‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 407 sur 429 · LIVRE XII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XI

rêveur, et tomba dans une mélancolie profonde. Il cessa de jouer avec nous, et ne parut plus sensible à tout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il s*enfermoit après son dîner dans son cabinet, où il demeuroit tout seul jusqu'au soir. Nous nous imaginions que sa tristesse étoit causée par des retours de sa grandeur passée, et, dans cette opinion, nous lâchions après lui le père dominicain, dont pourtant l'éloquence ne pouvoit triompher de la mélancolie de Monseigneur, laquelle, au lieu de diminuer, sembloit aller en augmentant.

Il me vint dans l'esprit que la tristesse de ce ministre pouvoit avoir une cause particulière qu'il ne vouloit pas dire, ce qui me fit former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir, j*épiai le moment de lui parler sans témoin ! et l'ayant trouvé : Monseigneur, lui dis-je d'un air mêlé de respect et d'affection, est-il permis à Gil Bias d'oser faire une question à son maître? Tu peux me parler, me répondit-il, je te le permets. Qu'est devenu, repris-je, cet air content qui paroissoit sur le visage de Votre Excellence ? N'auriez-vous plus l'ascendant que vous aviez pris sur la fortune ? Votre faveur perdue exciteroit-elle en vous de nouveaux regrets ? Seriez-vous replongé dans cet abîme d'ennuis d'où votre vertu vous avoit tiré? Non, grâce au ciel, repartit le ministre, ma mémoire n'est plus occupée du personnage que j'ai fait à la cour, et j'ai pour jamais oublié les honneurs qu'on m'y a rendus. Eh! pourquoi donc, lui répliquai-je, si vous avez la force de n'en plus rappeler le souvenir, avez-vous la foiblesse de vous abandonner à une mélancolie qui nous alarme tous? Qu' avez-vous, mon cher maître? poursuivis-je en me jetant à ses genoux ; vous avez sans doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvez-vous en faire un mystère à Santillane, dont vous connoissezla discrétion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance?

Tu la possèdes toujours, me dit Monseigneur; mais je t'avoue* rai que j'ai de la répugnance à te révéler ce qui fait le sujet de la tristesse où tu me vois enseveli; cependant je ne puis tenir contre les instances d'un serviteur et d'un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine; ce n'est qu'au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il, je suis la proie d'une noire mélancolie qui consume peu à peu mes jours : je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous une forme effroyable.

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J'ai hein me dire â moî-même que ce n'est qo'ane illnshm, qmm fantôme qui n'a rien de réel, ses apparitions continu^les me blessent la vue et m'inquiètent. Si j'ai, la tête assez forte pour être persuadé qu'en voyant ce spectre je ne vois rien, je suis assez foîble pour m'affliger de cette vision. Voilà ce que tu m'as forcé de te dire, ajouta-t-il; juge à présent si j'ai tort de vouloir cacher à tout le monde la cause de ma mélancolie.

J'appris avec autant de douleur que d'étonnement une chose si extraordinaire, et qui supposoit un dérangement dans la machine. Monseigneur, cÙs-je au tiiinistre, cela ne viendroit-il point du peu de nourriture que vous prenez? car votre sobriété est excessive. C*est ce que j'ai pensé d'abord, répondit-il ; et, pour éprouver si c'étoit à la diète que je m'en devois prendre, je mange depuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire, et tout cela est inutile ; le fantôme ne disparoît point. Il disparoitra, repris-je pour le consoler ; et si Votre Excellence vouloit un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je crois qu'elle né tarderoit guère à se voir délivrée de ses noires vapeurs.

Peu de temps après cet entretien. Monseigneur tomba malade; et, sentant que l'affaire deviendroit sérieuse, il envoya chercher deux notaires à Madrid, pour leur faire faire son testament. D fit venir aussi trois fameux médecins qui a voient la réputation de guérir quelquefois leurs malades. Aussitôt que le bruit de l'arrivée de ces derniers se répandit dans le château, on n'y entendit que des plaintes et des gémissements ; on y regarda la mort du maître comme prochaine, tant on y étoit prévenu contre ces messieurs! Ils avoient amené avec eux un apothicaire et un chirurgien, ordinaires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laissèrent d'abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposèrent à faire le leur. Comme ils étoient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils o^ donnèrent saignée sur saignée, en sorte qu'au bout de six jours ils réduisirent le comte-duc à l'extrémité, et le septième ils le délivrèrent de sa vision.

Après la mort de ce ministre, il régna dans le château de Leeches ^ une vive et sincère douleur. Tous ses domestiques le

1 . Il y a ici une erreur. Ce n'est point à Loeches qu'Olivarès mourut. Il ariit Jté relégué de Loeches à Toro ; mais Le Sage a suivi la version des AneeétM relatives à l'exil de ce ministre.

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