‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 323 sur 429 · LIVRE Xi CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE Xi CHAPITRE X

leîlleure preuve de son affection que de vous placer auprès

neveu le chanoine, que j*ai l'honneur de connottre, et

^^^^js contredit est la perle de son chapitre. Ce n*est point

^^9Re ces dévots dont le visage pâle et maigre proche la morti-

ition; c'est une grosse face, un teint fleuri, une mine réjouie,

vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente, et

•qui surtout aime la bonne chère* Vous serez dans sa maison

comme un petit coq en pâte.

Le bourreau de muletier, s'apercevant que je Tëcoutois avec 4me grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirois quand je serois valet du chanoine. II ne cessa de m*en parler jusqu'à ce qu'étant arrivés au village d'Obisa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j'appris qu'on me trompoit. Voici de quelle façon je Gs cette découverte. Le muletier, allant et venant dans l'hôtellerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j'eus l'adresse de ramasser sans qu'il y prît garde, et que je trouvai moyen de lire pendant qu'il étoit à récurie. C'étoit une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des «orphelins, et conçue dans ces termes :

c Messieurs, j'ai cru que la charité m'obligeoit à remettre

m entre vos mains un petit fripon qui s'est échappé de votre

€ bôpital ; il me paroit avoir de l'esprit, et mériter que vous

« ayez la bonté de le tenir enfermé chez vous. Je ne doute point

« qu'à force de corrections vous n'en fassiez un garçon raison-

« nable. Que Dieu conserve vos pieuses et charitables sei-

« gneuries I

« Le curé de Galves. »

Lorsque j'eus achevé de lire cette lettre, qui m'apprenoit les bon- •nes intentions de monsieur le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j'avois à prendre : sortir de l'hôtellerie, et gagner les hoTÔs du Tage à plus d'une lieue de là, fut l'ouvrage d'un motuent. La crainte me prêta des ailes pour fuir les prêtres de l'hôpital des orphelins, où je ne voulois point absolument retourner, •tant j'ëtois dégoûté de la manière dont on y enseignoit le latin 1 J'entrai dans Tolède aussi gaiement que si j'eusse su où aller 4>oire et manger. Il est vrai que c'est une ville de bénédiction , «t dans laquelle un homme d'esprit, réduit à vivre aux dépens ^'autrui, ne sauroit mourir de faim. Mais j'étois encore bien

t(68 GIL BLA9.

tirer les vers du nez, il commença par me plaindre. Que ce pauvre enfant, s'écria-t-il d*un air plein de compassion, est digne de pitié de n'avoir personne qui prenne soin de luit Fautnl s'étonner si, livré à lui-même dans un âge si tendre, il a commb une mauvaise action ? Les hommes, pendant le cours de leur vie, ont bien de la peine à s'en défendre. Ensuite» m'adressant la parole : Mon fils, ajouta-t-il, de quel endroit d'Espagne ôtesvous? et qui sont vos parents? Vous avez l'air d'un garçon de famille. Parlez-moi confidemment, et comptez que je ne vous abandonnerai point.

Le curé , par ce discours politique et charitable tout ensemble, m'engagea insensiblement à lui découvrir toutes mes affiiires, ce que je fis avec beaucoup d'ingénuité. Je lui avouai tout; après quoi il me dit : Mon ami , quoiqu'il ne convienne guère aux ermites de thésauriser, cela ne diminue pas votre faute : envolant le frère Chrysostome, vous avez toujours péché contre l'article du Decalogue qui défend de dérober ; mais ce qui doit vous consoler, c'est que je me charge d'obliger l'hôtesse à rendre l'argent , et de le faire tenir au frère dans son ermitage : vous pouvez dès à présent avoir la conscience en repos là-dessus. C'étoit, Je vous l'avoue, de quoi je ne m'inquiétois guère. Le curé, qui avoitson dessein, n'en demeura pas là. Mon enfant, poursuivitil, je veux m'intéresser pour vous, et vous procurer une bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un muletier, à mon neveu le chanoine de la cathédrale de Tolède. Il ne refusera pas. à ma prière, de vous recevoir au nombre de ses laquais, qui sont chez lui comme autant de bénéficiers qui vivent grassement du revenu de sa prébende: vous serez là parfaitement bien; c'e?î une chose dont je puis vous assurer.

Cette assurance fut si consolante pour moi , que je ne songeai plus ni à mon sac, ni aux coups de fouet que j'avois reçus. Je ne -m'occupai l'esprit que du plaisir de vivre en bénéficier. Le jour suivant, tandis qu'on me faisoit déjeuner, il arriva, selon le? •ordres du curé, un muletier au presbytère, avec deux mules bâtées et bridées. On m'aida à monter sur l'une, le muleliei s'élança sur l'autre, et nous prîmes la route de Tolède. Mop compagnon de voyage étoit un homme de belle humeur, et qui nedemandoit qu'à se réjouir aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il, vous avez un bon ami dans monsieur le curé de Galves. Il vous le fait bien voir. Il ne pouvoit vous donner

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