m'embrana, et ins deux camarades ne me parurent pas moins ravis qu'elle de ne voir ces sentiments. Nous convînmes que le jour suivant je m rendrois au théâtre dans la matinée et ferois voir à la troupe» semblée le même échantillon que je venois de montrer de OMO talent. Si j'avois fait concevoir une opinion avantageuse de moi chez Phénice, tous les comédiens en jugèrent encore plus fàwsblement lorsque j'eus dit en leur présence une vingtaine de ivs seulement. Ils me reçurent volontiers dans leur compagnie. Après quoi je ne fus plus occupée que de mon début. Pour le mdn plus brillant, j'employai tout ce qui me restoit d'argent de ni bague ; et si je n'en eus pas assez pour me mettre superbemeOt, du moins je trouvai l'art de suppléer à la magnificence pvn goût tout galant.

Je parus enfin sur la scène pour la première fois. Quels battements de mains! quels éloges I II y a de la modération, mon an, à. te dire simplement que je ravis les spectateurs. Il faudrait avoir été témoin du bruit que je fis dans Seville pour y ajootar foi. Je devins l'entretien de toute la ville, qui, pendant trois semaines entières, vint en foule à la comédie ; de sorte qœ la troupe rappela par cette nouveauté le public qui commençoit ï l'abandonner. Je débutai donc d'une manière qui charma tool le monde. Or, débuter ainsi, c'étoit comme si j'eusse fait afficher que j'étois à donner au plus offrant et dernier enchérisseur. Vingt cavaliers de toutes sortes d'âges et de conditions s'offrirent à Tenvi de- prendre soin de moi. Si j'eusse suivi mon inclinatioD, j'aurois choisi le plus jeune et le plus joli; mais nous ne devons, nous autres, consulter que l'intérêt et l'ambition, lorsqu'il s'agit de nous établir : c'est une règle de théâtre. C'est pourquoi don Ambrosio de Nisana, homme déjà vieux et mal fait, mais riche, généreux et l'un des plus puissants seigneurs d'Andalousie, eot la préférence. Il est vrai que je la lui fis bien acheter. U me looa une belle maison, la meubla très-magnifiquement, me donna nn bon cuisinier, deux laquais, une femme de chambre et mille dfr cats par mois à dépenser. Il faut ajouter à cela de riches halRts, avec une assez grande quantité de pierreries. Jamais Arsénié n'avoit été dans un état plus brillant. Quel changement dans ma fortune 1 Mon esprit ne put le soutenir. Je me parus tout à coup

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même une autre personne. Je ne m'ëtonne pins s'il y a des ai oublient en peu de temps le néant et la misère d'où un I de seigneur les a tirëe-s. Je t'en fais un aveu sincère : laudissements du public, les discours flatteurs que j'ende toutes parts et la passion de don Ambrosio m'inspirè- B Tiinitë qui alla jusqu'à Textravagance. Je regardai mon iomme un titre de noblesse. Je pris les airs d'une femme de ; et, devenant aussi avare de regards agaçants que j'en usqu'alors été prodigue, je résolus de n'arrêter ma vue

* des ducs, des comtes et des marquis.

signeUr de Nisana venoit souper chez moi tous les soirs telques-nns de ses amis, De mon côté, j'avois soin d'as-

* les plus amusantes de nos comédiennes, et nous passions me partie de la nuit à rire et à boire. Je m'accommodois ne vie si agréable ; mais elle ne dura que six mois. Les rs sont sujets à changer ; sans cela, ils seroient trop ai-^ . Don Ambrosio me quitta pour une jeune coquette gre-

qui venoit d'arriver à Seville avec des grâces et le talent mettre à profit. Je n'en fus pourtant affligée que vingtheures. Je choisis pour remplir sa place un cavalier de ieux ans, don Louis d'Alcacer, à qui peu d'Espagnols po«- Hre comparés pour la bonne mine.

le demanderas sans doute, et tu auras raison, pourquoi je »ur amant un si jeune seigneur, moi qui savois que le rce de cette sorte de galants est dangereux. Mais, outre n Louis n'avoit plus ni père ni mère, et qu'il jouissoit î son bien, je te dirai que ces commerces nesontà craindre ur les filles d'une condition servile, ou pour de malheu-

aventurières. Les femmes de notre profession sont des nés titrées : nous ne sommes point responsables des effets )duisent nos charmes; tant pis pour les familles dont nous is les héritiers!

$ nous attachâmes si fortement Fun à l'autre, d'Alcacer ef ue jamais aucun amour n'a, je crois, égalé celui dont nous lissâmes enflammer tous deux. Nous nous aimions avec I fureur, qu'il sembloit qu'on eût jeté un sort sur nous, jui savoient notre intelligence nous croyoient les plus X amants du monde, et nous en étions peut-être les plus ireux. Si don Louis avoit une figure tout aimable, il étoit ne temps si jaloux, qu'il me désoloit à chaque instant par

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d'injastes soupçons. 11 ne me servoit de rien, poor m'aecomooder à sa foiblesse, de me contraindre jusqu'à n'oser enTisageron homme; sa défiance ingénieuse à me trouver des crimes, reodoil ma contrainte inutile. Si j'étois sur la scène, je lui semîdois, a jouant, lancer des œillades agaçantes sur quelque jeune cafilier, et il m'accabloit de reproches ; en un mot, nos plus tendr» entrt5i>iens étoient toujours mêlés de querelles. Il n'y eut pas moyen d'y résister : la patience nous échappa de part et d'anbo^ et nous rompîmes à Tamiable.^ Croiras-tu bien que le dernier jour de notre commerce en fut le plus charmant pour noost Tous deux également fatigués des maux que nous avions soitfferts, nous ne fîmes éclater que de la joie dans nos adieux. Noos étions comme deux misérables captifs qui recouvrent leur liberté après un rude esclavage.

Depuis cette aventure, je suis bien en garde contre Tamoiir. Je ne veux plus d'attachement qui trouble mon repos. H nenoQi sied point, à nous, de soupirer comme les autres. Nous ne devons pas sentir en particulier une passion dont nous foisons voir en public le ridicule.

Je donnois pendant ce temps-là de Toccupation à la rmxat mée ; elle répandoit partout que j'élois une actrice inimitable. Sur la foi de cette déesse, les comédiens de Grenade m'écrivirent pour me proposer d'entrer dans leur troupe; et, pour me faire connoître que la proposition n'étoit pas à rejeter, ils m'envoyèrent un état de leurs frais journaliers et de leurs abonnements, pai* lequel il me parut que c'étoit un parti avantageux poor moi. Aussi je l'acceptai, quoique dans le fond je fusse fâchée de quitter Phénice et Dorothée, que j'aimois autant qu'une femme est capable d'en aimer d*autres. Je laissai la première à Seville, occupée à fondre la vaisselle d'un petit marchand orfèvre, qui vouloit par vanité avoir une comédienne poor maîtresse. J*ai oublié de te dire qu'en m'attachant au théâtre je changeai par fantaisie le nom de Laure en celui d'Bfrtelle ; et c'est sous ce dernier nom que je partis pour veoir à Grenade.

Je n'y débutai pas moins heureusement qu'à Seville, et je me vis bientôt environnée de soupirants. Mais, n'en voulant fiivorîser aucun qu'à bonnes enseignes, je gardai avec eux une retenue qui leur jeta de la poudre aux yeux. Néanmoins, de peur d'être la dupe d'une conduite qui ne menoit à rien et qui ne m'étoit

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