‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 264 sur 429 · LIVRE IX, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE I

Centrerai dès demain dans cette négociation, et vous pouvez compter qu'elle réussira , ou je ne suis qu'une bête.

Effectivement, deux jours après il me dit : J'ai parlé au

\ seigneur Gabriel de Salero (ainsi se nommoit mon orfèvre). Je

"lui ai tant vanté votre crédit et votre mér.ite, qu'il a prêté l'oreille

jà la proposition que je lui ai faite de vous accepter pour gendre.

* Vous aurez sa fille avec cent mille ducats , pourvu que vous lui

fassiez voir clairement que vous possédezies bonnes grâces du

ministre. S'il ne tient qu'à cela, dis-je alors à Scipion, je serai

bientôt marié. Maiâ à propos de la fille, l'as-tu vue? est-elle

belle? Pas si belle que la dot. Entre nous, cette riche héritière

n'est pas une fort jolie personne. Par bonheur vous ne vous en

souciez guère. Ma foi non , lui répliquai-je , mon enfant. Nous

autre gens de cour , nous n'épousons que pour épouser seulement.

Nous ne cherchons que la beauté que dans les femmes de nos

amis; et, si par hasard elle se trouve dans les nôtres, nous

y faisons si peu d'attention , que c'est fort bien fait quand elles

nous en punissent.

Ce n'est pas tout , reprit Scipion : le seigneur Gabriel vous donne à souper ce soir. Nous sommes convenus que vous ne parlerez pas du mariage projeté. Il doit inviter plusieurs marchands de ses amis à ce repas , où vous vous trouverez comme un simple convive, et demain il viendra souper chez vous de la môme manière. Vous voyez par là que c'est un homme qui veut vous étudier avant que de passer outre. Il sera bon que vous vous observiez un peu devant lui. Ohl parbleu , interrompis-je d'un air de confiance , qu'il m'examine tant qu'il lui plaira , je ne puis que gagner à cet examen.

Gela s'exécuta de point en point. Je me fis conduire chez l'orfèvre, qui me reçut aussi familièrement que si nous nous fussions déjà vus plusieurs fois. G'étoit un bon bourgeois qui étoit, comme nous disons, poli hastaporfiar^. Il me présenta la sefiora Eugenia sa femme, et la jeune Gabriela sa fille. Je leur fis force compliments , sans contrevenir au traité. Je leur dis des riens en fort beaux termes, des phrases de courtisan.

Gabriela, quoi que m'en eût dit mon secrétaire, ne me parut pas désagréable, soit à cause qu'elle étoit extrêmement parée, 8oit que je ne la regardasse qu'au travers de la dot. La bonne

i* Jttsqu'à être fatigant»

478 OL ilLAft.

maison que celle du seigneur Gabriel 1 II y a, je crois, moins d'argent dans les mines du Pérou qu'il n'y en avoit dans cette maison-là. Ce métal s'y offroit à la vue de toutes parts, sous mille formes différentes. Chaque chambre, etparticulièrementcelle où nous nous étions mis à table, étoit un trésor. Quel spectacle pour les y<6ux d'un gendrel Le beau-père, pour faire plus honneur à son repas, avoit assemblé chez lui cinq ou six marchands) tous personnages graves et ennuyeux. Ils ne parlèrent que d» commerce ; et l'on peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu'un entretien d'amis qui soupent ensemble.

Je régalai l'orfèvre à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant l'éblouir par mon argenterie, j'eus recours à une autre illusion. J'invitai à souper ceux de mes amis qui faisoient la plus belle figure à la cour, et que je connoissois pour des ambitieux qui ne mettoient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs auxquels ils aspiroient, ce qui fit son effet. Le bourgeois Gabriel, étourdi de leurs grandes idées, ne se sentoit, malgré tout son bien, qu'un petit mortel en comparaison de ces messieurSi Pour moi , faisant l'homme modéré, je dis que je me contenterois d'une fortune médiocre, comme de vingt mille ducats de rente; sur quoi ces affamés d'honneurs et de richesses s'écrièrent que j'aurois tort , et qu'étant aimé autant que je l'étois du premier ministre , je ne devois pas m'en tenir à si peu de chose. Le beaupère ne perdit pas une de ces paroles, et je crus remarquer, quand il se retira, qu'il étoit fort satisfait.

Scipioii ne manqua pas de l'aller voir le jour suivant dans la matinée, pour lui demander s'il étoit content de moi. J'en suis charmé, lui répondit le bourgeois; ce garçon-là m'a gagné le cœur. Mais, seigneur Scipion, ajouta-t-il , je vous conjure, par notre ancienne connoissance, de me parler sincèrement. Nous avons tous notre foible, comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane. Est-il joueur? est-il galant? Quelle est son inclination vicieuse? Ne me le cachez pas, je vous en prie. Vous m'offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question , repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avoit quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre Glle malheureuse, est-ce que je vous Taurois proposé pour gendre ? Non , parbleu I je suis

Page 1