‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 299 sur 429 · LIVRE X. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE X. CHAPITRE III

simbrc. Nous parcourûmes toute la maison^ depuis le haut qu'en bas; il n'échappa pas, du moins à ce que nous crûmes^ moindre endroit à notre curiosité intéressée; et j'eus partout :asion d*admirer la bonté que don César et son fils avoient ar moi. Je fus frappé, entre autres choses, de deux apparteoits qui étoient si bien meublés qu'ils pouvoient Tètre sans ignificence. Dans l'un, il y avoit une tapisserie des Pays-Bas, 5C un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, oique fait du temps que les Maures occupoient le royaume de lenee. Les meubles de l'autre appartement étoient dans le une goût; c'étoit une vieille tenture de damas de Gènes jaune, BC un lit et des fauteuils de la môme étoffe, garnis de franges soie bleue. Tous ces effets, qui dans un inventaire auroient été H prisés, paroissoient là très-considérables. 4près avoir bien examiné toutes ces choses , nous revînmes, >n secrétaire et moi, dans la salle où étoit dressée une table sur [uelle étoient deux couverts; nous nous y assîmes, et dans le iment on nous servit une olla podrida si délicieuse, que nous ignîmes l'archevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier i Tavoit faite. Nous avions à la vérité beaucoup d'appétit, ce i ne nous la faisoit pas trouver plus mauvaise. A chaque mor- IQ que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous préitoient de grands verres, qu'ils remplissoient jusqu'aux bords m yin de la Manche exquis. Scipion en étoit charmé ; mais, •sant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu'il isentoit, il me la témoignoit par des regards parlants, et je lui sois connoître par les miens que j'eiois aussi content que lui. plat de rôti, composé de deux cailles grasses, qui flanquoient petit levraut d'un fumet admirable, nous fit quitter le potarri, et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé nme deux affamés, et bu à proportion, nous nous levâmes de lie pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans alque endroit frais et agréable.

lï mon secrétaire avoit paru jusque-là fort satisfait de ce qu'il )it vu, il le fut encore davantage quand il vit le jardin. II le uva comparable à celui de TËscurial. Il ne pouvoit se lasser le parcourir des yeux. Il est vrai que don César, qui venoit temps en temps à Lirias, prenoit plaisir à le faire cultiver et bellir. Toutes les allées bien sablées et bordées d'orangers, un md bassin de marbre blanc, au milieu duquel un lion de bronze

534 GIL DLAS.

Yomissoit de l'eau à gros bour'ons, la beauté des fleurs, la âi« versité des fruits, tous ces objets ravirent Scîpion ; mais il fat particulièrement enchanté d'une longue allée qui condinscHt, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des arbns touffus couvroient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'oa lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, nous nous y arrêtâmes, et nous nous assîmes au pied d'un ormeau, oà le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui TeDoiect de bien dîner.

Nous nous réveillâmes en sursaut deux heures après, au brait de plusieurs coups d*escopette, lesquels se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement ; et, pour nous informer de la cause de ce bruit, noos nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huitM dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s'étant asseodblés là, tiroient et dérouilloient leurs armes à feu pour célâ)rer bob arrivée, dont ils venoient d'être avertis. Ils me connoîssoieni II plupart, pour m'avoir vu plus d'une fois dans le château exercer l'emploi d'intendant. Ils ne m'aperçurent pas plus tôt, qu'ils crièrent tous ensemble : Vive notre nouveau seigneur, qu'il soit le bienvenu à Lirias I Ensuite ils rechargèrent leurs escopettes, et me régalèrent d'une décharge générale. Je leur fis Taccueille plus gracieux qu'il me fut possible, avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection; je leur lâchai môme une vingtaine de pistoles, et ce ne fut pas, je crois, celle de mes manières qui leur plut le moins. Après cela, je leur laissai la liberté de jeter encore de U poudre au vent , et je me retirai avec mon secrétaire dans le bois, où nous nous promenâmes jusqu'à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres : tant la possession d'un bien nouvellemeot acquis a d'abord de charmes pour nous!

Le cuisinier, l'aide de cuisine et le marmiton n'étoient pi§ oisifs pendant ce temps-là; ils travailloient à nous préparer on repas supérieur à celui que nous avions fait, et nous fûmes dan» le dernier étonnement, lorsque, étant entré dans la même salle oà nous avions dîné, nous vîmes mettre sur la table un plat d? quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d'un côté, et un chapon en ragoût de l'autre. Ils nous servirent ensuite pour entremets des oreilles de cochon, des poulets marines et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucèoe, e:

Page 1