LIVRE X, CHAPITRÉ XII
nous Tétions Tua de Tautre. Beatrix et moi, nous attendions avec une égale impatience Theure du rendez-vous; nous y Gourions avec le même empressement, et le temps que nous passions ensemble , quoiqu'il fût quelquefois assez long, nous aembloit toujours trop court. Enfin, nous vivions plutôt en amants qu*en époux; mais la fortune jalouse troubla bientôt notre félicité.
Une nuir, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avoient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m'alarma; j'en tirai un mauvais augure ; je devins pâle et tremblant, comme si j'eusse pressenti ce qui m'alloit arriver ; et, m'avançant dans l'obscurité vers un cabinet de verdure, où j'avois accoutamé de parier à mon épouse, j'entendis la voix d'un homme. ie m'arrêtai tout à coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles : « Ne me faites donc point lanc goir , ma chère Beatrix, achevez mon bonheur : songez que « YOtre fortune y est attachée. » Au lieu d'avoir la patience d'écouter encore, je crus n'avoir pas besoin d'en entendre davantage; une fureur jalouse s'empara de mon âme, et, ne respirant que vengeance, je tirai mon épée, et j'entrai brusquement dans le cabinet. Ahl lâche suborneur, m'écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m'arraches la vie avant que tu m'ôtes l'honneor. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s'entretenmt avec Beatrix. Il se mit promptement en défense, et se battit en homme qui sa voit mieux faire des armes que moi, qui n'avois reçu que quelques leçons d'escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu'il étoit, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas; je le vis tomber; et, m'imaginant l'avoir mortellement blessé, je m'enfuis à toutes jambes, sans vouloir répondre à Beatrix qui m'appeloit à haute voix.
Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole, je l'appelois pour le tirer d'erreur. Le cavalier avec qui je m'entretenois dans le cabinet étoit don Fernand de Leyva. Ce seigneur, qui aimoit Julie ma maîtresse, a voit formé la résolution de l'enlever, croyant ne pouvoir l'obtenir que par ce moyen ; et je lui avois moi-môme donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m'assuroil que dépendoit ma fortune ; mais j'eus beau crier pour rappeler
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mon époux, aveuglé par sa colère, il s'éloigna de moi comiM d'une femme infidèle.
Dans l'état où je me trouvois, reprit Scipion, j'étois capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et qu'elles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon foible cerveau ; je passai dans le moment d'une extrémité à l'an* tre: je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse que j'avois un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de l'abandonner, et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D'ailleurs, je croyois avoir tué un cavalier; et, dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvois ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie, un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cet horrible situation, ne songeant qu'à me sauver, je ne retournai point au logis, et je sortis à l'heure même de Tolède, n'ayant point d'autres bardes que l'habit dont j'étois revêtu. Il est vrai que j'avois dans mes poches une soixantaine de pistoles, ce qui ne laissoit pas d'être une assez bonne ressource pour un jeune homme qui se résolvoit à vivre toujours dans la se^ vitude.
Je marchai toute la nuit, ou, pour mieux dire, je courus; car l'image des alguazils, toujours présente à mon esprit, me donnoit sans cesse une nouvelle vii^ueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j'entrai dans l'église qu'on venoit d'ouvrir, et, après y avoir fait une prière, je m'assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l'état de mes affaires, qui n'avoient que trop de quoi m'occuper, mais je n'eus pas le temps de faire des réflexions. J'entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu'il passoit par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne trompois pas ; et, quand je fus à la porte, j'en aperçus un qui, monté sur une mule, en menoit deux autres à vide. Arrêtez, mon ami, lui dis-je, où vont ces mules? A Madrid, me répondit-il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de Saint- Dominique, et je m'en retourne.
L'occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m'en inspira l'envie ; je fis marché avec le muletier ; je montai sur une de ses mules , et nous poussâmes vers Illescas, où nous de-