‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 340 sur 429 · IZ · texte numérisé non relu

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La marquise, au lieu de se montrer honteuse d'être à son âge la femme du chevalier, se livroit sans contrainte à la joie qu'elle en ressentoit. Il y eut chez elle un grand repas accompagné de symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse cto Cordoue de l'un et de l'autre sexe. Sur la fin du bal, nos nouveaux mariés s'échappèrent pour gagner un appartement où ils s'enfermèrent avec une femme de chambre et moi ; ce qui fournit à la compagnie un nouveau sujet d'accuser la marquise d'avoir dn tempérament; mais cette dame étoit dans une disposition bien différente de celle oùilslacroyoient tous. Aussitôt qu'elle se vît en particulier avec mon maître, elle lui adressa ces paroles : Don Manrique, voici votre appartement; le mien est dans un autre endroit de cette maison : nous passerons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mère et son fils. Le chevalier y fut trompé d'abord : il crut que ia dame ne parloit ainsi que pour l'engagera lui faire une douce violence ; et, s'imaginant devoir par politesse paroître passionné, il s'approcha d'elle , et s'offrit avec empressement à lui servir de valet de chambre; mais, bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d'un air sérieux, et lui dit : Arrêtez, don Manrique ; si vous me prenez pour une de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur : je ne vous ai point épousé pour vous faire acheter les avantages que je vous fais par notre 'contrat de mariage ; ce sont des dons purs de mon cœur, et je n'exige ûa votre reconnoissance que des sentiments

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d'amitié. A ces mots elle nous laissa, mon maître et moi, dans notre appartement, et se retira dans le sien avec sa suivante, en défendant absolument au chevalier de raccompagner.

Après sa retraite, nous demeurâmes, don Manrique et moi, fort étourdis de ce que nous venions d'entendre. Scipion, me dit mon maître, te serois-tu attendu au discours que la marquise vient de me tenir? Que penses-tu d'une pareille dame? Je pense, monsieur, que c'est une femme comme il n'y en a point. Quel bonheur pour vous de l'avoir I C'est posséder un bénéfice, sans être tenu d'acquitter les charges. Pour moi, reprit don Manrique, j'admire une épouse d'un caractère si estimable, et je prétends compenser par toutes les attentions imaginables le sacrifice qu'elle fait à sa délicatesse. Nous continuâmes à nous entretenir de la dame, et nous allâmes ensuite nous reposer , moi , sur un grabat dans une garde-robe, et mqn maître dans un beau lit qu'on loi avoit préparé, et où je crois qu'au fond de son âme il ne fut pas fâché de coucher seul, quoiqu'il se sentît assez reconnoissaot pour oublier l'âge d'une femme si généreuse.

Les réjouissances commencèrent le jour suivant, et la nouvelle mariée parut de si belle humeur, qu'elle donna beau jeu aux mauvais plaisan ts. Elle rioit toute la première de ce qu'ils disoienl; elle excitoit même les rieurs à s'égayer, en se prêtant de bonne grâce à leurs saillies. Le chevalier, de son côté, ne se montroitpa? moins content de son épouse ; et l'on eût dit, à l'air tendre dont il la regardoitet lui parloit, qu'il étoit dans le goût de la vieillesse. Les deux époux eurent le soir une nouvelle conversation, où il fut décidé que, sans se gôner l'un l'autre, ils vivroientde la même façon qu'ils avoient vécu avant leur mariage. Cependant il faut donner cette louange à don Manrique, qu'il fit, par considération pour sa femme , ce que peu de maris eussent fait à sa place; il abandonna une petite bourgeoise qu'il aimoit et dont il étoit aimé, ne voulant pas entretenir un commerce qui eût semblé insulter à la conduite délicate que son épouse tenoit avec lui.

Tandis qu'il donnoit de si fortes marques de reconnoissance à cette vieille dame, elle les payoit avec usure, quoiqu'elle les ignorât. EUelerenditmaîtredeson cofifre-fort, qui valoit mieux que celui de Velasquez. Gomme elle avoit réformé sa maison pendant son veuvage, elle la remit sur le même pied où elle avoit été du vivant de son premier époux; elle grossit son domestique, rem-

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plit ses écuries de chevaux et de mules, en un mot, par ses généreuses bontés, le chevalier le plus gueux de Tordre d*Alcantara en devint le plus riche. Vous me demanderez peut-être ce que je gagnai à tout cela : je reçus cinquante pistoles de ma maîtresse, et cent de mon maître, qui de plus me fit son secrétaire avec quatre cents ecus d'appointements; il eut même assez de confiance en moi pour vouloir que je fusse son trésorier.

