‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 113 sur 296 · LIVRE V, CHAP · texte numérisé non relu

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de joie qui découvraient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j'étais naturellement, je ne pus me voir tout à coup transporté dans l'appartement secret des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s'en aperçut bien; et, pour dissiper ma crainte : Jeune homme, me dit-elle, n'appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne; il y sera toute la journée : nous pouvons nous entretenir ici librement.

Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. Vous m'avez plu, poursuivit-elle, et je prétends adoucir la riguem* de votre esclavage. Je vous crois digne des sentiments que j'ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d'un esclave, vous avez un air noble et galant, qui fait connaître que vous n'êtes point une personne du commun. Parlez-moi corifidemment ;. ditesmoi qui vous êtes» Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi, et même ce serait une précaution qui m'offenserait, puisque je vous promets votre liberté. Soyez donc sincère, et m'avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. Effectivement, madame, lui répondis-je, il me serait mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité; il faut vous satisfaire. Je suis fils d'un grand d'Espagne. Je disais peut-être la vérité, du moins la sultane le crut; et , s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cs^valier d'importance, elle m'assura qu'il ne tiendrait pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plus amusante. Elle savait plusieui*s langues, et surtout la castillane, qu'elle parlait assez bien. Lorsqu'elle jugea qu'il était temps de nous séparer, je me' mis, par son ordre , dans une gran<te corbeille d'osier , couverte d'un ouvrage de soie fait de sa main; puis les deux esclaves qui m'avaient apporté furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyait au hacha : ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.

Nous trouvâmes, Farrukhnaz et naoi, d'auti'es moyens encore de nous parler; et cette aimable captive m'inspîm peu

3fê €IL BLAS.

k peu autant d'amour qu'elle en avait pour moi. Notre intelligence fut secrète pendant deux mois^ quoiqu'il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent longtemps aux Argus. Mais un contre-temps dérangea nos petites affaires^ et ma fortune changea de face entièrement. Un jour que^ dans le corps d'un dragon artiûciel qu'on avait fait pour un spectacle, j'avais été introduit chez la sultane, et qqe je m'entretenais avec elle, Soliman, que je ci oyais occupé han de la ville, survint. Il entra §i brusquement dans l'appartement de sa favorite, que la vieille esclave eut à peine le temps de nous avertir de son arrivée. J'eus encore moins le loisir de me cacher. Ainsi je fus le premier qui s'ofiVit à la vue du hacha.

Il parut fort étonné de me voir, et ses yeux tout à coup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchait à son dernier moment, et je m'imaginais êtçe dqjà dans les supplices. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus à la vérité qu'elle était effrayée; mai^, au lieu d'avouer son crime et d'en demander pardon, elle dit à Soliman : Seigneur, avant que vous prononciez mon arrêt , daignez m'écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait venir ici ce jeune captif; et, pour l'introduire dans mon appartement, fai employé les mêmes artifices dont je me serais servie si 3'eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j'en atieste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis point infidèle^ J'ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte , et l'engager à suivre celle des croyants. Tai trouvé en lui une résistance à laquelle je m'étais bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés, et il vient de me promettre qu'il embrassera le mahométisme.

Je conviens que je devais démentir la favorite, sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvais; mais dans l'accablement où j'avais l'esprit, touché du péril où je voyais une femme que j'aimais, et tremblant encore plus pour moi-même, je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole; et le hacha, persuadé par mon silence que sa maîtresse ne disait rien qui ne fût véritable, se laissa désarmer. Madame, répondit-0, je veux croire que vous ne m'avez

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