‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 405 sur 429 · LIVRE XII, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE X

mon exemple, dévorez vos chagrins ;. il faut cëder à l'orage «pt'on ne peut détourner. J'avois cru, il est vrai, que je pourrois perpétuer ma faveur jusqu'à la fin de ma vie : illusion ordinaire des- ministres et des favoris, qui oublient que leur sort dépend* de leor souverain. Le duc de Lerme n'y a-t-il pas été trompé aii6âl bien que moi, quoiqu'il s'imaginât que la pourpre dont il ëtoit revêtu fût un sûr garant de l'éternelle durée de son au-

C'est de cette façon c^e le* comte-duc exhortoit son épouse à sfarmer de patience, pendant qu'il étoit lui-même dans une agitation qui se renouveloit tous les jours par les dépêches qu'il recevait de don Henri, lequel, étant demeuré à la cour pour observer ce qui s'y passeroit, avoit soin de l'en informer exactement. G'ëtoit Scipion qui apportoit les lettres de ce jeune seigneur, auprès de qui il étoit encore, et avec qui je ne demeurois plu» depuis son mariage avec doîia Juana. Les dépêches de ce fils adopté étoient toujours remplies de fâcheuses nouvelles, et mi^enreusément on n'en attendoit pas d'autres de lui. Tantôt il mandoit que les grands ne se contentoient pas de se réjouir publiquement de la retraite du comte-duc, qu'ils s'étoient tous réunis pour faire chasser ses créatures des charges et des emplois qji^elles possédoient, et les faire remplacer par ses ennemis. Une autre ibis il écrivoit que don Louis de Haro commençoit d'entrer en faveur, et que, suivant toutes apparences, il alloit devenir premier ministre. De toutes les choses chagrinantes que mon maître apprit, celle qui parut l'affliger davantage fut le changement qui se fit dans la vice-royauté de Naples, que la cour, pour le mortifier seulement, ô ta au duc de Medina de Las Torres, qu'il aimoit, pour la donner à ï'amirante de Ca^tille, qu'il avoit toujours bar.

On peut dire que, pendant trois mois, Monseigneur ne sentit, dans kl solitude, que trouble et que chagrin; mais son confesseur, qui étoit un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, et qtn joignoit à une solide piété une mâle éloquence, eut le pou«» Toir de le consoler. A force de lui représenter avec énergie qu'il ne devoit plus penser qu'à son salut, il eut, avec le secours de la grâee, le bonheur de détacher son esprit de la cour. Son Excellence ne voulut plus savoir de nouvelles de Madrid» et n'eut plas d'autre soin que de se disposer à bien mourir. Madame d'Olivarès, de son côté, faisant un assez bon usage de sa

retraite, trouva, dans le couvent dont elle ëtoit fondatrice, une consolation préparée par la Providence : il y eut, parmi les religieuses, de saintes filles dont les discours pleins d'onction tournèrent insensiblement en douceur Tamertume de sa vie. À mesure que mon maître détournoit sa pensée des afifaires du monde, il devenoit plus tranquille. Voici de quelle manière il régloit sa journée : il passoit presque toute la matinée à entendre des messes dans Téglise des religieuses, ensuite il revenoit (Hner; après quoi il s'amusoit, pendant deux heures, à jouer à toutes sortes de jeux avec moi et quelques-uns de ses plus affectionnés domestiques ; puis il se retiroit ordinairement tout seul dans son cabinet, où il demeuroit jusqu'au coucher du soleil; alors il fiùsoit le tour de son jardin, ou bien il alloit en carrosse se promener aux environs de son château, accompagné tantôt de son confesseur, et tantôt de moi.

Un jour que j*étois seul avec lui, et que j'admirois la sérénité qui brilloit sur son visage, je pris la liberté de lui dire : Monseigneur, permettez-moi de laisser éclater ma joie ; à Fair de satisfaction que je vous vois, je juge que Votre Excellence commence à s'accoutumer à la retraite. J'y suis déjà tout accoutumé, me répondit-il ; et, quoique je sois depuis longtemps dans l'habitude de m' occuper d'affaires, je te proteste, mon enfant, que je prends de jour en jour plus de goût à la vie douce et paisible que je mène ici.

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