Son trésorier! m'écriai- je en interrompant Scipion dans cet endroit, et en faisant un éclat de rire. Oui , monsieur, répliqua-t-il d'un air froid et sérieux,'oui, son trésorier; j'ose même dire que je me suis acquitté de cet emploi avec honneur. Il est vrai que je suis peut-être redevable de quelque chose à la caisse ; car comme je prenois dedans mes gages d'avance, et que j*ai quitté brusquement le service du chevalier, il n'est pas impossible que le comptable soit en reste; en tout cas, c'est le dernier reproche qu'on ait à me faire, puisque j'ai toujours été depuis ce temps-là plein de droiture et de probité.

J'étois donc, poursuivit le fils de la Goscolina, secrétaire et trésorier de don Manrique , qui paroissoit aussi content de moi que j'étois satisfait de lui, lorsqu'il reçut de Tolède une lettre par laquelle on lui mandoit que dona Theodora Muscoso, sa tante, étoit à l'extrémité. Il fut si sensible à cette nouvelle, qu'il partit sur-le-champ pour se rendre auprès de cette dame qui lui servoit de mère depuis plusieurs années. Je l'accompagnai dans ce voyage avec un valet de chambre et un laquais seulement ; et tous quatre, montés sur les meilleurs chevaux de nos écuries, nous gagnâmes en diligence Tolède, où nous trouvâmes dona Theodora dans un état à nous faire espérer qu'elle ne mourroit point de sa maladie; et véritablement nos pronostics, quoique contraires à celui d'un vieux médecin qui la gouvernoit, ne furent pas démentis par l'événement.

Pendant que la santé de notre bonne tante se rétabligsoit à vue d'œil, moins peut-être par les remèdes qu'on lui faisoit prendre que par la présence de son cher neveu, monsieur le trésorier passoit son temps le plus agréablement qu'il lui étoit possible, avec des jeunes gens dont la connoissance étoit fort propre à lui procurer des occasions de dépenser son argent. Outre les fêtes galantes qu'ils m'obligeoient à donner aux dames dont ils me procuroient la connoissancoj ils m'entraînoient quelquefois dans

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des tripots , où ils m'engageoient à jouer avec eux ; et , n'éla&i pas aussi habile joueur que mon maître don Abel , je perdois beaucoup p]us souvent que je ne gagnois. Je prenois goût insensiblement au jeu, et, si je me fusse entièrement livré à cette passion, elle m'auroit réduit sans doute à tirer de la caisse quelques quartiers d'avance; mais heureusement Tamour sauva la caisse et ma vertu. Un jour, comme je passois auprès de Téglise de U» Bjoyés^, j'aperçus au travers d'une jalousie, dont les rideaux étoient ouverts, une jeune ûUe qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Je me servirois d'un terme encore plus fort, s'il y en avoit, pour mieux vous exprimer l'impression que sa vœ fit sur moi. Je m'informai d'elle ; et à force de perquisitions, j'appris qu'elle se nommoit Beatrix, et qu'elle étoit suivante de dona Julia, fille cadette du comte de Polan.

Beatrix interrompit Scipion en riant à gorge déployée ; pois, adressant la parole à ma femme : Charmante Antonia, lui dit^e, regardez-moi bien, je vous prie; n'ai-je pas à votre avis Pair d'une divinité? Vous l'aviez alors à mes yeux, lui dit Scipion; et, depuis que votre fidélité ne m'est plus suspecte, vous me paroissez plus belle que jamais. Mon secrétaire, après une repartie si galante, poursuivit ainsi son histoire.

Cette découverte acheva de m'enflammer,non, à la vérité, d'une ardeur légitime. J'en fais un aveu sincère; je m'imaginai que je triompherois facilementdesa vertu, si je la tentois par des présents capables de l'ébranler ; mais je jugeois mal de la chaste Beatrix. J'eus beau lui faire proposer par des femmes mercenaires ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. Sa résistance, au lieu d'éteindre mes désirs, les irrita. J'eus recours au dernier expédient; je lui fis ofi'rir ma main, qu'elle accepta lorsqu'elle sut que j'étois secrétaire et trésorier de don Manrique. Comme nous trouvâmes à propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous mariâmes secrètement en présence de la dame Laurença Sephora, gouvernante de Séraphine, et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n'eus pas plus tôt épousé Beatrix, qu'elle me facilita les moyens de la voir le jour , et de l'entretenir la nuit dans le jardin, où je m'introduisois par une petite porte dont elle Doe donna une clef. Jamais deux époux n'ont été plus contents que

1 . Des pères noirs. Oa distinguait souTent les diren wares nioiustiqaes (cr ■ couleur de leurs habits.

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