‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 381 sur 429 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Gil Bias est enToyé par le ministre à Tolède. Du mot! et du succès dç son -voyage.

li y avoit déjà près d'un mois que Monseigneur me disoit toi» les jours : Santillane, le temps approche où je veux mettre too adresse en œuvre ; et ce temps ne venoit poii\t. Il arriva pourtant, et Son Excellence enfin me parla dans ces termes : On dSt qu'il y a dans la troupe des comédiens de Tolède une jeune actrice qui fait du bruit par ses talents; on prétend qu'elle danse et chante divinement, et qu'elle enlève le spectateur par sa déclamation : on assure même qu'elle a de la beauté. Un pare3 sujet mérite bien de paroître à la cour. Le roi aime la comédie, la musique et la danse ; il ne faut pas qu'il soit privé du plaisir de voir et d'entendre une personne d'un mérite si rare. J'ai donc résolu de t'envoyer à Tolède, pour juger par toi-même si c'est en effet une actrice si merveillense : je m'en tiendrai à l'impression qu'elle aura faite sur toi ; je m'en fie à ton discernement.

Je répondis à Monseigneur que je lui rendrois bon compte de cette affaire, et je me disposai à partir avec un seul laquais, à qui je fis quitter la livrée du ministre, pour faire les choses plus mystérieusement; ce qui fut fort du goût de Son Excellence. Je pris donc le chemin de Tolède, où , étant arrivé, j'allai descendre à une hôtellerie près du château. A peine eus-je mis pied à terre, que l'hôte, me prenant sans doute pour quelque gentilhomme du pays, me dit : Seigneur cavalier, vous venez apparemment dans cette ville pour voir l'auguste cérémonie de Vauto-da-fé^ qui doit se faire demain. Je lui répondis que oui, jugeant plus à propos de le lui laisser croire que de lui donner occasion de me

i . Acte de foi. Jour de cérémonie de l'inquisition pour U punition des hététiques ou pour l'absolution des accusés.

LIYRB XII, CHAPITRE I. 649

questionner sur ce qui m*amenoit à Tolède. Vous verrez, repritil , une des plus belles processions qui aient jamais été faites, il y a, dit-on, plus de cent prisonniers, parmi lesquels on en compte plus de dix qui doivent être brûlés.

Véritablement le lendemain, avant le lever du soleil, j'entendis sonner toutes les cloches de la ville; et Ton faisoit ce carillon pour avertir le peuple qu'on alloit commencer Yauto-da-fé. Curieux de voir cette effrayante fête, que je n'avois point encore vue, je m'habillai à la hâte et me rendis à l'Inquisition. Il y avoit tout auprès, et le long des rues par où la procession devoit passer, des échafauds, sur l'un desquels je me plaçai pour mon argent. J'aperçus bientôt les Dominicains qui marchoient les premiers, précédés de la bannière de l'Inquisition. Ces bons pères étoient immédiatement suivis des tristes victimes que le saintoffice vouloit immoler ce jour-là. Ces malheureux alloient l'un après l'autre, la tête et les pieds nus, ayant chacun un cierge à la main, et son parrain ^ à son côté. Les uns avoient un grand scapulàire de toile jaune, parsemé de croix de Saint-André peintes en rouge, et appelé san-benito; les autres portoient des earockas, qui sont des bonnetsde carton élevés en forme de pain de sucre, et couverts de flammes et de figures diaboliques.

Gomme je regardois de tous mes yeux ces infortuné avec une compassion que je me gardois bien de laisser paroître , de peur qu'on ne m'en fit un crime, je crus reconnoitre, parmi ceux qui avoient la tète ornée de carochas, le révérend père Hilaire et son compagnon le frère Ambroise. Us passèrent si près de moi, que, ne pouvant m'y tromper : Que vois-je? dis-je en moi-même. Le ciel, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l'Inquisition ! En parlant de cette sorte , je me sentis saisir d'effroi; il me prit un tremblement universel, et mes esprits se troublèrent au point que je pensai m'évanouir. La liaison que j'avois eue avec ces fripons, l'aventure de Xelva, enfin tout ce que nous avions fait ensemble vint dans ce moment s'offrir à ma pensée, et je m'imaginai ne pouvoir assez remercier Dieu de m' avoir préservé du scapulàire et des carochas.

Lorsque la cérémonie fut achevée, je m'en retournai à mon hôtellerie, tout tremblant du spectacle affreux que je venois de

i . On appelle parrains toutes les personnes que Vinquisiteur nomme pour accompagner les prisonniers dans Vaut(hda-fé, et qui sont obligées d'en répondre. (.Note de Le Sage.)

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