SUR LE SAGE ET SUR GIL BLAS. XI
tempérament, et cependant capable d'une action courageuse; rusé et intelligent mais souvent dupe de sa vanité. Il a assez d'esprit pour nous faire souvent rire des sottises d'autrui, et assez de faiblesses pour que la plaisanterie retombe souvent sur lui-môme. Généreux, bon et humain, il a assez de vertu pour nous forcer à Taimer ; et, quant au respect, c'est la dernière chose qu'il demande à son lecteur. Gil Bias enfin est le principal acteur d*un théâtre où, quoique remplissant souvent un rôle secondaire, tout ce qu'il nous met sous les yeux reçoit l'empreinte de ses opinions, de ses remarques et de ses sentiments. Nous reconnaissons Y individualité de Gil Bias aussi bien dans la caverne des voleurs que dans le palais de l'archevêque de Grenade, dans les bureaux du ministre, et dans toutes les autres scènes à travers lesquelles il sait nous conduire d'une manière .si agréable; généralement parlant, ses différentes aventures n'ont entre elles qu'une liaison très-légère, ou plutôt elles n'ont qu'un seul rapport, celui d'être arrivées à la même personne. Sous ce point de vue, on peut dire que c'est plutôt un roman de caractère que de situation; mais, quoiqu'il n'y ait point à proprement parler d''action pnncipale, il y a tant d'intérêt et de vie dans les récits épisodiques que l'ouvrage ne languit pas un seul instant.
« Le fils de l'écuyer des Asturies possède aussi la baguette magique du Diable boiteux, et il sait dépouiller les actions humaines du vernis doré qui les recouvre, avec toute la causticité d'Asmodée lui-même. Cependant, malgré toute sa verve de satire, le moraliste a tant de bonhomie et de gaieté, qu'on peut dire de lui comme d'Horace : circum prœcordia ludit. Tout dans Gil Bias respire la bonne humeur et la plus ingénieuse philosophie ; même dans la caverne des voleurs brillent les éclairs do cet esprit dont Le Sage sait animer toute cette histoire. Cet ouvrage laisse le lecteur content de lui-même et du genre humain ; les fautes de l'homme y paraissent plutôt des faiblesses que des vices, et les malheurs ont toujours un côté si plaisant
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que nous ne pouvons nous empêcher de rire au moment où ils excilent notre sympathie. Tout est rendu divertissant, même les actions coupables et la juste rétribution qui les suit. Ainsi, par exemple, Gil Bias, au temps de sa prospérité, néglige sa famille et manque indignemenL à la reconnaissance sacrée qu'un filg doit avoir pour ses parents. Cependant nous sentons que l'intervention de maître Moscade l'épicier, qui vient irriter l'orgueil du parvenu, devait si naturellement donner lieu aux conséquences qu'elle produit, que nous continuons à rire avec Gil Bias de luimême dans la seule circonstance où il donne des marques d'une vraie dépravation de cœur. Ensuite la lapidation qu'il essuie à Oviedo et le désappointement de son ambitieuse espérance d'exciter l'admiration des habitants de sa ville natale, deviennent comme une expiation proportionnée à l'offense. Enfin l'histoire de Gil Bias est conçue et arrangée de façon à amuser sans cesse; ' l'ouvrage eût gagné peut-être si l'auteur y avait parfois introduit une morale plus mâle et plus sévère. »
Le maître a parlé. Le jugement est porté avec étendue et plénitude, et en dernier ressort. 11 n'y a que ce regret de la fin sur une morale plus sévère qui me paraît une légère concession de Walter Scott au public anglais et aux préjugés anglicans. Gil Bias ne pouvait se rattacher à une morale plus mâle et plus haute sans cesser d'être lui-même.
Charles Nodier, qui, par son tour d'esprit indulgent et gracieux, semblait si fait pour. apprécier Gil Blas^ a écrit à propos de ce roman une notice (1835) oii l'on cherche vainement la jolie page à laquelle on avait droit de s'attendre. Ce ne sont qu'exagérations sur les qualités da
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style et récriminations déclamatoires contre les critiques espagnols. Passons.
M. Villemain, dans la X^ leçon de son Tableau du dix-huitième siècle, a parlé de Le Sage comme il le sait faire, en le replaçant au milieu des écrivains de son moment littéraire et de sa nuance. Cet ingénieux chapitre est plutôt un composé de tout ce qui a été dit sur Le Sage et sur Gil Bias qu'un nouveau témoignage directement apporté par Télégant critique. Aussi serait-il difficile d'en extraire un jugement complet qui se détache : c'est une suite de méandres et de sinuosités agréables et fuyantes. Revenant sur l'accusation de plagiat qu'on a intentée contre Le Sage, et après l'avoir réfutée à sa manière, M. Villemain ajoute :
« Ce n'est pas que dans cette affaire nous prétendions tout à fait nier la dette envers l'Espagne; mais elle est autre qu'on ne dit. Notre Gil Bias n'est pas volé, quoi qu'en aient dit le Père Isla, et tout récemment le docte Llorente. Il n'y a pas eu de manuscrit mystérieux trouvé par Le Sage et caché pour tout le monde; mais nul doute que Le Sage n'ait habilement recueilli cette plaisanterie sensée, cette philosophie grave avec douceur, maligne avec enjouement, qui brille dans Cervantes et dans Cuevedo, et dont quelques traits heureux se rencontrent toujours dans les moralistes et les conteurs espagnols. A cette imitation générale et libre. Le Sage mêle le goût de la meilleure antiquité: il est, pour le style, l'élève de Terence et d'Horace. »
Le Sage a pris bien autre chose que le sel et l'esprit des auteurs espagnols; il ne s'est jamais fait faute de leur