LIVRE Xi CHAPITRE X
une meilleure preuve de son affection que de vous placer auprès de son neveu le chanoine, que j*ai Ttionneur de connottre, et qui sans contredit est la perle de son chapitre. Ce n'est point un de ces dévots dont le visage pâle et maigre proche la mortification; c'est une grosse face, un teint fleuri, une mine réjouie, tm vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente, et qui surtout aime la bonne chère. Vous serez dans sa maison comme un petit coq en pâte.
Le bourreau de muletier, s*apercevant que je Técoutois avec •une grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirois quand je serois valet du chanoine. Il ne cessa de m'en parler jusqu'à ce qu'étant arrivés au village d'Obisa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j'appris qu'on me trompoit. Voici de quelle façon je Gs cette découverte. Le muletier, allant et venant dans l'hôtellerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j'eus l'adresse de ramasser sans qu'il y prît garde, et que je trouvai moyen de lire pendant qu'il étoit à réiïurie. C'étoit une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des orphelins, et conçue dans ces termes :
c Messieurs, j'ai cru que la charité m'obligeoit à remettre
m entre vos mains un petit fripon qui s'est échappé de votre
€ hôpital ; il me paroît avoir de l'esprit, et mériter que vous
« ayez la bonté de le tenir enfermé chez vous. Je ne doute point
« qu'à force de corrections vous n'en fassiez un garçon raison-
« nable. Que Dieu conserve vos pieuses et charitables sei-
n gneuries I
« Le curé de Galves. »
Lorsque j'eus achevé de lire cette lettre, qui m'apprenoit les bonnes intentions de monsieur le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j'avois à prendre : sortir de Thôtellerie, et gagner les ix>rds du Tage à plus d'une lieue de ià, fut l'ouvrage d'un mo- -ment. La crainte me prêta des ailes pour fuir les prêtres de l'hôpital des orphelins, où je ne voulois point absolument retourner, tant j'étois dégoûté de la manière dont on y enseignoit le latin 1 J'entrai dans Tolède aussi gaiement que si j'eusse su où aller ^boire et manger. Il est vrai que c'est une ville de bénédiction , «t dans laquelle un homme d'esprit, réduit à vivre aux dépens ^d'autrui, ne sauroit mourir de faim. Mais j'étois encore bien
jeune pour pouvoir me promettre de trouver moven d'y subsister ; néanmoins la fortune me favorisa. Je fus à peine dans la grande place, qu'un cavalier bien vêtu, auprès de qui je passai, me retint par les bras et me dit: Petit garçon, veux-tu me servir? je serois bien aise d'avoir un laquais tel que toi. Et moi, lui répondis-je, un maître comme vous. Cela étant, reprit-il, tu es à moi dès ce moment , et tu n'as qu'à me suivre; ce que je fis sans répliquer.
Ce cavalier, qui pouvoit avoir trente ans, se nommoit don Abel; il logeoit dans un hôtel garni, où il ocçupoit un assez bel appartement. C'étoit un joueur de profession; et voici de quelle sorte nous vivions ensemble : le matin , je lui hachois du tabac pour fumer cinq ou six pipes; je lui nettoyois ses habits, et j'allois lui chercher un barbier pour le raser et lui redresser sa moustache ; après quoi il sortoit pour courir les tripots, d'où il ne revenoit au logis qu'entre onze heures et minuit. Mais tous les matins, avant que de sortir, il avoit soin de tirer de sa poche trois réaux qu'il me donnoit à dépenser par jour, me laissant la liberté de faire ce qu'il me plairoit jusqu'à dix heures du soir: pourvu que je fusse à l'hôtel quand il y rentroit, il ëtoit fort content de moi. Il me fit faire un pourpoint et un haut-dechausses de livrée, avec quoi j'avois tout l'air d'un petit commissionnaire de coquettes. Jem'accommodoisbien de ma condition, et certainement je n'en pou vois trouver une plus convenable à mon humeur.
Il y avoit déjà près d'un mois que je menois une vie si heureuse, lorsque mon patron me demanda si j'étois satisfait de lui; et sur la réponse que je fis qu'on ne pouvoit l'être davantage: Eh bien I reprit-il, nous partirons donc demain pour Seville, où mes affaires m'appellent. Tu ne seras pas fâché de voir cette capitale do l'Andalousie. Qui n*a pas vu Seville, dit le proverbe, n'o rien vu. Je lui témoignai que j'étois prêt à le suivre partout. Dès le même jour, le messager de Seville vint prendre, à l'hôtel garni, un grand coffre où étoient toutes les nippes de mon maître, et le lendemain nous partîmes pour l'Andalousie.
Le seigneur don Abel étoit si heureux au jeu, qu'il ne perdoit que quand il vouloit, ce qui l'obligeoit à changer souvent de lieu pour se dérober au ressentiment des dupes, et ce qui ëtoit la cause de notre voyage. Étant arrivés à Seville, nous primes un logement dans un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue, et