LIVRE T, CHAP. I. 3i
OU 9ix esclaves de qualité qui devaient incessatnment être rar chetéS) et à qui Ton ne donnait qtië de légers trataux* On me churgea du soin d'arroser dans les jardins les orangers et les fleurs. Je ne pouvais avoir une plus douce occupation : aussi j'en rendis grâces à mon étoile, et je pressentis ^ sans savoii' pourquoi^ que je ne serais pas malheureux chez Sqfiman.
Ce bâcha (il faut que j'en fasse le polirait) était un homme de quarante ans, bien fait de sa personne, fort poli et fort galant pour un Turc. 11 avait pour favorite une Gachemi*nenne qui, par son esprit et par sa beauté, s'était acquis uii empire absolu sur lui. Il l'aimait jusqu'à l'idolâtrie. H la ré^ galait tous les jours de quelque fête noâvelle^ tantôt d'un concert de voix et d'instruments, et tantôt d'une comédie à ia manière des Turcs; ce qui suppose des poèmes dramatir ques où la pudeur et la bieméanee n'étaient pas plus respectées que les règles d'Ariitotô. La favorite^ qui s'appelait Farrukhnaz ^, aimait passionnément ces spectacles; elle faisait même quelquefois représenter par ses femmes^ des pièces arabes devant le hacha *. Elle y jo:uait des rôles elle-même, et charmait tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu'il y avait dans son action. Un jour que j'étais parmi les musiciens à une de ces représentations^ Soliman m'ordonna de jouer de la guitare, et de chsmter tout seul dans un entr'acte, l'eus le bonheur de plaire à Soliman; il m'applaudit non^seulement par des battements^ de mains, mais même de vive vi)ix; et la favorite ^ à ce qu'il me parut, me regarda d'un o^l favorable.
Le lendemaha de ce jour-là^ conune j'arrosais des orangers dans les jardins, il passa près de moi un eunuque qui, sans s'arrêter ni me rien dire, jeta un billet à mes piedç. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de craipte. Je me couchai par terre, de peur d'être aperçu des fenêtres dU'^érail; et, me cachant derrièro des caisses d'orangers, j'ouvris
* Fartukhui» : Us9> FtfroukuâM. Ce mol «t eompocë de deux moU persans adoptes par les Turcs, et qa'oa peat traduire par aimable (oquettetie, efuurfnante coquette,
* La comédie des Turcs' consiste prinèipalentent daits ce ftpectade d'enfantt qife nous nommons les omlnres cbkioisai, Ckkd^MU cfaex les tores. Le FolichiQelle se nomme C«wyfcy<mi* »ewi ooir, et le Paiit>U>B, fi44flf a^^ftàth» .
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ce billet. J'y trouvai un diamant d'un assez grand prix , et ces paroles en bon castillan : Jeune chrétien, rends grâces au ciel de ta captivité, Uamaur et la fortuné la rendront heu^ reuse : Vamour, si tu es sensible aux charmes d^une belle personne; et la fortune, si iu as U courage de mépriser toutes tories de périls.
Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fôt de la sultane favorite; le style et le diamant me le persuadèrent. Ou^ Ire que je ne suis pas naturellement timide^ la vanité d'être bien avec la maîtresse d'un grand seigneur^ et , plus encore, l'espérance de tirer d'elle quatre fois plus d'argent qu'il ne m'en fallait pour ma rançon, tout cela me fit former le dessein d'éprouver cette aventure , quelque danger qu'il y eût à courir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d'entrer dans l'appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu'elle m'en ouvrit les chemins; car je jugeais bien qu'elle n'en demeurerait point là, et qu'eUe ferait plus de la moitié des frais. Je ne me trompais pas. Le même eunuque qui avait passé près de moi repassa une heure après, et me dit : Chrétien, as4u fait tes réflexions, et auras-tu la hardiesse de me suivre? Je répondis qu'oui. Eh bien! reprit-il, le ciel te conserve! tu me reverras demain dans la matinée; tiens-toi prêt à te laisser conduire. En parlant de cette s(»*(c il se retira. Le jour suivant je le vis en effet reparaître sur les huit heures du matin. 11 me fit signe d'aller à lui; je le joignis, et il me mena dans une salle où il y avait un grand rouleau de toile qu'un autre euntfque et lui venaient d'appoi^ ter là, et qu'ils devaient porter chez la sultane , pour servir à la décoration d'une pièce arabe qu'elle préparait pour le bâcha.
Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu'on voudrait, ne perdirent point de temps : ils déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long; puis, au hasaixl de m'étouffer, ils la roulèrent de nouveau , et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la preuant chacun par un bout, ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où couchait la belle Cachemirienne. Elle était seule avec une vieille esclave dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile ; et Fan*ukhnaz> à ma vue, fit éclater des transports