‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 325 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE X. 57 i · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE X. 57 i

nous recommençâmes à vivre comme à Tolède. Mais mon patron tnmya de la différence entre ces deux villes, n rencontra des joQeiirs qui jouoient aussi heureusement que lui dans les tripots de Seville ; de sorte qu'il en revenoit quelquefois fort chagrin. Un matin qu*il ëtoit encore de mauvaise humeur d'avoir perdu cent pistoles le jour précédent, il me demanda pourquoi je n'avois pas porté son linge sale chez une dame qui avoit soin de le blanchir Bt de le parfumer. Je répondis que je ne m'en étois pas souvenu. Là-dessus, se mettant en colère, il m'appliqua sur le visage une iemi-douzaine de soufflets si rudement, qu'il me fit voir plus de [nmières qu'il n'y en avoit dans le temple de Salomon. Tenez, petit malheureux, me dit-il , voilà pour vous apprendre à devenir attentif à vos devoirs. Faudra-t-il donc que je sois après vous sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire ? Pour- ]aoi n'étes-vous pas aussi habile à servir qu'à manger ? Ne sauriez-vous, puisque vous n'êtes pas une bête, prévenir mes ordres )t mes besoins? A ces mots il sortit de son appartement, où il ne laissa très-mortifié d'avoir reçu des soufflets pour une faute û légère, et bien résolu d'en tirer vengeance si l'occasion s'en 9résentoit.

Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans m tripot; mais un soir il revint fort échauffé. Scipion, me dit-il, 'âCi résolu d'aller en Italie, et je dois m'embarquer après-demain (ur .im vaisseau qui s'en retourne à Gênes. J'ai mes raisons pour aire ce voyage; je crois que tu voudras bien m'accompagner, »t profiter d'une si belle occasion de voir le plus charmant pays pi^il y ait au monde. Je fis réponse que je ne demandois pas nieux : je témoignai même de l'impatience de voir l'Ilalie ; mais )n môme temps je me promis bien de disparoître au moment [u'il faudroit partir. Je m'imaginois par là me venger de mon naître, et je trouvois ce projet très-ingénieux. J'en élois si conent, que je ne pus m'empêcher de le communiquer à un vaillant ie profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j 'élois à ïéville, j*avois fait quelques mauvaises connoissances, et princisalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi *avois été souffleté; ensuite je lui dis le dessein que j 'a vois de {Hitter don Abel lorsqu'il seroit prêt à s'embarquer, et je lui denandai ce qu'il pensoit de ma r^olution. .

Le brave fronça les sourcils en m'écoutant, et releva leâ crocs le sa moustache ; puis, blâmant gravement mon maître : Petit

bonhomme, me dit-il, vous êtes un garçon déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez à la frivole vengeance que vooi méditez. II ne suffît pas de laisser don Abel partir tout seul, ce ne seroit pas assez le punir; il faut proportionner le châtiment à Toutrage. Il n'y a point à balancer, enlevons-lui ses bardes et son argent, que nous partagerons en frères après son départ Quoique j'eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d'un vol de cette importance.

Cependant Tarchifripon qui me la faisoit ne laissa pas de me persuader, et voici quel fut le succès de notre entreprise. Le brave, qui étoit un homme grand et robuste, vint le lendemain «ur la un du jour me trouver à l'hôtel garni. Je lui montrai le -coffre où mon maître avoit déjà serré ses nippes, et je lui deman- •dai s'il pourroit lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant! me <iit-il ; apprenez que, lorsqu'il s'agit d'enlever le bien d'autrui, j'emporterois l'arche de Noé. En achevant ces paroles, il s'approcha du coffre, le mit sans peine sur ses épaules et descendit l'escalier d'un pas léger. Je le suivis du même pas; et nousétioDS près d'enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à propos pour lui , se présenta tont i coup devant nous.

Où vas-tu avec ce coffre? me dit-il. Je fus si troublé, que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué, jeta le coffre à terre, et prit la fuite pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre ? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsieur, lui répondis-je plus mort que vif, je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous emba^ •quer pour l'Italie. Eh! sais-tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? Non, monsieur, lui repartis-je, mais qui a langue va à Rome; je m'en serois informé sur le port, et quelqu'un me l'auroit appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte, il me lança un regard furieux. Je crus qu'il m'alloit encore souffleter. Qui vous a commandé, s'écria-t-il, de faire emporter ' mon coffre hors de cet hôtel ? C'est vous-même, lui dis-je. Qui? moi? répondit-il avec surprise, je t'ai donné cet ordre? Assurément, repris-je ; souvenez-vous du reproche que vous me fîtes il y a quelques jours. Ne me dites-vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres, et fisse de moa chef ce qu'il y auroit à faire pour votre service? Or, pour me -régler là-dessus, je faisois porter votre coffre au vaisseau. Alorf

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