‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 332 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE XI. 58i · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XI. 58i

pénitent et mon ami. Là-dessus le meine m'exhorta pendant trois bons quarts d'heure à bien remplir mes devoirs. Il s'étendit principalement sur l'obligation où j'étois de servir Velasquez avec zèle; après quoi il m'assura qu'il auroit soin de me maintaiir dans mon poste, pourvu que mon maître n'eût point de reproche à me faire.

Après avoir remercié le religieux des bontés qu'il avoit pour moi, je sortis du monastère avec le mendiant, qui me dit que le seigneur Baltazar Velasquez étoit un vieux marchand de drap, un homme riche, simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajoutat-il, que vous ne soyez parfaitement bien dans sa maison, qu'à votre place je préférerois à une maison de qualité. Je m'informai de la demeure du bourgeois, et je m'y rendis sur-le-champ, après avoir promis au gueux de reconnoitre ses bons oÊBces sitôt que j'aurois pris racine dans ma condition. J'entrai dans une boutique, où deux jeunes garçons marchands, proprement vêtus, se promenoient en long et en large, et faisoient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maître y étoit, et leur dis que j'avois à lui parler de la part du père Alexis. A ce nom respectable, on me fit passer dans une arrière-boutique, où le marchand feuilletoit un gros registre qui étoit sur le bureau. Je le saluai respectueusement : Seigneur, lui dis-je, vous voyez le jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour laquais. Ah ! mon enfant, me répondit-il, sois le bienvenu. Il suffît que tu me sois envoyé par ce saint homme , je te reçois à mon service prefer ablement à trois ou quatre laquais qu'on me veut donner. C'est une affaire décidée; tes gages courent dès ce jour.

Je n'eus pas besoin d'être longtemps chez ce bourgeois, pour m'apercevoir qu'il étoit tel qu'on me l'avoit dépeint. Il me parut même d'une si grande simplicité, que je ne pus m'empêcher de penser que j'aurois bien de la peine à m'abstenir de lui jouer quelque tour. Il étoit veuf depuis quatre années, et il avoit deux enfants, un garçon qui achevoit son cinquième lustre, et une fille qui commençoit son troisième. La fille, élevée par une duègne sévère, et dirigée par le père Alexis, marchoit dans le sentier de la vertu ; mais Gaspard Velasquez, son frère, quoiqu'on n'eût rien épargné pour en faire un honnête homme, avoit tous les vices d'un jeune libertin. Il passoit quelquefois deux ou troi§ jours hors du logis ; et si, à son retour, son père s'avisoit de lui

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en faire des reproches, Gaspard lui imposoit ^lence, en le pre* nanl sur un ton plus haut que le sien.

Scipion, me dit un jour le vieillard, j'ai un fils qui fait toota ma peine. Il est plongé dans toutes sortes de débauches : cela m'étonne, car son éducation n'a pas été négligée. Je lui ai donné de bons maîtres ; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin ; mais, hélas l il n'a pn en venir à bout : Gaspard s'est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je l'ai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c'est cela qui l'a perdu. Mais non, il a été c\A^ tié quand j'ai jugé à propos d'user de rigueur; car, tout débonnaire que je suis, je ne laisse pas d'avoir de la fermeté dans les occasions qui en demandent. Je l'ai même fait enfermer dans une maison de force, et il n'en est devenu que plus méchant En un mot, c'est un de ces mauvais sujets que le boo exemple, les remontrances et les châtiments ne sauroient corriger. U i*y a que le ciel qui puisse faire ce miracle.

Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malhenraos père, du moins je fis semblant de l'être. Que je vous plains, monsieur ! lui dis-je. Un homme de bien comme vous méritoit d'avoir un meilleur fils. Que veux-tu, mon enfant? me répondit-il : Dieu m'a voulu priver de cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dirai confidemment qu'il y en a un qui me cause beaucoup d'inquiétude ; c'est l'envie qu'il a de me voler, et qu'il ne trouve que trop souvent moyen de satisfaire, malgré ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s'entendoit avec lui, et c'est pour cela que j'ai chassé ce domestique. Pour toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par mon fils. Tu épouseras mes intérêts ; je ne doute pas que le père Alexis ne te l'ait bien recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je; Sa Révérence m'a exhorté pendant une heure à n'avoir en vue que votre bien; mais je puis vous assurer que je n'avois pas besoin pour cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un zèle à toute épreuve.

Qui n'entend qu'une partie n'entend rien. Le jeune Velasquez, petit-maître en diable, jugeant à ma physionomie que je nes^ rois pas plus difficile à séduire que mon prédécesseur, m'attira dans un endroit écarté, et me parla dans ces termes : Écoute, mon cher, je suis persuadé que mon père t'a chargé de m'es-

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